de jolies promenades à Mgr le Dauphin dans les environs de Paris.
Mais les événements devinrent si graves, et nous étions si peu sûrs
de ceux qui nous accompagnaient, que nous sortions rarement du petit
jardin de Mgr le Dauphin. L'abbé Davaux trouvait moyen de l'y
occuper agréablement; et, rentré chez lui, il lui rendait ses leçons
si intéressantes, qu'il les quittait à regret. Il nous fit un jour
une peine et un plaisir extrêmes à la fois: «Mon bon abbé, dit-il à
l'abbé Davaux en finissant sa leçon, je suis bien heureux! J'ai un
si bon papa et une si bonne maman, et en vous et ma bonne madame de
Tourzel, un second père et une seconde mère.» Les larmes nous
vinrent aux yeux, quand nous pensâmes que d'un moment à l'autre, cet
aimable enfant pouvait être précipité dans un abîme de malheurs,
dont nous étions cependant loin de prévoir l'étendue. Il ne perdait
pas une occasion de nous dire des choses tendres et aimables; et il
était impossible de se trouver malheureux de l'excessif
assujettissement où nous tenaient auprès de lui les fâcheuses
circonstances dans lesquelles nous nous trouvions.
CHAPITRE XXI
ANNÉE 1792.
Proposition d'un camp de vingt mille hommes à Paris.--Manuel et
la Fête-Dieu.--Dénonciation de Chabot.--Le duc d'Orléans.--Lettre
de M. Roland rendue publique avant que le Roi en eût
connaissance.--Le Roi nomme de nouveaux ministres.--Démarche
courageuse du directoire de Paris pour remédier aux maux que la
lettre de M. Roland pouvait produire.--Moyens employés pour
opérer un mouvement dans Paris.--Journée du 20 juin.--Suites
de cette journée et menées des factieux pour hâter le renversement
de la monarchie.
L'Assemblée, ne voyant plus d'obstacle à l'exécution de ses projets,
avançait rapidement à son but. Le ministre de la guerre, qui lui
était totalement dévoué, vint lui proposer de faire élire par chaque
canton du royaume quatre fantassins et quatre cavaliers bien armés
pour les réunir le 14 juillet à la garde nationale de Paris;
d'envoyer divers corps de cette garde aux frontières et de donner
leurs canons aux fédérés. Cette proposition fut vivement combattue
par MM. de Jaucourt, Dumas et de Girardin, et il y eut des débats
très-vifs à ce sujet. Ils ne purent cependant empêcher qu'on ne
décrétât l'établissement d'un camp de vingt mille hommes pris parmi
les citoyens qui avaient servi dans les gardes nationales du
royaume: on se servit du prétexte de remplacer les troupes de ligne
qu'on avait envoyées aux frontières, en raison de l'attachement
qu'elles conservaient pour la personne de Sa Majesté.
Ce décret mécontenta une partie de la garde nationale, et plusieurs
membres de divers bataillons signèrent une pétition pour en demander
le rapport.
Le commandant de la garde nationale vint rendre compte à l'Assemblée
du mauvais effet qu'elle produisait et lui annoncer qu'il lui serait
présenté une pétition par deux gardes nationaux, laquelle serait
signée individuellement, la Constitution ne permettant pas à la
force armée de la lui présenter en corps.
Vergniaud s'emporta contre les députés qui s'étaient opposés aux
décrets, en les accusant d'avoir excité le mécontentement de la
garde nationale, en lui faisant craindre qu'on lui ôtât ses canons.
L'Assemblée reçut très-mal la pétition, et quoiqu'elle fût signée
par huit mille personnes, elle prétendit que les signatures avaient
été mendiées, et elle la renvoya sans la lire aux comités de
surveillance et de législation.
On approchait de la Fête-Dieu. Manuel, aussi irréligieux qu'ennemi
des rois, fit placarder dans les rues de Paris qu'il regardait comme
inutile que les gardes nationaux accompagnassent les processions,
quoiqu'elles ne fussent cependant composées que de prêtres
sermentés. On craignait quelque tumulte à cette occasion; mais tout
se passa tranquillement, et, malgré l'insinuation de Manuel,
beaucoup de gardes nationaux suivirent les processions.
