d'Ernest, écrivit au Roi pour lui en demander le rappel, un régiment
désarmé ne pouvant plus être utile à son service; il protesta en
même temps que tous seraient morts à ses pieds plutôt que de rendre
leurs armes, s'ils avaient eu à soutenir une guerre ouverte. Il se
plaignit de la conduite qui avait été tenue envers un régiment aussi
fidèle, depuis plus d'un siècle qu'il était entré au service de nos
rois; et il priait Sa Majesté de donner des ordres pour la sûreté de
sa route et la restitution de ses armes, dont il avait été dépouillé
d'une manière si indigne.
Le régiment de Streiner, en garnison à Lyon, ayant appris que Dubois
de Crancé avait opiné, dans le club des Jacobins de cette ville,
pour le traiter de la même manière que celui d'Ernest, déclara au
maire de la ville, par l'organe de M. de Saint-Gratien, son
commandant, que tous verseraient jusqu'à la dernière goutte de leur
sang plutôt que de rendre leurs armes. Sachant que M. du May, qui
commandait dans cette partie de la France, avait plein pouvoir de
les faire marcher vers la Provence, ils déclarèrent à M. du Hallot,
commandant à Lyon, que, après la conduite qui avait été tenue à
l'égard du régiment d'Ernest, ils n'obéiraient pas à cet ordre, et
ne laisseraient diviser leurs bataillons que d'après l'autorisation
du conseil souverain de leurs pays. Le grand conseil de Zurich
remercia M. de Saint-Gratien de sa fermeté, et écrivit au Roi pour
le prier de ne point employer ce régiment dans les provinces
méridionales, et d'interdire la séparation de ses bataillons.
La partie saine de la garde nationale, désirant trouver une occasion
de témoigner publiquement ses sentiments pour le Roi et la famille
royale, supplia la Reine avec tant d'instance d'aller à la Comédie
italienne, qu'elle ne crut pas pouvoir s'y refuser. On fit jouer, ce
jour-là, une pièce susceptible d'allusions, qui furent saisies avec
transport par le public aux cris de: «Vive le Roi et la famille
royale!» Ce qu'il y avait de Jacobins dans la salle voulut s'y
opposer; mais n'étant pas les plus forts, ils furent obligés de
céder.
Décidés à prendre leur revanche, ils saisirent l'occasion d'une
pièce appelée l'_Auteur d'un moment_, qui se donnait au Vaudeville,
et où l'on tournait en ridicule Chénier et Palissot. Les royalistes
ayant applaudi et fait répéter les airs les plus mordants, les
Jacobins assemblèrent leurs cohortes et accablèrent d'injures les
spectateurs. Comme ils étaient obligés de se contenir dans la salle,
ils en sortirent et continuèrent d'injurier ceux qui n'étaient pas
de leur parti, leur jetèrent des boules de neige et firent un tel
vacarme, que les dames qui étaient au spectacle, craignant d'être
insultées, se sauvèrent si précipitamment, qu'elles traversèrent
même des tas de boue pour regagner leurs voitures. Ils ne s'en
tinrent pas là; ils retournèrent le lendemain au Vaudeville; et
malgré les remontrances du commissaire de police, ils forcèrent les
acteurs à retirer la pièce du théâtre et à la brûler en leur
présence. Personne n'osait s'opposer à ces furieux, dont l'audace
croissait par l'assurance de l'impunité.
L'empereur Léopold, frère de la Reine, fut atteint d'une maladie si
aiguë, qu'elle l'emporta en trois jours. On apprit sa mort en même
temps que sa maladie. Les Jacobins, qui se crurent débarrassés d'un
ennemi, s'en réjouirent, sans réfléchir que, le cabinet de Vienne
restant toujours le même et dans les mêmes principes, elle
n'apporterait aucun changement dans la situation actuelle. La Reine
en jugea ainsi. Elle se persuada qu'un prince de l'âge de François
second, élevé par l'Empereur, mettrait plus d'activité dans une
guerre que les bravades de la France vis-à-vis des puissances
étrangères lui faisaient regarder comme inévitable. Elle fut trompée
dans son attente, et la même lenteur exista dans les préparatifs de
la cour de Vienne.
