l'Assemblée par Chabot, Basire et Merlin. Le Roi entendait crier
toutes ces infamies par des colporteurs, qui avaient grand soins de
les débiter sous ses fenêtres. Pénétré de douleur de voir à quel
point on cherchait à égarer le peuple, il crut devoir dénoncer aux
tribunaux l'auteur de ces calomnies; il en prévint l'Assemblée par
une lettre que lui porta le ministre de la justice. Gensonné la
dénonça comme injurieuse au corps législatif et pouvant être
regardée comme une preuve de plus du comité autrichien. Il enveloppa
M. Bertrand dans cette dénonciation, et Brissot fit remonter ce
comité à l'année 1756, en accusant, de plus, M. Bertrand des
massacres et des incendies de Saint-Domingue. M. Bertrand et M. de
Montmorin (qui avait été aussi dénoncé par Carra) l'attaquèrent en
justice, et portèrent également plainte contre Chabot, Basire et
Merlin devant M. La Rivière, juge de paix des Tuileries, qui décerna
contre eux un mandat d'amener. L'Assemblée se récria contre
l'insolence d'un juge de paix qui osait donner un pareil ordre, et
elle déclara qu'il s'était rendu coupable de lèse-nation comme ayant
attenté à l'inviolabilité des représentants de la nation et cherché
à avilir la représentation nationale.
Les factieux ne voulurent point écouter les raisons alléguées par le
juge de paix pour sa justification, non plus que sa demande de
fournir des preuves contre la fausseté de la dénonciation des
députés. «On ne dénoncerait plus, dit Brissot, si l'on n'était
assuré du secret»; et l'Assemblée décréta l'envoi de M. La Rivière à
la haute cour d'Orléans pour y être jugé du crime qu'on lui
imputait. Ce déni de justice ne fit aucune impression dans Paris et
servit seulement à faire tomber les dénonciations du comité
autrichien.
D'après le bruit répandu par les factieux que le prétendu comité se
tenait chez madame la princesse de Lamballe, le juge de paix l'avait
interrogée comme témoin, ce qui fit rire l'Assemblée dans le compte
qu'il lui rendit et où il justifia l'emploi de toutes les formes
requises par la loi.
Après l'acceptation de la Constitution, la Reine, craignant d'être
forcée d'ôter à madame la princesse de Lamballe la place de
surintendante de sa maison, si elle continuait à rester hors de
France, l'avait engagé à revenir auprès d'elle. Malgré son intime
persuasion du danger qu'elle courait en y revenant, madame de
Lamballe ne balança pas un instant à se rendre à ses désirs; et on
lui donna, à son arrivée, un appartement qui n'était séparé de celui
de la Reine que par le palier de l'escalier. La proximité de son
appartement et son amitié pour madame de Lamballe la faisaient aller
souvent chez elle; mais ses visites ayant été le sujet de plusieurs
dénonciations, elle se crut obligée de les rendre plus rares.
Madame la princesse de Lamballe, à son arrivée en France, reçut
d'abord une société assez nombreuse. On lui rapportait exactement
tout ce qui se passait dans Paris, et l'on y parlait assez
librement. Mais les événements qui se précipitaient la forcèrent à
la restreindre pour ne donner aucune prise contre elle et ne pas
compromettre la Reine, dont on la regardait comme l'amie.
La disette d'argent se faisait vivement sentir dans toutes les
parties de l'administration, et, pour obvier aux inconvénients qui
en résultaient, on proposa la vente des forêts nationales. Mais on
donna des raisons si fortes sur le danger d'employer un pareil
moyen, que l'Assemblée passa à l'ordre du jour.
Goyer, athée déclaré, après avoir prononcé le discours le plus
impie, obtint de l'Assemblée que les mariages ne se célébreraient
plus à l'église, mais au pied de l'arbre de la liberté; il ajouta
des visées contre toute espèce d'acte religieux, qu'il aurait voulu
voir abolir. La crainte du mauvais effet que paraissait produire ce
décret le fit promptement révoquer.
Malgré l'état de détresse où se trouvaient les troupes, qui
manquaient de tout, Dumouriez, assuré de la confiance de
l'Assemblée, demanda et obtint six millions pour ses dépenses
secrètes. Il avait fait précéder cette demande du refus du roi de
Sardaigne de recevoir M. de Semonville pour ambassadeur, l'accusant
de répandre des principes d'insurrection dans ses États. Il fit part
à l'Assemblée de la lettre qu'il avait écrite au nom du Roi au
chargé d'affaires pour demander réparation de cette injure, avec
ordre de revenir en France si l'on refusait d'y recevoir M. de
Semonville. Sa conduite fut approuvée et lui valut beaucoup
d'applaudissements.
