Peu de jours après, M. d'Épréménil, se promenant sur la terrasse des

Feuillants et voulant reconnaître l'esprit public, se mêla parmi les

groupes et y fut malheureusement reconnu. Accusé d'être l'espion de

Coblentz, il fut dépouillé, frappé de coups de sabre, menacé de la

lanterne et aurait infailliblement péri, sans le secours de quelques

gardes nationaux qui parvinrent à le soustraire à la rage de la

multitude et qui le portèrent au trésor public. Péthion, ayant

appris ce qui se passait, se rendit sur-le-champ auprès de M.

d'Épréménil, et le voyant ensanglanté et tout couvert de blessures

plus ou moins dangereuses, il témoigna une grande émotion, qui

redoubla sensiblement lorsque M. d'Épréménil, lui tendant la main et

le regardant fixement, lui adressa ces seules paroles: «Et moi

aussi, Péthion, je fus l'idole du peuple.» Ses blessures ne furent

heureusement pas mortelles; mais, étant resté en France, il fut dans

la suite une des victimes de la fureur révolutionnaire.

Les soldats de la garde nationale qui avaient été maltraités et

insultés par la populace pour avoir sauvé M. d'Épréménil, vinrent

demander à l'Assemblée de fermer la terrasse des Feuillants pour

éviter de mettre la garde nationale aux prises avec les citoyens;

mais elle s'y refusa net. M. de Kersaint imputa à M. d'Épréménil des

propos qu'il n'avait pas tenus, ajoutant que son nom seul avait été

la cause de tant d'excès, et que le peuple, regardant les Tuileries

comme un pays ennemi, n'avait jamais tenté de franchir la barrière

qui lui avait été imposée par un décret de l'Assemblée. Thuriot

prétendit que cette garde, qui se disait outragée, n'était composée

que de chevaliers du poignard, et qu'il fallait bien prendre garde

qu'il ne fût admis à la garde du château que des citoyens inscrits

dans le bataillon de service.

L'espoir d'être utile au Roi avait, en effet, déterminé plusieurs

personnes attachées à son service à entrer dans la garde nationale.

Le duc de Choiseul et quelques autres personnes de la cour avaient

pris, par cette raison, le même parti; mais ils ne tardèrent pas à

s'apercevoir de l'inutilité de cette mesure.

L'armée marseillaise, annoncée depuis si longtemps, arriva enfin le

30 juillet à Paris. Elle était composée de tous les bandits du Midi.

Elle n'était dans le principe composée que de six à sept cents

hommes; mais, s'étant recrutée en chemin de tous les mauvais sujets

qui avaient désiré se joindre à elle, elle s'était fort augmentée.

Elle entra dans la ville avec armes et bagages, et suivie de deux

canons. C'était le corps d'élite des factieux, et sur lequel ils

comptaient le plus pour l'exécution de leurs projets. Péthion les

avait casernés dans le district des Cordeliers, si connu par son

club, d'où sortaient les motions les plus violentes, et les plus

incendiaires. On vit clairement dans cette occasion le peu de fond

que l'on pouvait faire sur une garde nationale qui, forte de

soixante bataillons et de cent vingt pièces de canon, laissait

s'établir tranquillement une poignée de brigands dans un des

quartiers de la ville, et qui se laissa subjuguer par eux sans leur

opposer la moindre résistance. La présence de l'armée marseillaise

se fit remarquer par un mouvement d'effervescence populaire. Leurs

mauvais propos et les insultes qu'ils se permirent contre les

citoyens qui portaient des cocardes en ruban au lieu de celles de

laine qu'ils avaient adoptées, augmentèrent leur audace naturelle,

qu'excitaient ceux qui comptaient bien en profiter.

