Décret de l'Assemblée pour faire sortir des galères les soldats

de Châteauvieux.--Persécution contre les officiers fidèles au

Roi, et projet de l'Assemblée de les remplacer par ses

créatures.--Lettre du Roi à l'Assemblée en lui envoyant celle

de l'Empereur relative aux menaces faites à l'électeur de

Trèves.--Décret contre les princes frères du Roi.--Autre

décret pour faire payer aux émigrés les frais de la

guerre.--Empire que prennent les Jacobins sur toutes les

parties de la France par la terreur qu'ils

inspirent.--Demande de mettre en activité la haute cour

nationale.--Rapport satisfaisant de M. de Narbonne sur l'état

de l'armée, et dénué de toute vérité.--Brissot déclare qu'on

ne peut compter sur aucune puissance étrangère.--Crainte des

Jacobins d'une médiation armée entre toutes les puissances

pour le maintien de l'ordre en France.--Établissement de la

garde constitutionnelle du Roi.

La municipalité ayant demandé à l'Assemblée de vouloir bien fixer le

jour où elle recevrait ses hommages à l'occasion du nouvel an, M.

Pastoret se récria contre un usage aussi vicieux et indigne d'une

Assemblée qui ne désirait d'autre hommage que l'assurance du bonheur

du peuple, et fit décréter qu'on n'en présenterait aucun à qui que

ce fût.

L'Assemblée, ne pouvant obtenir la grâce des quarante soldats de

Châteauvieux, condamnés aux galères par leur nation relativement à

l'affaire de Nancy, la décréta elle-même et les en fit sortir,

quoiqu'ils y fussent condamnés par le jugement de leur nation.

Guadet assura que cette indulgence animerait d'une nouvelle ardeur

les régiments suisses qui servaient en France, qu'elle ne déplairait

qu'aux officiers infectés d'aristocratie, mais qu'heureusement les

officiers ne faisaient pas les armées.

Il n'y avait sorte de moyen que l'on n'employât pour dégoûter les

officiers fidèles à leur devoir et soupçonnés d'attachement à la

personne du Roi. Toutes les dénonciations des soldats étaient

écoutées favorablement, et les officiers mis en état d'arrestation

sur de simples rapports dont on ne pouvait administrer aucune

preuve. L'insubordination des soldats, le pillage des caisses et

l'emprisonnement des officiers trouvaient toujours une excuse dans

l'Assemblée. Il était visible que le plan des factieux était de ne

laisser dans les régiments aucun officier, et de les remplacer par

des créatures, pour pouvoir disposer de l'armée quand l'occasion

s'en présenterait.

La violence de l'Assemblée et le peu de mesures qu'elle gardait dans

ses menaces aux princes voisins de la France, s'ils continuaient à

souffrir dans leurs États des rassemblements d'émigrés,

déterminèrent l'Empereur à faire écrire à M. de Noailles,

ambassadeur de France, par M. le prince de Kaunitz, qu'il allait

mettre ses troupes à portée de secourir l'électeur de Trèves, si les

Français se permettaient les moindres hostilités dans les États de

ce prince. Le Roi écrivit lui-même à l'Assemblée en lui envoyant

cette lettre, pour lui marquer son étonnement de la conduite de

l'Empereur, l'assurant cependant qu'il ne perdait pas encore

l'espoir de le ramener à des sentiments plus pacifiques; mais que

si, contre son attente, il persistait à ne point exiger de

l'électeur de faire sortir les émigrés de ses États, il saurait

soutenir la justice de la cause des Français, regardant le maintien

de la dignité nationale comme le plus essentiel de ses devoirs. Il

était facile de reconnaître encore dans le style de cette lettre

l'ouvrage des mêmes personnes qui avaient dicté toutes celles de Sa

Majesté.