L'assassinat du roi de Suède fit une grande sensation dans toute la
France, et le Roi et la Reine furent consternés en apprenant cette
nouvelle. J'étais chez Mgr le Dauphin, et M. Ocharitz, ministre
d'Espagne, me fit prier de descendre dans mon appartement, ayant
quelque chose à me dire. Je lui trouvai le visage consterné, et il
m'apprit le malheur dont on venait de recevoir la nouvelle. «Les
ministres du Roi ne lui ont peut-être pas appris, me dit-il, cet
horrible événement, et je crois utile que vous le lui fassiez savoir
sur-le-champ.» Je descendis chez la Reine, avec Madame qui soupait
tous les soirs avec le Roi et la Reine, et je priai cette princesse
de me permettre de lui dire un mot en particulier. J'étais désolée
d'avoir à lui apprendre un pareil malheur. Elle le savait déjà et me
dit: «Je vois à votre visage que vous savez déjà la cruelle nouvelle
que nous venons d'apprendre. Il est impossible de n'être pas pénétré
de douleur, mais il faut s'armer de courage, car qui peut répondre
de ne pas éprouver un pareil malheur?» La Reine l'apprit à Madame,
qui se jeta dans ses bras et dans ceux du Roi de la manière la plus
touchante. On parla de l'âge du prince royal de Suède. «Je le
sais bien, dit le Roi; j'appris sa naissance dans le moment où
la Reine était près d'accoucher, et je lui dis:--Attendez-vous
à une fille, car deux rois n'ont pas deux fils dans le même mois,
et peu de jours après (en regardant Madame) mademoiselle vint au
monde.»--«Votre Majesté me permet-elle de lui demander s'il regrette
sa naissance?»--«Non certainement», dit ce prince, en la serrant
dans ses bras; et la regardant les larmes aux yeux, il l'embrassa
avec une émotion qui attendrit la Reine et Madame Élisabeth, et
produisit le sentiment le plus déchirant. La jeune princesse fondait
en larmes. Je n'oublierai jamais un spectacle qui m'a fait une si
vive impression, surtout quand la pensée se reportait aux dangers
que courait ce prince si aimant, dans un moment où il se livrait
avec tant d'abandon aux sentiments qu'il éprouvait pour ce qu'il
avait de plus cher au monde[2].
[2] Je ne puis m'empêcher de citer, à cette occasion, l'éloge de
Madame par Durdent: «Louis XVI et la Reine étaient époux depuis
huit année sans qu'aucun gage de leur union eût comblé leurs
voeux et ceux des Français. Enfin le 19 décembre 1778, le Ciel
leur accorda le plus rare, le plus précieux des présents, dont
jamais parents aient pu s'enorgueillir: Marie-Thérèse-Charlotte,
dite Madame, aujourd'hui duchesse d'Angoulême, naquit au château
de Versailles; Madame, dont le nom sera dans les siècles les plus
reculés, comme il l'est parmi nous, l'emblème de toutes les
vertus; Madame, célébrée dans les chaumières comme dans les
palais, aux extrémités de l'Europe comme au sein de la France,
que l'on peut louer sans crainte d'être accusé d'adulation, parce
que sa gloire est devenue depuis longtemps une gloire historique,
et que jeune encore, la postérité a déjà commencé pour elle.»
Quoique la famille royale n'eût conservé aucun espoir de la guérison
du roi de Suède, elle éprouva cependant un grand saisissement en
apprenant la mort de ce prince. «Nous faisons une grande perte, me
dit la Reine; il avait conservé pour nous un véritable attachement,
et nous fit dire encore, la veille de sa mort, qu'un de ses regrets,
en quittant la vie, était de sentir que sa perte pourrait nuire à
nos intérêts.» Ce prince témoigna jusqu'à la fin un courage, une
présence d'esprit et une sensibilité remarquables. Il témoigna sa
sensibilité de la manière la plus touchante à ceux qu'il voyait
consternés de sa perte, et nommément aux comtes de Brohé, de Fersen,
et plusieurs autres grands seigneurs de sa cour. Ils s'étaient
retirés dans leurs terres à l'époque de la révolution qu'il avait
opérée, et avaient cessé de paraître à la cour. Dès qu'ils eurent
appris sa blessure, ils se rendirent sur-le-champ auprès de sa
personne. Le comte de Fersen, qui avait été son gouverneur, accablé
de ce malheur, ne put dissimuler sa profonde affliction. Le Roi lui
prit la main en lui disant: «Quoique nous ayons été d'avis
différents, j'étais bien persuadé que vous seriez la première
personne que je verrais auprès de moi.» Et il ajouta, en regardant
le comte de Brohé et les autres seigneurs qui environnaient son lit:
«Il est doux de mourir entouré de ses vieux amis.»
