La plus grande partie des Parisiens étaient dans la stupeur des

événements dont ils venaient d'être témoins; mais, glacés de

terreur, ils se contentaient de s'affliger dans l'intérieur de leurs

maisons, où ils se renfermaient à l'apparence du moindre danger. Un

jeune notable, nommé Cayer, à la tête d'un nombre de personnes assez

considérable, eut cependant le courage de dénoncer à la commune le

maire, le procureur de la commune et les autorités qui avaient

manqué à leurs devoirs dans la journée du 20 juin, et de demander la

punition d'attentats dont gémirait toute la France: «Oui, dit-il, je

dénonce un commandant de bataillon qui a violé la loi, en osant se

permettre de traverser les rues et les places de la capitale à la

tête de vingt mille hommes armés; les gardes nationaux mêlés parmi

eux, en traînant des canons qui leur avaient été donnés pour un tout

autre usage; les brigands qui se sont permis de tourner leurs armes

contre leur roi et de prononcer devant lui et la famille royale les

provocations les plus meurtrières; les citoyens de tout âge et de

tout sexe marchant à leur suite et se permettant également les

injures les plus graves contre le Roi et la famille royale pendant

plusieurs heures; le procureur de la commune, comme ayant négligé de

requérir les moyens de dissiper l'attroupement; et vous, maire de

Paris, qui, au mépris des lois, n'avez fait aucun usage des moyens

que vous donnaient votre place et la loi, pour détourner un danger

dont vous aviez été averti et assurer la liberté du Roi et de

l'Assemblée en maintenant la tranquillité publique.» Il dénonça

également la conduite lâche et perfide des officiers municipaux et

celle du commandant général, à qui toutes les lois civiles et

militaires ordonnaient de repousser par la force l'attaque d'un

poste qui lui était confié. Il termina en demandant que le conseil

général de la commune condamnât la conduite du maire, du procureur

général de la commune et des administrateurs de police depuis

l'arrêté du 16 juin; qu'elle improuvât cet arrêté et le dénonçât au

directoire du département; qu'il rendît responsables de la journée

du 20 juin les personnes dénommées ci-dessus, et que l'arrêté qu'on

lui demandait fût affiché, imprimé et envoyé aux quarante-huit

sections, aux quatre-vingt-trois départements, au directoire de

celui de Paris, à l'Assemblée et au ministre de l'intérieur.

Un grand nombre de départements envoyèrent des adresses pour

témoigner leur indignation sur la violation de la Constitution dans

cette effroyable journée. Celle du département de la Somme, plus

énergique que les autres, fut envoyée au comité des douze. Toutes

les pétitions factieuses étaient, au contraire, accueillies par

l'Assemblée, qui accordait les honneurs de la séance à ceux qui les

présentaient. Mais comme les adresses qui témoignaient leur

mécontentement étaient plus nombreuses que les autres, l'Assemblée,

craignant l'effet qu'elles pourraient produire, n'en voulut plus

recevoir et les renvoya toutes au comité des douze.

Dupont de Nemours et Guillaume, ex-constituants, eurent le courage

de présenter une pétition signée de vingt mille personnes, réclamant

la punition des attentats commis le 20 juin. Cette pétition fut,

sous le régime de la Terreur, un sujet de persécution pour ceux qui

furent accusés ou même soupçonnés de l'avoir signée.

Le veto du Roi sur la déportation des prêtres n'empêcha pas

plusieurs départements de le mettre à exécution et de se permettre

l'emprisonnement des ecclésiastiques insermentés, quoiqu'il n'y eût

aucun jugement porté contre eux. Les crimes les plus atroces étaient

assurés de l'impunité quand ils s'exerçaient contre des individus

religieux ou soupçonnés d'attachement au Roi et à la famille royale;

ils trouvaient toujours des défenseurs dans l'Assemblée. L'accueil

qu'elle fit à la députation du faubourg Saint-Antoine, qui vint y

justifier les attentats du 20 juin, en fut la preuve.

