Le Roi, sentant enfin la nécessité de se défendre, si l'on venait à

l'attaquer, fit venir quatre-vingt-dix Suisses de Courbevoie pour la

défense du château. On les posta à toutes les issues et sur les

escaliers intérieurs, en leur défendant de tirer, à moins que ce ne

fût pour défendre la garde nationale. Celle qui était aux Tuileries,

et nommément le bataillon des Filles-Saint-Thomas, était bien

disposée à les seconder. Elle était commandée, ainsi que les

Suisses, par MM. de Menou et de Boissière, et M. de la Jarre,

ex-ministre. Tous les gentilshommes qui étaient en ce moment à

Paris, et notamment tous les officiers de la garde du Roi, se

rendirent au château pour la défense de Sa Majesté. Ils étaient

commandés par M. le maréchal de Mailly, qui avait sous lui M. de

Puységur, ex-ministre du Roi, et MM. d'Hervilly et de Pont-l'Abbé.

M. d'Hervilly demanda au Roi de lui donner l'ordre de s'emparer de

l'Arsenal, des armes de sa garde qu'on y avait déposées, et des

cartouches qui devaient s'y trouver. Ce prince, qui ne voulait pas

qu'on pût l'accuser d'être l'agresseur dans le mouvement qui se

préparait, se refusa à cette proposition. Les conjurés, moins

scrupuleux, commencèrent par s'emparer de l'Arsenal, et se servirent

des armes de la garde royale et des cartouches qu'ils y trouvèrent,

dans l'horrible journée du 10 août.

Plusieurs serviteurs de Sa Majesté se mirent aussi dans les rangs

des gentilshommes pour concourir avec eux à sa défense. Des

personnes zélées firent des patrouilles pendant la nuit; et ayant

été arrêtées, elles fournirent aux conjurés un moyen d'augmenter

l'effervescence du peuple. A minuit, on entendit sonner le tocsin et

battre de toute part la générale. On crut prudent de faire venir

Péthion au château. Il s'y rendît de bonne grâce et donna même par

écrit à M. Maudat, commandant général de la garde nationale, l'ordre

de repousser par la force les entreprises que l'on pourrait former

contre le château. Les braves gardes nationaux du bataillon des

Filles-Saint-Thomas, voulant l'engager, par intérêt de sa propre

sûreté, à s'unir à eux pour défendre le Roi, dirent assez haut pour

en être entendus: «Nous le tenons enfin ici; il n'en sortira pas,

et sa tête nous répondra de la personne de Sa Majesté.» Effrayé de

ce propos, il trouva le moyen de faire connaître à l'Assemblée le

danger qu'il courait, et elle le manda à sa barre par un décret. On

n'osa s'opposer à son exécution, et il sortit ainsi du château pour

se rendre à l'Assemblée, qu'il assura de sa vigilance pour le

maintien de la tranquillité publique. Et, bien assurée qu'elle

pouvait compter sur lui, elle le renvoya à ses fonctions.

La garde nationale fut sur pied toute la nuit, sans recevoir aucun

ordre sur la conduite qu'elle devait tenir. Le Roi n'en pouvait

donner sans la signature de ses ministres, et ceux-ci n'osaient rien

signer à cause de leur responsabilité. Le commandant général, soumis

par la loi à la municipalité, ne pouvait non plus donner d'ordres

sans en être requis par elle, et le sort du Roi se trouvait par là

entre les mains de Péthion et de Manuel.

Le Roi fit à cinq heures la revue de la garde nationale et eut lieu

d'être content des dispositions qu'elle annonçait; mais Péthion,

totalement retourné du côté des conjurés et inquiet des sentiments

qu'elle démontrait, la fit remplacer à six heures par des bataillons

sur lesquels il pouvait compter, et la revue qu'en fit le Roi fut

loin d'être satisfaisante.

Il y avait, parmi ces nouveaux bataillons, des gens à piques qui

excitaient à la révolte les gardes nationaux dont la fidélité

n'était pas bien affermie. On entendait parmi eux des cris de:

«_Vive Péthion! vive la nation! A bas les traîtres et le veto!_» Des

corps entiers de gardes nationaux se rangèrent du côté des rebelles,

de manière que le Roi ne pouvait compter que sur les Suisses, sur

six cents hommes de la garde nationale et sur trois cents personnes

à peu près, tant gentilshommes qu'officiers de la garde du Roi et

serviteurs de Sa Majesté, armés seulement d'épées et de pistolets,

tous sincèrement attachés à sa personne, et habillés en bourgeois,

pour ne porter aucun ombrage à la garde nationale.

