Feuillants et voulant reconnaître l'esprit public, se mêla parmi les
groupes et y fut malheureusement reconnu. Accusé d'être l'espion de
Coblentz, il fut dépouillé, frappé de coups de sabre, menacé de la
lanterne et aurait infailliblement péri, sans le secours de quelques
gardes nationaux qui parvinrent à le soustraire à la rage de la
multitude et qui le portèrent au trésor public. Péthion, ayant
appris ce qui se passait, se rendit sur-le-champ auprès de M.
d'Épréménil, et le voyant ensanglanté et tout couvert de blessures
plus ou moins dangereuses, il témoigna une grande émotion, qui
redoubla sensiblement lorsque M. d'Épréménil, lui tendant la main et
le regardant fixement, lui adressa ces seules paroles: «Et moi
aussi, Péthion, je fus l'idole du peuple.» Ses blessures ne furent
heureusement pas mortelles; mais, étant resté en France, il fut dans
la suite une des victimes de la fureur révolutionnaire.
Les soldats de la garde nationale qui avaient été maltraités et
insultés par la populace pour avoir sauvé M. d'Épréménil, vinrent
demander à l'Assemblée de fermer la terrasse des Feuillants pour
éviter de mettre la garde nationale aux prises avec les citoyens;
mais elle s'y refusa net. M. de Kersaint imputa à M. d'Épréménil des
propos qu'il n'avait pas tenus, ajoutant que son nom seul avait été
la cause de tant d'excès, et que le peuple, regardant les Tuileries
comme un pays ennemi, n'avait jamais tenté de franchir la barrière
qui lui avait été imposée par un décret de l'Assemblée. Thuriot
prétendit que cette garde, qui se disait outragée, n'était composée
que de chevaliers du poignard, et qu'il fallait bien prendre garde
qu'il ne fût admis à la garde du château que des citoyens inscrits
dans le bataillon de service.
L'espoir d'être utile au Roi avait, en effet, déterminé plusieurs
personnes attachées à son service à entrer dans la garde nationale.
Le duc de Choiseul et quelques autres personnes de la cour avaient
pris, par cette raison, le même parti; mais ils ne tardèrent pas à
s'apercevoir de l'inutilité de cette mesure.
L'armée marseillaise, annoncée depuis si longtemps, arriva enfin le
30 juillet à Paris. Elle était composée de tous les bandits du Midi.
Elle n'était dans le principe composée que de six à sept cents
hommes; mais, s'étant recrutée en chemin de tous les mauvais sujets
qui avaient désiré se joindre à elle, elle s'était fort augmentée.
Elle entra dans la ville avec armes et bagages, et suivie de deux
canons. C'était le corps d'élite des factieux, et sur lequel ils
comptaient le plus pour l'exécution de leurs projets. Péthion les
avait casernés dans le district des Cordeliers, si connu par son
club, d'où sortaient les motions les plus violentes, et les plus
incendiaires. On vit clairement dans cette occasion le peu de fond
que l'on pouvait faire sur une garde nationale qui, forte de
soixante bataillons et de cent vingt pièces de canon, laissait
s'établir tranquillement une poignée de brigands dans un des
quartiers de la ville, et qui se laissa subjuguer par eux sans leur
opposer la moindre résistance. La présence de l'armée marseillaise
se fit remarquer par un mouvement d'effervescence populaire. Leurs
mauvais propos et les insultes qu'ils se permirent contre les
citoyens qui portaient des cocardes en ruban au lieu de celles de
laine qu'ils avaient adoptées, augmentèrent leur audace naturelle,
qu'excitaient ceux qui comptaient bien en profiter.