Les provocations existaient journellement entre les deux partis de

la capitale; elles donnèrent lieu à une rixe entre les Marseillais

et un bataillon de la garde nationale. Des hommes, qui cherchaient à

la provoquer, insultèrent à dessein quelques soldats de ce

bataillon, lequel, décidé à ne pas se laisser molester, répondit de

manière à inquiéter les assaillants, qui appelèrent à leur secours

les Marseillais. Une centaine d'entre eux répondirent à leur appel,

et la querelle allait s'engager, lorsque des hommes sages

s'interposèrent entre les deux partis et parvinrent à les calmer. On

croyait que tout était fini, lorsque des soldats de ce bataillon,

qui était de garde aux Tuileries, s'en retournant tranquillement à

leur poste, furent suivis par des Marseillais, qui recommencèrent

non-seulement à les insulter, mais de plus à les attaquer. Trois

d'entre eux, qui revenaient par la rue Saint-Florentin, furent

assaillis et percés de coups. M. du Hamel, lieutenant du bataillon

des Filles-Saint-Thomas, fut tué, et les autres plus ou moins

blessés. Leurs camarades vinrent à leur secours et blessèrent

plusieurs Marseillais. La crainte de voir arriver un trop grand

nombre de gardes nationaux pour venger leurs camarades les fit seule

retirer. Ces gardes nationaux étaient tous du bataillon des

Filles-Saint-Thomas, et n'avaient été provoqués qu'en raison de leur

attachement au Roi et à la famille royale. Les blessés, qui

revinrent aux Tuileries, y reçurent tous les secours dont ils

pouvaient avoir besoin, et Madame Élisabeth en pansa même plusieurs

de ses propres mains.

Les factieux redoublaient d'audace depuis l'arrivée des Marseillais

et insultaient même la Reine jusque sous les fenêtres de ses petits

cabinets, qui donnaient sur la cour. Je n'osais plus recevoir Mgr

le Dauphin dans mon appartement, qui donnait sur cette même cour et

qui, étant situé au rez-de-chaussée, pouvait donner quelques

inquiétudes. Au sortir de la promenade, je le remontais dans sa

chambre; l'abbé Davaux l'y occupait de manière à ne lui laisser

connaître ni l'ennui ni le danger de sa position, et le soir M. de

Fleurieu, qui avait servi dans la marine, qui avait de l'esprit et

contait à merveille, lui faisait le récit de ses voyages, qui

l'amusaient et l'instruisaient agréablement. Cet aimable enfant, qui

n'était pas d'âge à prévoir les malheurs qui le menaçaient, se

trouvait encore heureux et nous disait, à moi et à ma fille Pauline,

les choses les plus aimables sur le bonheur que nous lui procurions

et dont, hélas! la durée devait être si courte.

Ce jeune prince, étant extrêmement discret, ne répétait jamais rien

de ce qu'il entendait dire chez la Reine et chez moi: «Avouez, me

dit-il un jour, que je suis bien discret et que je n'ai jamais

compromis personne (car ce mot, qui devait être étranger à son âge,

ne lui était que trop connu). Je suis curieux, j'aime à savoir ce

qui se passe, et si l'on se méfiait de moi, l'on s'en cacherait et

je ne saurais jamais rien.» Cette discrétion, si rare à son âge, l'a

accompagné jusqu'au tombeau, malgré les mauvais traitements qu'il a

soufferts dans son affreuse captivité.

La Reine était si mal gardée, et il était si facile de forcer son

appartement, que je lui demandai avec instance de venir coucher dans

la chambre de Mgr le Dauphin. Elle eut bien de la peine à s'y

décider, ne voulant pas laisser soupçonner l'inquiétude qu'elle

pouvait avoir sur sa position; mais lui ayant fait observer qu'en

passant par l'escalier intérieur du jeune prince, rien n'était si

facile que d'en dérober la connaissance, elle finit par y consentir,

mais seulement pour les jours où il y aurait du bruit dans Paris.

Cette princesse était si bonne et si occupée de tous ceux qui lui

étaient attachés, qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer la

moindre petite gêne. Jamais princesse ne fut plus attachante, ne

marqua plus de sensibilité pour le dévouement qu'on lui témoignait

et ne fut plus occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes

qui l'approchaient. Croira-t-on qu'une reine de France en était

réduite à avoir un petit chien couché dans sa chambre pour l'avertir

au moindre bruit que l'on ferait entendre dans son appartement?

Mgr le Dauphin, qui aimait beaucoup la Reine, enchanté de la voir

coucher dans sa chambre, courait à son lit dès qu'elle était

éveillée, la serrait dans ses petits bras et lui disait les choses

les plus tendres et les plus aimables. C'était le seul moment de la

journée où cette princesse éprouvait quelque consolation; son seul

courage la soutenait, ainsi que l'espoir que les puissances

étrangères la tireraient de sa cruelle situation. «Elles la

connaissent, me dit-elle un jour, et elles savent bien que nous ne

sommes maîtres ni de nos paroles ni de nos actions.»

