Le Roi, la Reine et la famille royale étaient dans la petite chambre

à coucher de Sa Majesté, entourés de quelques serviteurs fidèles,

auxquels elle avait permis de rester auprès de sa personne. Le Roi,

voyant que les portes allaient être forcées, veut aller au-devant

des factieux, essayer de leur en imposer par sa présence. Il

s'élance en avant; un garde national s'approche, le conjure de ne

pas s'avancer davantage, et de lui permettre de rester auprès de

lui. Le Roi, touché du dévouement de ce brave homme, le prie de ne

pas se séparer de lui, mais d'être calme, et poursuit son chemin. Il

demande qu'on éloigne la Reine et ses enfants, voulant s'exposer

seul au danger. Cette princesse, quittant le Roi les yeux baignés de

larmes, adresse avec un ton plein d'âme et de confiance ces mots

touchants à ceux qui l'entouraient: «Français, mes amis, grenadiers,

sauvez le Roi!»

Ce prince, allant toujours en avant, donne l'ordre d'ouvrir la porte

de l'oeil-de-Boeuf qui le séparait encore des brigands. Ceux-ci

avaient déjà forcé la porte opposée à celle par laquelle le Roi

allait au-devant d'eux. Acloque était retourné auprès du Roi, qu'il

trouva entouré de M. le maréchal de Mouchy, de MM. d'Hervilly, de

Tourzel, mon fils, de Septeuil, d'Aubier, de Bourcet, de Joly,

canonnier, frère de l'actrice de ce nom, et de quelques autres

serviteurs de Sa Majesté, qui avaient trouvé moyen de pénétrer

auprès de sa personne.

Des flots de séditieux s'amoncelèrent auprès du Roi. Un scélérat,

armé d'une pique, l'oeil plein de rage, s'avance, faisant un

mouvement sinistre; Vanot, commandant du bataillon de Sainte-Opportune,

se précipite sur le monstre et détourne le fer; un grenadier du

même bataillon pare un coup d'épée dirigé de manière à indiquer

le même crime. Les grenadiers, indignés, veulent mettre le

sabre à la main; Acloque a la prudence de sentir le danger d'une

imprudente résistance: «Point d'armes! s'écrie-t-il, vous allez

faire assassiner le Roi.» Et il fait placer ce prince dans

l'embrasure d'une fenêtre, et il se range devant lui, ainsi que le

maréchal de Mouchy.

Madame Élisabeth, voyant le danger que courait le Roi, ne voulut

point l'abandonner, et se plaça dans l'embrasure de la fenêtre qui

précédait celle où était ce prince. Les ministres l'y suivirent. Ce

fut alors qu'elle fut prise pour la Reine. Voyant les factieux

s'avancer vers elle en criant: «L'Autrichienne, où est-elle? sa

tête, sa tête!» avec le calme de la vertu, qui ne l'abandonna

jamais, elle dit à ceux qui l'entouraient ces paroles sublimes: «Ne

les détrompez pas; s'ils pouvaient me prendre pour la Reine, on

aurait le temps de la sauver.» Un furieux présenta une pique à sa

gorge: «Vous ne voudriez pas me faire du mal, lui dit-elle avec

douceur; écartez votre arme.»

Les cris, les hurlements se font entendre de tout côté. Chaque

étendard porte des menaces qu'on étale aux yeux du Roi. Il lit d'un

côté: «_Tremblez, tyrans, le peuple est armé_»; de l'autre: «_Union

des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, voici les

sans-culottes._» On lui adresse la parole, mais c'est pour

l'insulter. On lui présente un bonnet rouge au haut d'une pique; un

grenadier le lui pose sur la tête; on y ajoute des rubans aux trois

couleurs, il les accepte. La foule se presse et demande à le voir;

ce prince monte sur la fenêtre avec ce calme et ce courage qui ne

l'abandonnèrent jamais dans le danger. Étouffé par la chaleur et

mourant de soif, il témoigne le désir de boire un verre d'eau; un

grenadier lui présente une bouteille; il boit sans hésiter, et sans

avoir cru faire un acte de courage. Un autre l'engage à ne rien

craindre, l'assurant qu'il lui fera un rempart de son corps: «Un

homme qui n'a rien à se reprocher ne connaît, répond le Roi, ni la

peur ni la crainte.» Et prenant la main de cet homme, il la pose sur

son coeur, lui disant: «_Voyez s'il bat plus vite._»