Il y avait dans la chambre du conseil, devant la porte de la chambre

du Roi, une vingtaine de grenadiers de la garde nationale, auxquels

la Reine adressa ces paroles: «Messieurs, tout ce que vous avez de

plus cher, vos femmes et vos enfants, dépendent de notre existence;

notre intérêt est commun.» Et leur montrant la petite troupe de

gentilshommes qui occupait les appartements: «Vous ne devez pas

avoir de défiance de ces braves gens, qui partageront vos dangers et

vous défendront jusqu'à leur dernier soupir.» Touchés jusqu'aux

larmes, ils témoignèrent leur généreuse résolution de mourir, s'il

le fallait, pour la défense de Leurs Majestés.

Personne ne se coucha au château; tout le monde se tenait dans les

appartements, attendant avec anxiété le dénoûment d'une journée qui

s'annonçait sous des auspices aussi funestes. La Reine parlait à

chacun de la manière la plus affectueuse et encourageait le zèle

qu'on lui témoignait. Je passai la nuit, ainsi que ma fille Pauline,

auprès de Mgr le Dauphin, dont le sommeil calme et paisible formait

le contraste le plus frappant avec l'agitation qui régnait dans tous

les esprits.

J'allai sur les quatre heures du matin dans l'appartement du Roi,

pour savoir ce qui se passait et ce que nous avions à craindre ou à

espérer. «J'ai, me dit M. d'Hervilly, la plus mauvaise opinion de

cette journée; ce qu'il y a de pis en pareil cas est de ne prendre

aucun parti, et l'on ne se décide à rien.»

On annonça sur les sept heures que les habitants du faubourg et

l'armée marseillaise se portaient au château; que des commissaires

choisis par les factieux des quarante-huit sections s'étaient érigés

en conseil général de la commune; qu'ils avaient mandé M. Maudat,

commandant de la garde nationale, sous prétexte de se concerter avec

lui, l'avaient fait assassiner près de l'Hôtel de ville, afin de

s'emparer de l'ordre par écrit qu'il avait reçu de Péthion de

repousser la force par la force, et promenaient sa tête dans Paris;

que Santerre lui avait été donné pour successeur, que l'état-major

était renouvelé, et que tout cela se faisait de concert avec le

comité de surveillance de l'Assemblée, qui avait mis plus de quatre

millions à la disposition de Santerre pour propager l'insurrection.

L'Assemblée, qui sentait le danger qu'elle courait, si les

puissances étrangères avaient le dessus, employait tous ses efforts

pour associer le peuple à ses crimes, afin que, perdant tout espoir

de pardon, il fût excité par ses frayeurs à partager sa résistance.

L'ordre du conseil du département et de la municipalité, envoyé aux

gardes nationaux, de défendre le Roi comme autorité constituée, fut

lu dans tous les rangs par des commissaires députés aux Tuileries;

mais il fit si peu d'effet sur cette garde renouvelée, que les

canonniers déchargèrent et abandonnèrent leurs canons en apprenant

la marche des Marseillais et des brigands de la capitale. M.

d'Hervilly, voyant l'impossibilité d'en faire usage pour la défense

du Roi, les encloua sur-le-champ, pour qu'on ne pût s'en servir

contre le château.

Le Roi, qui avait déjà fait demander à l'Assemblée d'envoyer une

députation pour en imposer aux brigands, lui en fit renouveler la

demande par M. Joly, ministre de la justice; mais, sous le prétexte

qu'elle n'était pas assez nombreuse pour délibérer, Cambon fit

prononcer l'ajournement, malgré le péril que courait le Roi et qui

croissait à chaque instant.