Le Roi, qui s'était refusé à sanctionner le décret de vingt mille

hommes que l'on voulait établir à Paris, en raison de la composition

que voulait lui donner l'Assemblée, proposa, pour calmer ses

inquiétudes sur l'approche des puissances étrangères, d'établir un

camp à Soissons, qui servît d'intermédiaire entre les frontières et

la capitale, et de le composer de troupes de ligne, dont les chefs

auraient la confiance de l'Assemblée. Il lui fit part, en même

temps, qu'il avait nommé pour officiers généraux de ce camp MM. de

Custine, Alexandre Beauharnais, Charton le cadet et Servan.

L'Empereur et le roi de Prusse ayant donné le commandement des

armées qu'ils avaient rassemblées sur les frontières de la France au

duc de Brunswick, ce prince voulut, avant de rentrer en France,

annoncer à ses habitants les motifs et les intentions qui guidaient

les deux souverains, et fit paraître en conséquence un manifeste où

il annonça:

«1º La volonté de faire rendre justice aux princes possessionnés en

Alsace et en Lorraine;

«2º De faire cesser l'anarchie qui existait en France, les atteintes

portées au trône et à la majesté royale par les violences exercées

contre le Roi et son auguste famille, et d'y rétablir le pouvoir

légal;

«3º De rendre au Roi la sûreté et la liberté dont il était privé, et

de le mettre à même d'exercer l'autorité légitime qu'il aurait

toujours dû conserver.»

Il déclara, en outre, au nom de ces deux puissances, «qu'elles ne

prétendaient point s'enrichir par des conquêtes, ni s'immiscer dans

le gouvernement de la France, mais procurer au Roi le moyen de

pouvoir faire telles convocations qu'il croirait convenables, pour

travailler à assurer le bonheur de ses sujets;

«Que les armées combinées protégeraient tous ceux qui se

soumettraient au Roi et qui concourraient au rétablissement de

l'ordre dans le royaume;

«Qu'elles ordonnaient aux gardes nationaux de veiller à la sûreté

des personnes et des propriétés jusqu'à l'arrivée des troupes, sous

peine d'en être responsables, avertissant que ceux qui seraient pris

les armes à la main seraient traités comme rebelles à leur roi et

perturbateurs du repos public;

«Qu'elles rendaient également responsables sur leurs têtes et sur

leurs biens les membres de départements, de districts et de

municipalités des excès qui se commettaient dans leur territoire,

leur ordonnant de continuer leurs fonctions jusqu'à ce que Sa

Majesté en ordonnât autrement; sommaient les généraux, officiers,

sous-officiers et soldats de ligne, de se soumettre au Roi

sur-le-champ, comme à leur légitime souverain, et déclaraient aux

habitants des villages qui oseraient se défendre contre les troupes

de Leurs Majestés Impériales et Royales, et tirer sur elles, qu'ils

seraient traités dans toute la rigueur des lois militaires, que

leurs maisons seraient démolies ou brûlées, tandis que les habitants

qui s'empresseraient de se soumettre à leur roi seraient sous la

protection des troupes alliées.

«Leurs Majestés Impériales et Royales ordonnaient à la ville de

Paris et à tous ses habitants, sans distinction, de se soumettre au

Roi sur-le-champ, de lui rendre, avec la liberté, les égards et les

respects dus à sa personne et à la famille royale, les rendant

personnellement responsables des violences exercées contre eux, dont

ils tireraient la vengeance la plus éclatante, en livrant Paris à

une exécution militaire et à une subversion complète. Elles

protestaient d'avance contre toutes les lois et décisions émanées du

Roi, tant que ce prince et sa famille ne seraient pas en lieu de

sûreté, et elles invitaient Sa Majesté à désigner la ville de son

royaume la plus voisine des frontières où il lui plairait de se

retirer sous bonne escorte, pour pouvoir y appeler ses ministres et

les conseillers qu'elle jugerait à propos d'admettre, pour aviser

aux moyens de rétablir l'ordre et régler l'administration du

royaume; s'engageant à faire respecter à leurs troupes la

discipline la plus exacte, et demandant, par tous ces motifs, aux

habitants de ne pas s'opposer à la marche des troupes, et de leur

prêter assistance au besoin.»

