On recevait chaque jour des nouvelles de pillages, de meurtres et

d'incendies dans toutes les parties de la France. L'impunité

accordée aux brigands et la persécution des honnêtes gens glaçaient

d'effroi toutes les autorités. Personne n'osait remplir son devoir

dans la crainte d'être accusé et de ne pouvoir faire entendre sa

justification. M. de Vaublanc, effrayé de la situation de la France,

monta à la tribune, et fit à l'Assemblée la peinture la plus vive de

l'anarchie qui régnait dans toutes les provinces, où personne

n'osait faire exécuter les lois. Il l'attribua à la puissance des

clubs, qui dominaient l'Assemblée et lui avaient fait rendre un

décret d'amnistie, que les brigands, sûrs de l'impunité avaient

eux-mêmes anticipé; il déclarait qu'il était urgent que les

ministres se concertassent avec l'Assemblée sur les moyens de

rétablir l'ordre, sans quoi l'on verrait la perte de la France et de

la liberté.

Le Roi fit part à l'Assemblée du choix qu'il avait fait de M.

Davanthon pour remplacer M. Duport du Tertre au ministère de la

justice. Le nouveau ministre vint, suivant l'usage de ses collègues,

lui présenter l'assurance qu'il ne serait jamais sorti de sa

retraite s'il n'avait vu la liberté triompher du monstre à cent

têtes, assurant qu'il se regarderait comme l'être le plus pervers

s'il portait la moindre atteintes à la Constitution, et que s'il

quittait le ministère, il n'aurait à se reprocher l'improbation de

personne.

M. Davanthon était un avocat de Bordeaux qui, quoique très-patriote,

conserva cependant vis-à-vis du Roi une mesure de respect dont ses

collègues ne lui donnaient pas l'exemple; et le prince n'eut point à

s'en plaindre pendant la durée de son ministère.

Mgr le Dauphin ayant atteint l'âge de sept ans, qui était l'époque

où les princes devaient passer aux hommes, le Roi se trouva dans un

grand embarras pour lui choisir un gouverneur. On parlait sourdement

de lui ôter cette nomination, et Condorcet intriguait pour se faire

nommer à cette place. Après une mûre délibération, le Roi jeta les

yeux sur M. de Fleurieu, qui, étant lié avec tous les membres du

parti constitutionnel, donnerait moins d'ombrage que tout autre.

C'était, dans les circonstances où l'on se trouvait, le meilleur

choix que l'on pût faire. M. de Fleurieu était un honnête homme; il

avait de l'esprit et beaucoup d'instruction; il était fort attaché

au Roi. Mais il était faible de caractère. Cette raison avait

déterminé le Roi à choisir pour sous-gouverneurs du jeune prince

deux officiers de marine, hommes de grand caractère et d'un courage

à toute épreuve: l'un s'appelait M. de Marigni; j'ai oublié le nom

de l'autre. M. de Fleurieu craignait de laisser approcher de Mgr le

Dauphin des personnes qui eussent des droits antérieurs à l'estime

de la famille royale. Il avait écarté, par cette considération, MM.

du Pujet et d'Allonville, sous-gouverneurs du premier Dauphin, tous

deux hommes de mérite; et cette même raison lui avait fait refuser

la place de bibliothécaire du jeune prince à M. l'abbé Davaux,

instituteur des deux Dauphins, qui s'était tellement distingué dans

leur première éducation, que cette récompense lui était

naturellement due.

Le Roi et la Reine apprirent avec beaucoup de peine le mariage de M.

de Fleurieu avec mademoiselle d'Arcambal. Il l'avait tenu caché

jusqu'au moment où sa nomination avait été publique; et la société

ainsi que la parenté de cette famille déplaisaient beaucoup à la

Reine. Mais il n'y avait pas à revenir sur ce choix, et dans la

triste position où était le Roi, on devait le regarder comme

très-heureux. J'en eus personnellement une grande satisfaction, par

la crainte que j'avais qu'un jacobin ne parvint à s'emparer de cette

place et à pervertir l'heureux naturel de ce jeune prince, qui

donnait de si grandes espérances.