M. de la Jarre, ministre de la guerre, témoin du danger que courait

le Roi, descendit dans la cour par un escalier détourné en

s'écriant: «A moi vingt grenadiers, pour faire à Sa Majesté un

rempart de nos corps.» Il les conduit par l'escalier du Roi; il

était obstrué. On n'entendait de toutes parts que le bruit des armes

et les propos les plus outrageants contre la personne de Sa Majesté.

Il les fait entrer par un autre côté, dans la pièce où était ce

prince, par une porte figurant une croisée. Ils augmentent le nombre

de ses défenseurs, en faisant haie depuis la première fenêtre, où

était Madame Élisabeth, jusqu'à celle où était le Roi, entouré des

personnes dont nous avons déjà parlé. La multitude ne cessait de

défiler devant Sa Majesté, et semblait sortir des pavés, tant le

nombre en était considérable. Ils affectèrent de faire passer devant

elle un jeune homme avec un coeur de veau ensanglanté, portant pour

devise: «_Coeur des aristocrates._» Un homme, en regardant la

cocarde qui était au chapeau du Roi, en présenta une à Madame

Élisabeth, qui la mit sur-le-champ à son bonnet.

La Reine était heureusement un peu éloignée du Roi au moment où ce

prince se détermina à se présenter à cette multitude; mais elle

voulait absolument retourner près de lui et partager ses dangers. On

eut bien de la peine à lui persuader que, dans une situation aussi

critique, sa place était auprès de ses enfants, et qu'elle devait

d'ailleurs se conformer à la volonté du Roi, qui avait senti que les

périls qu'il lui verrait courir affaibliraient le courage dont il

avait besoin. Il fallut l'entraîner presque de force chez Mgr le

Dauphin, dont on avait fermé toutes les portes avec des crochets et

des verrous. M. Hue, craignant que son appartement ne parvînt à être

forcé, emporta, par un mouvement de zèle, le jeune prince dans

l'appartement de Madame, l'y croyant plus en sûreté, de manière que

j'avais peine à le suivre. Quand la Reine entra dans la chambre de

Mgr le Dauphin, elle ne le trouva plus, et ce fut un moment cruel

pour elle; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant. L'appartement

de Madame se trouvant encore plus exposé que celui du jeune prince,

on le ramena chez lui. La Reine le serra entre ses bras. Étouffée de

sanglots, elle fut un quart d'heure sans savoir le sort du Roi,

demandant toujours qu'on la laissât le retrouver. Au bout de ce

temps, Madame Élisabeth trouva moyen de lui faire savoir qu'il ne

lui était rien arrivé, qu'il montrait le plus grand courage, et que

sa présence serait nuisible dans la position où il se trouvait. La

première salle de l'appartement de Mgr le Dauphin ayant été forcée

et se remplissant de la foule qui inondait le château, la Reine, ses

enfants et ceux qui les entouraient rentrèrent dans la chambre à

coucher du Roi, dont les portes étaient fermées du côté du cabinet

du conseil.

MM. d'Assonville et Dorival, juges de paix, ne pouvant, à eux seuls,

réprimer de pareils excès, coururent avertir l'Assemblée des dangers

auxquels le Roi était exposé. Elle s'occupait si peu du récit qui

lui en avait déjà été fait, qu'elle avait levé la séance, et que M.

Fressinel, député, ne put rassembler qu'une douzaine de ses

collègues, avec lesquels il se porta au château. Ils se firent jour

à travers cette multitude, et vinrent grossir le nombre des

défenseurs de Sa Majesté.