La position de la famille royale s'aggravait tous les jours. Le
courage et la fermeté de la Reine redoublaient la rage des factieux.
Profondément affectée, elle conservait toujours un visage calme et
un maintien rempli de dignité. On lui prodiguait jusque sous ses
fenêtres les plus dégoûtantes injures, et des menaces capables
d'effrayer un courage moins ferme que le sien. Elle allait
quelquefois à Saint-Cloud, avec ses enfants, pour prendre l'air et
se dissiper un peu. Un jour où son coeur était plus oppressé qu'à
l'ordinaire, elle fit retirer ses enfants, les envoya jouer plus
loin, et se trouvant seule entre madame de Tarente et moi, elle nous
dit: «J'ai besoin d'épancher mon coeur devant des personnes aussi
sûres que vous, et sur l'attachement desquelles je puis compter. Je
suis blessée au vif par les endroits les plus sensibles. J'avais
mis, en arrivant en France, ma confiance dans M. le comte de Mercy,
par les conseils de ma mère: «Il connaît bien la France, où il est
ambassadeur depuis longtemps, me dit-elle; il ne peut vous donner
que des conseils propres à vous faire réussir dans le pays où vous
êtes destinée à régner; regardez-les comme les miens, et soyez
persuadée que vous n'en recevrez que de bons de sa part.» J'avais
quatorze ans, j'aimais et je respectais ma mère; je mis ma confiance
dans M. de Mercy; je le regardais comme un père, et j'ai la douleur
de voir combien j'ai été trompée, par le peu de part qu'il prend
aujourd'hui à ma triste situation. M. de Breteuil, de son côté,
calcule toujours ses intérêts en agissant pour nous, et ne peut
nous inspirer une entière confiance. Le Roi est très-mécontent de M.
de la Queuille, qui lui écrit des lettres du style le plus
singulier.»
Il fallait en effet qu'elles fussent bien extraordinaires, car le
Roi, qui ne parlait jamais de politique, dit un jour devant moi: «M.
de la Queuille dit bien du mal de nous, et il sera bien étonné s'il
relit un jour de sang-froid toutes les lettres qu'il m'a écrites et
que j'ai toutes conservées.»
La Reine nous dit ensuite qu'elle ne se dissimulait aucun des
dangers qu'elle pouvait courir, mais qu'elle ne voulait pas se
laisser abattre, voulant, au contraire, conserver un courage dont
elle avait tant besoin. Nous étions, madame de Tarente et moi,
pénétrées de douleur d'une pareille conversation, et bien plus
occupées de ses dangers que de ceux que nous pouvions courir; mais,
ne voulant point s'attendrir, elle rappela ses enfants, s'amusa de
leurs jeux et revint à Paris sans que l'on pût se douter de
l'émotion qu'elle avait éprouvée.
J'ai encore été témoin, peu de temps après, d'un autre trait de
grandeur d'âme de cette princesse, qui fit sur moi une vive
impression.
Plusieurs personnes, effrayées des dangers qu'elle pouvait courir,
lui proposèrent un moyen sûr d'évasion. Elle m'en parla, exigeant
que je lui disse sans déguisement ce que je ferais à set place:
«Quitteriez-vous, me dit-elle, le Roi et vos enfants pour mettre
votre personne en sûreté?» Je la suppliai de ne pas me mettre à
pareille épreuve et de me dispenser de lui répondre. «Mon parti est
pris, ajouta-t-elle alors; je regarderais comme la plus insigne
lâcheté d'abandonner dans le danger le Roi et mes enfants. Que
serait d'ailleurs la vie pour moi, sans des objets aussi chers, et
qui peuvent seuls m'attacher à une vie aussi malheureuse que la
mienne? Convenez qu'à ma place vous prendriez le même parti.» Il me
fut impossible de la contredire, pensant absolument comme elle sur
ce point.
