Le canton de Berne, ayant appris le désarmement du régiment

d'Ernest, écrivit au Roi pour lui en demander le rappel, un régiment

désarmé ne pouvant plus être utile à son service; il protesta en

même temps que tous seraient morts à ses pieds plutôt que de rendre

leurs armes, s'ils avaient eu à soutenir une guerre ouverte. Il se

plaignit de la conduite qui avait été tenue envers un régiment aussi

fidèle, depuis plus d'un siècle qu'il était entré au service de nos

rois; et il priait Sa Majesté de donner des ordres pour la sûreté de

sa route et la restitution de ses armes, dont il avait été dépouillé

d'une manière si indigne.

Le régiment de Streiner, en garnison à Lyon, ayant appris que Dubois

de Crancé avait opiné, dans le club des Jacobins de cette ville,

pour le traiter de la même manière que celui d'Ernest, déclara au

maire de la ville, par l'organe de M. de Saint-Gratien, son

commandant, que tous verseraient jusqu'à la dernière goutte de leur

sang plutôt que de rendre leurs armes. Sachant que M. du May, qui

commandait dans cette partie de la France, avait plein pouvoir de

les faire marcher vers la Provence, ils déclarèrent à M. du Hallot,

commandant à Lyon, que, après la conduite qui avait été tenue à

l'égard du régiment d'Ernest, ils n'obéiraient pas à cet ordre, et

ne laisseraient diviser leurs bataillons que d'après l'autorisation

du conseil souverain de leurs pays. Le grand conseil de Zurich

remercia M. de Saint-Gratien de sa fermeté, et écrivit au Roi pour

le prier de ne point employer ce régiment dans les provinces

méridionales, et d'interdire la séparation de ses bataillons.

La partie saine de la garde nationale, désirant trouver une occasion

de témoigner publiquement ses sentiments pour le Roi et la famille

royale, supplia la Reine avec tant d'instance d'aller à la Comédie

italienne, qu'elle ne crut pas pouvoir s'y refuser. On fit jouer, ce

jour-là, une pièce susceptible d'allusions, qui furent saisies avec

transport par le public aux cris de: «Vive le Roi et la famille

royale!» Ce qu'il y avait de Jacobins dans la salle voulut s'y

opposer; mais n'étant pas les plus forts, ils furent obligés de

céder.

Décidés à prendre leur revanche, ils saisirent l'occasion d'une

pièce appelée l'_Auteur d'un moment_, qui se donnait au Vaudeville,

et où l'on tournait en ridicule Chénier et Palissot. Les royalistes

ayant applaudi et fait répéter les airs les plus mordants, les

Jacobins assemblèrent leurs cohortes et accablèrent d'injures les

spectateurs. Comme ils étaient obligés de se contenir dans la salle,

ils en sortirent et continuèrent d'injurier ceux qui n'étaient pas

de leur parti, leur jetèrent des boules de neige et firent un tel

vacarme, que les dames qui étaient au spectacle, craignant d'être

insultées, se sauvèrent si précipitamment, qu'elles traversèrent

même des tas de boue pour regagner leurs voitures. Ils ne s'en

tinrent pas là; ils retournèrent le lendemain au Vaudeville; et

malgré les remontrances du commissaire de police, ils forcèrent les

acteurs à retirer la pièce du théâtre et à la brûler en leur

présence. Personne n'osait s'opposer à ces furieux, dont l'audace

croissait par l'assurance de l'impunité.

L'empereur Léopold, frère de la Reine, fut atteint d'une maladie si

aiguë, qu'elle l'emporta en trois jours. On apprit sa mort en même

temps que sa maladie. Les Jacobins, qui se crurent débarrassés d'un

ennemi, s'en réjouirent, sans réfléchir que, le cabinet de Vienne

restant toujours le même et dans les mêmes principes, elle

n'apporterait aucun changement dans la situation actuelle. La Reine

en jugea ainsi. Elle se persuada qu'un prince de l'âge de François

second, élevé par l'Empereur, mettrait plus d'activité dans une

guerre que les bravades de la France vis-à-vis des puissances

étrangères lui faisaient regarder comme inévitable. Elle fut trompée

dans son attente, et la même lenteur exista dans les préparatifs de

la cour de Vienne.