L'Assemblée, en applaudissant à cette démarche, n'en continua pas

moins ses poursuites contre les princes frères du Roi, et M. de

Condorcet prononça un long discours pour servir de préambule au

décret projeté. Il assura que la nation française ne prendrait

jamais les armes pour faire de nouvelles conquêtes, mais seulement

pour assurer sa liberté, faire respecter sa dignité, et qu'elle

ménagerait toujours le peuple des États avec lesquels elle serait en

guerre. Ce discours, accompagné des invectives ordinaires contre les

princes, les nobles, les prêtres et les émigrés, pouvait être

regardé comme une sollicitation de ce décret si désiré. Aussi

fut-ce à sa suite que l'Assemblée décréta, le 1er janvier, qu'il y

avait lieu à accusation contre Monsieur, Mgr le comte d'Artois et

Mgr le prince de Condé, MM. de Bouillé, de Calonne et Mirabeau

cadet, à qui elle ne donna que le nom de Riquetti, par respect pour

le grand homme qui avait porté avec tant de gloire celui de

Mirabeau; et elle ordonna que, sous trois jours, les comités de

diplomatie et de législation réunis lui présenteraient un projet

d'acte d'accusation; que le ministre des affaires étrangères serait

tenu de leur remettre toutes les notes et renseignements qu'il

aurait pu recevoir des agents de la nation sur les projets des

émigrés, de dénoncer ceux qui auraient pu les favoriser ou auraient

négligé d'instruire le gouvernement des dispositions hostiles qu'ils

auraient préparées ou suivies dans les cours étrangères.

Non contents de ce décret, les démagogues de l'Assemblée la

persuadèrent, par les discours les plus violents, qu'il fallait

faire payer aux émigrés les frais de la guerre. En conséquence, elle

décréta, peu de jours après, une triple imposition sur tous leurs

biens, non compris les frais de culture et de régie: ce qui réduisit

à rien leurs revenus et acheva de leur enlever le peu de ressources

qui leur restait. Les Jacobins, n'étant pas encore satisfaits,

envoyèrent dans les provinces le comédien d'Orfeuil, un de leurs

plus ardents sectateurs, pour exciter le peuple contre eux et

l'engager à s'emparer de leurs biens.

Rien n'était plus effrayant pour les propriétaires que les maximes

débitées à l'Assemblée par des députés sans propriétés, et qui

n'aspiraient qu'à s'emparer de celles dont ils convoitaient la

dépouille. La partie saine des Français, quelle que fût la nuance de

leurs opinions politiques, détestait et méprisait cette Assemblée;

mais les frayeurs qu'inspiraient les crimes qu'elle était capable de

commettre contenaient chacun dans l'obéissance, tandis qu'elle

mettait à profit la terreur qu'elle savait employer si à propos.

La grande majorité des Français et des Parisiens était sincèrement

attachée au Roi; mais n'osant résister aux Jacobins, elle leur

laissa prendre un tel empire, qu'ils finirent par subjuguer

non-seulement l'Assemblée, mais encore la France entière. Ils

avaient rempli les places de leurs créatures; les crimes ne leur

coûtaient rien. Chacun, craignant d'être leur victime en s'opposant

à leurs projets, finit par le devenir de sa lâcheté et de son

insouciance. Les députés mêmes n'osaient s'opposer aux décrets

qu'ils provoquaient et dont ils sentaient l'injustice; leur vote fut

souvent dicté par la peur, ainsi que les éloges qu'ils prodiguaient

à l'Assemblée contre le voeu de leur coeur. Le ministre de la

justice lui ayant déclaré que pour l'organisation de la haute cour

nationale il était indispensable de compléter le décret rendu le 15

mai de l'année précédente, elle en rendit un composé de huit

articles. Les factieux soulevèrent la question de décider s'il

serait soumis ou non à la sanction du Roi. Il y eut de grands débats

à ce sujet; mais on leur prouva si évidemment qu'ils ne pouvaient en

soustraire les décrets sans violer ouvertement la Constitution, que,

n'ayant rien à répondre à cette objection ni à celle qui montrait

l'injustice de laisser sans jugement un si grand nombre de détenus,

l'Assemblée se décida à ajourner le décret, laissant à la décision

de la haute cour ce qu'il y avait à ajouter à son organisation. Et

cependant elle obligea le ministre de la justice à lui rendre

compte, sous huit jours, des mesures prises pour mettre la haute

cour en activité. Le pouvoir qu'on donnait à cette cour aurait été

bien dangereux, si le bonheur n'avait voulu qu'elle fût composée de

têtes froides et réfléchies, qui, sous différents prétextes,

différèrent de rendre les jugements provoqués par l'Assemblée. Cette

dernière ne s'occupait que des moyens d'obliger le Roi à déclarer la

guerre aux puissances étrangères, les factieux espérant en profiter

pour établir plus promptement l'anarchie, qui favoriserait leur

cupidité et leur ambition cachées sous le voile de l'égalité.