On poussa l'audace jusqu'à parler de séparer la Reine de la personne
du Roi, et de la reléguer au Val-de-Grâce, pour l'empêcher de donner
des conseils à Sa Majesté. Elle en eut l'inquiétude pendant
plusieurs jours, et elle prit, avec un courage et une tranquillité
admirables, toutes les précautions nécessaires pour éviter de se
compromettre, ainsi que les personnes qui lui étaient attachées et
qui l'avertissaient de ce qui se passait. Elle passa plusieurs nuits
à trier ses papiers, avec madame Campan, une de ses premières femmes
de chambre, en qui elle avait beaucoup de confiance, et elle lui en
donna même à emporter pour les brûler chez elle et ne pas laisser de
traces d'un trop grand nombre de papiers brûlés. Je dois à la vérité
ce témoignage: que madame Campan, malgré les calomnies qu'on n'a
cessé de répandre sur son compte, n'a jamais abusé de la confiance
que la Reine lui a témoignée en diverses circonstances, et qu'elle
a toujours gardé le plus profond secret sur ce que cette princesse
lui avait confié, sans jamais chercher à s'en prévaloir.
La Reine était toujours l'objet de la rage des factieux. Irrités de
ce grand courage qu'elle montrait dans toutes les occasions, ils
n'en perdaient aucune d'exhaler contre elle leur fureur. Toujours
grande en particulier comme en public, elle me fit, au sujet de
cette horrible proposition de la séparer du Roi, une réponse que je
ne puis passer sous silence: «Le Roi ne souffrira jamais, lui
disais-je, l'accomplissement d'un projet aussi atroce.»--«Je le
préférerais, dit-elle héroïquement, plutôt que d'exposer ses jours,
si son refus pouvait produire cet effet.»
Le Roi, ayant appris qu'on avait envoyé d'Angleterre au libraire
Greffier les Mémoires imprimés de madame de la Motte, et craignant
avec raison de voir accueillir avec empressement les mensonges dont
ils étaient remplis, crut prudent de ne pas les laisser répandre
dans le public et en fit acheter l'édition pour son compte. Après
avoir discuté avec M. de la Porte le moyen de la détruire sans
laisser aucune trace, il fut décidé qu'elle serait mise en ballots
pour la faire brûler dans le four de la manufacture de porcelaine de
Sèvres, qui appartenait au Roi: ce qui fut exécuté en présence de M.
de la Porte, et de MM. Régnier et Gérard, l'un, directeur, et
l'autre, peintre de la manufacture, assistés de deux ouvriers qui
éventraient les ballots et les jetaient ensuite au feu.
La municipalité de Saint-Cloud, ayant appris qu'on avait brûlé des
papiers dans le four de la manufacture, vint dénoncer à l'Assemblée
le brûlement d'un grand nombre de papiers qui pouvaient être les
preuves d'un grand complot dont on cherchait à dérober la trace. M.
de la Porte, ainsi que ceux qui avaient assisté au brûlement de ces
papiers, furent mandés sur-le-champ à l'Assemblée. Ils avouèrent
simplement ce qui s'était passé, et cette dénonciation n'eut aucune
suite.
Le nouveau décret rendu contre les prêtres insermentés fut un
nouveau sujet de chagrin pour la famille royale. Les factieux,
enragés de leur soumission aux lois et de leur respect pour celles
que leur prescrivait leur conscience, après un long préambule sur le
danger de laisser impunis une classe d'hommes qui se refusaient à
prêter les serments exigés, décrétèrent que lorsque vingt citoyens
actifs du même canton demanderaient la déportation d'un ou plusieurs
ecclésiastiques, le directoire du département serait tenu de la
prononcer, si son avis était conforme à la pétition, sinon il serait
tenu de faire examiner par des commissaires si la présence des
ecclésiastiques était contraire à la tranquillité publique. Dans le
cas de l'affirmative, le directoire serait tenu de prononcer la
déportation.
Un décret aussi révoltant ne pouvant obtenir la sanction du Roi, ils
mirent tout en usage pour l'obtenir par la force: pamphlets contre
la famille royale, brochures infâmes, rien ne fut épargné; et comme,
malgré leur puissance, la garde royale, peu disposée à se prêter à
leurs projets, était pour eux un objet d'inquiétude, ils
commencèrent à l'insulter dans l'espoir de la voir se défendre, et
de se ménager un prétexte pour en demander le licenciement.
L'Assemblée, dont l'inquiétude accompagnait l'impuissance, ne put
voir un grand nombre de personnes des diverses provinces se réfugier
à Paris pour y être plus en sûreté, sans en prendre de l'ombrage.