L'assassinat du roi de Suède fit une grande sensation dans toute la

France, et le Roi et la Reine furent consternés en apprenant cette

nouvelle. J'étais chez Mgr le Dauphin, et M. Ocharitz, ministre

d'Espagne, me fit prier de descendre dans mon appartement, ayant

quelque chose à me dire. Je lui trouvai le visage consterné, et il

m'apprit le malheur dont on venait de recevoir la nouvelle. «Les

ministres du Roi ne lui ont peut-être pas appris, me dit-il, cet

horrible événement, et je crois utile que vous le lui fassiez savoir

sur-le-champ.» Je descendis chez la Reine, avec Madame qui soupait

tous les soirs avec le Roi et la Reine, et je priai cette princesse

de me permettre de lui dire un mot en particulier. J'étais désolée

d'avoir à lui apprendre un pareil malheur. Elle le savait déjà et me

dit: «Je vois à votre visage que vous savez déjà la cruelle nouvelle

que nous venons d'apprendre. Il est impossible de n'être pas pénétré

de douleur, mais il faut s'armer de courage, car qui peut répondre

de ne pas éprouver un pareil malheur?» La Reine l'apprit à Madame,

qui se jeta dans ses bras et dans ceux du Roi de la manière la plus

touchante. On parla de l'âge du prince royal de Suède. «Je le

sais bien, dit le Roi; j'appris sa naissance dans le moment où

la Reine était près d'accoucher, et je lui dis:--Attendez-vous

à une fille, car deux rois n'ont pas deux fils dans le même mois,

et peu de jours après (en regardant Madame) mademoiselle vint au

monde.»--«Votre Majesté me permet-elle de lui demander s'il regrette

sa naissance?»--«Non certainement», dit ce prince, en la serrant

dans ses bras; et la regardant les larmes aux yeux, il l'embrassa

avec une émotion qui attendrit la Reine et Madame Élisabeth, et

produisit le sentiment le plus déchirant. La jeune princesse fondait

en larmes. Je n'oublierai jamais un spectacle qui m'a fait une si

vive impression, surtout quand la pensée se reportait aux dangers

que courait ce prince si aimant, dans un moment où il se livrait

avec tant d'abandon aux sentiments qu'il éprouvait pour ce qu'il

avait de plus cher au monde[2].

[2] Je ne puis m'empêcher de citer, à cette occasion, l'éloge de

Madame par Durdent: «Louis XVI et la Reine étaient époux depuis

huit année sans qu'aucun gage de leur union eût comblé leurs

voeux et ceux des Français. Enfin le 19 décembre 1778, le Ciel

leur accorda le plus rare, le plus précieux des présents, dont

jamais parents aient pu s'enorgueillir: Marie-Thérèse-Charlotte,

dite Madame, aujourd'hui duchesse d'Angoulême, naquit au château

de Versailles; Madame, dont le nom sera dans les siècles les plus

reculés, comme il l'est parmi nous, l'emblème de toutes les

vertus; Madame, célébrée dans les chaumières comme dans les

palais, aux extrémités de l'Europe comme au sein de la France,

que l'on peut louer sans crainte d'être accusé d'adulation, parce

que sa gloire est devenue depuis longtemps une gloire historique,

et que jeune encore, la postérité a déjà commencé pour elle.»

Quoique la famille royale n'eût conservé aucun espoir de la guérison

du roi de Suède, elle éprouva cependant un grand saisissement en

apprenant la mort de ce prince. «Nous faisons une grande perte, me

dit la Reine; il avait conservé pour nous un véritable attachement,

et nous fit dire encore, la veille de sa mort, qu'un de ses regrets,

en quittant la vie, était de sentir que sa perte pourrait nuire à

nos intérêts.» Ce prince témoigna jusqu'à la fin un courage, une

présence d'esprit et une sensibilité remarquables. Il témoigna sa

sensibilité de la manière la plus touchante à ceux qu'il voyait

consternés de sa perte, et nommément aux comtes de Brohé, de Fersen,

et plusieurs autres grands seigneurs de sa cour. Ils s'étaient

retirés dans leurs terres à l'époque de la révolution qu'il avait

opérée, et avaient cessé de paraître à la cour. Dès qu'ils eurent

appris sa blessure, ils se rendirent sur-le-champ auprès de sa

personne. Le comte de Fersen, qui avait été son gouverneur, accablé

de ce malheur, ne put dissimuler sa profonde affliction. Le Roi lui

prit la main en lui disant: «Quoique nous ayons été d'avis

différents, j'étais bien persuadé que vous seriez la première

personne que je verrais auprès de moi.» Et il ajouta, en regardant

le comte de Brohé et les autres seigneurs qui environnaient son lit:

«Il est doux de mourir entouré de ses vieux amis.»