La séance fut rouverte à cinq heures, et l'Assemblée se détermina à

envoyer vingt-quatre députés pour lui rendre compte de ce qui se

passait au château, et ordonna qu'ils seraient relayés de demi-heure

en demi-heure.

En arrivant, ils voulurent haranguer le peuple, ainsi qu'un officier

municipal, mais ils ne furent point écoutés. Le peuple souverain ne

reconnaissait que ses chefs. Vergniaud, Bigot, Hérault et le

fougueux Isnard ne furent pas plus heureux. Ils invoquent

inutilement la Constitution qu'on déshonore; ils sont rejetés, et

sont témoins des outrages et des vociférations prodigués à Sa

Majesté.

Le Roi, à qui l'on continuait de demander l'observation de la

Constitution pour le bonheur du peuple, assura qu'elle avait

toujours été le premier objet de ses soins; qu'il avait observé

fidèlement la Constitution, et qu'il la maintiendrait de tout son

pouvoir. Des cris de: «_Vive le Roi!_» se firent entendre, mais ils

furent étouffés par ceux-ci: «_Point de: Vive le Roi! mais: Vive la

nation!_» D'autres ajoutèrent: «Il nous donne des promesses; il y a

longtemps qu'il nous abuse; nous voulons la sanction du décret sur

les prêtres, sur le camp de vingt mille hommes, le renvoi des

ministres actuels et le rappel de MM. Servan et Roland.» Un jeune

homme, entre autres, adressant la parole à Sa Majesté, lui fit,

pendant plus de trois quarts d'heure, les demandes les plus

absurdes. «Ce n'est ni le moment de faire de pareilles demandes, ni

celui de les obtenir, répond tranquillement le Roi; adressez-vous

aux magistrats, organes de la loi, ils vous répondront.» Les députés

tentèrent encore de se faire entendre, mais inutilement. Santerre,

l'ami et le chef de ces forcenés, a plus de pouvoir qu'eux: «Je

réponds, dit-il, de la famille royale; qu'on me laisse faire.» Un

moment de silence est interrompu par les cris de: «_Vive Péthion!

vive le bon Péthion!_» Il était six heures du soir, et le Roi était

depuis trois heures au milieu de ces forcenés. Le _bon_ Péthion

s'approche du Roi et n'a pas honte de lui adresser les paroles

suivantes: «_Le peuple s'est présenté avec dignité; le peuple

sortira de même, que Votre Majesté soit tranquille._» Santerre fit

approcher les pétitionnaires; ils parlèrent tous à la fois, et rien

ne fut entendu.

Péthion quitta le château pour aller rendre compte à l'Assemblée de

ce qui s'y passait. Il y arriva avec une figure bouleversée et qui

portait l'empreinte de la scélératesse. Il y fit l'éloge du bon

peuple, justifia la municipalité et assura qu'il avait fait son

devoir dans cette journée, où tout s'était passé dans le meilleur

ordre. La personne du Roi, dit-il, a été respectée; le rassemblement

n'avait pour but que de présenter au Roi une pétition, et la force

publique n'aurait pu empêcher une pareille multitude de commettre

des délits, si elle en avait eu le projet. Il finit son discours par

inviter les membres de l'Assemblée qui auraient connaissance d'un

complot de le dévoiler aux magistrats du peuple, qui feraient leur

devoir.

Un député, nommé Boulanger, s'offrit à en donner la preuve. Il ne

fut point écouté, et Péthion, assuré du silence qui serait imposé à

ceux qui voudraient en donner connaissance, sortit de l'Assemblée au

milieu des cris et des applaudissements des tribunes, qui

étouffèrent les huées dont quelques membres de l'Assemblée

accueillirent ce _magistrat du peuple_, qui justifiait avec autant

de lâcheté que d'impudence la violation des devoirs que lui imposait

la dignité dont il était revêtu.