Vingt députés de ce faubourg lui présentèrent une pétition pour se

justifier des calomnies qu'on se permettait sur leur conduite. Ils

n'avaient pris les armes, disaient-ils, que pour montrer au Roi des

millions de bras disposés à défendre une Assemblée qu'on ne

calomniait que pour avoir l'occasion de la dissoudre. Elle n'eut pas

honte d'accueillir une pareille pétition.

CHAPITRE XXII

ANNÉE 1792

Voyage de M. de la Fayette pour se plaindre de la violation de la

Constitution; son peu de succès.--Continuation des menées pour

opérer la destruction de la monarchie.--Arrêté du conseil

général pour suspendre de leurs fonctions Péthion et Manuel, et

leur renvoi aux tribunaux; sa dénonciation contre Santerre et

les officiers militaires et municipaux qui avaient participé à

la journée du 20 juin.--Démarche de l'Assemblée vis-à-vis du

Roi pour annoncer son retour à des sentiments de paix et de

concorde.--Réhabilitation de Péthion, qu'elle se fait demander

par le peuple, qu'elle anime de plus en plus contre le Roi et

sa famille.--Elle proclame la patrie en danger.--Changement de

ministre.--Démarche des constitutionnels pour sauver le Roi,

l'engageant à se remettre entre leurs mains; ce prince s'y

refuse.--L'Assemblée ne dissimule plus ses projets et se permet

les insultes les plus violentes contre le Roi et sa

famille.--Renvoi des troupes de ligne dont on redoutait

l'attachement pour la personne de Sa Majesté.--Arrivée des

Marseillais.--Manifeste du duc de Brunswick.--L'Assemblée se

sert de cette occasion pour exaspérer les esprit.--Péthion

dénonce le Roi à la barre et provoque par sa conduite la

journée du 10 août.

Le peu de personnes attachées au Roi qui étaient restées à Paris,

loin d'être effrayées de la journée du 20 juin et des événements qui

se préparaient, n'en étaient que plus assidues auprès de sa

personne, décidées à lui servir de rempart contre les entreprises

des factieux et à donner leur vie pour la conservation de la sienne.

On distinguait parmi elles M. de Malesherbes, qui, profondément

affligé de la position du Roi, disait avec cette franchise qui l'a

toujours caractérisé: «Trompé moi-même par de fausses apparences,

j'ai pu donner au Roi mon maître des impressions que la bonté de son

coeur lui a fait saisir avec empressement. J'en ai malheureusement

reconnu trop tard les inconvénients, et plus que personne je dois

risquer ma vie pour sa défense.» Aussi le voyait-on toujours au

château, à l'apparence du moindre danger, l'épée au côté, quoiqu'il

n'en eût jamais porté, faisant ainsi, dès ce moment, l'apprentissage

de ce courage si simple et si touchant avec lequel il se dévoua à la

défense de notre auguste souverain[3].

[3] Je tient de Boze, peintre du Roi, l'anecdote suivante: Le peu

de succès des efforts de M. de Malesherbes pour sauver la vie du

Roi avait rendu la sienne amère. Lorsqu'il entra à la

Conciergerie, Boze, qui y était depuis quelque temps, lui

témoigna sa douleur de le voir arriver dans ce triste séjour, et

en même temps son espoir de lui voir rendre la justice qu'il

méritait. Malesherbes, pour toute réponse: «Je ne puis,

répondit-il, regretter la vie lorsque je n'ai pas eu le bonheur

de sauver celle du Roi mon maître.» Ce même Boze resta neuf mois

à la Conciergerie et ne dut la vie qu'au sacrifice de toute sa

fortune, que sa femme employa journellement à payer sa

conservation jusqu'au 9 thermidor.