Manuel, quoique suspendu des fonctions de sa place par un décret
d'ajournement personnel, n'en allait pas moins tête levée. Il était
accusé et convaincu d'avoir volé dans les dépôts de la police les
lettres et les ouvrages de Mirabeau, et de les avoir vendus pour son
propre compte. Tout autre aurait subi une punition exemplaire pour
un pareil délit, mais il comptait avec raison que le crédit de ses
amis empêcherait de donner suite à l'accusation. Il ne se trompait
pas, et il fut réintégré dans sa place, quoiqu'il ne pût offrir de
justification d'un vol aussi manifeste.
Péthion, à la tête des canonniers de Paris, vint assurer l'Assemblée
qu'elle pouvait compter sur leur patriotisme. L'orateur de ces
bataillons, en se plaignant des bruits infâmes qui se répandaient
sur le retour de la noblesse et la création de deux Chambres, offrit
ses services aux représentants de la nation pour le maintien de la
liberté et de l'égalité.
Des serruriers, brûlant d'ardeur de forger des piques pour la
défense de cette même liberté, vinrent aussi présenter les mêmes
hommages, criant à tue-tête: «Tremblez, aristocrates, nous sommes
debout!» Ils furent suivis des forts de la halle, qui demandèrent de
leur accorder le titre de porteurs de la loi.
Chabot, pour tenir sa promesse de fournir les preuves de l'existence
du comité autrichien, dénonça une multitude de personnes, entre
autres: MM. Bertrand, Duport du Tertre, de Montmorin, de Brissac, de
Lessart, Barnave, Chapellier, Lameth et autres, sans épargner même
M. de la Fayette; mais sur la rumeur que causa cette dernière
dénonciation, il s'excusa en prétendant n'avoir voulu que l'avertir
des sentiments qu'on lui prêtait, et qu'il était loin de lui
attribuer. Il dénonça, de plus, l'ordonnance du Roi relative à sa
garde, en l'interprétant de la manière la plus perfide.
Tant de dénonciations occasionnèrent un tumulte affreux dans la
salle. On entendait les uns crier: «Oh! le scélérat, le coquin!»
D'autres répondaient par les cris de: «A l'Abbaye! à l'Abbaye!» Et
quoique les dénonciations fussent dénuées de toute preuve, elles
n'en furent pas moins envoyées à l'examen des comités.
Raymond Ribes prit ensuite la parole, pour dénoncer une véritable
conspiration existant depuis le 6 octobre pour placer sur le trône
le duc d'Orléans: «Je la découvre, dit-il, dans les journées des 5
et 6 octobre, du 18 février 1791, dans les dangers journaliers que
courent le Roi et la Reine, dans la scène scandaleuse de la fête de
Châteauvieux, dans l'évasion de Jourdan, dans la mission de M. de
Talleyrand en Angleterre payée si largement, dans les insultes
prodiguées au Roi et à la Reine, dans les six millions donnés
à Dumouriez, dans les libelles atroces de Carra, Noël et
Bonne-Carrère, où des noms infâmes sont donnés au Roi et à la Reine
par les débiteurs de ces odieux pamphlets, et je conclus par la
demande de l'arrestation du duc d'Orléans, de Dumouriez, et des
autres nommés ci-dessus.»
Embarrassé de répondre à de pareilles assertions, on se borna à
traiter de fou Raymond Ribes, et l'Assemblée passa à l'ordre du
jour.
Le but de l'Assemblée, en employant de pareils moyens, était de
dégoûter le Roi de son droit de veto, et de l'engager à en faire
l'abandon. Tous les patriotes couraient en conséquence dans les rues
et les places de Paris, criant: «A bas M. et madame Veto!» nom
qu'ils avaient l'insolence de donner au Roi et à la Reine, en
raccompagnant d'épithètes aussi infâmes que leurs propos. Ils
espéraient au moins appuyer les efforts des ministres, pour faire
sanctionner le décret sur les prêtres et sur le camp de vingt mille
hommes dans Paris et les environs; mais le Roi, qui croyait sa
conscience engagée à s'y refuser, persista dans son opinion.