La Reine fondait en larmes en me racontant la mort de ce prince. Il

fut extrêmement regretté des Suédois, et l'on eut toutes les peines

du monde à empêcher le peuple de mettre en pièces ceux qu'il

soupçonnait d'avoir eu part à cet horrible assassinat.

Les Jacobins, qui regardaient ce prince comme leur plus mortel

ennemi, se réjouirent de sa mort, bien loin de se disculper d'y

avoir contribué. Il laissa la régence à son frère, le duc de

Sudermanie, et la petite anecdote que je vais raconter prouvera

qu'il était loin de le soupçonner du rôle qu'il devait jouer dans la

suite. Étant aux eaux d'Aix-la-Chapelle avec une personne de mes

parentes, à qui il parlait avec confiance, il lui fit l'éloge le

plus complet du duc de Sudermanie. Comme ma parente en parut

étonnée, il lui dit ces propres paroles: «On a dit de grandes

faussetés sur son compte; il s'est toujours bien conduit, et j'ai

pour lui estime et confiance.»

Il était impossible de voir une position plus triste et plus

inquiétante que celle de la famille royale à cette époque. Le

ministère était composé de ses plus mortels ennemis, qui

l'entouraient d'espions, même dans son intérieur, au point que le

Roi et la Reine employèrent plusieurs fois mon valet de chambre pour

faire entrer dans leur cabinet particulier des personnes à qui ils

désiraient parler secrètement. Toutes leurs lettres étaient

ouvertes; et pour obvier à cet inconvénient, ils étaient obligés de

se servir d'un chiffre très-long à écrire et à déchiffrer, mais

impossible à découvrir quand on n'en avait pas la clef. La Reine

passait toutes ses matinées à écrire et le Roi à lire et à faire

des notes sur tout ce qui se passait. Ses conseils étaient autant de

supplices; et il avait besoin de toute sa religion et de sa

résignation pour supporter avec patience une situation aussi

violente que la sienne. Il était convaincu qu'il finirait par être

victime des factieux; mais persuadé que désormais tout ce que l'on

pourrait tenter en sa faveur ne ferait qu'en hâter le moment et

entraîner sa famille dans le même malheur, il se résigna à son sort,

et attendit avec courage ce que le Ciel déciderait pour lui.

Il éprouvait une extrême sensibilité des marques d'attachement qu'on

lui donnait dans sa cruelle situation, et j'eus l'occasion de

l'éprouver. La place de gouvernante des Enfants de France me donnait

le droit de travailler directement avec Sa Majesté. Je lui

présentais les comptes de leurs dépenses, qui, par le bon de la main

du Roi, étaient acquittées sur-le-champ au trésor royal. Je fus chez

ce prince à l'époque ordinaire des payements, et je lui présentai le

compte de ma dépense, qu'il prit sans y regarder, me disant: «Je

sens tout le prix de votre attachement, et vous répondez à ma

confiance de manière à n'avoir jamais besoin de regarder votre

travail. C'est une grande consolation de trouver des sujets

fidèles.»--«Votre Majesté en a encore de bien dévoués, et qui

donneraient leur vie pour elle.»--«Ah! pourrais-je exister si je

n'avais pas cette croyance an milieu de tous les malheurs qui

m'accablent!» Je ne pus me contenir, et je fondis en larmes:

«Remettez-vous, me dit ce bon prince, et qu'on ne vous voie pas

sortir de chez moi dans cet état.» Je vins dans ma chambre le coeur

navré. J'éprouvais souvent de pareils sentiments, mais je ne me

permettais pas de m'y livrer. Il était trop essentiel de distraire

Mgr le Dauphin, et de ne pas laisser l'effroi et la mélancolie

s'emparer de son esprit dans un âge aussi tendre. Je cherchais au

contraire à lui donner du courage en causant et riant avec lui.