Les provocations existaient journellement entre les deux partis de
la capitale; elles donnèrent lieu à une rixe entre les Marseillais
et un bataillon de la garde nationale. Des hommes, qui cherchaient à
la provoquer, insultèrent à dessein quelques soldats de ce
bataillon, lequel, décidé à ne pas se laisser molester, répondit de
manière à inquiéter les assaillants, qui appelèrent à leur secours
les Marseillais. Une centaine d'entre eux répondirent à leur appel,
et la querelle allait s'engager, lorsque des hommes sages
s'interposèrent entre les deux partis et parvinrent à les calmer. On
croyait que tout était fini, lorsque des soldats de ce bataillon,
qui était de garde aux Tuileries, s'en retournant tranquillement à
leur poste, furent suivis par des Marseillais, qui recommencèrent
non-seulement à les insulter, mais de plus à les attaquer. Trois
d'entre eux, qui revenaient par la rue Saint-Florentin, furent
assaillis et percés de coups. M. du Hamel, lieutenant du bataillon
des Filles-Saint-Thomas, fut tué, et les autres plus ou moins
blessés. Leurs camarades vinrent à leur secours et blessèrent
plusieurs Marseillais. La crainte de voir arriver un trop grand
nombre de gardes nationaux pour venger leurs camarades les fit seule
retirer. Ces gardes nationaux étaient tous du bataillon des
Filles-Saint-Thomas, et n'avaient été provoqués qu'en raison de leur
attachement au Roi et à la famille royale. Les blessés, qui
revinrent aux Tuileries, y reçurent tous les secours dont ils
pouvaient avoir besoin, et Madame Élisabeth en pansa même plusieurs
de ses propres mains.
Les factieux redoublaient d'audace depuis l'arrivée des Marseillais
et insultaient même la Reine jusque sous les fenêtres de ses petits
cabinets, qui donnaient sur la cour. Je n'osais plus recevoir Mgr
le Dauphin dans mon appartement, qui donnait sur cette même cour et
qui, étant situé au rez-de-chaussée, pouvait donner quelques
inquiétudes. Au sortir de la promenade, je le remontais dans sa
chambre; l'abbé Davaux l'y occupait de manière à ne lui laisser
connaître ni l'ennui ni le danger de sa position, et le soir M. de
Fleurieu, qui avait servi dans la marine, qui avait de l'esprit et
contait à merveille, lui faisait le récit de ses voyages, qui
l'amusaient et l'instruisaient agréablement. Cet aimable enfant, qui
n'était pas d'âge à prévoir les malheurs qui le menaçaient, se
trouvait encore heureux et nous disait, à moi et à ma fille Pauline,
les choses les plus aimables sur le bonheur que nous lui procurions
et dont, hélas! la durée devait être si courte.
Ce jeune prince, étant extrêmement discret, ne répétait jamais rien
de ce qu'il entendait dire chez la Reine et chez moi: «Avouez, me
dit-il un jour, que je suis bien discret et que je n'ai jamais
compromis personne (car ce mot, qui devait être étranger à son âge,
ne lui était que trop connu). Je suis curieux, j'aime à savoir ce
qui se passe, et si l'on se méfiait de moi, l'on s'en cacherait et
je ne saurais jamais rien.» Cette discrétion, si rare à son âge, l'a
accompagné jusqu'au tombeau, malgré les mauvais traitements qu'il a
soufferts dans son affreuse captivité.
La Reine était si mal gardée, et il était si facile de forcer son
appartement, que je lui demandai avec instance de venir coucher dans
la chambre de Mgr le Dauphin. Elle eut bien de la peine à s'y
décider, ne voulant pas laisser soupçonner l'inquiétude qu'elle
pouvait avoir sur sa position; mais lui ayant fait observer qu'en
passant par l'escalier intérieur du jeune prince, rien n'était si
facile que d'en dérober la connaissance, elle finit par y consentir,
mais seulement pour les jours où il y aurait du bruit dans Paris.
Cette princesse était si bonne et si occupée de tous ceux qui lui
étaient attachés, qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer la
moindre petite gêne. Jamais princesse ne fut plus attachante, ne
marqua plus de sensibilité pour le dévouement qu'on lui témoignait
et ne fut plus occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes
qui l'approchaient. Croira-t-on qu'une reine de France en était
réduite à avoir un petit chien couché dans sa chambre pour l'avertir
au moindre bruit que l'on ferait entendre dans son appartement?
Mgr le Dauphin, qui aimait beaucoup la Reine, enchanté de la voir
coucher dans sa chambre, courait à son lit dès qu'elle était
éveillée, la serrait dans ses petits bras et lui disait les choses
les plus tendres et les plus aimables. C'était le seul moment de la
journée où cette princesse éprouvait quelque consolation; son seul
courage la soutenait, ainsi que l'espoir que les puissances
étrangères la tireraient de sa cruelle situation. «Elles la
connaissent, me dit-elle un jour, et elles savent bien que nous ne
sommes maîtres ni de nos paroles ni de nos actions.»