Le ministre Roland lui écrivit, pour l'y décider, une lettre
soi-disant confidentielle, mais qu'il eut soin de répandre dans tout
Paris. Elle portait en substance que les Français étaient décidés à
soutenir la Constitution qu'ils s'étaient donnée, et qu'ils voyaient
la guerre avec plaisir comme un moyen d'y parvenir; que toutes les
personnes qui entouraient le Roi, se voyant privées par elle des
grandes prérogatives dont elles jouissaient, devaient naturellement
désirer de la renverser; que l'alternative où se trouvait le Roi de
céder à ses sentiments naturels, ou d'en faire le sacrifice à la
philosophie et à l'impérieuse nécessité, inquiétait la nation et
enhardissait les factieux; qu'il était temps de faire cesser cette
incertitude en s'unissant franchement à la nation et en adoptant les
sentiments du corps législatif; que les décrets qui venaient d'être
rendus lui en fournissaient l'occasion; qu'en les adoptant, le Roi
inspirerait la confiance qui lui était si nécessaire à obtenir, et
sans laquelle il pouvait s'attendre aux plus grands malheurs; que sa
résistance à l'opinion publique avait été cause qu'en plusieurs
occasions le zèle s'était cru permis de suppléer à la loi; que la
révolution était faite et se cimenterait par le sang, si la sagesse
de Sa Majesté ne prévenait pas des malheurs encore possibles à
éviter; qu'on le trompait lorsqu'on cherchait à lui inspirer de la
défiance d'un peuple qui le comblerait de bénédictions s'il le
voyait faire marcher la Constitution.
Il accusait la conduite des prêtres d'avoir été la cause du décret
rendu contre eux, et faisait voir au Roi que le défaut de sa
sanction forcerait les départements à lui substituer des mesures
violentes, et que le peuple irrité y suppléerait par des excès. Il
se plaignait des tentatives de la garde nationale pour empêcher la
formation du camp près Paris, qu'on supposait agir par une impulsion
supérieure; et il faisait craindre qu'en différant la sanction, le
peuple ne vît dans son roi l'ami des conspirateurs. Il terminait
enfin cette étrange lettre par représenter que les princes, en se
refusant à entendre des vérités utiles, rendaient les conspirations
nécessaires; que pour lui il avait rempli son devoir de ministre en
mettant toutes ces considérations sous les yeux de Sa Majesté.
Le Roi, indigné, demanda à Roland sa démission, et il donna sa place
à M. Mourgues. C'était un protestant, honnête homme dans le fond,
mais républicain par caractère, et qui, sous le voile de la
modestie, cachait une profonde ambition.
Dumouriez, se croyant absolument nécessaire, exigea la sanction du
Roi d'une manière impérieuse sur les deux décrets, et crut l'y
déterminer en lui disant, d'un ton insolent, que s'il ne la lui
donnait pas sur-le-champ, il offrait sa démission. Le Roi, blessé au
vif, se leva en lui disant: «C'est trop fort, monsieur Dumouriez, et
je reçois votre démission.» L'étonnement prit la place de l'audace.
Revenu à lui-même, il jura de se venger et de faire repentir le Roi
de sa démission; et il ne fut malheureusement que trop fidèle à sa
promesse.
Le Roi, voyant qu'il n'avait rien à gagner à conserver un ministère
jacobin, se détermina à en nommer un dont la composition pût
inspirer plus de confiance.
Il eut de la peine à faire accepter des places aussi dangereuses que
celles de ministres dans les circonstances où l'on se trouvait; mais
il parvint cependant à les faire remplir par des hommes dont la
conduite fut sage et même courageuse dans les derniers moments de la
monarchie.
M. de Monciel, président du département du Jura, fut nommé ministre
de l'intérieur à la place de M. Mourgues, qui ne le fut que deux
jours; M. de la Jarre, aide de camp de M. de la Fayette, le fut de
la guerre; M. de Chambonas, des affaires étrangères, et M. de
Beaulieu, premier commis de la comptabilité des finances. M.
Duranthon, ministre de la justice, fut le seul qui ne fut point
encore remplacé.
Ce choix fut généralement approuvé, à l'exception de M. de
Chambonas. Il avait eu une jeunesse très-vive, et avait tellement
dérangé ses affaires, que n'ayant plus aucune ressource, il s'était
décidé à épouser la fille de madame Sabattier, maîtresse de M. de
Saint-Florentin, ministre de Louis XV. Un pareil mariage l'avait
brouillé avec toute sa famille. Il avait d'ailleurs conservé une
assez mauvaise réputation, et ce choix causa un étonnement général.