La Reine fondait en larmes en me racontant la mort de ce prince. Il
fut extrêmement regretté des Suédois, et l'on eut toutes les peines
du monde à empêcher le peuple de mettre en pièces ceux qu'il
soupçonnait d'avoir eu part à cet horrible assassinat.
Les Jacobins, qui regardaient ce prince comme leur plus mortel
ennemi, se réjouirent de sa mort, bien loin de se disculper d'y
avoir contribué. Il laissa la régence à son frère, le duc de
Sudermanie, et la petite anecdote que je vais raconter prouvera
qu'il était loin de le soupçonner du rôle qu'il devait jouer dans la
suite. Étant aux eaux d'Aix-la-Chapelle avec une personne de mes
parentes, à qui il parlait avec confiance, il lui fit l'éloge le
plus complet du duc de Sudermanie. Comme ma parente en parut
étonnée, il lui dit ces propres paroles: «On a dit de grandes
faussetés sur son compte; il s'est toujours bien conduit, et j'ai
pour lui estime et confiance.»
Il était impossible de voir une position plus triste et plus
inquiétante que celle de la famille royale à cette époque. Le
ministère était composé de ses plus mortels ennemis, qui
l'entouraient d'espions, même dans son intérieur, au point que le
Roi et la Reine employèrent plusieurs fois mon valet de chambre pour
faire entrer dans leur cabinet particulier des personnes à qui ils
désiraient parler secrètement. Toutes leurs lettres étaient
ouvertes; et pour obvier à cet inconvénient, ils étaient obligés de
se servir d'un chiffre très-long à écrire et à déchiffrer, mais
impossible à découvrir quand on n'en avait pas la clef. La Reine
passait toutes ses matinées à écrire et le Roi à lire et à faire
des notes sur tout ce qui se passait. Ses conseils étaient autant de
supplices; et il avait besoin de toute sa religion et de sa
résignation pour supporter avec patience une situation aussi
violente que la sienne. Il était convaincu qu'il finirait par être
victime des factieux; mais persuadé que désormais tout ce que l'on
pourrait tenter en sa faveur ne ferait qu'en hâter le moment et
entraîner sa famille dans le même malheur, il se résigna à son sort,
et attendit avec courage ce que le Ciel déciderait pour lui.
Il éprouvait une extrême sensibilité des marques d'attachement qu'on
lui donnait dans sa cruelle situation, et j'eus l'occasion de
l'éprouver. La place de gouvernante des Enfants de France me donnait
le droit de travailler directement avec Sa Majesté. Je lui
présentais les comptes de leurs dépenses, qui, par le bon de la main
du Roi, étaient acquittées sur-le-champ au trésor royal. Je fus chez
ce prince à l'époque ordinaire des payements, et je lui présentai le
compte de ma dépense, qu'il prit sans y regarder, me disant: «Je
sens tout le prix de votre attachement, et vous répondez à ma
confiance de manière à n'avoir jamais besoin de regarder votre
travail. C'est une grande consolation de trouver des sujets
fidèles.»--«Votre Majesté en a encore de bien dévoués, et qui
donneraient leur vie pour elle.»--«Ah! pourrais-je exister si je
n'avais pas cette croyance an milieu de tous les malheurs qui
m'accablent!» Je ne pus me contenir, et je fondis en larmes:
«Remettez-vous, me dit ce bon prince, et qu'on ne vous voie pas
sortir de chez moi dans cet état.» Je vins dans ma chambre le coeur
navré. J'éprouvais souvent de pareils sentiments, mais je ne me
permettais pas de m'y livrer. Il était trop essentiel de distraire
Mgr le Dauphin, et de ne pas laisser l'effroi et la mélancolie
s'emparer de son esprit dans un âge aussi tendre. Je cherchais au
contraire à lui donner du courage en causant et riant avec lui.