M. de la Fayette, voyant avec douleur la violation d'une

Constitution à laquelle il avait tant contribué, se détermina à

venir en personne représenter à l'Assemblée l'indignation

qu'excitait dans l'armée et dans le coeur de tous les honnêtes gens

la journée scandaleuse du 20 juin. Il lui déclara qu'il avait reçu à

ce sujet des adresses des différents corps d'armée, qu'il avait

arrêtées par respect pour la Constitution, préférant se présenter

seul pour exprimer un sentiment commun.

Il lui fit sentir qu'il était plus que temps d'arrêter les atteintes

portées journellement à la Constitution, d'assurer la liberté de

l'Assemblée, celle du Roi; de respecter son indépendance et sa

dignité, et de détromper les mauvais citoyens qui n'attendaient que

de l'étranger le rétablissement de la tranquillité publique, qui

deviendrait pour des hommes libres un honteux et dangereux

esclavage. Il supplia l'Assemblée de faire punir comme criminels de

lèse-nation les auteurs de la journée du 20 juin, et de détruire une

secte qui envahissait la royauté, tyrannisait les citoyens, et dont

les débuts ne laissaient aucun doute sur l'atrocité des projets de

ceux qui la dirigeaient. Il lui représenta, en finissant son

discours, qu'il était de son devoir de soutenir la Constitution,

quand tant de braves gens mouraient pour la défendre, et il l'assura

qu'il s'était concerté avec le maréchal Luckner pour que son armée

ne pût souffrir de son absence.

Guadet s'opposa à ce que l'on accordât à M. de la Fayette les

honneurs de la séance, et lui reprocha de calomnier la nation et

d'être lui-même violateur de la Constitution par son arrivée à

Paris. Il demanda que le ministre de la guerre fût mandé séance

tenante, pour savoir s'il avait accordé un congé à M. de la Fayette;

que le comité fût chargé d'examiner si un général en fonction

pouvait présenter des pétitions, et qu'il en fît un rapport dès le

lendemain. Ramond et plusieurs autres députés défendirent M. de la

Fayette, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

M. de la Fayette s'était présenté au Roi comme défenseur de

l'autorité royale, n'ayant d'autre but que de chasser les jacobins

et d'employer, pour y parvenir, l'ascendant qu'il croyait avoir

conservé sur la garde nationale. On demanda à tout ce qui était

attaché au Roi d'avoir pour lui beaucoup d'égards; et comme son

expédition devait avoir lieu le soir même, on avait établi une

grande surveillance dans le château et engagé tous ceux qui

l'habitaient à n'en pas sortir ou à être rentrés à huit heures du

soir. M. de la Fayette fit la triste expérience du peu de crédit

qu'il avait conservé; il ne put réunir qu'une douzaine de gardes

nationaux et vit évanouir en quelques heures les espérances qu'il

avait fait concevoir sur le succès de sa démarche.

En repartant pour l'armée, il écrivit encore à l'Assemblée pour lui

rappeler de nouveau le danger de ne pas s'opposer à un pouvoir qui,

s'élevant au-dessus des pouvoirs constitués, finirait par les

dominer; qu'on pouvait à juste titre lui reprocher les désastres

actuels, occasionnés par l'insubordination qu'il ne cessait

d'exciter parmi les soldats contre leurs chefs. Sa lettre n'eut pas

plus de succès que son voyage, et il acquit plus d'une fois la

preuve que le mal qui s'opère si facilement ne se répare que

difficilement, et qu'il est des fautes que des circonstances

imprévues rendent irréparables.

Les déclarations des députés connus par leur violence se

renouvelaient à chaque séance. Ils accusaient le Roi de trahison et

faisaient retomber sur sa personne tout le mal qui s'opérait par

leurs ordres et par leur défaut de prévoyance. Ils poussèrent

l'audace jusqu'à demander sa déchéance. Vergniaud le prétendait

responsable des fautes qui se commettaient aux armées, lui

reprochait de redouter leur triomphe, de se cacher sous le manteau

de l'inviolabilité pour détruire la liberté et de refuser sa

sanction aux décrets de l'Assemblée, quelque utiles et nécessaires

qu'ils pussent être. La Chambre mit en question le rappel de M. de

Luckner, ne pouvant lui pardonner son adhésion aux sentiments de M.

de la Fayette. Tout ce que l'on voyait annonçait une crise où il

était facile de prévoir le danger que couraient le Roi, la famille

royale et même la monarchie.

