toutes les provinces du royaume.--Audace des
Jacobins.--Décret d'accusation contre M. de Lessart, et son
envoi à Orléans pour être jugé par la haute cour
nationale.--Dénonciations journalières contre les
ministres.--Le Roi reçoit leur démission et se décide à en
prendre dans le parti des Jacobins.--Amnistie accordée par
l'Assemblée pour tous les crimes commis à Avignon.--Son refus
d'écouter aucune représentation des députés opposés aux
factieux.--Suppression des professeurs de l'instruction
publique, des confréries, de tous les Ordres religieux, et
même de celui des Soeurs de la Charité.
La France était livrée dans toutes ses provinces aux brigandages les
plus affreux. Les bois étaient dévastés, les greniers pillés, la
circulation des grains arrêtée par des paysans, qui, sous prétexte
de la crainte de disette, refusaient de les laisser sortir de la
province où ils abondaient pour alimenter celles qui en manquaient,
quoiqu'elles les eussent payés d'avance. Les riches propriétaires
n'étaient plus en sûreté contre les pillages; tout annonçait une
prompte dissolution. Simoneau, maire d'Étampes, ayant voulu
s'opposer à ces excès, fut assassiné par ces furieux, qui hachèrent
en pièces un fermier des environs de Montlhéry. Le Roi, à qui cette
nouvelle Assemblée avait ôté le peu d'autorité qui lui restait,
n'avait aucun moyen de s'opposer à ces excès. S'il lui arrivait de
donner un ordre à ce sujet, l'Assemblée trouvait le moyen de le
paralyser sur-le-champ, et d'accuser ensuite le pouvoir exécutif de
faire le mort et de ne pas savoir réprimer tous ces excès. La
position du Roi était affreuse et s'aggravait journellement.
Loin de réprimer les insurrections quotidiennes des différents corps
de l'armée, l'Assemblée les favorisait et accueillait toutes les
dénonciations des soldats contre les officiers nobles et même contre
le ministre de la guerre, dans le but d'avoir un prétexte pour
chasser tous les officiers nobles et les remplacer par d'autres qui
leur seraient dévoués et sur lesquels elle pourrait compter. Elle
démontra son peu de respect pour la personne du Roi, en passant à
l'ordre du jour sur une lettre que lui écrivit ce prince pour se
plaindre de cette conduite.
Elle était furieuse contre M. de Lessart, qui, craignant les suites
d'une guerre entre la France et toutes les puissances de l'Europe,
faisait tout ce qui dépendait de lui pour l'éviter. Les factieux de
l'Assemblée, voulant absolument le trouver en faute, chargèrent le
comité des douze d'examiner sa conduite. Brissot se chargea du
rapport qui en fut fait à l'Assemblée, y dénonça formellement M. de
Lessart et proposa un décret d'accusation contre ce ministre. Il
n'avait pas, disait-il, donné connaissance à l'Assemblée de toutes
les pièces qui prouvaient un concert entre les diverses puissances
de l'Europe contre la sûreté et l'indépendance de la France; il
avait affecté de douter de leurs intentions, leur avait donné une
idée fausse de la situation du royaume, n'avait pas su faire
respecter la France dans ses correspondances avec l'Empereur, dont
on l'eût cru plutôt le ministre que celui de l'Assemblée; avait
demandé la paix, traîné les négociations en longueur, négligé ou
trahi les intérêts de la nation, et avait même refusé d'obéir aux
décrets de l'Assemblée, en retardant l'envoi de celui de la réunion
du comtat d'Avignon à la France, retard qui avait été la cause des
crimes qui s'y étaient commis. Il conclut par demander à l'Assemblée
de charger le pouvoir exécutif de le faire conduire à Orléans, pour
y être jugé par la haute cour nationale.
Plusieurs membres de l'Assemblée s'opposèrent à l'iniquité de cette
accusation, qui enlevait à l'accusé les moyens de se défendre, et
demandèrent qu'on produisît au moins les pièces à l'appui. On n'eut
aucun égard à leur demande, et le décret fut prononcé. Les factieux,
fiers de ce succès, s'écrièrent qu'ils espéraient bien qu'on userait
de la même sévérité envers le ministre de la justice; mais
l'Assemblée, ne trouvant pas que ce fût encore le moment, ne donna
aucune suite au désir qu'ils venaient d'exprimer.