Madame d'Arcambal était fille de M. Le Normand d'Étiolles, mari de

madame de Pompadour. Il l'avait eue du vivant de celle-ci, et la loi

ne lui permettant pas de la reconnaître pour sa fille, il l'avait

fait adopter à prix d'argent par un M. Dacvert, qui passait pour son

père. Elle avait deux frères, enfants légitimes de M. Le Normand et

d'une comédienne qu'il avait épousée après la mort de madame de

Pompadour. Une pareille société, qui devait être naturellement celle

de M. et de madame de Fleurieu, paraissait peu convenable à la Reine

pour le gouverneur de Mgr le Dauphin. Elle redoutait, de plus, le

caractère de madame d'Arcambal, qui avait le plus grand crédit sur

l'esprit de M. de Fleurieu. Elle lui avait fait épouser sa fille,

malgré l'extrême disproportion de son âge à celui de cette jeune

personne, et l'on craignait avec raison l'empire qu'elle pouvait

exercer sur elle.

Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part du choix qu'il

avait fait de M. de Fleurieu pour gouverneur de Mgr le Dauphin,

choix où il n'avait consulté que l'estime générale dont jouissait M.

de Fleurieu, à cause de sa probité et de son attachement à la

Constitution. Il ajoutait qu'il ne cesserait de lui recommander

d'inspirer à son fils toutes les vertus qui conviennent au roi d'un

peuple libre, et qu'il se rendrait digne de l'amour des Français par

son attachement à la Constitution, son respect pour les lois et son

application à tout ce qui pourrait contribuer au bonheur du royaume.

Au lieu d'être touché d'une pareille lettre, Lasource n'eut pas de

honte de parler du décret rendu par l'Assemblée constituante lors du

retour du Roi de Varennes, pour faire nommer par les membres de

l'Assemblée le gouverneur de Mgr le Dauphin, et de rappeler la liste

ridicule des quatre-vingts candidats présentée à cette époque.

Rouger prétendit que la lettre du Roi était inconstitutionnelle, et

demanda qu'elle fût envoyée au comité de Constitution, pour décider

qui, du Roi ou de la nation, devait faire cette nomination, étant

extrêmement important de donner à ce jeune prince une éducation

conforme aux sentiments et aux voeux du peuple français. L'Assemblée

adopta le renvoi au comité: ce qui empêcha le Roi de remettre

sur-le-champ Mgr le Dauphin entre les mains de M. de Fleurieu.

Cependant celui-ci nomma les personnes qui devaient composer sa

maison, en attendant qu'il pût remplir les fonctions de sa place.

Comme l'éducation de Mgr le Dauphin ne souffrait point de ce retard,

le Roi et la Reine attendirent avec patience le moment où ils

pourraient mettre à exécution la volonté qu'ils avaient exprimée.

La position du Roi devenait chaque jour plus affligeante, entouré

comme il était de ministres qui ne lui inspiraient aucune confiance,

et dont toutes les vues contrariaient les siennes. Influencés par

les jacobins, ils voulaient absolument la guerre, et nommément

Dumouriez, qui fondait sur elle de grandes espérances de fortune, et

qui employait tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour

obliger le Roi à en faire la proposition à l'Assemblée. Ce prince,

qui prévoyait qu'elle serait la source de nouveaux malheurs pour la

France, ne pouvait s'y déterminer. Pressé cependant par ses

ministres et par la majorité de l'Assemblée, qui traitait de

trahison la lenteur de ses décisions, il se détermina enfin à

accéder à leurs voeux. Il partit du château le 20 avril, la

tristesse peinte sur le visage, et entouré de ses six ministres, il

arriva à l'Assemblée. Il y fit un petit discours pour l'engager à

réfléchir sérieusement sur les malheurs que pourrait entraîner une

décision sur une matière aussi importante que la déclaration d'une

guerre; puis il ajouta: «M. Dumouriez va vous lire le rapport fait

au conseil sur la situation de la France relativement à l'Autriche.»

