accepter des places de ministres; il finit cependant par nommer M.
d'Abancourt ministre de la guerre; M. Champion, de la justice; M.
Bigot de Sainte-Croix, ministre de l'intérieur, et, par intérim, des
affaires étrangères; et M. de Beaulieu, des contributions publiques.
D'après le rapport du comité des douze, l'Assemblée déclara, le 9
juillet, la patrie en danger, et fit une proclamation aux Français
pour les engager à courir aux armes, pour défendre la patrie menacée
d'envahissement par les étrangers. Elle en adressa une autre aux
armées, dans laquelle elle leur rappelait la nécessité de la
subordination pour pouvoir soutenir l'honneur des armées françaises,
ajoutant que la valeur seule ne les ferait point triompher d'armées
disciplinées, et qu'il fallait montrer ce que pouvait faire l'amour
de la liberté dans le coeur des Français, décidés tous à mourir
plutôt que d'y voir porter atteinte, ainsi qu'à l'intégrité de leur
pays.
On fabriquait dans les clubs des jacobins des adresses atroces
contre le Roi, où l'on demandait sa destitution et l'établissement
d'une république. On en présenta une de ce genre du soi-disant maire
de Marseille, au nom de la commune de cette ville; mais elle fut
démentie sur-le-champ par M. Martin, ancien maire. Celui-ci déclara,
au nom des habitants, qu'elle était l'ouvrage des factieux, qui
tenaient dans l'oppression tous les bons citoyens. Ces derniers
demandaient, au contraire, que l'Assemblée sévit contre cet
abominable écrit. Mais on ne tint aucun compte de cette demande.
Le moment de la fédération approchait, et l'on craignait qu'on ne
profitât de cette circonstance pour opérer le mouvement que les
factieux travaillaient à organiser. Heureusement, la garde nationale
n'était pas disposée à entrer dans leurs vues, ce qui les obligea de
différer encore l'exécution de leurs projets. Il était arrivé à
Paris, pour assister à la Fédération, un grand nombre de gardes
nationaux des provinces, auxquels s'étaient joints les jeunes gens
partant pour la défense des frontières. Le plus grand nombre des
derniers partageaient les sentiments des factieux, mais les autres,
indignés de ce qu'ils voyaient et des manoeuvres employées pour
corrompre leur fidélité, demandaient avec instance qu'on les fît
quitter Paris et partir pour l'armée.
Le 14 juillet, jour de la Fédération, le Roi sortit à midi des
Tuileries pour aller au Champ de Mars, ayant dans sa voiture la
Reine, ses deux enfants, Madame Élisabeth, madame la princesse de
Lamballe et moi. Ses ministres étaient à pied aux portières de sa
voiture, devant laquelle étaient trois officiers au service de Sa
Majesté, quatre écuyers et dix pages. Dans la voiture qui précédait
celle de Sa Majesté étaient: MM. de Saint-Priest, de Fleurieu, de
Poix, de Tourzel, de Briges, de Montmorin, le gouverneur de
Fontainebleau, de Champcenetz et de Nantouillet. Dans celle qui
suivait immédiatement Sa Majesté étaient: madame d'Ossun, dame
d'atour de la Reine; mesdames de Tarente, de Maillé et de la
Roche-Aymon, dames du palais, et madame de Serène, dame d'honneur de
Madame Élisabeth. L'escorte du Roi était composée de Suisses, de
grenadiers de la garde nationale et d'un détachement de cent
cinquante ou deux cents hommes de cette même garde, qui tenaient les
meilleurs propos. Leur contenance en imposa aux factieux, et le
retour, dans le même ordre, se passa avec la même tranquillité.
Leurs Majestés témoignèrent à cette escorte, à plusieurs reprises,
combien elles étaient sensibles à l'attachement qu'elle leur
témoignait, et ces braves gens, qui en étaient profondément touchés,
portaient sur leurs visages l'empreinte de la douleur dont ils
étaient pénétrés de tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Deux
colonnes de grenadiers marchaient aux deux côtés du cortége, et
étaient commandés par MM. de Wittengoff, de Menou et de Boissieu.