La Reine était toujours dans la chambre du Roi, lorsqu'un valet de

chambre de Mgr le Dauphin accourut tout hors de lui avertir cette

princesse que la salle était prise, la garde désarmée, les portes de

l'appartement forcées, cassées et enfoncées, et qu'on le suivait. On

se décida à faire entrer la Reine dans la salle du conseil, par

laquelle Santerre faisait défiler sa troupe pour lui faire quitter

le château. Elle se présenta à ces factieux au milieu de ses

enfants, avec ce courage et cette grandeur d'âme qu'elle avait

montres les 5 et 6 octobre, et qu'elle opposa toujours à leurs

injures et à leurs violences.

Sa Majesté s'assit, ayant une table devant Elle, Mgr le Dauphin à sa

droite et Madame à sa gauche, entourée du bataillon des

Filles-Saint-Thomas, qui ne cessa d'opposer un mur inébranlable au

peuple rugissant, qui l'invectivait continuellement. Plusieurs

députés s'étaient aussi réunis auprès d'Elle. Santerre fait écarter

les grenadiers qui masquaient la Reine, pour lui adresser ces

paroles: «On vous égare, on vous trompe, Madame, le peuple vous aime

mieux que vous ne le pensez, ainsi que le Roi; ne craignez

rien.»--«Je ne suis ni égarée ni trompée, répondit la Reine, avec

cette dignité qu'on admirait si souvent dans sa personne, et je sais

(montrant les grenadiers qui l'entouraient) que je n'ai rien à

craindre au milieu de la garde nationale.»

Santerre continua de faire défiler sa horde en lui montrant la

Reine. Une femme lui présente un bonnet de laine; Sa Majesté

l'accepte, mais sans en couvrir son auguste front. On le met sur la

tête de Mgr le Dauphin, et Santerre, voyant qu'il l'étouffait, le

lui fait ôter et porter à la main.

Des femmes armées adressent la parole à la Reine et lui présentent

les sans-culottes; d'autres la menacent, sans que son visage perde

un moment de son calme et de sa dignité. Les cris de: «Vivent la

nation, les sans-culottes, la liberté! à bas le veto!» continuent.

Cette horde s'écoule enfin par les instances amicales et parfois

assez brusques de Santerre, et le défilé ne finit qu'à huit heures

du soir.

Madame Élisabeth, après avoir quitté le Roi, vint rejoindre la

Reine, et lui donner de ses nouvelles. Ce prince revint peu après

dans sa chambre, et la Reine, qui en fut avertie, y entra

immédiatement avec ses enfants. Excédé de fatigue, il s'était jeté

sur un fauteuil, et remerciait de la manière la plus affectueuse

ceux qui l'entouraient, de l'attachement qu'ils lui avaient

témoigné. La Reine, en pleurs, se jeta à ses pieds avec ses enfants;

il les tint tous quelque temps embrassés, et cette scène touchante

attendrit ceux qui étaient témoins du bonheur qu'ils éprouvaient en

se retrouvant sains et saufs. Le Roi et la Reine embrassèrent Madame

Élisabeth, en lui témoignant la plus tendre sensibilité de tout ce

qu'elle avait fait pour eux dans cette horrible journée.

Le Roi, environné d'une députation de l'Assemblée et de ceux qui ne

l'avaient pas quitté, les faisait connaître à la Reine, et parlait à

chacun avec cette bonté qui le caractérisait. L'Assemblée avait

envoyé successivement trois députations, dont la dernière ne sortit

du château qu'à dix heures. Péthion, qui l'avait quitté bien

auparavant, dit au peuple avant de s'en séparer: «Mes frères et mes

amis, vous venez de prouver que vous êtes un peuple libre et sage;

retirez-vous, et moi-même vais vous en donner l'exemple.»

Le Roi ne fut jamais plus grand que dans cette journée; son visage

n'éprouva pas un instant d'émotion; toujours calme, intrépide et

supérieur aux efforts qu'on faisait pour lui faire dégrader sa

couronne. Son courage héroïque au milieu de tant de scélérats, sa

présence d'esprit, sa patience à supporter les injures dont on

l'accablait, la sérénité de son âme, la constance de ses refus et

cette ferme résignation, sauvèrent, _pour ce jour-là_, la France du

crime que nous ne cessons de déplorer.