Elle fit, en conséquence, un nouveau décret sur les passe-ports, qui
obligea toute personne arrivant à Paris sans y avoir antérieurement
son domicile, à se présenter dans la huitaine du présent devant le
commissaire de la section qu'elle habiterait, pour y faire viser son
passe-port et y déclarer son nom, son état, son domicile ordinaire
et sa demeure dans Paris. La même disposition devait avoir lieu pour
toute personne arrivant à Paris, ne fût-ce que pour trois jours; et
tout principal locataire, concierge ou portier de maison, était tenu
à la même déclaration, sous peine d'amende et de trois mois de
prison. On y ajouta la défense de donner des logements à des
personnes non munies de passe-ports sans en prévenir la section.
Tous les efforts de l'Assemblée pour corrompre la garde royale
étant inutiles, ils en vinrent à des insultes plus graves que les
premières, dans l'espoir de provoquer quelque rixe; mais l'excellent
esprit de cette garde et son attachement pour la personne de Sa
Majesté leur faisant tout supporter avec autant de courage que de
patience, l'Assemblée se servit d'une lettre de Péthion pour
échauffer les esprits et feindre la plus violente inquiétude d'un
complot formé contre la liberté. Chabot et ceux de son parti
recommencèrent leurs déclamations; Péthion déclara la chose publique
en danger, engagea les citoyens à se lever et demanda la permanence
de l'Assemblée. Croyant alors le moment favorable pour tenter une
insurrection contre le château, il favorisa sous main une troupe de
gens armés de piques et de bâtons, qui vint provoquer la garde du
Roi et établir sur la principale porte du château le drapeau
tricolore et le bonnet de la liberté. Ils insultaient le Roi et la
famille royale par les propos les plus affreux; ils tentèrent, mais
inutilement, de pénétrer dans le château. Les portes étaient bien
fermées, la garde du Roi était à son poste, et l'on ne put faire
réussir cette première tentative.
Péthion vint dire à l'Assemblée, l'après-midi du même jour, que
Paris était tranquille pour le moment mais qu'il devenait le
rassemblement d'ennemis de la chose publique, et que tout annonçait
une crise violente. Il assura que l'esprit de la garde nationale
était bon, que tous les citoyens s'étaient levés à la parole de
l'Assemblée; puis il ajouta: «Montrez-vous toujours grands,
constamment inflexibles; maintenez-vous dans une attitude imposante,
et ne craignez rien.» L'Assemblée permit ensuite à une portion de la
section des Gobelins de traverser la salle de l'Assemblée. Ils
étaient au nombre de deux mille hommes, en y comprenant les femmes
et les enfants. Ils étaient armés de piques, de sabres, de faux,
etc., et portaient un bonnet rouge en guise de drapeau. Ils
traversèrent la salle au son de six tambours et au milieu des
applaudissements et des cris de: «Vive la nation!» Quand ils furent
sortis, Barrère fit un rapport sur la garde constitutionnelle du
Roi, qu'il accusa d'incivisme et de mépris pour les couleurs
nationales, pour les décrets de l'Assemblée et les respectables
sans-culottes; selon lui, elle avait témoigné une joie insultante
des désastres de notre armée. Et sans avoir pu prouver aucun des
faits énoncés, il conclut au licenciement de cette garde. Plusieurs
insistèrent pour lui faire donner des preuves de sa dénonciation. Il
se trouva dans l'embarras; mais il en fut heureusement tiré par une
députation d'invalides qui vint dénoncer ses chefs comme ayant donné
l'ordre d'ouvrir les portes à toute troupe armée qui se présenterait
jour et nuit, soit de la garde nationale, soit de la garde royale.
M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides, convint d'avoir donné
l'ordre en question pour donner un asile aux personnes de la garde
du Roi et de la garde nationale, si le trouble qu'on lui avait dit
exister dans Paris les forçait d'y avoir recours, et pour laisser
entrer sans opposition toute troupe armée, n'ayant aucun moyen de
défense et voulant épargner l'effusion du sang. On se contenta de
cette réponse, et il fut renvoyé aux Invalides.
On reprit le rapport sur la garde du Roi. Couthon appuya sur la
nécessité de purger le voisinage de l'Assemblée d'une poignée de
brigands qui conspiraient contre la patrie, et il proposa d'opérer
cela par mesure de police pour éviter le _veto_.