C'était un être fort léger, qui ne manquait pas d'esprit; mais le
poids du ministère étant au-dessus de ses forces, on le remplaça peu
après par M. Bigot de Sainte-Croix.
Pendant que Roland répandait sa lettre dans les villes et dans les
départements, avant peut-être même qu'elle fût parvenue au Roi, le
directoire du département de Paris lui écrivit que tous les bruits
de conjuration étaient sans fondement, et que toutes ces terreurs
imaginaires par lesquelles on agitait le peuple étaient aussi
contraires à son repos qu'à son bonheur. Il se plaignait de lui voir
laisser établir tranquillement dans Paris une société ayant ses
séances publiques, ses bureaux de correspondance pour dicter ses
lois dans toutes les parties du royaume, dénonçant à son gré,
calomniant ouvertement et se moquant de toutes les administrations,
occupée journellement à avilir le Roi et ses ministres, se
permettant l'impression d'un journal qui autorisait le meurtre et le
pillage, protégeait les scélérats et se débitait avec profusion dans
le public pour y répandre le poison d'une si funeste doctrine.
Il y avait du courage à écrire une pareille lettre dans les
circonstances où l'on se trouvait, et elle eût pu faire ouvrir les
yeux à un ministre qui n'eût été qu'aveugle; mais elle ne pouvait
produire aucun effet sur un homme qui se croyait tout permis,
pourvu que ce fût au profit de la liberté et de l'égalité.
M. de la Fayette fit part à l'Assemblée d'un avantage de son armée
qui avait repoussé les ennemis près de Maubeuge. Il avait été acheté
par la perte de M. de Gouvion, ancien major de la garde nationale,
officier distingué, et dont j'ai eu occasion de parler plus d'une
fois dans une des parties de ces Mémoires. On prétend que, désespéré
de la tournure que prenait la Révolution, il cherchait à se faire
tuer, et qu'il s'exposa tellement, qu'il parvint à terminer une vie
qui lui était devenue odieuse.
M. de la Fayette, effrayé de la puissance des jacobins, et craignant
que les excès auxquels ils se livraient ne finissent par anéantir la
Constitution, profita de cette circonstance pour représenter à
l'Assemblée le danger de laisser élever au-dessus des lois une
puissance qui finirait par lui en dicter à elle-même, et qui ferait
périr la liberté dans les horreurs de l'anarchie; qu'elle
s'attachait à tout détruire pendant que l'armée se battait pour la
conservation de la Constitution, et qu'il était de son devoir de la
prévenir du mauvais effet que produisaient les excès qui se
commettaient, ainsi que l'avilissement du pouvoir des autorités
constituées.
Cette lettre ne fit aucun effet sur l'Assemblée; la plus grande
partie de ses membres, affiliés à la société des jacobins, en
partageaient les sentiments. La terreur qu'elle inspirait lui avait
donné une majorité imposante, et elle méprisait les plaintes de la
minorité sur la violation de la Constitution et les abus de pouvoir
qui en étaient la suite. Le soupçon qu'elle eut du concert de la
lettre de M. de la Fayette avec la démarche du département, ne la
rendit que plus ardente à hâter l'exécution de ses complots pour la
destruction de la monarchie.
Le Roi fit part à l'Assemblée du changement de son ministère; elle
était si assurée de la prompte destruction de la royauté, qu'elle
parut insensible au renvoi de ceux qui avaient tous des droits à sa
reconnaissance, et elle se contenta de déclarer pour la forme qu'ils
emportaient les regrets de la nation. Elle s'acharnait de plus en
plus contre la personne du Roi, et elle recevait avec honneur les
pétitions les plus incendiaires, les plus insultantes et les plus
menaçantes contre l'autorité royale et la sûreté de la personne même
de Sa Majesté.