M. de Narbonne, qui ne la désirait pas moins, fit le rapport le plus

satisfaisant sur l'état de l'armée et celui des places frontières.

Il n'y manquait que la vérité; mais on était bien éloigné de

chercher à l'approfondir. Il assura à l'Assemblée que la France

était en état de se défendre contre tous ses ennemis; qu'en y

rétablissant l'ordre, elle deviendrait une puissance si formidable,

qu'elle serait recherchée par toutes les autres. «La cause de la

noblesse, ajouta-t-il, est étrangère aux rois comme aux peuples;

faisons-lui perdre deux fois sa cause en nous emparant des vertus

généreuses dont elle se croit en possession exclusive.» Il était

parvenu à obtenir du Roi, sur la demande de l'Assemblée, le

commandement des trois armées décrété pour MM. de Rochambeau, de

Luckner et de la Fayette, ainsi que le bâton de maréchal de France

pour les deux premiers, quoique la Constitution n'en portât le

nombre qu'à six. Mais il promit qu'on ne remplacerait ceux qui

viendraient à manquer que lorsqu'ils seraient réduits au nombre fixé

par la loi.

Brissot prononça, à cette occasion, un grand discours pour prouver

que nous ne pouvions compter sur aucune puissance de l'Europe; qu'il

fallait les obliger à se déclarer et donner seulement à l'Empereur

jusqu'au 10 février pour se décider; que, passé ce terme, son

silence serait tenu pour hostilité, et le Roi invité à accélérer les

préparatifs de guerre. Gensonné ajouta qu'on devait sommer

l'Empereur de déclarer s'il voulait observer fidèlement le traité de

1766, secourir la France en cas d'hostilités des puissances

étrangères, et ne rien entreprendre contre la Constitution. Cette

proposition, qui fut fort applaudie, fut accompagnée des invectives

ordinaires contre les puissances étrangères, les aristocrates et les

émigrés.

M. de Lessart, en apportant à l'Assemblée les promesses de

l'électeur de Trèves de faire cesser les rassemblements d'émigrés,

et les ordres donnés pour leur faire quitter ses États, l'engagea à

ne pas presser la déclaration de guerre, et à employer tous les

moyens qui seraient en son pouvoir pour préserver la France des

fléaux que cette guerre entraînerait à sa suite. Mais l'Assemblée

était bien éloignée d'écouter de pareils conseils.

Les Jacobins, ayant eu connaissance du désir qu'avait le Roi d'une

médiation armée de toutes les puissances pour rétablir l'ordre en

France, et faire cesser l'inquiétude que leur causait la violence de

l'Assemblée, animèrent contre cette mesure les factieux, qui, après

s'être permis les invectives les plus violentes contre tous les

souverains, firent décréter que l'Assemblée regarderait comme infâme

et criminel de lèse-nation tout Français qui prendrait part

directement ou indirectement à un congrès dont l'objet serait la

modification de la Constitution, la nation étant résolue de la

maintenir ou de périr; que le présent décret serait porté au Roi

pour qu'il fît notifier aux puissances la résolution de la nation de

ne rien changer à sa Constitution.

Il y eut à la suite de ce décret un vacarme épouvantable à

l'Assemblée. On n'y entendait que les cris répétés de: «Vive la

Constitution ou la mort!» MM. de Lessart et Duport du Tertre furent

obligés de crier comme les autres, ce qui leur valut quelques

applaudissements.

Les factieux n'avaient garde de souffrir d'autres changements à la

Constitution que ceux qu'ils y feraient eux-mêmes, dans la crainte

que l'on ne parvînt à la concilier avec la royauté, dont leurs

décrets n'avaient pour but que de hâter la destruction.

Malgré toutes ces bravades contre les souverains, on ne faisait

aucun préparatif pour soutenir la guerre. Les scélérats manquaient

de tout; on n'avait ni places approvisionnées, ni canons, ni rien de

tout ce qui était nécessaire pour commencer une campagne. M. de

Narbonne représentait vainement la nécessité de s'occuper du

recrutement de l'armée et de commencer ses préparatifs pour n'être

pas pris au dépourvu. L'Assemblée ne répondait que par de beaux

discours sur l'état de la France, et passait à l'ordre du jour sur

les nouvelles qui lui arrivaient de tous côtés, sur le dénûment des

soldats et le mauvais état des places frontières. On ne peut se

faire d'idée de la déraison de cette Assemblée, dont tous les

décrets portaient l'empreinte de la violence et de la fureur. Elle

prolongea cependant le terme de la décision demandée à l'Empereur

jusqu'au 10 mars, sur l'observation que des retards de courrier

pourraient ne pas lui laisser le temps nécessaire à une décision.