Il portait en substance que cette puissance s'était toujours refusée

à l'accomplissement du traité de 1756, qui l'obligeait à s'unir à la

France contre tous ses ennemis; qu'elle ne cessait de se montrer

l'ennemie du gouvernement et d'attenter à sa souveraineté, en

soutenant les prétentions des princes possessionnés en Alsace;

qu'elle laissait établir les émigrés dans ses États, se liait avec

les puissances de l'Europe sans son accord, et témoignait un mépris

pour la France que sa dignité ne lui permettait plus de soutenir;

que, d'après ces considérations, le conseil du Roi était d'avis que

ce prince fît à l'Assemblée la proposition de déclarer la guerre à

l'Empereur, le refus de répondre aux dernières dépêches ne laissant

plus d'espoir d'une négociation amicale.

Le Roi prit alors la parole, et d'une voix altérée en fit la

proposition à l'Assemblée, l'engageant encore à délibérer avec la

plus sérieuse réflexion si elle devait accéder à une proposition qui

pouvait entraîner la France dans de grands malheurs, si le succès

ne répondait pas à son attente; et dans le cas où elle s'y

déterminerait, de s'assurer de tous les moyens de soutenir la guerre

avantageusement.

L'Assemblée avait décidé, avant l'arrivée du Roi, que l'on

n'applaudirait pas; mais à la sortie de Sa Majesté, un grand nombre

d'assistants, n'ayant pu retenir le témoignage d'attendrissement et

d'attachement qu'ils éprouvaient, se mirent à crier: «Vive le Roi!»

Silence! s'écrièrent les habitués des galeries, avec des signes

d'indignation, et l'on entendit une femme s'écrier: «Sortez,

esclaves, et allez crier plus loin: _Vive le Roi!_»

Ce malheureux prince revint aux Tuileries pénétré de douleur. Il

était loin de partager l'espoir de Dumouriez, qui comptait faire

servir cette guerre au rétablissement de l'autorité royale, que le

désir de conserver sa place lui faisait alors sincèrement désirer.

La légèreté de son caractère ne lui permettait pas de réfléchir sur

la difficulté de faire réussir les moyens qu'il voulait employer

pour y parvenir, et qui précipitèrent le Roi dans un abîme de

malheurs.

L'Assemblée s'ajourna à cinq heures pour délibérer sur la

proposition du Roi. Le parti était pris d'avance; et tout ce que

purent dire les personnes sensées qui existaient dans l'Assemblée,

sur les dangers d'une guerre pour une nation dont l'armée n'était

pas organisée, dont les finances étaient en mauvais état, et qui

faisait l'essai d'une Constitution, ne fut point écouté. La guerre,

cria-t-on, obviera à tous ces inconvénients; et au milieu des

divagations les plus complètes et du tapage le plus effroyable, la

guerre fut déclarée à l'Empereur. M. de Laureau eut alors le courage

de proposer à l'Assemblée de mettre sous la protection de la nation

les femmes et les enfants des émigrés, ainsi que les ci-devant

nobles restés en France: «Une pareille mesure, disait-il, ferait

honneur à la nation et serait la réponse aux calomnies que les

étrangers se permettaient contre elle.» L'ordre du jour fut la seule

réponse à cette proposition.

La France commençait la guerre sans argent, avec une armée

désorganisée, des places sans défense, et si les alliés n'eussent

pas laissé aux Français le temps de revenir de leur première

frayeur, il est plus que probable qu'ils eussent terminé la

Révolution et forcé la France à accepter un gouvernement

raisonnable. Mais agissant toujours mollement, ils laissèrent

ranimer le courage si naturel aux Français, qui finirent par se

défendre comme des lions et devenir invincibles.

Le début de la guerre ne fut cependant pas heureux pour la France.

Un détachement de l'armée du Nord fut battu près de Tournay et

rentra à Lille dans un désordre épouvantable. Les soldats se mirent

ensuite en insurrection, massacrèrent Théobald Dillon, commandant du

détachement, blessèrent grièvement M. de Chaumont, son aide de

camp, qui passa pour mort, et pendirent ensuite six chasseurs

tyroliens, qu'ils avaient fait prisonniers. M. Arthur Dillon vint

demander justice à l'Assemblée de l'assassinat de son parent, en lui

présentant la pétition la plus noble et la plus détaillée sur les

circonstances de ce cruel événement. Elle fut envoyée au Comité pour

examiner les faits qu'elle contenait et en faire un rapport à

l'Assemblée.