M. de Lessart, craignant la fureur populaire à la suite d'un pareil
décret, s'éloigna de chez lui et informa le lendemain le directoire
du lieu de sa retraite. Il fut conduit sur-le-champ à Orléans. Il
écrivit à l'Assemblée avant son départ une lettre très-noble, pour
se plaindre de l'accusation prononcée contre lui sans qu'on lui eût
laissé la possibilité de se justifier, ajoutant que, fort de son
innocence, il était loin de redouter le jugement qui serait
prononcé, et qu'il regrettait seulement que l'Assemblée ne l'eût pas
mis à portée d'obtenir d'elle-même la justice qu'il attendait du
tribunal auquel elle l'avait envoyé.
M. de Lessart était sincèrement attache à la personne du Roi. Mais,
effrayé de la situation critique de ce prince, et influencé par les
constitutionnels, il n'eut pas la force de résister à leurs
insinuations, et il contribua aux démarches de faiblesse qu'on lui
reprocha avec raison. Il espérait par là le garantir des malheurs
qui le menaçaient, et il en reconnut trop tard le danger. Il montra
dans sa captivité beaucoup de courage et un grand attachement pour
le Roi, à qui il fit même parvenir d'Orléans des avis utiles sur les
dangers que courait sa personne, par les manoeuvres de cette
horrible Assemblée.
Péthion, à la tête de la commune de Paris, n'eut pas honte de venir
remercier l'Assemblée du décret rendu contre M. de Lessart, et
de la preuve qu'elle venait de donner que la responsabilité n'était
pas un vain mot, et que le glaive de la loi se promènerait
indistinctement sur toutes les têtes.
On se doute bien des applaudissements que lui valurent de pareils
propos, qui furent accompagnés des honneurs de la séance.
La position du Roi était affreuse. Désolé de l'emprisonnement de M.
de Lessart, il n'avait aucun moyen de le soustraire à la vengeance
de ses accusateurs. Il ne pouvait réprimer aucun désordre, ni faire
agir ses ministres sans les exposer au même sort. Craignant pour M.
Bertrand la malveillance de l'Assemblée, qui brûlait du désir de
trouver matière à le mettre aussi en accusation, il lui demanda sa
démission, ainsi qu'à M. Tarbé. M. Bertrand possédait la confiance
du Roi et la méritait. La fermeté de son caractère ne se démentit
jamais, non plus que son profond attachement pour le Roi, qui
éprouva le regret le plus vif de ne pouvoir le conserver dans le
ministère. Il ne lui retira pas sa confiance; mais dans l'état où
l'Assemblée avait réduit la puissance royale, il était difficile de
donner de bons conseils. Malgré les dangers qu'il courait, M.
Bertrand resta constamment auprès du Roi, jusqu'au moment où les
factieux, s'étant emparés de sa personne, en éloignèrent par la
violence ses plus fidèles serviteurs. En quittant le ministère, M.
Bertrand rendit un compte si détaillé et si exact de son
administration, que l'Assemblée, malgré la haine qu'elle lui
portait, ne put trouver matière à accusation. Ce compte rendu
augmenta encore les regrets de voir sortir du ministère un homme qui
en avait rempli les fonctions avec tant de distinction.
M. de Narbonne, qui n'aimait pas M. Bertrand, et qui avait travaillé
à l'éloigner du ministère, désirant conserver sa place de ministre,
imagina un moyen qu'il crut infaillible pour ne pas être obligé de
donner sa démission, et qui eut un effet tout contraire à celui
qu'il en attendait. Il se fit écrire par MM. de Rochambeau, de
Luckner et de la Fayette, que le salut de l'État dépendait de sa
stabilité dans le ministère, le tout accompagné de beaucoup d'éloges
de sa personne et de sa conduite. Ne doutant pas que la publicité de
ces lettres ne lui assurât l'opinion publique, qui forcerait le Roi
à le conserver dans sa place, il les fit imprimer et distribuer dans
tout Paris, la veille du jour où M. Bertrand devait être dénoncé. Il
y joignit sa réponse, dans laquelle il donnait les plus fortes
assurances de son patriotisme. Il avait la bassesse de comparer ses
sentiments à ceux de M. Bertrand, que, tout en l'estimant,
disait-il, il ne pouvait s'empêcher de blâmer dans sa conduite
ministérielle. Cette démarche produisit le plus mauvais effet. Le
public indigné en fit justice. Le Roi lui demanda sa démission, et
les Jacobins se virent avec plaisir débarrassés d'un ministre lié
avec les constitutionnels, qu'ils détestaient encore plus que les
royalistes.