On accorda les honneurs de la séance à des citoyens de Paris qui

vinrent dénoncer M. de la Fayette, ainsi qu'à ceux qui demandaient

le licenciement de l'état-major de la garde nationale et la

suppression du veto royal.

M. Pastoret, chargé par le comité des douze du rapport sur la

tranquillité du royaume, craignant de s'attirer la haine des

jacobins et redoutant leur fureur, prononça un discours assez

insignifiant et dans lequel il se crut obligé de blâmer l'inertie du

pouvoir exécutif, d'inculper les prêtres insermentés et d'emprunter,

en parlant de l'éducation publique, de grands mots tels que ceux-ci:

«_La police de la nature et de la santé morale du peuple_», discours

qu'on appela assez plaisamment une dose d'opium pour les agonisants.

Les séances devenaient de plus en plus orageuses. Jean de Brie

proposa de déclarer la patrie en danger, de mettre en permanence

tous les corps administratifs et toutes les économies du royaume, de

faire porter les armes de chacun au directoire de son département,

lequel en ferait la distribution au chef-lieu, et d'ordonner à tous

les citoyens choisis pour combattre l'ennemi de se tenir prêts à

partir au premier ordre.

De Launay d'Angers voulait qu'on se préservât d'un respect servile

pour un pouvoir exécutif qui pouvait employer son or et ses moyens

au détriment de la nation, proposant, en outre, de ne plus consulter

l'acte constitutionnel et de regarder le salut public comme la

suprême loi. Il tonna contre M. de la Fayette, qu'il s'étonnait de

ne pas voir dans les prisons d'Orléans. Il demanda qu'il fût gravé

sur le sanctuaire des lois que les représentants du peuple ne

reconnaîtraient que la loi impérieuse et suprême du salut de l'État

contre les conspirateurs et les perturbateurs du repos public.

L'union du roi de Prusse aux autres puissances et l'approche des

armées étrangères augmentèrent la rage des factieux. Rouger,

Couthon, etc., réclamaient à grands cris le licenciement de

l'état-major de la garde nationale. L'opposition des députés du côté

droit ne fut point écoutée, et tous les états-majors de toutes les

villes de cinquante mille âmes furent supprimés par un même décret.

Vergniaud accusa le Roi de tout ce qui se passait à Coblentz, fit

voir le génie des Médicis, du cardinal de Lorraine, des La Chaise et

Le Tellier planant sur les Tuileries et faisant craindre le

renouvellement de la Saint-Barthélemy et des dragonnades. Il termina

en proposant de déclarer la patrie en danger, de rendre les

ministres responsables de l'entrée des troupes étrangères en France

et des troubles qui existaient dans le royaume, de faire une adresse

aux Français pour les engager à la défense de la patrie, et de

charger le comité de faire un prompt rapport sur la conduite de M.

de la Fayette. Jean de Brie demanda, en outre, que la déclaration de

la patrie en danger se fît avec l'appareil le plus lugubre et le

plus propre à exciter les Français à voler au secours de la patrie.

On faisait venir de tout côté des adresses jacobines, demandant que

l'Assemblée suspendit le veto et prit promptement les grandes

mesures de salut public qui lui avaient été proposées. On

supprimait, au contraire, toutes celles qui étaient contraires à ses

vues, et il n'y avait pas de moyens qu'on n'employât pour soulever

le peuple et le porter à la révolte.

Torné, évêque constitutionnel, fit un discours dans le genre de

Vergniaud. Il tourna en ridicule la demande de M. de la Fayette,

qu'il proposa d'appeler la Fayette Jacobin, de même que Scipion

s'appelait l'Africain; et il demanda qu'on établît une dictature en

proclamant le danger de la patrie.