Il est douloureux de penser qu'avec tant de courage personnel, ce

prince n'ait pas déployé la même fermeté dans les diverses époques

de la Révolution; mais son amour pour son peuple lui faisant

envisager la guerre civile comme le plus grand fléau qu'il put

éprouver; la crainte de l'attirer sur la France lui fit manquer plus

d'une occasion favorable de sortir de la cruelle situation où

l'avait réduit son excessive bonté.

Avant le départ des députés, la Reine leur fit voir elle-même les

dégâts qui avaient été commis dans l'appartement de Mgr le Dauphin.

Trois portes en avaient été brisées; les serrures et les crochets en

avaient été emportés, les panneaux enfoncés; les mêmes dégâts

existaient chez Madame, où l'on avait pénétré par l'appartement de

Mgr le Dauphin. Celui du Roi n'avait pas été plus ménagé; les

brigands s'étaient répandus pur tout le château, montant sur les

combles et sur les toits, laissant partout les marques de leur

fureur. L'appartement de la Reine était le seul où ils n'eussent pas

pénétré. Les députés ne pouvant que rendre compte à l'Assemblée de

tous ces désordres et non les constater par écrit, on fit venir le

juge de paix pour en dresser procès-verbal, et le lendemain, 22

juin, les officiers de paix confrontèrent les dégâts avec le

procès-verbal.

Des officiers municipaux vinrent examiner le travail; l'un d'eux, et

M. le maire lui-même, furent injuriés par la garde nationale dans la

cour du château. Elle sentait la honte qui rejaillirait sur elle.

Inquiète de la manière dont elle serait jugée par les départements,

elle témoigna vivement son ressentiment à ceux qu'elle accusait

d'être les auteurs de cette horrible journée, promettant bien de

s'opposer dorénavant à de nouvelles entreprises des factieux. Mais

on avait eu soin de désorganiser tellement la garde nationale, qu'à

l'exception de quelques bataillons cités pour leur fidélité, on ne

pouvait guère compter sur elle.

Le Roi écrivit à l'Assemblée sur les événements de la veille, et

donna une proclamation parfaite à tous égards. Elle porte tellement

le caractère de sa bonté et de sa générosité à oublier les injures

qui lui étaient personnelles, et dont il ne s'occupe qu'en qualité

de représentant héréditaire de la nation, que je ne puis me défendre

de la citer.

PROCLAMATION DU ROI

SUR LES ÉVÉNEMENTS DES 20 ET 21 JUIN AN IV DE LA LIBERTÉ.

«Les Français n'auront pas appris sans douleur qu'une multitude,

égarée par quelques factieux, est venue armée dans l'habitation du

Roi, traînant un canon jusque dans la salle de ses gardes; qu'elle a

enfoncé les portes à coups de hache, et qu'abusant odieusement du

nom de la nation, elle a tenté d'obtenir par la violence la sanction

de deux décrets refusée constitutionnellement par le Roi.

«Il n'a opposé aux menaces et aux insultes que sa conscience et son

amour pour le bien public, et il ignore quel sera le terme où les

factieux voudront s'arrêter; mais il a besoin de dire à la nation

française que la violence, à quelques excès qu'on veuille la porter,

ne lui arrachera jamais de consentement à tout ce qu'il croira

contraire au bien public, pour lequel il exposera sans regret sa

tranquillité et sa sûreté. Il sacrifierait même sans peine la

jouissance des droits qui appartiennent à tous les hommes, et que la

loi devrait faire respecter chez lui comme chez tous les citoyens,

si, comme représentant héréditaire de la nation, il n'avait des

devoirs à remplir, et que, s'il peut faire le sacrifice de son

repos, il ne fera pas celui de ses devoirs.