Les quarante soldats de Châteauvieux, sortis des galères par le

bienfait de l'amnistie, furent conduits en triomphe à Paris par des

habitants de Versailles, qui firent demander la permission de

paraître avec eux à la barre de l'Assemblée. Un grand nombre de ses

membres se récrièrent contre un pareil scandale, et M. de Gouvion

s'élança à la tribune pour en faire sentir toute l'atrocité:

«Comment pourrai-je voir, s'écria-t-il, l'assassin de mon frère, du

vertueux Desilles, et de tant d'autres victimes de leur obéissance à

la loi!»--«Eh bien, sortez!» lui cria Choudieu.--«Le malheureux n'a

donc jamais eu de frère?» répondit Gouvion, qui, sortant de

l'Assemblée, y envoya sur-le-champ sa démission. Malgré l'opposition

qu'éprouvèrent les factieux pour laisser recevoir à la barre de

pareils scélérats, ils obtinrent pour eux non-seulement l'admission,

mais encore les honneurs de la séance, au milieu des cris et des

vociférations des galeries contre les opposants à cette horrible

décision.

Le ci-devant comédien Collot d'Herbois les présenta à l'Assemblée,

en y faisant un discours marqué au coin de la folie républicaine. Il

les représenta comme des victimes du despotisme militaire, dont

l'âme brûlait dans les fers du beau feu de la liberté: «En prenant

l'habit national, dit-il, ils ont fait serment de la défendre, et le

réitèrent devant vous.»

Ils étaient entrés dans la salle au son du tambour, précédés d'une

centaine de gardes nationaux, de femmes et d'enfants bien et mal

vêtus, de quelques individus habillés en Suisses et en invalides, et

des vainqueurs de la Bastille le sabre à la main. Ils faisaient

voltiger des drapeaux donnés à la galerie par des patriotes des

départements, criant à tue-tête: «Vivent l'Assemblée nationale, nos

bons députés et nos frères de Châteauvieux!» et ils chantaient l'air

_Ça ira_, etc. Gauchon, patriote du faubourg Saint-Antoine, qui

marchait à leur tête, fit hommage à l'Assemblée des nouvelles piques

que les hommes du 14 juillet avaient fait fabriquer, et la pria d'en

agréer la dédicace. Un décret la fixa au dimanche suivant, jour où

la municipalité donnait une fête aux déserteurs de Châteauvieux, et

ordonna l'impression de la belle harangue de Collot d'Herbois.

Le dimanche 15 avril fut le jour de la fête triomphale de ces

misérables déserteurs. On promena, du faubourg Saint-Antoine à la

Bastille et de la Bastille au Champ de Mars, un char de triomphe

surmonté d'une figure de la Liberté en carton, qui chancelait à

chaque pas. On portait devant ce char deux sarcophages qui étaient

censés renfermer les ossement des révoltés qui avaient été tués à

Nancy. Ils étaient suivis d'un grand nombre de personnes qui

portaient des bannières, des emblèmes et des inscriptions, et ne

cessaient de crier: «Vivent la nation, la liberté et les

sans-culottes!» On brûla dans des réchauds, sur l'autel de la

patrie, des parfums de très-mauvaise odeur; une musique détestable

chantait: «_Ça ira!_» et des airs patriotiques, et l'on dansa autour

de l'autel après y avoir récité des vers de Chénier, Péthion,

Manuel, Danton, Robespierre, quelques autres municipaux et plusieurs

autres députés n'eurent pas honte de prendre part à un pareil

cortége. Il passa devant la place Louis XV, où l'on trouva la statue

de ce prince coiffée d'un bonnet rouge et couverte d'un voile aux

trois couleurs. On avait heureusement fermé les Tuileries ce

jour-là, et la garde nationale se conduisit si bien pendant cette

journée, que l'ordre ne fut pas troublé, un seul instant durant

cette ridicule et indécente promenade.

Ces misérables déserteurs allèrent quêter dans tout Paris pour

subvenir aux frais de cette fête, et poussèrent l'audace jusqu'à

venir aux Tuileries. Ils n'étaient que cinq ou six; ils

s'adressèrent, suivant l'usage, au premier valet de chambre du Roi.