L'incertitude du parti à prendre dans un danger aussi imminent parut

favorable à Roederer pour engager le Roi à se rendre à l'Assemblée

nationale. Il entra chez ce prince, suivi de quelques membres du

département; et, le priant de faire retirer le grand nombre de

personnes qui l'entouraient, il lui adressa ces paroles: «Sire, le

danger est imminent; les autorités constituées sont sans force, et

la défense est impossible. Votre Majesté et sa famille courent les

plus grands dangers, ainsi que tout ce qui est au château; elle n'a

d'autre ressource pour éviter l'effusion du sang que de se rendre à

l'Assemblée.» La Reine, qui était à côté du Roi avec ses enfants,

représenta qu'on ne pouvait abandonner tant de braves gens qui

n'étaient venus au château que pour la défense du Roi: «Si vous vous

opposez à cette mesure, lui dit Roederer d'un ton sévère, vous

répondrez, Madame, de la vie du Roi et de celle de vos enfants.»

Cette pauvre malheureuse princesse se tut, et éprouva une telle

révolution que sa poitrine et son visage devinrent, en un instant,

tout vergetés. Elle était désolée de voir le Roi suivre les conseils

d'un homme si justement suspect, et semblait prévoir d'avance tous

les malheurs qui l'attendaient. Roederer flatta la famille royale du

succès de cette démarche et de son prompt retour au château. La

Reine, quoique loin d'y croire, répéta ces paroles à ceux qu'elle

était si affligée d'abandonner; et le Roi, profondément affecté, se

tournant vers cette troupe fidèle, ne put que leur adresser ces

paroles: «Messieurs, je vous prie de vous retirer et de cesser une

défense inutile; il n'y a plus rien à faire ici, ni pour vous ni

pour moi.»

La consternation fut générale lorsqu'on vit partir le Roi pour aller

à l'Assemblée; la Reine le suivait, tenant ses deux enfants par la

main. A côté d'eux étaient Madame Élisabeth et madame la princesse

de Lamballe, qui, comme parente de Leurs Majestés, avait obtenu de

les suivre; et j'étais derrière Mgr le Dauphin. Le Roi était

accompagné de ses ministres et escorté par un détachement de la

garde nationale. Je quittai ma chère Pauline la mort dans le coeur,

en pensant aux dangers qu'elle allait courir, et je la recommandai à

la bonne princesse de Tarente, qui me promit de ne pas s'en séparer

et d'unir son sort au sien.

Nous traversâmes tristement les Tuileries pour gagner l'Assemblée.

MM. de Poix, d'Hervilly, de Fleurieu, de Bachmann, major des

Suisses, le duc de Choiseul, mon fils et plusieurs autres se mirent

à la suite de Sa Majesté, mais on ne les laissa pas entrer. Il y eut

à la porte un encombrement qui fit craindre un moment pour les jours

du Roi et de la Reine. On parvint enfin à leur ouvrir un passage, et

ils furent reçus à la porte par une députation que leur avait

envoyée l'Assemblée. Le Roi traversa la salle accompagné de ses

ministres, et fut se placer à côté du président; et la Reine, ses

enfants et sa suite se tinrent vis-à-vis: «Je viens, messieurs, dit

le Roi, pour éviter un grand attentat, pensant que je ne puis être

mieux en sûreté qu'au milieu de vous.» Vergniaud, qui présidait en

ce moment, lui répondit: «Vous pouvez compter, Sire, sur la fermeté

de l'Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en

soutenant les droits des autorités constituées.»

Le Roi s'assit alors auprès du président, et la famille royale se

plaça dans le banc des ministres. Mais, sur l'observation de

quelques membres de l'Assemblée, que la Constitution interdisait

toute délibération en présence du Roi, l'Assemblée décida que le

Roi et sa famille se placeraient dans la loge du logographe,

derrière le fauteuil du président. Les fidèles serviteurs de Sa

Majesté arrachèrent sur-le-champ les barreaux de cette loge et

communiquèrent une partie de la journée avec la malheureuse

famille royale.

Roederer se rendit à la barre, accompagné des administrateurs du

département et de la municipalité, pour rendre compte de ce qui se

passait dans Paris et des motifs qui l'avaient engagé à presser le

Roi de se rendre à l'Assemblée: «Notre force, ajouta-t-il, était

paralysée et n'existait même plus; nous n'en pouvons avoir d'autre

que celle qu'il plaira à l'Assemblée de nous donner. Nous apprenons

dans l'instant que le château vient d'être forcé.»