Plusieurs membres de l'Assemblée voulaient lui faire subir le même
sort qu'à M. de Lessart. Le plus grand nombre ayant demandé qu'il
fût entendu, Quinette s'y opposa fortement, tout en soutenant
l'utilité de son accusation. Il ajouta: «Croyez-vous que si l'on eût
entendu M. de Lessart, l'Assemblée l'eût envoyé à Orléans?» On eut
honte de renouveler le même scandale, et il ne fut plus question
d'accusation. M. de Narbonne déclara qu'il allait partir pour
combattre sur la frontière les ennemis de la patrie, et il quitta
prudemment Paris, dont le séjour aurait pu lui être funeste.
M. de Grave le remplaça au ministère de la guerre. Il était
constitutionnel par principes, mais honnête homme et attaché au Roi,
quoique vivant dans la société de M. le duc d'Orléans. Faible par
caractère et redoutant la puissance des Jacobins et de l'Assemblée,
il les flattait l'un et l'autre, et ses discours se ressentaient de
sa pusillanimité. Cette conduite le fit taxer de jacobinisme,
quoiqu'il en détestât les principes. Incapable de se porter à aucun
excès, il ne put conserver sa place au delà de six semaines.
Le Roi, voyant l'impossibilité de conserver aucun ministre sans
l'exposer à la persécution des Jacobins, qui subjuguaient alors
toute la France, se détermina à essayer d'un ministère composé de
gens de leur parti. Il espérait par cette mesure calmer leur
fureur, qui s'accroissait de jour en jour, ouvrir les yeux de la
nation par ce dernier essai et ôter aux malveillants le prétexte de
l'accuser de tous les désordres qui se commettaient dans toutes les
parties du royaume. Il nomma en conséquence ministre de l'intérieur
M. Roland de la Platière; de la marine, M. de la Coste; des affaires
étrangères, M. Dumouriez, et M. Clavière, des contributions. M.
Davanthon, avocat de Bordeaux, remplaça peu après M. du Tertre, et
M. de Grave, nommé depuis peu de jours ministre de la guerre, resta
pour le moment chargé de ce département.
Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part de ces diverses
nominations, et lui marqua que, profondément affecté des maux qui
affligeaient la France, il avait d'abord nommé, pour exécuter les
lois, des hommes recommandables par l'honnêteté de leurs principes;
mais que ceux-ci ayant quitté le ministère, il les remplaçait par
des hommes accrédités par leurs opinions populaires; que l'Assemblée
ayant souvent répété que c'était le seul moyen de faire marcher le
gouvernement, il l'employait dans l'espoir d'établir l'harmonie
entre les deux pouvoirs, et d'ôter aux malveillants tout prétexte
d'élever des doutes sur sa volonté de concourir de toutes ses forces
à tout ce qui pouvait être utile à la France.
Roland de la Platière était un chef de manufacture, qui entendait
mieux cette partie que l'administration d'une monarchie. Il ne
respirait que l'amour de la liberté et de l'égalité, regardant comme
action vertueuse tout ce qui pouvait y conduire, et ne désapprouvant
point les crimes dont la liberté était l'objet. De pareils principes
le firent accuser d'avoir contribué à l'amnistie accordée aux
brigands d'Avignon. Il poursuivit avec acharnement les émigrés, la
ruine des grands propriétaires, l'abaissement ou la mort des
aristocrates, et la destruction du trône. Il n'était pas moins animé
contre les brigands, les assassins, les anarchistes et les
dilapidateurs de la fortune publique; ce qui lui valut dans son
parti le nom de vertueux Roland. Sa femme avait beaucoup d'esprit et
une ambition excessive, qu'elle cachait sous le voile de la
modestie. Elle partageait d'ailleurs tous les sentiments de son
mari, à qui elle fut fort utile dans l'exercice de son ministère,
dont elle faisait presque tout le travail.