«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de

plus, ils peuvent le commettre dans l'état de crise où elle se

trouve; mais le Roi donnera toujours, jusqu'au dernier moment, à

toutes les autorités constituées, l'exemple du courage et de la

fermeté qui peut seul sauver l'empire, et ordonne en conséquence à

toutes les municipalités et à tous les corps administratifs de

veiller à la sûreté des personnes et des propriétés.

«A Paris, ce 22 juin 1792, l'an IV de la liberté.»

_Signé:_ «LOUIS.» Et plus bas: «TERRIER.»

L'Assemblée avait déjà fait, avant la lettre du Roi, un décret

contre les rassemblements armés, lequel avait été sanctionné sans

retard; et sur le bruit qu'il s'en formait un nouveau autour du

château, elle avait envoyé une députation demander à Sa Majesté si

elle avait quelque crainte de voir troubler sa tranquillité, car

alors elle se rendrait sur-le-champ auprès de sa personne. Le Roi

reçut la députation au milieu de sa famille et répondit: «On

m'apprend à l'instant que Paris est calme; s'il cessait de l'être,

je ferais prévenir l'Assemblée. Dites-lui, messieurs, combien je

suis sensible à l'intérêt qu'elle me témoigne, et assurez-la que, au

moindre danger qu'elle pourrait courir, je me rendrai auprès

d'elle.»

Cette démarche n'empêcha pas Couthon et les autres factieux de

proposer à l'Assemblée de se passer du veto royal dans les décrets

de circonstance, et de joindre à cette proposition leurs invectives

ordinaires contre la conduite et la personne de Sa Majesté. Si l'on

eût accédé à cette motion, l'Assemblée redevenait sur-le-champ

constituante; elle ne crut pas prudent de hasarder encore une

pareille démarche; au contraire, conformément à la dénonciation de

M. Terrier de Monciel, elle s'occupa de placards séditieux qui

s'affichaient dans Paris; elle fit un décret pour enjoindre aux

autorités constituées de maintenir l'ordre et la tranquillité, de

garantir la sûreté des personnes et des propriétés, et ordonna au

ministre de l'intérieur de lui rendre chaque jour un compte exact de

ce qui se passait dans Paris.

Péthion, ayant appris que l'on avait cru le château menacé, y arriva

sur les sept heures du soir. Ce fut alors que la garde nationale lui

fit de sanglants reproches, en lui témoignant le plus profond

mépris. Il monta chez le Roi et se fit annoncer comme maire de

Paris. Le Roi le reçut au milieu de sa famille, entouré de sa suite

et de la leur: «Sire, dit Péthion, nous avons été prévenus que vous

aviez été averti d'un rassemblement qui se portait sur votre

demeure; nous venons vous informer que ce rassemblement n'est

composé que de citoyens sans armes qui viennent planter un mai. Je

sais, Sire, qu'on a calomnié la municipalité, dont la conduite sera

connue de Votre Majesté.»--«Elle doit l'être de la France, répondit

le Roi; _je n'accuse personne, j'ai tout vu_.»--Péthion: «Sans les

mesures de précaution prises par la municipalité, il serait

peut-être arrivé des événements beaucoup plus fâcheux, non pas

contre votre personne (et fixant la Reine qui était à côté du Roi):

vous devez savoir, Sire, que votre personne sera toujours

respectée.»--Le Roi, le regardant avec le visage de l'indignation:

«_Est-ce me respecter que d'entrer chez moi en armes et de briser

mes portes? Ce qui s'est passé, monsieur, est un sujet de scandale

pour tout le monde; vous répondez de la tranquillité de

Paris._»--«Je connais l'étendue de mes devoirs, et je les

remplirai», reprend Péthion en regardant encore la Reine avec

insolence.--«_C'en est trop_, lui dit le Roi d'un ton menaçant,

_taisez-vous et retirez-vous_.» Péthion se retira, la colère peinte

sur le visage, et se promettant bien de tirer vengeance de l'affront

qu'il avait reçu.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 8 / 20 段