L'Assemblée fit un décret pour mettre les personnes et les

propriétés sous la sauvegarde du peuple, et envoya une députation de

vingt-cinq de ses membres pour lui porter cette déclaration. A peine

fut-elle partie qu'on entendit le bruit du canon et de la

mousqueterie; la députation se dispersa, et une partie rentra dans

la salle. Le Roi les rassura en leur disant qu'il avait donné

l'ordre de ne pas tirer; mais voyant entrer des personnes armées

dans l'Assemblée, celle-ci s'y opposa; car, au milieu de ses succès,

elle mourait de peur et craignait toujours qu'on ne vint délivrer le

Roi et faire main basse sur les conjurés.

Il arriva des pétitionnaires qui déposèrent que les Suisses les

avaient attirés en signe d'amitié et avaient fusillé un grand nombre

d'entre eux: «Nous avons, dirent-ils, mis le feu aux Tuileries, et

nous ne l'éteindrons que quand la justice du peuple sera satisfaite.

Nous sommes chargés de vous demander encore une fois la déchéance du

pouvoir exécutif; c'est une justice que nous réclamons et que nous

attendons de vous.» Le président leur répondit: «L'Assemblée veille

au salut de l'empire; assurez le peuple qu'elle va s'occuper des

grandes mesures qu'exige son salut.»

Une députation de la section des Thermes vint dire à la barre

qu'elle ratifiait la pétition présentée la veille pour demander la

déchéance; que le peuple, fatigué des crimes de la Cour, avait juré

de maintenir l'égalité et la liberté, et que tous les citoyens de

Paris partageaient ces sentiments: «Osez jurer, dit-elle aux

députés, que vous sauverez l'empire.»--«Oui, nous le jurons», dirent

en se levant tous les députés.

Le concert de toutes ces voix séditieuses, jointes au bruit du canon

et de la mousqueterie, nous faisait à tous un mal affreux. Chaque

coup de canon nous faisait tressaillir; le coeur du Roi et celui de

la Reine étaient déchirés; et nous étions dans la plus profonde

douleur, en pensant au sort qu'éprouvaient peut-être en ce moment

ceux que nous avions laissés aux Tuileries. Le pauvre petit Dauphin

pleurait, s'occupait de ceux qu'il aimait et qui étaient restés au

château, se jetait dans mes bras et m'embrassait. Plusieurs députés

en furent frappés, et la Reine leur dit: «Mon fils aime tendrement

la fille de sa gouvernante, qui est restée aux Tuileries; il partage

l'inquiétude de sa mère, et celle que nous éprouvons, du sort de

ceux que nous y avons laissés.» Malgré leur férocité, ils ne purent

se défendre d'un sentiment d'attendrissement et de pitié, en

regardant cet aimable enfant, qui commençait dans un âge si tendre à

sentir déjà le malheur qui l'attendait. Les nouveaux représentants

de la Commune, qui devait bientôt elle-même dicter des lois à

l'Assemblée, vinrent lui faire part de la nomination provisoire de

Santerre comme commandant général de la garde nationale de Paris, et

de la continuation de Péthion, de Manuel et de Danton dans les

places qu'ils occupaient. Montaut fit la motion que chaque député

jurât à la tribune de maintenir la liberté et l'égalité, et de

mourir à son poste; et nous les entendîmes successivement répéter

ces mêmes paroles pendant plus de deux heures.

Les pompiers, que l'on avait envoyé chercher pour éteindre le feu

des Tuileries, vinrent représenter à l'Assemblée l'impossibilité d'y

réussir, si l'on n'y envoyait des commissaires pour rétablir

l'ordre. Elle répondit d'abord que ce soin regardait la

municipalité; mais sur la représentation de Chabot, qu'il était

cependant fâcheux de laisser étendre l'incendie, et qu'il était

urgent de mettre un homme de confiance à la tête des pompiers, elle

nomma à cet effet Palloy, architecte de la ville, qui s'était

signalé par son zèle lors de la destruction de la Bastille.