Damas, Ramond, Jaucourt et plusieurs autres députés parlèrent contre
cette mesure et demandèrent qu'on entendît les accusés et qu'on
mandât M. de Brissac à la barre: «A Orléans!» dit Lasource.--«Il est
coupable, s'écrièrent les factieux, et nous n'avons pas besoin de
l'entendre.» MM. Calvet et Frondières, ayant fait vivement sentir
l'injustice de cette mesure, furent envoyés à l'Abbaye pour trois
jours, et le décret de licenciement de la garde fut prononcé, ainsi
que l'envoi de M. de Brissac à Orléans.
Le tumulte de cette journée avait eu pour but d'effrayer le Roi et
ses ministres afin d'obtenir la sanction de ce décret. Il fut rendu
dans la nuit et envoyé sur-le-champ à Sa Majesté. Personne ne
s'était couché au château; chacun était consterné, et les personnes
qui n'étaient pas de sentiments bien purs désiraient autant que
nous que le Roi opposât son veto à ce décret, au risque de ce qui
pouvait en arriver. Mais les ministres, qui, indépendamment de leur
accord avec l'Assemblée, redoutaient pour eux-mêmes le refus de la
sanction, représentèrent si vivement au Roi le danger qu'il ferait
courir à sa famille, à ceux qui lui étaient attachés, et même à M.
de Brissac, dont il rendait le sort encore plus alarmant; ils le
tourmentèrent tellement par l'idée des excès auxquels se porterait
le peuple, qu'ils arrachèrent cette fatale sanction, qui remplit le
coeur du Roi d'amertume et fut une arme de plus entre les mains des
factieux.
Le prince fit sur-le-champ une ordonnance portant que, voulant
reconnaître le zèle et l'affection de sa garde, il continuait à tous
les membres les appointements de solde dont ils jouissaient, qu'il
aurait voulu améliorer si cela lui eût été possible; qu'il leur
accordait à tous des congés pour se retirer où ils voudraient, et
leur continuait leur logement à l'École militaire, jusqu'à ce qu'ils
eussent trouvé à se loger. L'Assemblée, de son côté, permit aux
soldats et aux officiers de reprendre, dans les corps d'où ils
étaient sortis ou dans d'autres de la ligne, le grade qu'ils
auraient eu s'ils eussent continué d'y rester. Peu en profitèrent,
quelques-uns émigrèrent, et le plus grand nombre resta dans Paris et
les environs, et nommément tous les officiers, dont aucun ne
s'éloigna, pour pouvoir être utiles, si l'occasion s'en présentait.
La conduite de M. de Brissac fut héroïque dans cette circonstance.
Pas une plainte ne lui échappa. Il reçut courageusement les adieux
de ses amis, vit d'un oeil calme et tranquille la consternation de
ceux qui l'entouraient, s'honora d'un décret qui prouvait sa
constante fidélité, forma le voeu que le Roi retirât le fruit du
sacrifice qu'on venait d'exiger de lui, et le fit assurer en
partant, que sa position ne diminuait pas son attachement pour sa
personne et son désir de continuer à lui en donner des preuves, si
les circonstances le permettaient.
Le départ de la garde du Roi pour le Champ de Mars, où devait
s'opérer le licenciement, fut un spectacle bien touchant. Chacun,
les larmes aux yeux et le coeur bien oppressé, se mit à sa fenêtre
pour rendre un dernier hommage à cette brave et fidèle garde. Le
Roi, la famille royale et les personnes de tout ordre qui leur
étalent attachées, étaient plongés dans la plus profonde douleur.
Nous pensions continuellement à ce bon duc de Brissac, et nous
n'étions pas non plus sans inquiétude sur l'arrivée de la garde
royale à l'École militaire. On fut obligé de la faire escorter par
un détachement de la garde nationale pour la préserver des insultes
de la canaille; elle y arriva saine et sauve, à quelques injures
près qu'elle dédaigna. Les chefs, après l'y avoir conduite,
revinrent aux Tuileries prendre les ordres du Roi pour le
licenciement. Cette garde était enragée contre l'Assemblée et les
jacobins, sans en excepter le petit nombre de ceux que l'on
soupçonnait de ne pas partager le sentiment de leurs camarades.