L'Assemblée ayant déclaré qu'elle irait en corps à la fédération du

14 juillet, le Roi ne crut pas devoir se dispenser d'y assister. Il

lui écrivit qu'il se joindrait à elle, ce jour-là, pour renouveler

le serment qui s'y prêtait et recevoir celui des habitants des

provinces qui étaient à Paris, de même que celui des fédérés passant

par cette ville pour se rendre à l'armée. L'Assemblée ne daigna pas

faire de réponse à cette lettre, et l'envoya au comité des douze

pour en faire un rapport.

Le directoire, après les informations prises sur la journée du 20

juin, se détermina à donner un arrêté pour suspendre de leurs

fonctions Péthion et Manuel, qu'il renvoya devant les tribunaux pour

y être jugés sur la conduite qu'ils avaient tenue, ordonnant au

procureur-syndic de dénoncer Santerre, le lieutenant des canonniers

du Val-de-Grâce et les officiers municipaux accusés d'avoir fait

marcher diverses parties de la force publique sans réquisition

légale, d'avoir admis, ce jour-là, des étrangers dans la garde

nationale, changé ou levé à leur gré les postes des Tuileries et

dirigé l'attroupement contre le domicile du Roi.

Cet arrêté fut lu au conseil général de la commune, assemblé

extraordinairement ce jour-là, et M. Borie fut chargé de remplir

provisoirement les fonctions de maire jusqu'à la décision du sort de

Péthion. Il fut, de plus, ordonné de faire part de ces dispositions

au Corps législatif, pour le prier de prononcer sans délai sur la

suspension portée par le présent arrêté.

Aussitôt que Péthion en eut entendu la lecture, il se retira, et

Danton s'écria: «Que tous les bons citoyens et les bons officiers

municipaux suivent le maire à l'Assemblée nationale.» Quelques

membres le suivirent, mais le plus grand nombre resta au conseil et

continua la délibération. Les amis de Péthion excitèrent le peuple

contre cet arrêté, en lui représentant que sa conduite du 20 juin,

qui faisait la matière de son accusation, n'avait eu pour but que

d'épargner le sang du peuple, que l'on aurait voulu faire couler ce

jour-là.

Deux jours après, au moment où Brissot allait lire un discours sur

les mesures de sécurité générale qu'exigeaient les circonstances,

Lamourette, évêque constitutionnel de Lyon, proposa un moyen certain

de déconcerter les ennemis de la France: «Faisons, dit-il, le

serment de vouer à l'exécration ceux qui voudraient établir la

république et les deux chambres; jurons de ne vouloir que

l'observation de la Constitution et de n'avoir qu'un même esprit et

un même sentiment. Que tous ceux qui adoptent ma proposition se

lèvent.» Toute l'Assemblée se leva spontanément, les membres des

deux côtés se mêlèrent ensemble et s'embrassèrent. L'émotion gagna

les spectateurs, et l'on décréta qu'une députation de vingt-quatre

membres porterait au Roi le procès-verbal de la séance; que les

corps administratifs seraient mandés pour leur en donner

connaissance, et que le Roi serait chargé d'en faire l'envoi aux

quatre-vingt-trois départements.

Sa Majesté, entouré de la famille royale, reçut la députation dans

sa chambre et lui témoigna sa satisfaction d'un accord si

nécessaire; et à peine fut-elle partie qu'il se rendit à l'Assemblée

entouré de ses ministres, se plaça à côté du président et prononça

le petit discours suivant: «Messieurs, l'acte le plus attendrissant

pour moi est la réunion de toutes les volontés pour le salut de la

patrie. J'ai désiré ce moment depuis longtemps; mon voeu est

accompli, et je viens vous assurer moi-même que le Roi et la nation

ne font qu'un, et s'ils marchent vers le même but, leurs efforts

réunis sauveront la France. L'attachement à la Constitution réunira

tous les Français, et leur roi leur en donnera toujours l'exemple.»