Les quarante soldats de Châteauvieux, sortis des galères par le
bienfait de l'amnistie, furent conduits en triomphe à Paris par des
habitants de Versailles, qui firent demander la permission de
paraître avec eux à la barre de l'Assemblée. Un grand nombre de ses
membres se récrièrent contre un pareil scandale, et M. de Gouvion
s'élança à la tribune pour en faire sentir toute l'atrocité:
«Comment pourrai-je voir, s'écria-t-il, l'assassin de mon frère, du
vertueux Desilles, et de tant d'autres victimes de leur obéissance à
la loi!»--«Eh bien, sortez!» lui cria Choudieu.--«Le malheureux n'a
donc jamais eu de frère?» répondit Gouvion, qui, sortant de
l'Assemblée, y envoya sur-le-champ sa démission. Malgré l'opposition
qu'éprouvèrent les factieux pour laisser recevoir à la barre de
pareils scélérats, ils obtinrent pour eux non-seulement l'admission,
mais encore les honneurs de la séance, au milieu des cris et des
vociférations des galeries contre les opposants à cette horrible
décision.
Le ci-devant comédien Collot d'Herbois les présenta à l'Assemblée,
en y faisant un discours marqué au coin de la folie républicaine. Il
les représenta comme des victimes du despotisme militaire, dont
l'âme brûlait dans les fers du beau feu de la liberté: «En prenant
l'habit national, dit-il, ils ont fait serment de la défendre, et le
réitèrent devant vous.»
Ils étaient entrés dans la salle au son du tambour, précédés d'une
centaine de gardes nationaux, de femmes et d'enfants bien et mal
vêtus, de quelques individus habillés en Suisses et en invalides, et
des vainqueurs de la Bastille le sabre à la main. Ils faisaient
voltiger des drapeaux donnés à la galerie par des patriotes des
départements, criant à tue-tête: «Vivent l'Assemblée nationale, nos
bons députés et nos frères de Châteauvieux!» et ils chantaient l'air
_Ça ira_, etc. Gauchon, patriote du faubourg Saint-Antoine, qui
marchait à leur tête, fit hommage à l'Assemblée des nouvelles piques
que les hommes du 14 juillet avaient fait fabriquer, et la pria d'en
agréer la dédicace. Un décret la fixa au dimanche suivant, jour où
la municipalité donnait une fête aux déserteurs de Châteauvieux, et
ordonna l'impression de la belle harangue de Collot d'Herbois.
Le dimanche 15 avril fut le jour de la fête triomphale de ces
misérables déserteurs. On promena, du faubourg Saint-Antoine à la
Bastille et de la Bastille au Champ de Mars, un char de triomphe
surmonté d'une figure de la Liberté en carton, qui chancelait à
chaque pas. On portait devant ce char deux sarcophages qui étaient
censés renfermer les ossement des révoltés qui avaient été tués à
Nancy. Ils étaient suivis d'un grand nombre de personnes qui
portaient des bannières, des emblèmes et des inscriptions, et ne
cessaient de crier: «Vivent la nation, la liberté et les
sans-culottes!» On brûla dans des réchauds, sur l'autel de la
patrie, des parfums de très-mauvaise odeur; une musique détestable
chantait: «_Ça ira!_» et des airs patriotiques, et l'on dansa autour
de l'autel après y avoir récité des vers de Chénier, Péthion,
Manuel, Danton, Robespierre, quelques autres municipaux et plusieurs
autres députés n'eurent pas honte de prendre part à un pareil
cortége. Il passa devant la place Louis XV, où l'on trouva la statue
de ce prince coiffée d'un bonnet rouge et couverte d'un voile aux
trois couleurs. On avait heureusement fermé les Tuileries ce
jour-là, et la garde nationale se conduisit si bien pendant cette
journée, que l'ordre ne fut pas troublé, un seul instant durant
cette ridicule et indécente promenade.
Ces misérables déserteurs allèrent quêter dans tout Paris pour
subvenir aux frais de cette fête, et poussèrent l'audace jusqu'à
venir aux Tuileries. Ils n'étaient que cinq ou six; ils
s'adressèrent, suivant l'usage, au premier valet de chambre du Roi.