Le Roi, qui s'était refusé à sanctionner le décret de vingt mille
hommes que l'on voulait établir à Paris, en raison de la composition
que voulait lui donner l'Assemblée, proposa, pour calmer ses
inquiétudes sur l'approche des puissances étrangères, d'établir un
camp à Soissons, qui servît d'intermédiaire entre les frontières et
la capitale, et de le composer de troupes de ligne, dont les chefs
auraient la confiance de l'Assemblée. Il lui fit part, en même
temps, qu'il avait nommé pour officiers généraux de ce camp MM. de
Custine, Alexandre Beauharnais, Charton le cadet et Servan.
L'Empereur et le roi de Prusse ayant donné le commandement des
armées qu'ils avaient rassemblées sur les frontières de la France au
duc de Brunswick, ce prince voulut, avant de rentrer en France,
annoncer à ses habitants les motifs et les intentions qui guidaient
les deux souverains, et fit paraître en conséquence un manifeste où
il annonça:
«1º La volonté de faire rendre justice aux princes possessionnés en
Alsace et en Lorraine;
«2º De faire cesser l'anarchie qui existait en France, les atteintes
portées au trône et à la majesté royale par les violences exercées
contre le Roi et son auguste famille, et d'y rétablir le pouvoir
légal;
«3º De rendre au Roi la sûreté et la liberté dont il était privé, et
de le mettre à même d'exercer l'autorité légitime qu'il aurait
toujours dû conserver.»
Il déclara, en outre, au nom de ces deux puissances, «qu'elles ne
prétendaient point s'enrichir par des conquêtes, ni s'immiscer dans
le gouvernement de la France, mais procurer au Roi le moyen de
pouvoir faire telles convocations qu'il croirait convenables, pour
travailler à assurer le bonheur de ses sujets;
«Que les armées combinées protégeraient tous ceux qui se
soumettraient au Roi et qui concourraient au rétablissement de
l'ordre dans le royaume;
«Qu'elles ordonnaient aux gardes nationaux de veiller à la sûreté
des personnes et des propriétés jusqu'à l'arrivée des troupes, sous
peine d'en être responsables, avertissant que ceux qui seraient pris
les armes à la main seraient traités comme rebelles à leur roi et
perturbateurs du repos public;
«Qu'elles rendaient également responsables sur leurs têtes et sur
leurs biens les membres de départements, de districts et de
municipalités des excès qui se commettaient dans leur territoire,
leur ordonnant de continuer leurs fonctions jusqu'à ce que Sa
Majesté en ordonnât autrement; sommaient les généraux, officiers,
sous-officiers et soldats de ligne, de se soumettre au Roi
sur-le-champ, comme à leur légitime souverain, et déclaraient aux
habitants des villages qui oseraient se défendre contre les troupes
de Leurs Majestés Impériales et Royales, et tirer sur elles, qu'ils
seraient traités dans toute la rigueur des lois militaires, que
leurs maisons seraient démolies ou brûlées, tandis que les habitants
qui s'empresseraient de se soumettre à leur roi seraient sous la
protection des troupes alliées.
«Leurs Majestés Impériales et Royales ordonnaient à la ville de
Paris et à tous ses habitants, sans distinction, de se soumettre au
Roi sur-le-champ, de lui rendre, avec la liberté, les égards et les
respects dus à sa personne et à la famille royale, les rendant
personnellement responsables des violences exercées contre eux, dont
ils tireraient la vengeance la plus éclatante, en livrant Paris à
une exécution militaire et à une subversion complète. Elles
protestaient d'avance contre toutes les lois et décisions émanées du
Roi, tant que ce prince et sa famille ne seraient pas en lieu de
sûreté, et elles invitaient Sa Majesté à désigner la ville de son
royaume la plus voisine des frontières où il lui plairait de se
retirer sous bonne escorte, pour pouvoir y appeler ses ministres et
les conseillers qu'elle jugerait à propos d'admettre, pour aviser
aux moyens de rétablir l'ordre et régler l'administration du
royaume; s'engageant à faire respecter à leurs troupes la
discipline la plus exacte, et demandant, par tous ces motifs, aux
habitants de ne pas s'opposer à la marche des troupes, et de leur
prêter assistance au besoin.»