Le président répondit que l'époque mémorable qui amenait le Roi dans

son sein serait un signal d'allégresse pour les amis de la liberté

et de terreur pour ses ennemis; que l'harmonie des pouvoirs

constitués donnerait à la France la force de dissiper la ligue des

tyrans contre son indépendance, et qu'elle voyait déjà dans la

loyauté de la démarche du Roi le signe de la défaite de ses ennemis.

Les cris de: _Vive le Roi!_ se firent entendre de toute part, et il

sortit au bruit des acclamations de l'Assemblée et des galeries.

Cette démarche n'empêcha pas de continuer les mêmes manoeuvres pour

déconsidérer le Roi et exciter la fureur du peuple, dont elle avait

besoin pour prononcer sa déchéance et établir ensuite le

gouvernement qui lui conviendrait. Aussi n'ai-je jamais compris le

but de ces contradictions multipliées. Dès le même jour, l'Assemblée

en donna la preuve, en écoutant la lecture d'un arrêté de la commune

qui demandait une prompte décision sur la suspension de Péthion et

de Manuel. Cet arrêté ne se contentait pas d'excuser leur conduite,

mais osait, de plus, assurer qu'elle avait sauvé la France en

épargnant le sang du peuple, qui aurait tiré une terrible vengeance

des pervers qui voulaient allumer les brandons de la guerre civile.

Au lieu de faire encourir à cet arrêté le blâme qu'il méritait,

l'Assemblée en décréta l'impression, ordonnant que Sa Majesté rendît

compte dès le lendemain de sa décision sur ladite suspension.

Tellier, orateur de la section des Gravilliers, forma la même

demande et fit un discours dans le genre de celui qu'avait prononcé

Osselin au nom de la commune.

Le Roi, sentant l'embarras de sa position, refusa de donner son avis

dans une affaire où il était personnellement intéressé, et pria

l'Assemblée de décider la question. Celle-ci trouva la démarche du

Roi inconstitutionnelle, et, sans respect pour la majesté royale,

n'y répondit que par l'ordre du jour. Le Roi dut donner une décision

qui confirmait la suspension prononcée par le département.

Péthion, se rendit sur-le-champ à l'Assemblée pour justifier sa

conduite, se plaignant du département, qui aurait dû rendre plus de

justice à une conduite qui avait épargné de grands malheurs; il lui

reprocha de calomnier avec impudence ce bon peuple, à qui l'on ne

pouvait reprocher qu'un peu trop d'exaltation; qu'il n'y avait eu

que de légers dégâts dans le château, occasionnés par une multitude

pressée par le grand nombre de personnes qui remplissaient les

appartements; qu'il n'y avait pas eu d'assassinat, et qu'il serait

bien dangereux pour la chose publique de destituer des maires

patriotes au gré de la cour, laquelle influençait tous les

directoires de département.

Une pareille justification était une insulte de plus pour la majesté

royale. Cependant il fut applaudi par les factieux de l'Assemblée,

qui décréta que le rapport de cette affaire se ferait le lendemain à

midi, et qu'elle ne désemparerait pas qu'elle ne fût terminée. Les

galeries applaudirent, en criant: «Vive Péthion! le vertueux

Péthion, notre ami Péthion!»

On établit dans divers endroits de Paris des tréteaux, où montaient

des orateurs qui haranguaient le peuple, pour l'inviter à demander

le rétablissement de Péthion. Des artisans, des sans-culottes et des

bandits couraient les rues, ayant écrit sur leur chapeau: «Péthion

ou la mort!» et criant à tue-tête ces mêmes mots, qu'on entendait

distinctement des Tuileries; car rien n'était oublié pour soulever

le peuple et l'animer contre le Roi et la famille royale. Malgré les

représentations de MM. Boulanger, Delmas, Daverhoust et de plusieurs

autres députés, sur le déshonneur qu'imprimait sur l'Assemblée la

justification de la journée du 20 juin, le maire fut relevé de sa

suspension, et l'on attendit pour en faire autant à l'égard de

Manuel, qui était malade, qu'il fût en état de venir lui-même

présenter sa justification. Par une inconséquence digne de la

faction qui gouvernait alors la France, les tribunaux furent en

même temps chargés par son ordre d'informer contre les auteurs de

cette journée.