Plusieurs fidèles serviteurs du Roi, ayant trouvé moyen de pénétrer

dans l'Assemblée, se rendirent auprès de ce prince dans la loge du

logographe, et rendirent compte à Sa Majesté de ce qui se passait

aux Tuileries. Ils nous apprirent que les femmes en étaient sorties

sans qu'il leur fût arrivé d'accident, et mon fils m'assura que

Pauline était en sûreté. Cette certitude et sa présence furent d'une

grande consolation pour mon coeur, quoiqu'il fût encore

profondément touché du sort de tant de braves gens qui s'étaient

dévoués pour le Roi et la famille royale. Mgr le Dauphin fut

charmant, en cette occasion, par la sensibilité avec laquelle il me

témoigna sa satisfaction de savoir sa chère Pauline hors de danger.

Ces messieurs nous dirent que les Suisses avaient eu un moment le

dessus, mais que n'étant pas secondés, et la multitude croissant à

chaque instant, ils avaient été forcés de se retirer; qu'on en avait

massacré un grand nombre, et que la fureur s'était étendue jusqu'aux

Suisses des particuliers, dont plusieurs, et nommément le mien,

avaient péri; qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il y aurait beaucoup

de victimes, par la rage dont était animée la populace, présentement

maîtresse du château.

On vint avertir en ce moment que les Suisses marchaient sur

l'Assemblée, que les fédérés marchaient à leur rencontre, et qu'ils

allaient se livrer un combat sanglant. L'Assemblée en frémit et

demanda au Roi qu'une des personnes qui étaient avec lui allât les

parlementer et leur fît rendre les armes. Le président proposa d'en

donner l'ordre par écrit, et M. d'Hervilly s'offrit pour remplir

cette commission; mais avant de partir, il déclara qu'il ne pouvait

agir utilement que sur l'ordre et la signature de ce prince.

L'Assemblée, qui frémissait de la possibilité de voir arriver les

Suisses, s'empressa de présenter au Roi de l'encre et du papier

pour qu'il donnât l'ordre de mettre bas les armes et de faire

retourner les Suisses sur leurs pas. M. d'Hervilly traversa la rue

Saint-Honoré au milieu des coups de fusil et des balles qui

pleuvaient sur lui de toute part, et fut admiré par sa bravoure de

tous ces enragés. Voyant avec douleur l'impossibilité où seraient

les Suisses de résister à la multitude de gens armés qui venait à

leur rencontre, il leur signifia l'ordre du Roi de mettre bas les

armes, et revint lui rendre compte de la commission dont il avait

été chargé.

Les Marseillais et autres brigands, voyant les Suisses désarmés, se

mirent à courir sur eux, et ces derniers se virent obligés de se

cacher et de changer d'habits pour ne pas être victimes de leur

fureur. On apprit à l'Assemblée que M. d'Affry avait été mis en

prison pour sa propre sûreté, et qu'on avait mis les scellés chez

lui. Elle décréta alors, sur la motion de Bazire, que les Suisses

seraient mis sous la sauvegarde de la loi et des vertus

hospitalières du peuple; ce qui n'empêcha pas que celui-ci ne mît à

mort tous ceux qui eurent le malheur de tomber sous sa main.

Les députés, inquiets de voir le Roi environné de personnes qui lui

étaient attachées, déclarèrent que le Roi ne devait être gardé que

par la garde nationale, et que toute autre devait se retirer. Le

comte Charles de Chabot, qui était resté dans cette garde dans la

vue d'être utile au Roi, alla prendre sur-le-champ son uniforme et

son fusil, et fit le service de factionnaire à la porte du

logographe. Les marques d'attachement qu'il donna à Sa Majesté

l'ayant rendu suspect aux factieux, il fut arrêté peu de jours après

l'entrée du Roi au Temple et conduit à la prison de l'Abbaye, où il

fut une des premières victimes de la journée du 2 septembre.

Il avait adopté pendant quelque temps les principes de la

Révolution; mais, ayant le sens droit et le coeur pur, il en avait

reconnu le danger, et n'avait cessé, depuis, de chercher à réparer

l'erreur d'un esprit exalté par les propos qu'il entendait

journellement chez la duchesse d'Enville, sa grand'mère. Elle avait

été liée de tout temps avec les différents membres de la société

philosophique, qui l'avaient imbue des prétendus principes de

liberté et d'égalité, sous lesquels ils cachaient leur ambition et

leur esprit de domination. Ils lui firent payer bien cher l'appui

qu'elle leur avait donné au commencement de la Révolution, son fils

et son petit-fils ayant été massacrés par suite de leurs principes.