C'était M. de Chamilly qui était alors de quartier, excellent homme,
extrêmement dévoué à Sa Majesté. Effrayé des suites d'un refus dans
un moment d'une telle effervescence, il donna sans hésiter la somme
usitée pour les quêtes faites à Sa Majesté, ainsi que le billet
d'usage, qui, présenté chez la Reine et les autres membres de la
famille royale, faisait donner à chacun une somme proportionnée au
rang qu'il occupait. C'étaient ordinairement les premiers valets de
chambre et les premières femmes de chambre qui étaient chargés de
ces offrandes, dont on ne parlait même pas aux princes et aux
princesses. Comme on ne donnait rien sans mes ordres pour les
Enfants de France, on vint me demander pour ces malheureux
déserteurs. Je répondis qu'il n'était pas d'usage que Mgr le Dauphin
donnât à de nouvelles quêtes. On me produisit les billets du Roi et
de la Reine, qui me consternèrent, et il n'y eut pas moyen de s'y
refuser. C'était un jour de Cour, et je montai chez Mgr le Dauphin,
chez qui la Reine recevait. J'étais encore tout ahurie d'une
pareille audace; la Reine s'en aperçut et m'en demanda la raison. Je
lui dis ce qui s'était passé, et l'impossibilité où j'avais été de
ne pas faire pour Mgr le Dauphin ce qui avait été fait pour Leurs
Majestés. La Reine, sans rien dire, alla à la messe avec le Roi; et
quand toute la Cour fut partie et qu'elle se trouva seule avec ses
enfants, elle se permit quelques représentations sur l'argent donné
à ces vilains galériens. Le Roi en fut indigné, et ne pouvant encore
le croire, il envoya chercher M. de Chamilly, qui excusa sa conduite
par la crainte qu'il avait eue des inconvénients d'un refus. Le Roi
lui fit des reproches sévères sur une condescendance aussi déplacée,
qu'il n'aurait pas dû se permettre sans son aveu; et le pauvre
homme, qui n'avait agi ainsi que par un motif d'attachement mal
calculé, s'en retourna effrayé.
Le petit Dauphin, qui n'avait pas perdu un mot de la conversation,
était furieux, et attendait avec impatience le moment où nous
serions seuls pour me dire ce qu'il en pensait: «Concevez-vous,
madame, une conduite aussi lâche que celle de M. de Chamilly?
Qu'est-ce qu'on dira dans le public quand on saura que nous avons
donné à ces vilaines gens-là? Si j'avais été papa, j'aurais ôté sa
place à M. de Chamilly, et je ne l'aurais jamais revu.»--«Vous êtes,
lui dis-je, bien sévère pour un vieux serviteur du Roi, et qui lui
est profondément attaché. Il a fait une grande faute, j'en conviens,
mais par un bon motif et sans avoir réfléchi sur l'inconvenance de
sa démarche.»--«Vous avez raison, me répondit-il avec vivacité, mais
je lui aurais dit: «Vous avez fait une grande faute; je vous la
pardonne pour cette fois, parce que vous m'êtes bien attaché; mais
n'en faites plus de semblable, car vous passeriez la porte.»
C'est ce même M. de Chamilly qui suivit le Roi au Temple, bien
persuadé que cela lui coûterait la vie. Il échappa comme par miracle
aux massacres du 2 septembre à la Force, et fut une des victimes du
régime de la Terreur en 1794.
Mgr le Dauphin avait l'esprit le plus juste, et il était né avec une
élévation d'âme qui lui était naturelle. Il avait le mensonge en
horreur, le regardant comme une bassesse; et il était doué d'une
telle vérité, qu'il était le premier à m'avouer les fautes qu'il
avait faites, sans que j'eusse besoin de m'adresser à d'autres qu'à
lui pour le savoir. Quand il voyait chez moi des personnes qu'il
savait être attachées au Roi et à la Reine, il leur disait toujours
des choses aimables et obligeantes. Il était d'un caractère vif et
impétueux, et avait quelquefois des colères assez fortes. Quand
elles étaient passées, il en était si honteux, qu'il s'emportait
contre lui-même, surtout si sa colère avait eu lieu devant quelques
personnes: «Quelle opinion aura-t-on de moi dans le monde!»
disait-il tout en larmes, et il leur demandait instamment de n'en
pas parler. Il était adoré de tous ceux qui l'approchaient, et l'on
ne pouvait s'empêcher d'être attendri en voyant tous les dangers que
courait un enfant aussi aimable, et qui donnait de si grandes
espérances.