M. de Rochambeau, profondément affecté de ce qui se passait,

écrivit au Roi pour se plaindre des ordres donnés par Dumouriez,

qu'on pouvait accuser de l'échec qu'on venait d'éprouver; de

l'insubordination de l'armée et de ces accusations continuelles

contre les généraux, qui rendaient tout succès impossible. Il

finissait sa lettre en demandant à Sa Majesté d'en faire part à

l'Assemblée, et de vouloir bien agréer sa démission, ne pouvant

espérer aucun bien.

On fit des reproches à Dumouriez. Celui-ci se justifia, en

démontrant qu'il avait eu droit de compter sur une insurrection

qu'il avait donné l'ordre d'étendre partout, et que, d'après les

détails qu'il avait reçus, elle paraissait si certaine, qu'on ne

pouvait la mettre en doute: insurrection dont on n'avait point donné

connaissance à M. de Rochambeau. Le Roi ayant agréé la démission de

ce dernier, il fut remplacé par le maréchal Lukner, qui vint à Paris

rendre compte à Sa Majesté de l'état de l'armée, et la supplier de

lui promettre de faire tous ses efforts pour engager M. de

Rochambeau à reprendre le commandement de l'armée, ajoutant qu'il le

considérait tellement, qu'il tiendrait à honneur de lui servir

d'aide de camp, et qu'il regardait l'acceptation de sa démission

comme le plus grand malheur que l'armée eût éprouvé. Il fit ensuite

l'éloge de la sienne, qu'il comparait à des moutons. Tout cela fut

raconté à l'Assemblée par Dumouriez, qui fut couvert d'applaudissements.

M. de la Fayette se plaignit aussi, de son côté, du dénûment de son

armée, qui, manquant d'objets de première nécessité, ne pouvait

opérer sa jonction avec celle de M. de Rochambeau. En louant sa

bonne conduite et l'ardeur qu'elle témoignait, il fit tellement

sentir la nécessité de punir sévèrement l'assassinat des

prisonniers, qui devait nécessairement occasionner des représailles

et produire sur l'armée l'effet le plus dangereux, que l'Assemblée

arrêta la création d'un conseil de guerre pour le jugement et la

punition des assassins des prisonniers et de leurs officiers, ainsi

que des soldats qui par leur fuite avaient mis le désordre dans

l'armée.

Les malheureux Avignonnais, en butte à tous les scélérats qui les

désolaient depuis si longtemps, envoyèrent à l'Assemblée quarante

commissaires pour se plaindre de Bertin et Rebecqui, nommés tels par

l'Assemblée, qui, non contents d'avoir favorisé la sortie des

prisons d'Avignon de Jourdan et de ses complices, venaient,

avec leur secours, d'organiser la municipalité et les corps

administratifs, qu'ils avaient remplis de leurs créatures, tenaient

des propos affreux, menaçaient pour cette fois de remplir la

Glacière et répandaient la terreur dans tout le pays. Bertin et

Rebecqui voulurent se défendre en les accusant d'aristocratie; mais

ayant tous offert leur tête pour garant de la vérité, on promit

d'examiner leur affaire. Après plusieurs séances dans lesquelles

elle fut discutée, on annula les élections faites par les

commissaires, on les manda à la barre, et l'on ordonna, la sortie de

la garde nationale des environs, qu'ils avaient fait venir à

Avignon, ainsi que de tous les gens armés sans réquisition légale.

On demanda ensuite au ministre ce qu'il avait fait relativement à

l'évasion de Jourdan et de ses complices; il répondit naïvement

qu'il n'avait rien fait.

M. de Grave, ne pouvant soutenir le poids du ministère, donna sa

démission, et fut remplacé par Servan, grand patriote, et qui vint

protester à l'Assemblée que son seul patriotisme avait pu lui faire

accepter le ministère de la guerre, mais qu'aidé des lumières de

l'Assemblée et secondé du Roi et de ses ministres, il espérait être

utile à la chose publique et mériter son estime.