Lamarque annonça à l'Assemblée qu'on avait arrêté le départ des

courriers, pour empêcher qu'on ne portât l'alarme dans les

départements. Il proposa que l'on fît une adresse aux Français pour

les instruire que leurs représentants ne négligeraient rien pour

sauver la patrie, qui ne pouvait l'être que par l'union de tous les

bons Français. L'Assemblée adopta cette proposition et le chargea de

la rédaction de l'adresse.

Vergniaud lui succéda à la tribune: «Je viens, dit-il, au nom de la

commission extraordinaire, vous proposer une mesure bien rigoureuse,

mais devenue nécessaire, malgré la douleur dont je vous vois

pénétrés. Les dangers de la patrie, qui sont à leur comble,

proviennent de la défiance qu'inspire la conduite du chef du pouvoir

exécutif dans une guerre entreprise contre la liberté et

l'indépendance nationales. Des adresses de toutes les parties de

l'empire demandent la révocation de l'autorité déléguée à Louis XVI;

et l'Assemblée, ne voulant point agrandir la sienne par aucune

usurpation de pouvoir, vous propose de décréter: l'établissement

d'une Convention nationale dont elle vous proposera le mode de

convocation; l'organisation d'un nouveau ministère, les ministres

actuels conservant provisoirement leurs fonctions jusqu'à sa

nomination; celle d'un gouverneur du prince royal; la suppression de

la liste civile, dont on déposera les registres sur les bureaux de

l'Assemblée, accordant seulement une somme de quatre cent mille

francs pour la dépense de la famille royale jusqu'à l'établissement

de la Convention; la demeure du Roi et de la famille royale dans

l'enceinte du corps législatif, jusqu'à ce que la tranquillité soit

rétablie dans Paris, avec injonction au département de lui préparer

un logement au Luxembourg, où elle sera sous la garde des citoyens

et de la loi; la déclaration d'infamie et de traître à la patrie

pour tout fonctionnaire public, tout soldat, officier ou même

général, de quelque grade qu'il fût, qui abandonnerait son poste; et

ordre de faire publier sur-le-champ le présent décret, et de

l'envoyer aux quatre-vingt-trois départements, en leur imposant

l'obligation de le faire parvenir dans les vingt-quatre heures aux

diverses municipalités de leur ressort.»

On juge bien que la proposition fut convertie sur-le-champ en

décret.

Aussitôt que les ministres eurent entendu les reproches faits au Roi

et sur lesquels l'Assemblée motivait la suspension de la royauté,

ils voulurent se rendre à la barré de l'Assemblée, pour prendre sur

eux toute la responsabilité de la conduite du Roi; mais il le leur

défendit absolument, leur disant: «Vous augmenteriez le nombre des

victimes sans pouvoir m'être utiles, et ce serait un chagrin de plus

pour moi. Retirez-vous, je vous l'ordonne, et ne revenez plus ici.»

Car le malheur qui accablait cet excellent prince ne l'empêchait pas

de s'occuper de tous ceux qui lui étaient attachés.

La Reine, désolée d'être séparée de Mgr le Dauphin et de le voir

entre des mains du choix d'une pareille assemblée, pria plusieurs

députés sur lesquels elle croyait pouvoir compter de chercher à

parer un coup qui lui serait aussi sensible. Ils y réussirent

d'autant plus facilement, que l'Assemblée, qui projetait

l'établissement d'une république, s'embarrassait peu de donner un

gouverneur à Mgr le Dauphin.

Pendant que l'Assemblée rendait décrets sur décrets, les Tuileries

étaient livrées au pillage. On apportait à l'Assemblée l'or, les

bijoux trouvés chez la Reine, et divers autres effets dont on lui

faisait l'offrande. On y porta aussi une malle pleine d'assignats et

un paquet de lettres. Ces dernières furent envoyées au comité de

surveillance, et beaucoup d'autres à la Commune; car, lorsque nous

fûmes conduits à l'Hôtel de ville avant d'être menés à la Force,

nous vîmes un monceau de lettres dans le cabinet de Tallien. Les

divers effets furent également portés à la Commune, et les assignats

aux Archives.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 12 / 20 段