Ce manifeste exaspéra l'Assemblée, qui se livra sans ménagement à la

plus violente colère; et comme les armes manquaient, elle proposa

d'employer les piques, les lances, les haches et les frondes, pour

armer les citoyens. Dans l'excès de sa fureur, Lecointre s'écria:

«Ne s'élèvera-t-il pas un homme de génie qui invente la manière dont

les hommes libres doivent faire la guerre?»

Le manifeste du duc de Brunswick engagea le Roi à une nouvelle

déclaration de ses sentiments, pour s'opposer à l'envahissement de

la France. Il parla à son peuple égaré comme un père qui ne veut que

son bonheur et le ramener à son devoir, en lui retraçant tout ce

qu'il a sacrifié dans l'espoir de le rendre heureux, cherchant à lui

prouver que c'est dans l'union seule et dans l'exacte observation de

la Constitution qu'il parviendra à éviter les malheurs dont il se

voit menacé.

En réponse à cette déclaration, Péthion se présenta à l'Assemblée et

demanda la permission de lire une pétition dont les sections

l'avaient chargé comme premier magistrat de la Commune, pour

dénoncer le pouvoir exécutif. Dictée par les factieux, cette

pétition était du style le plus violent. Elle représentait le Roi

comme fortement opposé à la Constitution, exaltant la clémence de

la nation à propos du voyage de Varennes. Elle accusait le Roi de la

trahir et le rendait responsable de tous les maux dont les deux

Assemblées étaient les auteurs. Elle demandait sa déchéance et la

nomination d'une Convention pour la prononcer, faisait sentir la

nécessité d'un changement de dynastie, et demandait que, jusqu'à

l'établissement d'une Convention, l'Assemblée nommât des ministres

pris hors de son sein, pour exercer provisoirement les fonctions du

pouvoir exécutif, jusqu'à la déclaration de la volonté du peuple par

l'organe de la Convention nationale. Elle finissait par assurer que

si les lâches et les perfides se rangeaient du côté de l'ennemi,

celui-ci trouverait dix millions d'hommes libres prêts à mourir pour

la défense de la patrie.

Plusieurs sections suivirent cet exemple, et l'Assemblée décréta

qu'elle traiterait, le 9 août, la grande question de la déchéance.

Après de grands débats sur la validité de la dénonciation de M. de

la Fayette, dénonciation démentie par le maréchal Luckner,

l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas matière à accusation centre

ce général.

La conduite de M. le duc d'Orléans ayant fait ouvrir les yeux à

madame la duchesse d'Orléans, elle demanda et obtint en justice sa

séparation de biens d'avec ce prince, et se retira ensuite chez M.

le duc de Penthièvre, son père. Madame la princesse de Lamballe,

qu'il accusa d'y avoir contribué, fut de ce moment l'objet de sa

haine, que l'on assura être une des causes de la fin cruelle de

cette malheureuse princesse.

Les jacobins, sûrs de la direction du mouvement qu'ils se

préparaient à exécuter, ne s'en cachaient plus; et leur plan était

tellement connu, que Branger, médecin de Mgr le Dauphin, me remit

plus de huit jours avant l'événement un petit imprimé qui était le

programme le plus fidèle de cette effroyable journée, lequel fut

suivi de point en point.

Il était devenu impossible de se faire illusion sur les périls que

nous courions. L'Assemblée, unie d'intérêts avec les jacobins,

disposant de toutes les administrations, concentrant en elle tous

les pouvoirs, laissait au Roi bien peu d'espoir de pouvoir résister

à des ennemis aussi dangereux qu'acharnés contre sa personne, et

tout donnait lieu de craindre que ce prince ne finît par succomber

dans une lutte aussi inégale.

Dans cette extrémité, on conseilla à Sa Majesté de traiter avec les

jacobins et les principaux factieux de l'Assemblée; de gagner les

uns par l'espoir de places lucratives qui flatteraient leur ambition

et leur cupidité, et les autres par l'appât de sommes considérables,

et de parvenir par ce moyen à détourner l'orage qui était à la

veille d'éclater.

Boze, peintre du Roi et fort attaché à ce prince, et que l'on

savait avoir quelques relations avec Vergniaud et quelques autres

députés de la Gironde, fut chargé de traiter avec eux. Il fut

également question d'entrer en négociation avec Péthion, Santerre,

Lacroix et autres jacobins. Mais ils déclarèrent positivement ne

vouloir traiter qu'avec un aristocrate d'une réputation bien

établie; car, disaient-ils, nous n'avons jamais été trompés par

ceux-ci, et nous l'avons été plus d'une fois par les constitutionnels.