Les ministres, ne se regardant que comme les créatures de
l'Assemblée, ne pensaient qu'à lui donner des preuves de leur
soumission à ses volontés. Roland lui écrivit comme un événement
tout naturel que Jourdan et les autres criminels détenus en prison
dans le palais d'Avignon pour les crimes par eux commis les 16 et 17
octobre et autres assassinats, avaient été délivrés publiquement par
quatre-vingts personnes vêtues en gardes nationaux; que cet
événement s'était opéré en plein jour et avec la plus grande
tranquillité, devant les citoyens de Nîmes qui avaient, ce jour-là,
la garde des prisons. Genty, membre de l'Assemblée, ajouta qu'ils
avaient été portés en triomphe, et demanda que le ministre de
l'intérieur eût à rendre compte des mesures qu'il avait prises pour
mettre la société à l'abri de pareils brigands. On accueillit sa
demande par des cris et des huées, et l'Assemblée passa à l'ordre du
jour.
Tous les brigands des provinces méridionales, réunis à ceux des pays
étrangers, avaient formé un corps d'armée au nombre de quatre mille
hommes, sous le nom de Marseillais. Ils avaient quatre pièces de
canon, et parcouraient les provinces en commettant toute sorte
d'excès. Le ministre de la guerre, qui, d'après le décret de
l'Assemblée, avait donné l'ordre de faire marcher deux régiments en
Provence pour y rétablir la tranquillité, mourant de peur des
jacobins, représenta à l'Assemblée que l'envoi de ces régiments
effrayait les patriotes de Marseille; qu'Arles, Carpentras et
Avignon étant parfaitement tranquilles, il n'y avait plus lieu à
leur départ; que c'était leur présence qui excitait l'effervescence
des bons patriotes, et que, d'après cette conviction, il avait
proposé au Roi de retirer les troupes de Lyon, voeu formé par la
municipalité de cette ville; qu'on exagérait toutes les craintes, et
que les ministres du Roi ne craignaient pas de se confier à la
nation, qui méritait cette confiance par sa conduite et son
patriotisme. Guadet appuya ces avis, en disant que les circonstances
ayant changé par la soumission des villes aristocrates, il fallait
révoquer le décret de l'envoi des troupes, puisque l'oppression des
patriotes en était le seul objet.
Genty, indigné, représenta que les brigands jouissaient seuls de
cette tranquillité; que les patriotes d'Avignon étaient libres et
les châteaux brûlés. On le rappela à l'ordre avec un bruit
épouvantable, et la proposition fut convertie en décret. Les
brigands, n'éprouvant plus aucun obstacle, marchèrent vers Lyon avec
leur petite armée. L'affreuse majorité de l'Assemblée, qui ne
perdait point de vue le renversement du trône et qui comptait s'en
servir pour l'exécution de ses desseins, n'avait garde de s'opposer
à leur marche; elle les laissait traverser tranquillement le royaume
et s'approcher successivement de Paris, pour les employer quand il
en serait temps.
Les ministres forcèrent encore le Roi à écrire au nouvel empereur
pour lui faire sentir la nécessité d'épargner l'effusion du sang,
qui ne pouvait manquer d'être répandu s'il s'obstinait à s'opposer à
l'établissement de la Constitution française. Il lui représentait
que, malgré les calomnies dont on l'accablait, elle méritait
l'estime des peuples; que, comme représentant héréditaire de la
nation, il avait juré de vivre libre ou de mourir avec elle, et
qu'il était résolu de la soutenir. Il était facile de reconnaître
dans cette lettre le style de M. Dumouriez, ministre des affaires
étrangères. Il en écrivit une, en même temps, au marquis de Noailles
pour être communiquée à l'Empereur. Elle ne contenait que des éloges
de la nation française. On y conseillait à l'Empereur de ne point se
commettre avec elle, de faire cesser les inquiétudes qu'il donnait à
la France, et de ne point se mêler de son régime intérieur. On lui
exposait, en outre, qu'en renonçant à son alliance, il s'exposait
aux plus grands dangers et à se trouver sans alliés au milieu de ses
ennemis naturels.
L'avis de M. Dumouriez n'ayant fait aucune impression sur la cour de
Vienne, M. le marquis de Noailles, qui n'avait plus à espérer de
faire changer le système de cette cour, renouvela avec tant
d'instances la demande de son rappel, qu'il parvint à l'obtenir et
fut remplacé par M. de Maulde.