Dumouriez, avec de l'esprit et des moyens, avait aussi une ambition
démesurée et d'autant plus dangereuse qu'il n'avait aucun principe.
Tout moyen lui paraissait bon pour la satisfaire. Il caressait
toujours le parti dominant et en changeait dès que son intérêt
l'exigeait.
Après avoir contribué à la chute du trône, dégoûté des Jacobins, il
voulut tenter de le rétablir, lorsqu'il y avait peu d'espoir d'y
pouvoir réussir. Sa vanité et son indiscrétion firent échouer tous
ses projets, et il fut, à son tour, forcé d'émigrer et d'imiter la
conduite de ceux qu'il avait si durement blâmés dans l'exercice de
son ministère.
Clavière, ami de Brissot et de Grégoire, auquel il s'était associé
pour le soulèvement des colonies, voulut singer M. Necker, dont il
n'avait ni les qualités ni l'intégrité. Ambitieux et agitateur par
caractère, il écrivit et agita le peuple pour faire parler de lui et
arriver au ministère.
La Coste était un jacobin insignifiant, qui suivit la route que lui
tracèrent ses confrères. Cette nomination déconcerta les Jacobins,
qui ne purent s'empêcher de dire en parlant du Roi: «Si ce diable
d'homme nous cède sur tout, quel prétexte donner à sa destitution?»
Sa condescendance ne les empêcha pas de contribuer à entraver les
opérations des diverses administrations, de tonner ensuite contre
ces nouveaux ministres et de les accuser, et le Roi par contre-coup,
de ne pas savoir arrêter les désordres dont eux-mêmes étaient les
auteurs.
Les ministres vinrent présenter leurs hommages à l'Assemblée en
entrant au ministère, se parant de leurs vertus civiques et lui
promettant la plus entière obéissance. Ils n'oublièrent pas l'éloge
de ses glorieux travaux, qu'ils promirent de seconder par leur
empressement à faire exécuter ses décrets. Les ministres du Roi,
ajouta M. Roland, ne sont que les ministres de la Constitution, par
laquelle le Roi règne et les ministres existent.
Cayer de Gerville, avant de donner sa démission, se crut obligé de
présenter à l'Assemblée un aperçu de la situation de la France. Il
en attribua les malheurs aux insouciants, aux égoïstes et à la
corruption des moeurs. Il parla de la nécessité d'une régénération
où l'on ne ferait point entrer la religion, qu'il regardait comme
inutile, et il s'emporta contre les prêtres sermentés et
insermentés, soupirant après le jour où les rois et les peuples ne
s'occuperaient plus de religion. Tout en approuvant la formation des
clubs, qui avaient été nécessaires à l'établissement de la
Révolution, il leur reprocha leur conduite actuelle et nommément le
mépris qu'ils témoignaient pour une constitution jurée par tous les
Français.
M. de Vaublanc, effrayé des progrès de l'anarchie et revenu des
opinions qu'il avait professées à l'ouverture de l'Assemblée,
reprocha à celle-ci d'avoir favorisé trop longtemps l'insubordination
du peuple. Il appuya fortement sur l'impossibilité de faire cesser
les crimes et les malheurs qui désolaient la France, si l'Assemblée
ne s'occupait de faire de bonnes lois clairement exprimées, si elle
ne faisait pas respecter l'autorité du Roi, et si elle se permettait
de tracasser les ministres dans l'exercice de leurs fonctions, au
lieu de se borner à les punir s'ils se trouvaient en contravention
avec la loi. Il proposa ensuite l'établissement d'un comité qui
tiendrait registre de toutes les dénonciations portées contre eux,
lesquelles seraient mises toutes à la fois sous les yeux de
l'Assemblée. On n'eut aucun égard à ces représentations. Elles
étaient trop éloignées des vues de la majorité pour être non-seulement
adoptées, mais même écoutées paisiblement.