L'Assemblée ne dissimulait plus le projet d'établir en France un

gouvernement républicain. Pour y parvenir, elle ne s'occupait qu'à

diffamer le Roi, et à lui prêter les intentions les plus éloignées

de son caractère pour parvenir à renverser la Constitution et à

reprendre le pouvoir qu'il avait perdu. Péthion la secondait de tous

les moyens que sa place lui mettait entre les mains. Il faisait

circuler sous main que le Roi pensait encore à quitter Paris pour se

mettre à la tête des étrangers, opérer la contre-révolution et punir

ensuite les amis de la liberté. Il recommandait la surveillance la

plus active sur tous les mouvements du château, et travaillait à

inspirer une inquiétude qui servait parfaitement les intérêts des

factieux.

Le Roi, indigné de cette conduite, écrivit à l'Assemblée pour se

plaindre des calomnies répandues par Péthion dans le but d'animer le

peuple et le porter ensuite à de nouveaux excès. Péthion répondit à

la lettre du Roi par la lettre la plus insidieuse et la plus propre

à fortifier les soupçons qu'il avait lui-même excités. Il s'y

plaignait de l'inquiétude que causait la conduite du Roi, qui, au

lieu d'être entouré de patriotes, ne l'était que d'ennemis de la

Révolution, et il protestait de son inaltérable attachement à la

République, qu'il défendrait toujours de tout son pouvoir. Il fit

circuler cette lettre dans tout Paris pour échauffer la multitude et

lui faire perdre tout respect pour le Roi et la famille royale.

L'insolence des factieux de l'Assemblée était à son comble. Leurs

principaux chefs, tels que Brissot, Isnard, Vergniaud, tous les

députés de la Gironde et plusieurs autres se permettaient

journellement les plus violentes invectives contre le Roi, la Reine

et leurs plus fidèles serviteurs. Ils excitaient le peuple à la

révolte, et, par la protection qu'ils accordaient aux scélérats, il

se formait un parti formidable qui faisait trembler toute la France.

Enragés contre les prêtres et les nobles, ils appelaient sur eux les

torches et les poignards, distribuant à leur gré les soupçons et les

calomnies, accueillant toute espèce de dénonciation, et en inventant

même au besoin. François de Neufchâteau, ennemi déclaré de la

religion, renouvelait continuellement ses diatribes contre les

prêtres et ne cessait de demander leur déportation.

Tout annonçait une prochaine révolution: l'Assemblée violait

ouvertement la Constitution, et les factieux se moquaient des

députés qui s'en plaignaient. Ils leur ôtaient la parole, et

envoyaient à l'Abbaye ceux qui représentaient trop fortement

l'indécence de leur conduite. Devenus maîtres de l'Assemblée

dont ils avaient subjugué la majorité, ils faisaient passer

sans difficulté les décrets les plus révoltants et les plus

inconstitutionnels.

L'Assemblée désirait depuis longtemps l'éloignement des Suisses de

Paris. Pour y parvenir sous un prétexte apparent, M. de Kersaint les

dénonça pour avoir arrêté plusieurs citoyens. On eut beau lui donner

la preuve que des propos infâmes avaient occasionné cette mesure,

il n'en continua pas moins ses déclamations sur le danger de laisser

autant de troupes à la disposition du Roi. «Il ne peut avoir,

ajouta-t-il, une armée à ses ordres; la garde doit lui suffire.» Il

se plaignit ensuite de voir fermer le jardin des Tuileries par la

volonté du Roi. «La nation le loge aux Tuileries, mais on ne lui

donne pas la jouissance exclusive du jardin; il est soumis à la

police nationale, et quand il est fermé, il l'est à celle de sa

garde, qui ne peut cependant, dans aucun cas, s'étendre au delà des

murs du palais.»