Jamais cérémonie ne fut plus triste; le triomphe de Péthion fut
complet. Le peuple ne cessait de crier: «_Vivent les sans-culottes
et la nation! A bas le veto! Vive Pétition, le vertueux Péthion!_»
Son nom était écrit sur les chapeaux et sur les bannières des
sociétés populaires. On voyait dans le Champ de Mars une multitude
de soldats de province; des femmes et des enfants déguenillés,
tenant des branches d'arbres; des hommes qui portaient des piques,
des sabres, des emblèmes de la liberté, représentés en carton, et
des écriteaux chargés des maximes de la liberté, au haut de bâtons
peints aux trois couleurs. Cette multitude était précédée de corps
militaires et civils, de gardes nationaux venus des départements, de
la municipalité et de l'Assemblée nationale. Arrivés au Champ de
Mars, tous les différents corps prirent les places qui leur avaient
été indiquées, et l'on écouta un morceau de musique.
La partie de la colonne des fédérés, des femmes, des enfants et des
gens à piques dont nous avons parlé, défila dans le Champ de Mars
sous le balcon où étaient le Roi et sa famille, affectant de
répéter continuellement: «_Vive Péthion! Vivent la nation et
l'Assemblée nationale!_» et agitant les écriteaux abominables qu'ils
portaient sur des bâtons élevés, pour qu'ils fussent vus du Roi et
de la famille royale.
Lors de la prestation du serment, le Roi quitta sa famille et se
plaça à la tête de l'Assemblée, entre le président et un de ses
autres membres. Le reste suivait à cinq de front, entre une colonne
de grenadiers nationaux et une de troupes de ligne, précédés de
quelques cavaliers qui faisaient ouvrir le passage.
Le serment fut prononcé par l'Assemblée, puis ensuite par le Roi et
par le peuple. A l'instant où le Roi montait à l'autel, trente ou
quarante soi-disant vainqueurs de la Bastille, portant le modèle de
ce château, parvinrent assez près du Roi; et, dans le but de
troubler la tranquillité publique, ils proposèrent d'ajouter au
serment ordinaire celui de _vivre libre ou mourir_. Puis, provoquait
quelques membres de l'Assemblée, ils finirent par leur dire qu'ils
avaient bien fait de leur rendre Péthion, sans quoi ils s'en
seraient repentis, et l'auraient porté eux-mêmes sur l'autel de la
patrie, pour le faire réintégrer par le peuple.
La Reine, qui ne perdait pas de vue le Roi et observait tous ses
mouvements au moyen d'une lunette d'approche, eut un moment
d'inquiétude quand elle le vit approcher de si près; mais elle fut
bientôt rassurée par l'air calme qui n'abandonna pas un instant ce
prince, malgré tout ce qu'eut de pénible pour lui une pareille
cérémonie. Après le serment, il fut reconduit à l'École militaire et
retourna aux Tuileries dans le même ordre qu'en partant, et y arriva
à sept heures du soir.
On cria peu: «Vive le Roi!» mais beaucoup (tant dans la route que
dans le Champ de Mars): «_Vive Péthion! A bas la Fayette! A bas le
veto! Les aristocrates à la lanterne!_»
Les anciens constitutionnels, effrayés des doctrines
révolutionnaires et des dangers que couraient le Roi et sa famille,
s'occupèrent sérieusement des moyens de le faire sortir de Paris,
pour qu'il pût s'établir dans une ville sûre et y réformer les
principaux abus de la Constitution. M. de Liancourt répondit de la
fidélité de son régiment, qui était en garnison à Rouen, et offrit
de conduire le Roi dans cette ville. Il s'unit alors aux amis de M.
de la Fayette pour lui représenter qu'il n'y avait pas un moment à
perdre pour s'assurer de son armée, tirer le Roi de sa captivité, et
conserver à la France une Constitution à laquelle il attachait tant
de prix. M. de Lally-Tollendal fit plusieurs voyages à cet effet et
engagea fortement le Roi à profiter de la bonne volonté de M. de la
Fayette.