Bien plus, un orateur du faubourg Saint-Antoine vint à l'Assemblée
accuser le Roi de tous les malheurs de la France, et l'assurer
qu'elle pouvait compter sur le secours des piques. «Il vaut mieux,
ajouta-t-il, servir la nation que les rois, qui passent, eux, leurs
ministres et leur liste civile, tandis que les droits de l'homme, la
souveraineté nationale et les piques ne passeront jamais.»
L'Assemblée ne rougit pas d'accorder à l'orateur les honneurs de la
séance.
Une pareille conduite ne permit pas d'être étonné de voir
Bassal-Cavé, constitutionnel de Versailles et jacobin outré, s'unir
à Thurcoi et autres scélérats de son parti, pour solliciter une
amnistie en faveur des auteurs des massacres de la glacière
d'Avignon; et La Source prétendit qu'elle ne pouvait être refusée,
puisque l'Assemblée précédente en avait accordé une aux
aristocrates, dans laquelle l'infâme Bouillé avait été compris. La
majorité, éprouvant une espèce de honte de la prononcer expressément
en faveur des scélérats qui en étaient l'objet, décréta, sans les
nommer, une amnistie générale pour tous les crimes relatifs à la
Révolution commis dans les deux comtats jusqu'au 8 octobre 1791.
Plusieurs représentants, consternés de cette effroyable séance, ne
purent s'empêcher de témoigner l'horreur que leur inspirait
l'impunité accordée à de pareils crimes, et la honte qui en
rejaillirait sur l'Assemblée. Mais ils ne furent point écoutés, et
le décret fut proclamé tel qu'il avait été proposé. Un grand nombre
de députés gémissaient intérieurement des décrets que rendait
journellement l'Assemblée; mais contenus par la terreur, ils
cherchaient même à capter sa bienveillance par des propositions
qu'ils savaient devoir lui être agréables.
M. Pastoret, membre de l'instruction publique, proposa, par mesure
d'économie, la suppression des professeurs, blâmant la bêtise de
l'ancienne éducation, se moquant des quatre facultés, des cérémonies
religieuses qui s'y pratiquaient, et promettant des merveilles de la
nouvelle éducation, qui, fondée sur la philosophie, procurerait la
régénération complète du peuple français. La suppression des
professeurs fut décrétée. Elle fut suivie, peu après, d'un autre
décret, portant celle de tous les Ordres religieux, de toutes les
confréries, des congrégations, même de celle des Soeurs de la
Charité, avec la défense absolue de porter aucun costume
ecclésiastique hors de l'intérieur des temples.
On ne peut se faire une idée de l'indécence de cette séance: Torné,
Fauchet, Gay, Vernon et autres évêques constitutionnels jetèrent en
pleine Assemblée leur croix et leur calotte, accompagnant cette
action des discours les plus impies et les plus déplacés, ce qui
leur valut de grands applaudissements. Le vendredi saint fut choisi
pour cette fête aussi scandaleuse que dégoûtante; et, pour que rien
n'y manquât, des prêtres mariés vinrent à la barre avec leurs
enfants, dont ils firent hommage à l'Assemblée.
François de Neufchâteau profita de l'occasion pour renouveler ses
invectives contre les prêtres et la religion, déclara le
christianisme une religion insociable et dangereuse, se prosternant
toujours devant le despotisme; il la mit en opposition avec le club
des Jacobins, protecteur des malheureux, qu'elle ne cessait
d'opprimer.
Courtaud demanda qu'on tolérât tous les cultes, excepté le culte
catholique, que nos lois ont montré, disait-il, le projet de
détruire, en détachant le clergé du Pape par des élections
populaires.
Cette séance se termina par une motion de Le Quinio, qui proposa,
pour enrichir la nation, de détruire tous les monuments en bronze
qui existaient dans toute la France, de les convertir en sous, et de
se servir de cette monnaie pour toute espèce de payement. Cette
motion, toute ridicule qu'elle était, fut renvoyée au comité des
finances. Elle n'eut cependant aucune suite.