La fureur de l'Assemblée ne l'empêchait pas d'être ombrageuse au

point de redouter les 1,800 hommes qui devaient composer la garde du

Roi; et sous divers prétextes, elle en retarda tellement la mise en

activité, qu'elle ne put commencer son service que le 19 février. Le

Roi avait mis l'attention la plus scrupuleuse à ne donner aucune

prise sur sa composition. M. le ministre de l'intérieur avait

demandé à chaque département de fournir trois hommes dont la bonne

conduite pût répondre de leur fidélité à tous leurs devoirs. Chaque

bataillon de Paris fournit aussi deux hommes, et la cavalerie fut

prise dans les divers régiments de cette arme. Les factieux, n'ayant

pu s'opposer à l'établissement de cette garde, cherchèrent à la

corrompre avant même qu'elle fût en activité; mais ils ne purent

réussir vis-à-vis de la cavalerie, qui fut incorruptible, et ils ne

gagnèrent qu'un petit nombre d'hommes dans l'infanterie, et qu'on

eût même ramenés facilement s'il eût été question de défendre le

Roi. Pour répondre aux reproches que l'Assemblée ne cessait de faire

à M. Bertrand, le Roi lui écrivit qu'après en avoir mûrement examiné

la nature et n'en trouvant aucun de fondé, il croirait manquer à la

justice s'il lui retirait sa confiance. Cette lettre occasionna un

grand tumulte dans l'Assemblée. Guadet et Brissot s'emportèrent

contre les ministres, et même contre le Roi, prétendant que les

aristocrates gouvernaient la France dans l'intérieur, tandis qu'au

dehors l'Empereur, l'Espagne et la Prusse nous dictaient des lois.

Brissot conseilla à l'Empereur de se séparer de ces deux puissances,

de favoriser les Jacobins et de les employer à préparer les peuples

à la liberté, moyen certain d'affermir son trône chancelant.

Ce prince, peu touché de ces avis, fit courir un manifeste pour

assurer les Français que, loin de détruire leur Constitution, il se

joindrait au contraire au Roi pour l'appuyer de tout son pouvoir, en

en modifiant les articles qui pourraient en avoir besoin; qu'il ne

se déclarerait jamais que contre les factieux, fauteurs du désordre

et de l'anarchie, et qui perpétuaient seuls les malheurs de la

France, auxquels il désirait ardemment voir une fin. Il se flattait

que cette démarche attirerait dans le parti du Roi les véritables

amis d'une Constitution sage et une grande partie de la France. Mais

il ne connaissait pas la force des Jacobins, qu'il attaquait

ouvertement sous le nom de factieux, et que cette démarche rendit

encore plus audacieux. Aussi la Reine s'en affligea-t-elle, la

trouvant prématurée. Elle me dit en me montrant cet écrit: «Mon

frère ne connaît pas la position de la France; en déclarant la

guerre aux Jacobins, il nous met sous le couteau, nous et nos

fidèles serviteurs.»

En effet, les factieux ne perdaient pas une occasion d'échauffer le

peuple. Ils lui persuadèrent que le droit de veto était le seul

obstacle à son bonheur, et avec ce mot, dont il n'entendait pas la

signification, ils l'animèrent contre le Roi et la Reine, qu'ils

appelaient Monsieur et Madame Veto. Ils se permettaient les injures

les plus grossières contre leurs personnes, surtout lorsque ce

prince opposait le droit de veto aux décrets de l'Assemblée. Un de

ses membres poussa la hardiesse jusqu'à dire que les ministres

devaient répondre sur leurs têtes des suites du veto; et une

violation si manifeste de la Constitution n'éprouva aucune

opposition.