Ce prince redoutait de se mettre entre les mains des
constitutionnels, auxquels il attribuait avec raison la triste et
dangereuse situation où il se trouvait. Il ne pouvait prendre
confiance en M. de la Fayette, toujours aveuglé par son attachement
à une Constitution qu'il regardait comme son ouvrage, ni se
déterminer à accepter leurs propositions. Il fut cependant ébranlé
un moment; mais ayant fait prendre des informations sur le secours
qu'il pouvait attendre des habitants de Rouen et de ceux du
département, et n'en ayant pas eu de satisfaisantes, il ne put
soutenir la pensée d'une seconde arrestation ou d'une fuite dans les
pays étrangers, et renonça à toute idée de départ. Il espérait
d'ailleurs, en restant à Paris, avoir en sa faveur la chance du
besoin qu'aurait la France vis-à-vis des puissances étrangères, et
de la possibilité de pouvoir y établir alors un gouvernement sage et
propre à assurer son bonheur.
Afin de n'avoir plus d'obstacles à redouter pour l'exécution de ses
projets, l'Assemblée fit un décret pour envoyer à l'armée les
régiments qui étaient à Paris et qu'elle soupçonnait de conserver
quelque attachement à la personne de Sa Majesté. Elle aurait bien
voulu en faire autant des Suisses et leur ôter la garde du Roi,
qu'ils partageaient avec la garde nationale; mais la crainte de voir
allier la Suisse avec les ennemis de la France fit ajourner cette
mesure. Elle se contenta, pour le moment, d'éloigner à quinze
lieues de Paris deux de leurs bataillons.
Chaque échec qu'éprouvaient les armées redoublait la fureur des
factieux de l'Assemblée. Les injures contre la personne de Sa
Majesté se renouvelaient à chaque séance, et elle ne craignait plus
de mettre en question si le droit de veto ne lui serait pas enlevé,
et si sa conduite ne le mettait pas dans un cas de déchéance.
M. de la Fayette était aussi l'objet de leur fureur depuis son
voyage à Paris. Ils l'accusaient de trahir la patrie, et proposèrent
de le mettre en jugement. La discussion qui s'éleva à ce sujet fut
très-orageuse et fut la matière de nouvelles insultes contre la
majesté royale.
Torné, évêque constitutionnel, après avoir fait l'éloge de la
journée du 20 juin, invectiva contre le Roi de la manière la plus
violente, représenta ce prince comme sujet du peuple souverain, qui
avait tout droit sur sa personne, et pour excuser l'emportement de
son discours, il avoua naturellement qu'il avait fait céder sa
modération ordinaire et sa charité pastorale à l'intérêt de la
nation. Dumolard défendit courageusement M. de la Fayette, accusé
par Guadet, Gensonné et La Source d'avoir engagé le maréchal Luckner
à marcher avec lui sur Paris. Ils prétendaient le tenir du maréchal
lui-même, et en signèrent la dénonciation. L'Assemblée ajourna cette
affaire jusqu'à la réponse à la lettre qu'elle avait fait écrire, à
ce sujet, au maréchal lui-même.
On avait tellement travaille les fédérés, qu'un grand nombre d'entre
eux présentèrent une pétition à l'Assemblée pour demander la
suspension provisoire du Roi, afin de pouvoir le juger et prononcer
sa déchéance. Ils lui demandèrent, en outre, la convocation des
assemblées primaires pour l'établissement d'une Convention, qui fit
connaître le voeu de la nation sur les articles relatifs au pouvoir
exécutif considérés faussement comme constitutionnels. Il y eut un
grand vacarme au sujet de cette pétition. Vergniaud ayant représenté
qu'un décret ordonnait de renvoyer aux comités toutes celles qui
seraient présentées à l'Assemblée, on passa à l'ordre du jour, en
accordant cependant aux pétitionnaires les honneurs de la séance.
Toutes les pétitions de ce genre, qui se renouvelaient fréquemment,
étaient accueillies par l'Assemblée, qui ne voyait plus d'obstacles
à l'exécution de ses projets. Il y en eut une, entre autres, de la
Société patriotique du Puy en Velay, remarquable par l'excès de son
atrocité. Elle était signée de deux mille personnes, qui menaçaient
le Roi de milliers de Brutus et de Scévola, s'il continuait à
s'opposer au bonheur de vingt-cinq millions d'hommes, qui finiraient
par venger l'esclavage de leurs pères et partager la terre des
brigands couronnés. Une pareille pétition, qui n'éprouva pas même un
blâme de l'Assemblée, ne pouvait laisser aucun doute sur la nature
de ses dispositions.