La Reine me demanda si je connaissais encore à Paris une personne de

probité, au-dessus de tout soupçon et capable de mener adroitement

une pareille négociation. Je lui indiquai M. de La Chèze, membre du

côté droit de l'Assemblée constituante, d'une probité et d'un

désintéressement à toute épreuve, et qui, même dans le parti opposé

au sien, jouissait d'une grande considération. Mais je ne pus lui

dissimuler qu'étant père de huit enfants, il aurait peut-être de la

peine à se charger d'une négociation dont les suites pouvaient être

si dangereuses. A la première proposition qui lui en fut faite, il

n'hésita pas un instant: «Je ne connais pas, dit-il, le danger d'une

démarche, lorsqu'elle peut être utile à mon roi, et je sacrifierais

volontiers ma vie pour le sortir de la cruelle situation où il se

trouve.»

Le Roi le fit venir dans son cabinet, où il fut introduit

secrètement par mon valet de chambre, qui le fit passer par le

petit escalier de Mgr le Dauphin, pour que personne n'en eût

connaissance. Il fut chargé de sonder les personnes en question,

pour savoir ce qu'elles demandaient et si l'on croyait pouvoir se

fier à leurs promesses. Elles demandèrent huit cent mille francs

pour les partager entre elles, et s'engagèrent à employer tous les

moyens qui étaient en leur pouvoir pour détourner le coup qui se

préparait. Péthion promit de se rendre au château, au premier bruit

du danger, et de donner l'ordre de repousser la force par la force,

si l'on tentait une entreprise contre les Tuileries.

M. de La Chèze leur parla à plusieurs reprises, et croyant les avoir

persuadés du grand intérêt qu'ils avaient à sauver le Roi pour la

sûreté de leur vie et de leur fortune, il vint rapporter à Sa

Majesté leurs demandes et leurs promesses. Pour la convaincre de

leur sincérité, ils firent de concert avec elle quelques démarches

préparatoires, mais de nature à ne pas compromettre leur secret. Le

Roi accepta leurs propositions, et pour ne pas compromettre M. de La

Chèze, si on le voyait chez lui, il me chargea de lui remettre les

huit cent mille francs, qu'il n'avait pu lui donner sur-le-champ.

Les constitutionnels, alarmés du danger que leur faisait courir le

péril qui menaçait le Roi, se déterminèrent à le servir malgré lui,

et formèrent le projet de s'assurer des chefs des jacobins et des

factieux de l'Assemblée, de réunir ensuite les députés sages et

modérés, qui en entraîneraient nécessairement bien d'autres, et de

redonner au Roi l'autorité nécessaire pour faire marcher la

Constitution.

Les jacobins, ayant eu connaissance de ce complot, n'en devinrent

que plus acharnés à l'exécution de leurs projets; et ceux qui

avaient traité avec le Roi, suspectant sa bonne foi, incertains

d'ailleurs de l'issue de la journée du 10 août, et craignant d'être

découverts, se réunirent dans la nuit à la majorité de l'Assemblée

et affichèrent à la tribune, dans la matinée du même jour, des

sentiments dictés par la peur, qui les leur fit soutenir jusqu'à ce

qu'ils fussent eux-mêmes victimes de leurs collègues; tant il est

vrai que le courage et la bonne foi se trouvent rarement liés avec

le vice et l'intérêt personnel.

Tout ce qui se passait donnait les plus vives inquiétudes aux

personnes bien pensantes, et chacun faisait parvenir au Roi les avis

que l'on recevait sur la situation de Paris. M. de Paroy, craignant

pour les jours de Leurs Majestés et ceux de Mgr le Dauphin, me pria

d'offrir de sa part à la Reine trois cuirasses de douze doubles de

taffetas, impénétrables à la balle et au poignard, qu'il avait fait

faire pour elle, pour le Roi et pour Mgr le Dauphin, et me remit un

poignard pour en faire l'essai. Je les portai chez la Reine, qui

essaya sur-le-champ celle qui lui était destinée; et, me voyant le

poignard entre les mains, elle me dit, du plus grand sang-froid:

«Frappez-moi pour en faire l'essai.» Je ne pus soutenir une pareille

idée, qui me fit frémir, et je lui déclarai que rien ne me

déterminerait à un pareil geste. Elle ôta alors sa cuirasse dont je

me saisis; je la mis sur ma robe, et je la frappai du poignard, qui,

comme l'avait dit M. de Paroy, se trouva impénétrable à ses coups.