Les députés du côté gauche, tels qu'Isnard, Duquesnoy et autres, se
permettaient des discours analogues à ces pétitions, et tout
annonçait une crise prochaine. Le directoire du département fit part
au Roi et à l'Assemblée de la demande des habitants des faubourgs
Saint-Antoine et Saint-Marceau, pour qu'il leur fût permis de
s'assembler et de présenter, le 20 juin, armés, une pétition au
Corps législatif, avec leurs habits de 1789. Le département y
joignit les raisons du refus qu'il en avait fait, refus motivé sur
la loi qui défendait des pétitions présentées par des gens armés; et
il fit remettre à Sa Majesté l'arrêté qu'il avait pris pour que le
maire et toutes les autorités ne négligeassent aucune mesure de
prudence pour s'opposer à ce rassemblement.
L'Assemblée, qui en connaissait mieux l'objet que le département, ne
daigna pas faire attention à ce rapport, et pour toute réponse passa
à l'ordre du jour.
La conduite qu'elle tint en cette circonstance ne peut laisser aucun
doute sur la part qu'elle avait prise aux événements de l'affreuse
journée dont nous allons raconter les circonstances.
JOURNÉE DU 20 JUIN.
Le refus du directoire n'ayant point empêché les rassemblements
projetés, Roederer fit part à l'Assemblée que le grand nombre de
personnes qui se rassemblaient pour planter un tremble à la porte
des Tuileries, donnant lieu de craindre que cette multitude ne se
portât au château et n'y commît des excès, le directoire avait donné
l'ordre de faire marcher des troupes pour écarter les dangers qui
pourraient le menacer.
Avant dix heures, le Carrousel était déjà couvert d'une foule
immense, et la gendarmerie nationale bordait les accès du château.
Elle était commandée par M. de Rulhières, honnête homme, attaché au
Roi, mais dont le zèle était paralysé par la municipalité, à
laquelle il était obligé d'obéir. M. de Wittengoff patriote,
commandait les troupes, et l'intérieur des cours et des jardins
était gardé par la garde nationale avec ses canons. Les deux
faubourgs, dont la marche était annoncée, se grossissent en route
d'une multitude armée qui, sans s'informer de ce qu'on allait
demander au Roi, sans rien savoir, sans rien vouloir, insouciante,
furieuse et gaie tout à la fois, menace, s'agite, chante, tient les
propos les plus infâmes contre le Roi et sa famille, et se dirige
vers l'Assemblée, à qui elle crut devoir présenter ses hommages.
Santerre, général de cette nouvelle milice, écrivit à l'Assemblée
que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau,
rassemblés pour célébrer l'anniversaire du serment du Jeu de paume,
demandaient à paraître à sa barre et à défiler devant les pères de
la patrie, se plaignant qu'on calomniât leurs intentions.
La délibération commença, et plusieurs députés demandèrent s'il
n'était pas inconstitutionnel de laisser entrer dans l'Assemblée une
troupe armée qui pouvait influer sur ses décisions. Ils opinaient
pour qu'on levât la séance et qu'on s'occupât avant tout de la
sûreté du Roi; mais les jacobins s'y opposèrent, voulant jouir de
leur succès et recevoir les hommages de leurs soldats. Vergniaud
même n'eut pas honte de répondre que si le Roi se trouvait en
danger, on enverrait auprès de lui une députation, et que dès le
lendemain on rendrait un décret pour ne plus tolérer de pareilles
admissions.--Le bruit continuait, la députation s'ennuyait et
annonça qu'elle était au nombre de huit mille hommes. On voulait
faire désarmer les pétitionnaires, mais les jacobins s'y opposèrent.
Ils se plaignent qu'on les fait attendre, font dire qu'ils sont à la
porte, et un huissier trouve plus court de la leur ouvrir. Au même
instant, cette troupe de sans-culottes arrive à la barre, s'y
précipite en foule avec ses armes, et l'Assemblée lui permet de
défiler devant elle, après avoir entendu un discours contre le Roi,
dans lequel les pétitionnaires annonçent que le peuple est prêt à se
venger, et que si Capet ne change pas de conduite, il ne sera plus
rien.
Le discours fini, la marche s'ouvrit. Une musique militaire jouant
l'air _Ça ira_ précédait la députation, qui défila pendant deux
heures et demie. Il y avait parmi elle beaucoup de gardes nationaux
en uniforme avec leur fusil; les autres étaient armés de piques, de
crocs, de crochets, de massues, de fourches, de haches, de pieux et
de faux. De distance en distance, on prenait pour enseignes des
diverses compagnies, des bonnets de diverses couleurs au bout d'un
bâton, et même une culotte. Les applaudissements des jacobins et des
tribunes étaient continuels, pendant que les constitutionnels
tremblaient et que les plus lâches d'entre eux applaudissaient.