Ce manifeste exaspéra l'Assemblée, qui se livra sans ménagement à la
plus violente colère; et comme les armes manquaient, elle proposa
d'employer les piques, les lances, les haches et les frondes, pour
armer les citoyens. Dans l'excès de sa fureur, Lecointre s'écria:
«Ne s'élèvera-t-il pas un homme de génie qui invente la manière dont
les hommes libres doivent faire la guerre?»
Le manifeste du duc de Brunswick engagea le Roi à une nouvelle
déclaration de ses sentiments, pour s'opposer à l'envahissement de
la France. Il parla à son peuple égaré comme un père qui ne veut que
son bonheur et le ramener à son devoir, en lui retraçant tout ce
qu'il a sacrifié dans l'espoir de le rendre heureux, cherchant à lui
prouver que c'est dans l'union seule et dans l'exacte observation de
la Constitution qu'il parviendra à éviter les malheurs dont il se
voit menacé.
En réponse à cette déclaration, Péthion se présenta à l'Assemblée et
demanda la permission de lire une pétition dont les sections
l'avaient chargé comme premier magistrat de la Commune, pour
dénoncer le pouvoir exécutif. Dictée par les factieux, cette
pétition était du style le plus violent. Elle représentait le Roi
comme fortement opposé à la Constitution, exaltant la clémence de
la nation à propos du voyage de Varennes. Elle accusait le Roi de la
trahir et le rendait responsable de tous les maux dont les deux
Assemblées étaient les auteurs. Elle demandait sa déchéance et la
nomination d'une Convention pour la prononcer, faisait sentir la
nécessité d'un changement de dynastie, et demandait que, jusqu'à
l'établissement d'une Convention, l'Assemblée nommât des ministres
pris hors de son sein, pour exercer provisoirement les fonctions du
pouvoir exécutif, jusqu'à la déclaration de la volonté du peuple par
l'organe de la Convention nationale. Elle finissait par assurer que
si les lâches et les perfides se rangeaient du côté de l'ennemi,
celui-ci trouverait dix millions d'hommes libres prêts à mourir pour
la défense de la patrie.
Plusieurs sections suivirent cet exemple, et l'Assemblée décréta
qu'elle traiterait, le 9 août, la grande question de la déchéance.
Après de grands débats sur la validité de la dénonciation de M. de
la Fayette, dénonciation démentie par le maréchal Luckner,
l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas matière à accusation centre
ce général.
La conduite de M. le duc d'Orléans ayant fait ouvrir les yeux à
madame la duchesse d'Orléans, elle demanda et obtint en justice sa
séparation de biens d'avec ce prince, et se retira ensuite chez M.
le duc de Penthièvre, son père. Madame la princesse de Lamballe,
qu'il accusa d'y avoir contribué, fut de ce moment l'objet de sa
haine, que l'on assura être une des causes de la fin cruelle de
cette malheureuse princesse.
Les jacobins, sûrs de la direction du mouvement qu'ils se
préparaient à exécuter, ne s'en cachaient plus; et leur plan était
tellement connu, que Branger, médecin de Mgr le Dauphin, me remit
plus de huit jours avant l'événement un petit imprimé qui était le
programme le plus fidèle de cette effroyable journée, lequel fut
suivi de point en point.
Il était devenu impossible de se faire illusion sur les périls que
nous courions. L'Assemblée, unie d'intérêts avec les jacobins,
disposant de toutes les administrations, concentrant en elle tous
les pouvoirs, laissait au Roi bien peu d'espoir de pouvoir résister
à des ennemis aussi dangereux qu'acharnés contre sa personne, et
tout donnait lieu de craindre que ce prince ne finît par succomber
dans une lutte aussi inégale.
Dans cette extrémité, on conseilla à Sa Majesté de traiter avec les
jacobins et les principaux factieux de l'Assemblée; de gagner les
uns par l'espoir de places lucratives qui flatteraient leur ambition
et leur cupidité, et les autres par l'appât de sommes considérables,
et de parvenir par ce moyen à détourner l'orage qui était à la
veille d'éclater.