Le 22 juillet, jour désigné dans Paris pour faire la proclamation
solennelle de la patrie en danger, le conseil général de la commune
s'assembla à sept heures du matin, et les six légions de la garde
nationale se réunirent sur la place de Grève avec leurs drapeaux. Le
parc d'artillerie du pont Neuf, destiné à tirer le canon d'alarme,
tira trois coups, auxquels celui de l'Arsenal répondit, et pareille
décharge eut lieu à chaque heure de la journée. A huit heures, deux
cortéges partirent de chaque côté pour faire la proclamation dans
les lieux qui leur étaient désignés. Ils étaient précédés de
détachements de cavalerie, de tambours, de musique, et suivis de six
pièces de canon. Ils étaient accompagnés de quatre huissiers de la
municipalité, portant des enseignes tricolores sur lesquelles on
lisait: «_Liberté, égalité, constitution, patrie!_» et au-dessus:
«_Publicité et responsabilité._» Derrière eux se trouvaient douze
officiers municipaux, avec leurs écharpes, et quelques notables,
membres du conseil de cette ville, tous montés sur de mauvais
chevaux et mal arrangés. La marche était fermée par un détachement
de la garde nationale, portant un drapeau sur lequel était écrit:
«_Citoyens, la patrie est en danger_», et ils étaient suivis de
quelques pièces de canon.
Les deux grandes bannières de chaque cortége furent déposées, l'une
à l'Hôtel de ville, et l'autre au parc d'artillerie du pont Neuf, où
elles devaient rester jusqu'au moment où l'Assemblée déclarerait que
la patrie n'était plus en danger.
Cette proclamation fut lue par les officiers municipaux dans douze
endroits de la ville, où l'on avait établi douze échafauds garnis
d'une petite tente, pour faire les enrôlements de ceux qui
voudraient s'engager pour aller aux frontières. Les engagements
furent peu nombreux, et cette cérémonie, qui dura deux jours, fit
peu d'impression sur les Parisiens. Les spectacles, les cabarets,
les Champs-Élysées, le bois de Boulogne et les autres lieux de
plaisir étaient aussi fréquentés qu'à l'ordinaire. L'insouciance des
Parisiens était à son comble. Ils ne pouvaient se persuader que le
péril pût les approcher, et ils cherchaient à en écarter la pensée.
La proclamation du Roi, pour les engager à voler au secours de la
patrie en danger et à se faire inscrire pour compléter l'armée de
ligne, n'avait pas produit plus d'effet. Il n'y avait d'agitation
que parmi les factieux, qui ne laissaient pas endormir la partie du
peuple dont ils disposaient à leur gré, et dont ils continuaient à
se servir pour consommer leurs forfaits.
L'Assemblée ne négligeait rien pour augmenter le nombre des
défenseurs de la patrie. Elle accorda cinq cent mille francs pour la
levée d'un corps de mille cinq cents Belges ou Liégeois, qui
offraient de s'enrôler sous les drapeaux de la liberté. On juge
bien que ce corps fut composé de tous les mauvais sujets du pays, et
l'on s'en servait dans les occasions où les Français refusaient de
tremper leurs mains dans le sang de leurs compatriotes. L'Assemblée
décréta également la formation d'une légion d'Allobroges, pour
recevoir tous les habitants de la Savoie qui voudraient s'enrôler au
service; et elle décréta qu'il suffirait d'avoir dix-huit ans et une
taille de cinq pieds pour pouvoir être enrôlé pour la défense de la
patrie.
L'Assemblée défendit aussi à tous les Français de sortir de la
France, sous peine d'être réputés émigrés, et aux autorités de
donner des passe-ports à d'autres qu'aux agents du gouvernement.
Dans le but de dégoûter du ministère et de rendre la position des
ministres plus difficile, elle décréta leur solidarité jusqu'au
moment où la patrie serait hors de danger.