On faisait fabriquer des piques dans Paris, et l'on fit paraître

dans les Tuileries des piques à crochets, pour arracher,

disaient-ils, les entrailles des aristocrates. Une députation de ces

misérables vint à la barre, accuser les membres du ministère de

préparer un massacre des patriotes. C'était la tactique des factieux

d'accuser leurs ennemis des crimes qu'ils se préparaient à

commettre, et ils assurèrent l'Assemblée qu'ils étaient prêts à

purger la terre des amis du Roi, qu'on pouvait regarder comme

ennemis de la nation. L'Assemblée, loin de punir de pareilles

indignités, accorda à ces brigands les honneurs de la séance. Toutes

ces horreurs avaient pour but d'obtenir du Roi la sanction du décret

concernant la liberté des soldats de Châteauvieux, et celui de la

triple imposition sur les biens des émigrés, à laquelle ce prince

ne pouvait se déterminer. Mais les ministres, effrayés des dangers

que son refus pouvait faire courir à Sa Majesté, l'engagèrent

fortement à ne la pas refuser. Le Roi consentit donc, à son grand

regret, à donner cette sanction, qui affligea tous les gens de bien.

Ce prince n'en fut pas plus tranquille. Les factieux ne passaient

pas de jours sans se permettre les sorties les plus violentes contre

sa personne et ses plus fidèles serviteurs. On les accusait du

renchérissement des denrées, des crimes qui se commettaient dans les

diverses parties du royaume, et même du pillage de quelques magasins

d'épicerie, qu'ils avaient eux-mêmes organisé pour exciter quelques

troubles. Ils prétendirent qu'il se faisait des rassemblements pour

enlever le Roi dans l'intention de se joindre aux ennemis de l'État,

pour mettre tout à feu et à sang; qu'il employait l'argent de sa

liste civile à corrompre les bons patriotes, et qu'il n'avait formé

sa maison militaire que pour asservir les Parisiens, les égorger et

partir avec elle.

Le Roi, pour déjouer les progrès des factieux, écrivit à la

municipalité pour se plaindre des bruits répandus par les

malintentionnés. Il lui marquait en même temps qu'il connaissait les

devoirs que lui imposait la Constitution, et qu'il saurait les

remplir; que rien ne l'obligeait à rester à Paris, et que s'il ne le

quittait pas, c'était parce qu'il le voulait bien, et qu'il croyait

sa présence utile; mais qu'il ne se cacherait pas s'il avait des

raisons qui lui fissent désirer d'en sortir.

Cette lettre ne diminua pas la violence des démagogues de

l'Assemblée. Hérault de Séchelles se permit dénoncer cette

proposition, que le pouvoir législatif avait le droit de traduire le

pouvoir exécutif devant le pouvoir judiciaire; que la responsabilité

n'était pas toujours la mort, mais qu'elle entraînait également la

perte de l'honneur et de la liberté.

Rouyer proposa de faire un recensement de tous les habitants du

royaume qui avaient des enfants ou des neveux émigrés, afin de

prendre, quand il en serait temps, des mesures fermes et solides

pour mettre la chose publique à l'abri de leur perfidie. On sait la

suite qui fut donnée à cette proposition au fort de la Révolution.

La loi sur les passe-ports fut mise en vigueur, malgré l'article de

la Constitution qui donnait à chacun le droit de sortir ou de

rentrer dans le royaume à sa volonté, et l'Assemblée ordonna que ce

décret fût porté sur-le-champ à la sanction du Roi par quatre

membres de l'Assemblée.

Le Roi tenait conseil en ce moment. On leur offrit d'en attendre la

fin dans la salle des gardes ou dans celle des ambassadeurs, à leur

volonté. Ils furent excessivement choqués de n'avoir pas été

introduits sur-le-champ, et encore plus qu'on ne leur eût pas

ouvert les deux battants en entrant chez le Roi. L'huissier leur

dit que ce n'était pas l'usage, et qu'elles ne s'ouvraient qu'aux

grandes députations. Ils se plaignirent vivement à l'Assemblée de ce

manque de respect, et l'Assemblée attacha à cette prétention

l'importance qu'elle aurait pu mettre à l'affaire la plus

essentielle. Elle écrivit au Roi pour se plaindre de ce manque

d'égards envers une députation de l'Assemblée. Ce prince, étonné de

la chaleur qu'elle mettait à une prétention aussi puérile, lui

répondit qu'on avait suivi l'usage accoutumé; qu'il n'avait pu

prévoir le prix qu'elle paraissait attacher à l'ouverture des deux

battants; qu'il ne tenait nullement à la conservation de l'ancien

usage; mais puisqu'elle désirait qu'on les ouvrît même aux simples

députations, il consentait volontiers à lui donner cette

satisfaction.