A l'appui de ce discours, une députation du faubourg Saint-Antoine,

composée des vainqueurs de la Bastille et de deux mille personnes

ayant à leur tête Santerre et Saint-Huruge, demanda la permission de

défiler devant l'Assemblée. Cette députation marchait sur trois

colonnes; celle du centre était composée de gardes nationaux, et les

deux autres d'hommes du faubourg, porteurs de piques de toutes les

formes, ornées de banderoles aux couleurs nationales, avec des

devises analogues à leur costume. Ils étaient accompagnés de femmes

armées de fusils, de pistolets et de sabres. Ils entrèrent tous au

son du tambour, précédés de la Déclaration des droits de l'homme

écrite en lettres d'or, et au son d'une musique guerrière jouant

l'air _Ça ira_, etc. L'orateur tonna contre les despotes coalisés,

les avertit de trembler parce que leur heure était venue; il finit

par dénoncer le Roi comme violateur de la Constitution en gardant

les Suisses auprès de sa personne.

Ils tentèrent, mais inutilement, de s'introduire dans le château.

Les grilles en étaient fermées et gardées avec tant de soin, qu'ils

ne purent y pénétrer et furent obligés de renoncer pour ce jour à

cette première tentative.

Malgré le décret de l'Assemblée qui ordonnait de ne rien changer au

sort des Suisses jusqu'à la réponse des cantons, le Roi fut forcé de

les renvoyer à Courbevoie, et l'on ne conserva à Paris que ceux qui

faisaient le service du château.

L'Assemblée abolit encore les cens et rentes, hormis ceux qui

représenteraient le titre primordial: chose impossible par le

pillage des châteaux et le brûlement des chartriers. Elle ordonna de

jeter au feu toutes les généalogies qui se trouveraient dans les

bibliothèques et autres dépôts publics, et elle supprima, avec effet

rétroactif à compter du 1er février, le million accordé aux princes,

frères de Sa Majesté.

CHAPITRE XX

ANNÉE 1792.

Le prétendu comité autrichien.--Le Roi dénonce cette calomnie

au tribunal du juge de paix La Rivière.--Condamnation de

celui-ci.--Retour aux Tuileries de madame de Lamballe.--Proposition

Goyer relative au mariage.--Protestation de Dumouriez contre le

le roi de Sardaigne.--Plaintes de la Reine contre M. de

Mercy.--Son grand courage.--Louis XVI fait brûler l'édition des

_Mémoires de madame de la Motte_.--Décret contre les prêtres

insermentés.--Licenciement de la garde constitutionnelle

du Roi et envoi de M. de Brissac à Orléans.--Pauline de Tourzel.

Les factieux inventaient chaque jour de nouveaux moyens de soulever

le peuple. Chabot, Basire et Merlin, membres du comité de

surveillance, imaginèrent la fable d'un comité autrichien existant

aux Tuileries, lequel contrariait les dispositions des ministres,

était la cause de nos désastres et n'avait pour but que le

bouleversement de la France et le rétablissement du despotisme. Ils

donnèrent cette fable à Carra pour l'imprimer dans ses _Annales

politiques_; et, pour lui donner plus de consistance, ils l'avaient

fait précéder du discours le plus violent qu'Isnard eût encore

prononcé à la tribune. Il y avait fait le tableau le plus sinistre

du déplorable état de la France, qu'il attribuait au Roi, à la

famille royale et à tout ce qui l'entourait. Il y blâmait fort

l'Assemblée constituante de ne s'être pas laissé assez pénétrer de

cette vérité: que la liberté n'est jamais trop chèrement achetée, et

que quelques gouttes de sang versées ne se comptaient pas dans les

veines du corps politique; qu'elle avait fait une grande faute en

innocentant le Roi et en décrétant la révision des articles

constitutionnels; que ce prince, au lieu de sentir tout ce qu'il

devait à la clémence nationale, en avait profité pour désorganiser

la France et se mettre ensuite à la tête des troupes, pour proposer

un accommodement à la partie égoïste de la nation et anéantir la

liberté et l'égalité. Il ajouta que si les ennemis du dehors avaient

l'avantage, ceux qui étaient en dedans seraient mis à mort. Il

poussa même la rage jusqu'à proposer indirectement la destitution ou

la mort du Roi, comme un moyen de faire cesser les dangers qui

menaçaient la patrie. L'ordre du jour fut invoqué, et cet horrible

discours n'eut heureusement pas les honneurs de l'impression.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 5 / 20 段