La ville d'Arles, n'ayant plus voulu ployer sous le joug des
Jacobins, éprouva l'animadversion de l'Assemblée d'une manière bien
sensible. Les gardes nationales des environs de cette ville, sous
prétexte d'en protéger les patriotes, se mirent en marche pour
désarmer les habitants. Les Arlésiens, décidés à s'y refuser, mirent
leur ville en état de défense, bien déterminés à combattre s'il le
fallait. Les factieux, furieux d'une résistance à laquelle ils ne
s'étaient pas attendus, envoyèrent des députés pour dénoncer cette
ville à l'Assemblée, comme un foyer d'aristocratie, et toujours
prête à prendre part aux troubles du Midi. Les Arlésiens en
envoyèrent, de leur côté, pour justifier leur conduite et prouver
leur soumission aux lois et aux autorités. Mais leurs ennemis
l'emportèrent. On changea les administrateurs et l'on décréta
l'envoi de deux régiments pour opérer le désarmement, s'ils
s'opposaient à l'exécution du décret.
CHAPITRE XIX
ANNÉE 1792
Continuation des troubles.--Désarmement du régiment d'Ernest
par les troupes à la solde des Jacobins, connus sous le nom
de Marseillais.--Les Suisses rappellent ce régiment.--Mort de
l'Empereur.--Assassinat du roi de Suède.--Honneurs rendus aux
déserteurs de Châteauvieux.--M. de Fleurieu est nommé
gouverneur de Mgr le Dauphin.--Le Roi est forcé de déclarer
la guerre aux puissances.--Son début peu favorable aux
Français.--L'Assemblée ne dissimule plus son projet d'établir
en France une république.--Déclamation contre les nobles et
les prêtres.--Abolition des cens et rentes.--Éloignement des
Suisses de Paris.
La ville de Marseille était gouvernée par le club des Jacobins.
Ceux-ci, inquiets de voir dans cette ville le régiment d'Ernest,
dont ils ne pouvaient corrompre la fidélité, s'unirent à la
municipalité pour en demander l'éloignement. M. de Grave eut
l'imprudence d'accéder à leur demande et de l'envoyer à Aix. Les
Marseillais, qui voulaient enlever toute possibilité de se défendre
aux villes qui les environnaient, ne purent souffrir ce régiment
encore si près d'eux. Ils se mirent en marche, au nombre de deux
mille environ, avec des canons, dans l'intention de le désarmer.
M. de Barbantane, qui commandait à Aix, les laissa entrer
tranquillement dans la ville, quoique le régiment en bataille offrit
de marcher contre eux. Sous prétexte d'éviter l'effusion du sang, M.
de Barbantane et la municipalité entrèrent en pourparler avec eux et
ordonnèrent au régiment de rester dans ses casernes. Les
Marseillais, qui ne perdaient pas leur temps à les écouter, après
avoir tenté inutilement de corrompre la fidélité des soldats, par
l'appât du pillage des caisses et des effets du régiment, marchèrent
contre les casernes, les entourèrent, tirèrent sur elles et
demandèrent la sortie du régiment de la ville et son désarmement. M.
de Barbantane et la municipalité en donnèrent l'ordre. M. de
Watteville, qui commandait le régiment, n'ayant aucun moyen de
résistance et voulant éviter un massacre, l'assembla et lui ordonna
de se tenir prêt à exécuter ses ordres, se rendant responsable
auprès des cantons de son obéissance. Il donna ensuite l'ordre de
déposer les armes et de sortir de la ville, qu'il traversa à la tête
du régiment au milieu des pleurs de tous les honnêtes gens. A peine
en fut-il sorti que la multitude se précipita sur les casernes, et
pilla les caisses et les effets laissés sur la foi publique.
Les Marseillais, avant de quitter la ville, entrèrent dans la maison
de madame Audibert de Ramatheul, femme d'un conseiller du parlement
d'Aix, la bouleversèrent pour se faire livrer les armes qui s'y
trouvaient, et lui montrèrent les cordes qu'ils avaient apportées
pour pendre son beau-frère, ecclésiastique insermenté, qui était
heureusement absent, ainsi que M. Audibert. Les mêmes Marseillais,
en retournant chez eux, entrèrent à Apt et désarmèrent ceux des
habitants qui leur étaient suspects. Le silence de l'Assemblée sur
de pareils désordres mit les provinces méridionales sous le joug des
Jacobins, et la persécution des honnêtes gens en devint la suite
nécessaire.