Après la lecture du décret qui prescrivait la manière dont la plus

simple députation serait reçue chez le Roi, Condorcet déclara que

désormais le président de l'Assemblée ne se servirait, en lui

écrivant, que de la même formule dont ce prince se serait servi à

son égard. Elle ne perdait aucune occasion de diminuer le respect

qu'on lui portait, et le peuple l'imitait, en voyant le peu de

considération qu'on témoignait à son souverain.

Le Roi, attentif à ne donner aucun sujet de plaintes contre sa garde

constitutionnelle, fit écrire à Péthion, maire de Paris, pour lui

demander le jour où elle pourrait prêter serment à la municipalité.

Péthion, n'osant prendre sur lui de répondre seul à cette demande,

s'adressa à l'Assemblée, qui dicta elle-même la formule du serment;

bien entendu que les individus composant la garde du Roi devaient

justifier d'abord qu'ils avaient déjà prêté le serment civique,

décrété par l'Assemblée nationale.

Le serment exigé était conçu en ces termes: «Je jure d'être fidèle à

la nation, à la loi et au Roi, de maintenir de tout mon pouvoir la

Constitution décrétée par l'Assemblée nationale en 1789, 1790 et

1791; de veiller avec fidélité à la sûreté de la personne du Roi, de

n'obéir à aucune réquisition ou service étranger à celui de sa

garde.»

Il fut décidé que ce seraient serait prêté publiquement en présence

des officiers municipaux, et renouvelé chaque année à la même époque

où il aurait été prêté la première fois, et que la garde royale ne

pourrait suivre le Roi, s'il s'écartait de plus de vingt lieues du

Corps législatif, distance prescrite à ce monarque par la nouvelle

Constitution.

On ne peut faire trop d'éloges de cette garde et des officiers qui

la composaient. Pour empêcher que le désoeuvrement des gardes ne les

rendit susceptibles de mauvaises impressions, ils les occupaient

continuellement, les surveillant avec l'attention la plus

scrupuleuse, ne s'absentant point, et prenant même leurs repas chez

les traiteurs les plus voisins du château. Ils ménageaient avec la

plus grande attention les officiers de la garde nationale, leur

cédant même dans toutes les prétentions qu'ils élevaient,

lorsqu'elles n'étaient pas incompatibles avec le bien du service.

Les Jacobins cherchaient, au contraire, à exciter la jalousie de la

garde nationale par les mensonges et les calomnies qu'ils avaient

coutume d'employer lorsqu'ils leur étaient utiles. Les officiers de

la garde les recherchaient, au contraire, sans se rebuter, étaient

avec eux d'une extrême politesse, ne négligeant aucune occasion de

les attacher au Roi et de les engager à s'unir à eux pour la défense

de ce prince, si les mauvaises intentions que manifestait

l'Assemblée forçaient à en venir à cette extrémité. Une conduite si

sage et tant de sacrifices ne purent cependant parvenir à diminuer

la jalousie de la garde nationale, qui se manifesta d'une manière

bien sensible.

On avait partagé la grande salle des Cent-Suisses en deux salles

séparées par une cloison, l'une pour la garde royale, et l'autre

pour la garde nationale. Cette dernière, excitée par les Jacobins et

par un nommé Sevestre[1], murmura de cette séparation et demanda la

destruction de cette cloison. Le Roi, croyant devoir acquiescer à

cette demande, pria sa garde de lui donner cette marque

d'attachement de ne se permettre ni plaintes ni murmures, et il fut

obéi, malgré la peine qu'elle en ressentait. Elle y avait d'autant

plus de mérite qu'il y avait dans la garde nationale des gens

très-mal pensants, dont plusieurs étaient soupçonnés, et non sans

raison, d'être les espions des Jacobins, et d'interpréter

malignement les propos les plus innocents de cette excellente garde.

[1] Ce Sevestre était architecte du Roi. Oubliant tout ce qu'il

devait à ce prince, il était devenu jacobin forcené, ce qui lui

valut d'être nommé membre de la Convention, où il eut la

scélératesse de voter la mort de son Roi, son bienfaiteur.

CHAPITRE XVIII

ANNÉE 1792

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome second Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 2 / 20 段