Boze, peintre du Roi et fort attaché à ce prince, et que l'on
savait avoir quelques relations avec Vergniaud et quelques autres
députés de la Gironde, fut chargé de traiter avec eux. Il fut
également question d'entrer en négociation avec Péthion, Santerre,
Lacroix et autres jacobins. Mais ils déclarèrent positivement ne
vouloir traiter qu'avec un aristocrate d'une réputation bien
établie; car, disaient-ils, nous n'avons jamais été trompés par
ceux-ci, et nous l'avons été plus d'une fois par les constitutionnels.
La Reine me demanda si je connaissais encore à Paris une personne de
probité, au-dessus de tout soupçon et capable de mener adroitement
une pareille négociation. Je lui indiquai M. de La Chèze, membre du
côté droit de l'Assemblée constituante, d'une probité et d'un
désintéressement à toute épreuve, et qui, même dans le parti opposé
au sien, jouissait d'une grande considération. Mais je ne pus lui
dissimuler qu'étant père de huit enfants, il aurait peut-être de la
peine à se charger d'une négociation dont les suites pouvaient être
si dangereuses. A la première proposition qui lui en fut faite, il
n'hésita pas un instant: «Je ne connais pas, dit-il, le danger d'une
démarche, lorsqu'elle peut être utile à mon roi, et je sacrifierais
volontiers ma vie pour le sortir de la cruelle situation où il se
trouve.»
Le Roi le fit venir dans son cabinet, où il fut introduit
secrètement par mon valet de chambre, qui le fit passer par le
petit escalier de Mgr le Dauphin, pour que personne n'en eût
connaissance. Il fut chargé de sonder les personnes en question,
pour savoir ce qu'elles demandaient et si l'on croyait pouvoir se
fier à leurs promesses. Elles demandèrent huit cent mille francs
pour les partager entre elles, et s'engagèrent à employer tous les
moyens qui étaient en leur pouvoir pour détourner le coup qui se
préparait. Péthion promit de se rendre au château, au premier bruit
du danger, et de donner l'ordre de repousser la force par la force,
si l'on tentait une entreprise contre les Tuileries.
M. de La Chèze leur parla à plusieurs reprises, et croyant les avoir
persuadés du grand intérêt qu'ils avaient à sauver le Roi pour la
sûreté de leur vie et de leur fortune, il vint rapporter à Sa
Majesté leurs demandes et leurs promesses. Pour la convaincre de
leur sincérité, ils firent de concert avec elle quelques démarches
préparatoires, mais de nature à ne pas compromettre leur secret. Le
Roi accepta leurs propositions, et pour ne pas compromettre M. de La
Chèze, si on le voyait chez lui, il me chargea de lui remettre les
huit cent mille francs, qu'il n'avait pu lui donner sur-le-champ.
Les constitutionnels, alarmés du danger que leur faisait courir le
péril qui menaçait le Roi, se déterminèrent à le servir malgré lui,
et formèrent le projet de s'assurer des chefs des jacobins et des
factieux de l'Assemblée, de réunir ensuite les députés sages et
modérés, qui en entraîneraient nécessairement bien d'autres, et de
redonner au Roi l'autorité nécessaire pour faire marcher la
Constitution.
Les jacobins, ayant eu connaissance de ce complot, n'en devinrent
que plus acharnés à l'exécution de leurs projets; et ceux qui
avaient traité avec le Roi, suspectant sa bonne foi, incertains
d'ailleurs de l'issue de la journée du 10 août, et craignant d'être
découverts, se réunirent dans la nuit à la majorité de l'Assemblée
et affichèrent à la tribune, dans la matinée du même jour, des
sentiments dictés par la peur, qui les leur fit soutenir jusqu'à ce
qu'ils fussent eux-mêmes victimes de leurs collègues; tant il est
vrai que le courage et la bonne foi se trouvent rarement liés avec
le vice et l'intérêt personnel.
Tout ce qui se passait donnait les plus vives inquiétudes aux
personnes bien pensantes, et chacun faisait parvenir au Roi les avis
que l'on recevait sur la situation de Paris. M. de Paroy, craignant
pour les jours de Leurs Majestés et ceux de Mgr le Dauphin, me pria
d'offrir de sa part à la Reine trois cuirasses de douze doubles de
taffetas, impénétrables à la balle et au poignard, qu'il avait fait
faire pour elle, pour le Roi et pour Mgr le Dauphin, et me remit un
poignard pour en faire l'essai. Je les portai chez la Reine, qui
essaya sur-le-champ celle qui lui était destinée; et, me voyant le
poignard entre les mains, elle me dit, du plus grand sang-froid:
«Frappez-moi pour en faire l'essai.» Je ne pus soutenir une pareille
idée, qui me fit frémir, et je lui déclarai que rien ne me
déterminerait à un pareil geste. Elle ôta alors sa cuirasse dont je
me saisis; je la mis sur ma robe, et je la frappai du poignard, qui,
comme l'avait dit M. de Paroy, se trouva impénétrable à ses coups.