Dès que Manuel fut guéri, il se rendit à l'Assemblée, justifia sa

conduite dans le même sens que Péthion, en y ajoutant les diatribes

les plus insolentes, qu'il termina par ces paroles: «Pouvez-vous

craindre de vous mesurer avec celui que vous devez juger?» On se

doute bien qu'une pareille audace ne pouvait manquer de le faire

réintégrer dans sa place.

La fureur de l'Assemblée augmentait en proportion des dangers que

lui faisait courir la défection des alliés de la France. Le ministre

des affaires étrangères ayant annoncé qu'on ne pouvait plus se

dissimuler les dispositions peu favorables du roi de Sardaigne et

l'arrivée de six mille Autrichiens sur les frontières de la Savoie,

il y eut une grande rumeur dans l'Assemblée, et M. de Kersaint

s'écria: «Jusqu'à quand jouerez-vous le rôle honteux de voir

tranquillement les trahisons du pouvoir exécutif, sur lequel vous

avez la prééminence, sans en faire justice? Je demande que ma

dénonciation soit envoyée au comité des douze, pour qu'il juge si

l'Assemblée, n'a pas le droit de prononcer sa déchéance, comme

n'ayant pas fuit son devoir en préservant la nation de ses ennemis.»

Brissot prononça, de son côté, le discours le plus incendiaire qui

eût jamais été prononcé. Il déclara que la France, ne pouvant plus

compter sur aucun allié, devait se suffire à elle-même et regarder

le Roi comme son plus dangereux ennemi: «Frapper la cour des

Tuileries, ajouta-t-il, c'est frapper tous les traîtres d'un seul

coup. Faites juger le Roi, décrétez d'accusation les ministres de la

guerre, de l'intérieur et des affaires étrangères; rendez-les

responsables des mesures prises pour remplacer le veto; informez

contre le comité autrichien; créez une commission secrète, composée

de patriotes intrépides qu'on chargera de toutes les accusations de

haute trahison; accélérez l'exécution des sentences de la haute

cour; punissez le général pétitionnaire; vendez les biens des

émigrés pour leur ôter tout espoir d'amnistie; maintenez les

sociétés populaires; soyez peuple et éternellement peuple; ne

distinguez pas les propriétaires des non-propriétaires; éclairez les

dépenses de la liste civile; que l'Assemblée soit le comité du Roi,

que le Roi soit l'homme du 14 juillet, le peuple son confident, et

que les hommes à piques soient mêlés parmi la garde nationale.»

Le soin qu'avaient les ministres de ne pas faire dévier le Roi des

principes qu'on lui avait fait adopter à l'époque de l'établissement

de la Constitution, ne les empêchait pas, comme on voit, d'être en

butte aux insultes de l'Assemblée. La lettre qu'ils firent écrire

par le Roi aux armées françaises pour les engager à se défendre

courageusement contre les ennemis de la patrie, dont il se déclarait

vouloir être le soutien, ainsi que sa résolution, qu'il fit notifier

aux puissances étrangères, de suivre fidèlement la Constitution dans

l'exercice de son autorité, ne fit aucune impression sur

l'Assemblée; elle continua ses persécutions de telle manière, que

les ministres, après avoir rendu compte au Roi de la position de

l'armée, de l'état du royaume et de sa situation vis-à-vis des

puissances étrangères, lui déclarèrent par l'organe de M. Joly,

ministre de la justice, qu'étant mis dans l'impossibilité de faire

aucun bien, ils donnaient tous leur démission.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 9 / 20 段