La Reine convint alors avec le Roi que chacun d'eux s'en revêtirait

à la première apparence de danger, ce qui fut exécuté. Or peut juger

par ce trait de l'horreur de la situation de la famille royale et de

celle des habitants des Tuileries, lorsqu'on en était réduit à

employer de pareils moyens.

CHAPITRE XXIII

ANNÉE 1792

Journées des 9 et 10 août.--Le Roi se détermine à aller à

l'Assemblée.--On l'y retient prisonnier ainsi que sa famille,

et il passe trois jours dans son enceinte, conduit chaque jour

à ses séances et y entendant les discours les plus outrageants

pour sa personne.--La Commune de Paris se rend maîtresse de

l'Assemblée, se charge, sur sa responsabilité, de la personne

du Roi et de la famille royale, et demande qu'ils soient tous

renfermés au Temple.--Péthion, Manuel et plusieurs autres

officiers municipaux les y conduisent.--Madame la princesse de

Lamballe, Pauline et moi, et plusieurs personnes de leur

service qui avaient eu la permission de s'enfermer au Temple

avec la famille royale, en sont enlevées huit jours après, et

conduites à la Force.--Journées des 2 et 3 septembre.--Mort de

madame la princesse de Lamballe.

On avait grand soin d'entretenir l'effervescence qui régnait parmi

les habitants des faubourgs, les fédérés et les Marseillais. On les

faisait boire, on leur donnait de l'argent; et enhardis par les

chefs des conjurés, qui les rassemblaient et les excitaient au

carnage, ils tenaient des propos affreux. Leurs provocations

devinrent si menaçantes, que M. Joly, ministre de la justice,

écrivit le 9 août à l'Assemblée que le mal était à son comble; que

huit lettres, qu'il lui avait écrites successivement pour lui

rendre compte des progrès de l'effervescence, étaient restées sans

réponse; qu'il était évident qu'il se préparait un mouvement

terrible pour le lendemain, et que, sans un prompt secours du corps

législatif, il était impossible au gouvernement de répondre des

personnes et des propriétés. Quelques membres de l'Assemblée se

plaignirent d'avoir été insultés, et M. de Vaublanc demanda que,

sans différer, on transférât ailleurs le lieu de ses séances.

Après plusieurs débats, l'Assemblée se borna à mander Roederer,

procureur-syndic du département, pour savoir de lui ce qui se

passait. Il déclara qu'aussitôt qu'il avait appris l'insulte faite

aux députés, il avait été trouver le maire et lui avait demandé

compte du bruit qui se répandait; que neuf cents hommes devaient

entrer le soir dans Paris; qu'il l'avait assuré n'en avoir aucune

connaissance, mais que, d'après ce qui se passait, il avait

convoqué, la veille, le corps municipal pour le matin, et le conseil

de la commune pour le soir; qu'il avait chargé des officiers

municipaux de se rendre à l'Assemblée et au château, et écrit au

commandant général de la garde nationale de renforcer les postes et

d'avoir des réserves. Il ajouta que le conseil général du

département avait reçu un arrêté de la section du Roi-de-Sicile,

déclarant désapprouver celui que lui avait envoyé la section des

Quinze-Vingts. On y annonçait que si l'Assemblée n'avait pas

prononcé le lendemain sur le sort du Roi, la section sonnerait le

tocsin et battrait la générale pour que le peuple se levât en

entier; qu'elle envoyait cet arrêté aux quarante-sept autres

sections de Paris et aux fédérés, les invitant à y adhérer. Le

conseil général avait sur-le-champ improuvé cet arrêté et enjoint à

la municipalité de lui faire part des mesures qu'elle avait prises

pour en empêcher l'exécution.

Péthion se rendit à la barre pour rendre compte des mesures qu'il

avait prises pour maintenir la tranquillité publique, troublée,

disait-il, par des bruits d'enlèvement du Roi. (Car le scélérat

avait des moyens de réserve pour justifier sa conduite en cas de

besoin.)

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 11 / 20 段