Les provinces du Midi étaient loin d'être tranquilles. M. du
Saillant, ne pouvant soutenir les persécutions exercées sur les
personnes soupçonnées d'attachement à la personne du Roi, prit les
armes et s'empara du château de Baunes, dont il laissa sortir la
garnison, par capitulation, avec armes et bagages. M. de
Montesquieu, qui commandait dans cette partie de la France, donna
ordre à M. d'Albignac de se mettre à la tête des volontaires de
Nîmes, Montpellier, Uzès, Pont-Saint-Esprit, et de marcher contre
M. du Saillant. Ils mirent le feu au château de Baunes, tuèrent sans
aucune forme de procès les malheureux qu'ils avaient faits
prisonniers, et brûlèrent ce qui restait du château ainsi que celui
de Jalès. Ces mêmes volontaires se répandirent dans tout le pays et
y commirent toutes sortes de désordres.
A Bordeaux et à Limoges, les patriotes assassinèrent avec la
dernière cruauté plusieurs ecclésiastiques respectables, retirés
chez leurs parents ou leurs amis, uniquement pour avoir refusé leur
adhésion à la constitution civile du clergé. Tout ce qui pouvait
exciter à un soulèvement trouvait toujours son excuse dans
l'Assemblée et était assuré de l'impunité.
Il y avait souvent des mouvements partiels dans le faubourg
Saint-Antoine, qu'on avait soin d'exciter pour tenir la populace en
mouvement, mais qu'on savait réprimer à propos, en attendant le
moment favorable pour faire usage de ses bras.
Pour éviter le renouvellement de la journée du 20 juin, on avait
fermé le jardin des Tuilerie, devenu l'unique promenade de la
famille royale, qui ne sortait plus dehors de peur d'éprouver
quelque insulte, et il n'y avait eu aucune réclamation à ce sujet.
L'abbé Faucher, qui voyait avec peine ce léger égard pour la famille
royale et était bien aise, du reste, d'y ménager une entrée au
peuple en cas de besoin, demanda que l'allée des Feuillants fût
exceptée, par un décret, du jardin des Tuileries, comme faisant
partie de l'enceinte de l'Assemblée, dont elle était cependant
séparée par un mur. Il assura que le bon peuple, plein de respect
pour l'Assemblée, obéirait sans peine à ses décrets, et qu'une
simple barrière de ruban tricolore suffirait pour l'empêcher de
pénétrer dans l'enceinte réservée au pouvoir exécutif. Malgré
l'opposition d'un certain nombre de membres de l'Assemblée, qui lui
représentèrent l'inconvénient de se rendre responsable, par cette
mesure, de la personne du Roi, l'Assemblée n'en décréta pas moins la
motion de l'abbé Faucher; et le peuple eut la facilité d'entrer à sa
volonté dans cette partie du jardin, d'où il insultait à son gré la
malheureuse famille royale.
L'Assemblée ne gardait plus aucune mesure. Elle se livrait chaque
jour aux excès les plus scandaleux et les plus propres à faire
ouvrir les yeux à la nation, si elle n'eût été dans un aveuglement
égal à la terreur que lui inspirait la faction jacobine, devenue une
puissance dans notre malheureux royaume. Guadet proposa de rendre le
Roi responsable de tout ce qui se ferait en son nom dans toute
l'Europe, et les motions de suspension du Roi, de convocation
d'assemblées primaires et de déchéance ne cessaient de se
renouveler.
Brissot fit sentir à l'Assemblée le danger de la suspension du Roi
avant d'avoir prouvé qu'il était dans le cas de la déchéance; que
la convocation d'assemblées primaires pouvait devenir dangereuse
pour l'Assemblée et rallier autour du Roi des individus qui
pouvaient faire cause avec les émigrés. Il proposa que ce fût la
commission des douze qui fût chargée d'examiner si le Roi était
dans le cas de la déchéance, et de charger de présenter un
projet d'adresse pour prémunir le peuple contre les mesures
inconstitutionnelles et exagérées qui pouvaient entraîner la ruine
de la liberté.