La Reine convint alors avec le Roi que chacun d'eux s'en revêtirait
à la première apparence de danger, ce qui fut exécuté. Or peut juger
par ce trait de l'horreur de la situation de la famille royale et de
celle des habitants des Tuileries, lorsqu'on en était réduit à
employer de pareils moyens.
CHAPITRE XXIII
ANNÉE 1792
Journées des 9 et 10 août.--Le Roi se détermine à aller à
l'Assemblée.--On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille,
et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour
à ses séances et y entendant les discours les plus outrageants
pour sa personne.--La Commune de Paris se rend maîtresse de
l'Assemblée, se charge, sur sa responsabilité, de la personne
du Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous
renfermés au Temple.--Péthion, Manuel et plusieurs autres
officiers municipaux les y conduisent.--Madame la princesse de
Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur
service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple
avec la famille royale, en sont enlevées huit jours après, et
conduites à la Force.--Journées des 2 et 3 septembre.--Mort de
madame la princesse de Lamballe.
On avait grand soin d'entretenir l'effervescence qui régnait parmi
les habitants des faubourgs, les fédérés et les Marseillais. On les
faisait boire, on leur donnait de l'argent; et enhardis par les
chefs des conjurés, qui les rassemblaient et les excitaient au
carnage, ils tenaient des propos affreux. Leurs provocations
devinrent si menaçantes, que M. Joly, ministre de la justice,
écrivit le 9 août à l'Assemblée que le mal était à son comble; que
huit lettres, qu'il lui avait écrites successivement pour lui
rendre compte des progrès de l'effervescence, étaient restées sans
réponse; qu'il était évident qu'il se préparait un mouvement
terrible pour le lendemain, et que, sans un prompt secours du corps
législatif, il était impossible au gouvernement de répondre des
personnes et des propriétés. Quelques membres de l'Assemblée se
plaignirent d'avoir été insultés, et M. de Vaublanc demanda que,
sans différer, on transférât ailleurs le lieu de ses séances.
Après plusieurs débats, l'Assemblée se borna à mander Roederer,
procureur-syndic du département, pour savoir de lui ce qui se
passait. Il déclara qu'aussitôt qu'il avait appris l'insulte faite
aux députés, il avait été trouver le maire et lui avait demandé
compte du bruit qui se répandait; que neuf cents hommes devaient
entrer le soir dans Paris; qu'il l'avait assuré n'en avoir aucune
connaissance, mais que, d'après ce qui se passait, il avait
convoqué, la veille, le corps municipal pour le matin, et le conseil
de la commune pour le soir; qu'il avait chargé des officiers
municipaux de se rendre à l'Assemblée et au château, et écrit au
commandant général de la garde nationale de renforcer les postes et
d'avoir des réserves. Il ajouta que le conseil général du
département avait reçu un arrêté de la section du Roi-de-Sicile,
déclarant désapprouver celui que lui avait envoyé la section des
Quinze-Vingts. On y annonçait que si l'Assemblée n'avait pas
prononcé le lendemain sur le sort du Roi, la section sonnerait le
tocsin et battrait la générale pour que le peuple se levât en
entier; qu'elle envoyait cet arrêté aux quarante-sept autres
sections de Paris et aux fédérés, les invitant à y adhérer. Le
conseil général avait sur-le-champ improuvé cet arrêté et enjoint à
la municipalité de lui faire part des mesures qu'elle avait prises
pour en empêcher l'exécution.
Péthion se rendit à la barre pour rendre compte des mesures qu'il
avait prises pour maintenir la tranquillité publique, troublée,
disait-il, par des bruits d'enlèvement du Roi. (Car le scélérat
avait des moyens de réserve pour justifier sa conduite en cas de
besoin.)