Péthion, qui avait déclaré le matin que tout ce qui se passait
n'était qu'une fête civique, et qui avait engagé la garde nationale
à se joindre à ces honnêtes citoyens, était allé à Versailles; et ce
fut inutilement que le département indigné l'envoya chercher, pour
lui demander compte de ce qui se passait.
Le récit qu'on en fit aux Tuileries y causa les plus vives alarmes.
Le Roi, la Reine et toute la famille royale se réunirent dans
l'appartement du Roi comme le plus sûr, attendant avec une grande
anxiété l'issue de cette fatale journée. La position du Roi était
des plus critiques; il n'avait pour toute garde que la garde
nationale, qui remplissait le château et refusait de le défendre.
Peu contents de rester neutres, ils proposaient même de chasser des
appartements du Roi les fidèles sujets de Sa Majesté qui étaient
venus servir de rempart à sa personne et défendre sa vie aux dépens
de la leur. Le Roi, pour ôter tout prétexte d'insurrection à la
garde nationale, prit le parti de les faire retirer; et elle, de son
côté, forçait de sortir des cours tout ce qui ne portait pas son
habit. Il était trois heures. La députation qui était à l'Assemblée
voulait traverser les Tuileries et insulter le Roi sous les fenêtres
mêmes de son appartement. L'ordre avait été donné de ne laisser
entrer personne dans le jardin, et il y avait à la porte de la
terrasse des Feuillants un poste de cinquante hommes, décidé à faire
observer cette consigne; mais un officier municipal, déclarant que
c'était une fête civique, ouvrit lui-même la porte et introduisit
cette foule dans le jardin. Les cris commencèrent alors de toute
part, et l'on n'entendit que: «A bas le veto! Vivent la nation et
les sans-culottes!»
La garde nationale, effrayée du double engagement de défendre le Roi
et de plaire à cette multitude, était dans un état de stupeur qui
faisait peu d'honneur à son courage. Elle voyait tranquillement
défiler cette troupe dans le même ordre qu'à l'Assemblée, insulter
le Roi par des cris abominables, les plus hardis d'entre eux
menaçant même d'en faire justice.
Après avoir passé et repassé dans les jardins, les chefs de la
horde, assurés de ne trouver aucune résistance dans la garde
nationale, dont les canonniers avaient fraternisé avec les siens, et
voyant qu'ils pouvaient tout entreprendre sans courir aucun danger,
s'acheminèrent vers le château. Ils font sortir leur troupe par la
porte des Tuileries donnant sur le pont Royal, passent par les
guichets sans éprouver aucun obstacle de la part de la garde
nationale, et vont rejoindre la partie de leur armée arrivant par la
rue Saint-Nicaise. La grande porte des Tuileries, qui était
entr'ouverte, fut refermée dès qu'on aperçut l'armée des piques.
Elle menaça de la forcer, et un des chefs, qui était un nègre,
fougueux patriote, fait charger le canon, et engage sa troupe à
jurer sur sa bannière qu'elle entrera dans le château. Tous le
jurèrent, et à l'instant les portes s'ouvrirent par l'ordre d'un
officier municipal. M. de Romainvilliers, chef de division, qui
commandait ce jour-là la garde nationale, homme faible et craignant
toujours de se compromettre, reste immobile, et la garde nationale,
qui ne reçoit aucun ordre de son chef, ne s'oppose à rien. Le brave
Acloque, commandant de bataillon, et qui n'abandonnait jamais le Roi
dans le danger, proposa à cette multitude effrénée de choisir
quarante des leurs pour porter au Roi leur pétition. Il ne fut point
écouté, et en cinq minutes la cour, les escaliers et les salles des
appartements sont remplis de vingt mille hommes, armés de la même
manière que ceux qui avaient traversé l'Assemblée, et qui, dans la
fureur dont ils sont animés, traînent leur canon sur l'escalier et
le font entrer dans la salle des cent-suisses, présentement celle
des gardes du corps.