C'était M. de Chamilly qui était alors de quartier, excellent homme,

extrêmement dévoué à Sa Majesté. Effrayé des suites d'un refus dans

un moment d'une telle effervescence, il donna sans hésiter la somme

usitée pour les quêtes faites à Sa Majesté, ainsi que le billet

d'usage, qui, présenté chez la Reine et les autres membres de la

famille royale, faisait donner à chacun une somme proportionnée au

rang qu'il occupait. C'étaient ordinairement les premiers valets de

chambre et les premières femmes de chambre qui étaient chargés de

ces offrandes, dont on ne parlait même pas aux princes et aux

princesses. Comme on ne donnait rien sans mes ordres pour les

Enfants de France, on vint me demander pour ces malheureux

déserteurs. Je répondis qu'il n'était pas d'usage que Mgr le Dauphin

donnât à de nouvelles quêtes. On me produisit les billets du Roi et

de la Reine, qui me consternèrent, et il n'y eut pas moyen de s'y

refuser. C'était un jour de Cour, et je montai chez Mgr le Dauphin,

chez qui la Reine recevait. J'étais encore tout ahurie d'une

pareille audace; la Reine s'en aperçut et m'en demanda la raison. Je

lui dis ce qui s'était passé, et l'impossibilité où j'avais été de

ne pas faire pour Mgr le Dauphin ce qui avait été fait pour Leurs

Majestés. La Reine, sans rien dire, alla à la messe avec le Roi; et

quand toute la Cour fut partie et qu'elle se trouva seule avec ses

enfants, elle se permit quelques représentations sur l'argent donné

à ces vilains galériens. Le Roi en fut indigné, et ne pouvant encore

le croire, il envoya chercher M. de Chamilly, qui excusa sa conduite

par la crainte qu'il avait eue des inconvénients d'un refus. Le Roi

lui fit des reproches sévères sur une condescendance aussi déplacée,

qu'il n'aurait pas dû se permettre sans son aveu; et le pauvre

homme, qui n'avait agi ainsi que par un motif d'attachement mal

calculé, s'en retourna effrayé.

Le petit Dauphin, qui n'avait pas perdu un mot de la conversation,

était furieux, et attendait avec impatience le moment où nous

serions seuls pour me dire ce qu'il en pensait: «Concevez-vous,

madame, une conduite aussi lâche que celle de M. de Chamilly?

Qu'est-ce qu'on dira dans le public quand on saura que nous avons

donné à ces vilaines gens-là? Si j'avais été papa, j'aurais ôté sa

place à M. de Chamilly, et je ne l'aurais jamais revu.»--«Vous êtes,

lui dis-je, bien sévère pour un vieux serviteur du Roi, et qui lui

est profondément attaché. Il a fait une grande faute, j'en conviens,

mais par un bon motif et sans avoir réfléchi sur l'inconvenance de

sa démarche.»--«Vous avez raison, me répondit-il avec vivacité, mais

je lui aurais dit: «Vous avez fait une grande faute; je vous la

pardonne pour cette fois, parce que vous m'êtes bien attaché; mais

n'en faites plus de semblable, car vous passeriez la porte.»

C'est ce même M. de Chamilly qui suivit le Roi au Temple, bien

persuadé que cela lui coûterait la vie. Il échappa comme par miracle

aux massacres du 2 septembre à la Force, et fut une des victimes du

régime de la Terreur en 1794.

Mgr le Dauphin avait l'esprit le plus juste, et il était né avec une

élévation d'âme qui lui était naturelle. Il avait le mensonge en

horreur, le regardant comme une bassesse; et il était doué d'une

telle vérité, qu'il était le premier à m'avouer les fautes qu'il

avait faites, sans que j'eusse besoin de m'adresser à d'autres qu'à

lui pour le savoir. Quand il voyait chez moi des personnes qu'il

savait être attachées au Roi et à la Reine, il leur disait toujours

des choses aimables et obligeantes. Il était d'un caractère vif et

impétueux, et avait quelquefois des colères assez fortes. Quand

elles étaient passées, il en était si honteux, qu'il s'emportait

contre lui-même, surtout si sa colère avait eu lieu devant quelques

personnes: «Quelle opinion aura-t-on de moi dans le monde!»

disait-il tout en larmes, et il leur demandait instamment de n'en

pas parler. Il était adoré de tous ceux qui l'approchaient, et l'on

ne pouvait s'empêcher d'être attendri en voyant tous les dangers que

courait un enfant aussi aimable, et qui donnait de si grandes

espérances.