Le 20 juillet, les fédérés passèrent la nuit en orgie sur la place
de la Bastille; et, sur le bruit d'une dispute très-vive qui avait
lieu entre divers membres de l'Assemblée, on répandit parmi eux que
Merlin, Chabot et les patriotes du côté gauche avaient été
assassinés par les aristocrates; qu'un dépôt de dix-huit mille
fusils existait aux Tuileries, et qu'on emmenait les canons des
faubourgs. A ce récit, ils entrèrent en fureur et crièrent:
«Investissons les Tuileries et exterminons les traîtres.» A cinq
heures du matin, ils font battre la générale; quatre à cinq mille
gardes nationaux se rendent alors aux Tuileries. L'incertitude de
leur réunion aux fédérés et une lettre du Roi à Péthion lui
demandant de faire faire sur-le-champ une perquisition pour
s'assurer de la fausseté du dépôt d'armes qu'on y prétendait caché,
empêchèrent, pour ce jour-là, le renouvellement de la scène du 20
juin. Péthion se rendit au faubourg Saint-Antoine et calma, pour le
moment, l'effervescence qui y régnait.
La fermentation qui existait ce jour-là aux environs des Tuileries
donna beaucoup d'inquiétude au Roi et à la famille royale. Elle
s'était renfermée dans la chambre de Sa Majesté, qui conféra avec le
comte de Viomenil et les ministres sur le parti qu'il y avait à
prendre si l'on venait attaquer le château. Comme il n'y avait aucun
moyen de défense, et que le Roi ne voulait pas risquer de voir
renouveler la scène du 20 juin, il se détermina, si le château
venait à être forcé, à traverser la salle de la comédie et
l'appartement de Mesdames, pour arriver à l'Assemblée par l'allée
des Feuillants et y demander justice de semblables attentats. On
n'eut pas besoin d'en venir à cette extrémité pour ce jour-là, mais
le parti auquel on s'était décidé influa malheureusement sur celui
que fit prendre Roederer dans la journée du 10 août.
La position de la famille royale s'aggravait tous les jours;
renfermée dans l'enceinte des Tuileries, d'où l'on n'osait même plus
faire sortir Mgr le Dauphin, dans la crainte de rencontrer des
rassemblements de factieux, elle était privée d'air et de toute
espèce de distraction. Un soir, cependant, qu'il y avait aux
Tuileries une excellente garde nationale, elle alla au petit jardin
de Mgr le Dauphin, dont elle revint par la terrasse de l'eau. Des
fédérés qui passaient sur le quai, ayant aperçu la Reine, se mirent
à tenir de très-mauvais propos et à chanter une chanson détestable,
en affectant de la regarder sans ôter leur chapeau. Cette princesse
voulait se retirer, mais les gardes nationaux la supplièrent de n'en
rien faire et de leur laisser apprendre à ces drôles-là qu'on ne les
redoutait pas. Ils se mirent alors à crier: «Vivent le Roi et la
famille royale!» et absorbèrent tellement les cris des fédérés, que
ceux-ci, n'étant pas les plus forts, furent obligés de se taire et
d'ôter leurs chapeaux. Ils s'en plaignirent le lendemain à
l'Assemblée, qui, quoique instruite de leur insolence, ne les en
accueillit pas moins favorablement.
Les gardes nationaux qui accompagnaient la Reine à cette promenade
lui témoignèrent un respect si profond, un attachement si sincère et
une si vive douleur de ce qui s'était passé, qu'ils en étaient
touchants. La Reine leur en témoigna sa sensibilité avec cette grâce
et cette bonté qui accompagnaient toutes ses paroles. Ils étaient de
ce bon bataillon des Filles-Saint-Thomas; si toute la garde
nationale lui eût ressemblé, nous n'eussions pas éprouvé les
malheurs dont nous gémissons tous les jours. Il semblait que le ciel
partageât le courroux de ces braves gens; le bruit du tonnerre, qui
grondait de toute part et se mêlait à celui des grosses cloches de
Saint-Sulpice, qui se faisaient entendre à ce moment, ajoutait
encore à la tristesse dont nous étions pénétrés. Il semblait que
nous assistions aux funérailles de la monarchie. A peine fûmes-nous
rentrés au château, qu'un violent orage éclata; le tonnerre tomba à
deux ou trois reprises aux environs des Tuileries et semblait être
le présage des malheurs que nous étions sur le point d'éprouver.