M. d'Hervilly fut chez le Roi à midi, et lui dit: «Sire, je viens de
quitter dix-huit cents hommes animés du plus profond ressentiment et
de l'attachement le plus vif pour la personne de Votre Majesté. Le
décret de l'Assemblée ne leur laisse que trop apercevoir les vues
qu'elle peut avoir en éloignant de votre personne une garde si
fidèle. Elle bride du désir de venger l'insulte faite à Votre
Majesté; dix-huit cents hommes déterminés à vaincre ou à mourir sont
bien forts. Sur un mot de Votre Majesté, ils fondront sur les
jacobins et les factieux de l'Assemblée. Les scélérats sont faibles
quand on leur résiste, et ce jour peut être un jour bien précieux
pour défendre la cause royale. Si nous réussissons, nous ferons le
bonheur de la France; si nous succombons, désavouez-moi,
accusez-moi, et faites tomber sur moi la colère de l'Assemblée. Si
je n'ai pas le bonheur de sauver mon roi de la fureur de ses
ennemis, je m'estimerai heureux de mourir pour une si belle cause.
Je ne puis donner que deux heures à Votre Majesté pour se décider;
plus tard il ne serait plus temps, et pareille occasion ne se
retrouvera jamais.»
Le Roi, effrayé d'une pareille démarche si elle n'était couronnée du
succès, n'osa la tenter, et cette proposition fut ensevelie dans le
plus profond secret. Je menai, ce jour-là, Mgr le Dauphin chez la
Reine à une heure et demie, avec laquelle il dînait depuis quelque
temps. Elle me prit en particulier et me dit: «Vous nous voyez en ce
moment dans une grande anxiété. Voici la proposition de M.
d'Hervilly: elle est grande et honorable, mais elle entraînerait des
suites si funestes, si elle ne réussissait pas, que le Roi ne peut
se déterminer à l'accepter; et dans cette position, je me
reprocherais d'avoir influencé sa décision.» Il est impossible
d'avoir été plus dévoué au Roi et de lui avoir donné plus de marques
d'attachement que n'a fait M. d'Hervilly pendant tout le cours de la
Révolution, et d'avoir donné des conseils plus sages. L'énergie de
ses sentiments lui fit toujours combattre les demi-mesures qu'il
croyait plus nuisibles qu'utiles, et je suis témoin qu'il représenta
souvent le danger de flotter entre les partis constitutionnel et
jacobin. Quoique ses conseils n'eussent point été écoutés, il n'en
resta pas moins profondément attaché à la personne de Sa Majesté,
toujours auprès de lui à l'apparence du moindre péril, et prêt à
exécuter ses ordres, quelques dangers qu'ils pussent lui faire
courir.
Le Roi et la Reine défendirent à Mgr le Dauphin de rien dire de ce
qui se passait. Il n'en ouvrait pas la bouche en public; mais, ne se
croyant pas obligé à la même discrétion avec moi, l'abbé Davaux et
ma fille Pauline, il ne nous cachait pas la peine qu'il éprouvait du
renvoi de la garde. Pauline me secondait parfaitement dans le soin
que je prenais de lui former le coeur et l'esprit; et quoiqu'elle ne
lui passât rien et qu'elle le reprît de ses petits défauts, chaque
fois qu'il y donnait occasion, il ne l'en aimait pas moins. Sa
jeunesse lui inspirait de la confiance, et elle n'en profitait que
pour lui être utile. Elle avait d'ailleurs tant de complaisance
pour lui, qu'il ne pouvait s'en passer. Il me dit un jour
très-sérieusement qu'il avait une grâce à nous demander, et que,
comme il était en mon pouvoir de la lui accorder, il fallait lui
promettre de ne la pas refuser: «J'ai six ans, dit-il, et je dois
passer aux hommes à sept ans: promettez-moi de ne pas marier Pauline
jusque-là. Je serais si affligé de la quitter! Non, vous ne me
refuserez pas ma chère Pauline.» Et se jetant à son cou, il
l'embrassa avec une grâce et une amabilité parfaites. Elle n'eut pas
de peine à lui accorder sa demande: son attachement pour la famille
royale lui faisait craindre de prendre des liens qui eussent pu la
priver de lui donner des marques de son entier dévouement; et elle
était convenue avec moi que l'on ne penserait à son établissement
que lorsque le Roi, la Reine et leurs augustes enfants se
trouveraient dans une situation plus heureuse. Il était impossible
de s'occuper de mariage avec un coeur brisé de douleur et dans un
moment si critique, qu'on ne pouvait répondre du lendemain. Cette
Pauline, dont je parlerai plus en détail par la part qu'elle a eue
aux scènes de douleur dont j'ai été témoin, a épousé en 1797 le
comte de Béarn, qui avait servi dans la garde du Roi. Mais sa
conduite a tellement honoré son nom de Pauline, que je ne lui en
donnerai pas d'autres dans le cours de ces Mémoires.