Les ministres, ne se regardant que comme les créatures de

l'Assemblée, ne pensaient qu'à lui donner des preuves de leur

soumission à ses volontés. Roland lui écrivit comme un événement

tout naturel que Jourdan et les autres criminels détenus en prison

dans le palais d'Avignon pour les crimes par eux commis les 16 et 17

octobre et autres assassinats, avaient été délivrés publiquement par

quatre-vingts personnes vêtues en gardes nationaux; que cet

événement s'était opéré en plein jour et avec la plus grande

tranquillité, devant les citoyens de Nîmes qui avaient, ce jour-là,

la garde des prisons. Genty, membre de l'Assemblée, ajouta qu'ils

avaient été portés en triomphe, et demanda que le ministre de

l'intérieur eût à rendre compte des mesures qu'il avait prises pour

mettre la société à l'abri de pareils brigands. On accueillit sa

demande par des cris et des huées, et l'Assemblée passa à l'ordre du

jour.

Tous les brigands des provinces méridionales, réunis à ceux des pays

étrangers, avaient formé un corps d'armée au nombre de quatre mille

hommes, sous le nom de Marseillais. Ils avaient quatre pièces de

canon, et parcouraient les provinces en commettant toute sorte

d'excès. Le ministre de la guerre, qui, d'après le décret de

l'Assemblée, avait donné l'ordre de faire marcher deux régiments en

Provence pour y rétablir la tranquillité, mourant de peur des

jacobins, représenta à l'Assemblée que l'envoi de ces régiments

effrayait les patriotes de Marseille; qu'Arles, Carpentras et

Avignon étant parfaitement tranquilles, il n'y avait plus lieu à

leur départ; que c'était leur présence qui excitait l'effervescence

des bons patriotes, et que, d'après cette conviction, il avait

proposé au Roi de retirer les troupes de Lyon, voeu formé par la

municipalité de cette ville; qu'on exagérait toutes les craintes, et

que les ministres du Roi ne craignaient pas de se confier à la

nation, qui méritait cette confiance par sa conduite et son

patriotisme. Guadet appuya ces avis, en disant que les circonstances

ayant changé par la soumission des villes aristocrates, il fallait

révoquer le décret de l'envoi des troupes, puisque l'oppression des

patriotes en était le seul objet.

Genty, indigné, représenta que les brigands jouissaient seuls de

cette tranquillité; que les patriotes d'Avignon étaient libres et

les châteaux brûlés. On le rappela à l'ordre avec un bruit

épouvantable, et la proposition fut convertie en décret. Les

brigands, n'éprouvant plus aucun obstacle, marchèrent vers Lyon avec

leur petite armée. L'affreuse majorité de l'Assemblée, qui ne

perdait point de vue le renversement du trône et qui comptait s'en

servir pour l'exécution de ses desseins, n'avait garde de s'opposer

à leur marche; elle les laissait traverser tranquillement le royaume

et s'approcher successivement de Paris, pour les employer quand il

en serait temps.

Les ministres forcèrent encore le Roi à écrire au nouvel empereur

pour lui faire sentir la nécessité d'épargner l'effusion du sang,

qui ne pouvait manquer d'être répandu s'il s'obstinait à s'opposer à

l'établissement de la Constitution française. Il lui représentait

que, malgré les calomnies dont on l'accablait, elle méritait

l'estime des peuples; que, comme représentant héréditaire de la

nation, il avait juré de vivre libre ou de mourir avec elle, et

qu'il était résolu de la soutenir. Il était facile de reconnaître

dans cette lettre le style de M. Dumouriez, ministre des affaires

étrangères. Il en écrivit une, en même temps, au marquis de Noailles

pour être communiquée à l'Empereur. Elle ne contenait que des éloges

de la nation française. On y conseillait à l'Empereur de ne point se

commettre avec elle, de faire cesser les inquiétudes qu'il donnait à

la France, et de ne point se mêler de son régime intérieur. On lui

exposait, en outre, qu'en renonçant à son alliance, il s'exposait

aux plus grands dangers et à se trouver sans alliés au milieu de ses

ennemis naturels.

L'avis de M. Dumouriez n'ayant fait aucune impression sur la cour de

Vienne, M. le marquis de Noailles, qui n'avait plus à espérer de

faire changer le système de cette cour, renouvela avec tant

d'instances la demande de son rappel, qu'il parvint à l'obtenir et

fut remplacé par M. de Maulde.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 4 / 20 段