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THE FRENCH REVOLUTION
RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA
REVOLUTION FRANÇAISE
PERGAMON PRESS
Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en mai 1883.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
PENDANT LES ANNÉES
1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795
PUBLIÉS PAR
LE DUC DES CARS
_Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine_
TOME SECOND
PARIS
E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 10, RUE GARANCIÈRE
1883
_Tous droits réservés_
MÉMOIRES
DE
MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL
CHAPITRE XIV
ANNÉE 1791
ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
Discussion sur la formule de prestation du serment et sur la
manière de recevoir le Roi.--Arrivée et discours de ce prince
à l'Assemblée.--Continuation des troubles et commencement de
ceux de la Vendée.--Demande du Roi aux commandants de la
marine de ne pas abandonner leurs postes.--Même demande aux
officiers de la part de M. du Portail, ministre de la
guerre.--Proclamation de M. de Lessart, ministre de
l'intérieur, pour engager les émigrés à rentrer en
France.--Lettre écrite par le Roi aux ministres étrangers
pour notifier aux puissances l'acceptation de la
Constitution, et leur réponse à cette
notification.--Changement dans le ministère.--Troubles
d'Avignon.
L'Assemblée ouvrit ses séances par une discussion sur la manière de
prêter le serment exigé des députés. On convint d'un commun accord
que le serment serait prêté sur la Constitution, devenue l'Évangile
des Français; qu'on irait la chercher en grande pompe dans les
Archives nationales; qu'elle serait apportée par six vieillards, et
que dans le moment où elle entrerait dans la salle, chacun se
lèverait et resterait debout, la tête découverte. On avait proposé,
pour lui faire encore plus d'honneur, de la recevoir au bruit du
canon, mais on se borna à la réception proposée d'abord. Elle fut
reçue aux cris de: _Vive la Constitution!_ et le serment fut prêté
par chaque député, la main levée sur ce livre sacré. Cette
Constitution, si solennellement jurée et dont la durée devait être
si courte, fut reportée avec la même solennité dans les Archives
nationales.
On délibéra ensuite sur la manière de recevoir le Roi, lorsqu'il
viendrait à l'Assemblée, s'il ne serait pas à propos de supprimer,
en lui parlant, le titre de Majesté, et de se borner à celui de Roi
des Français; et l'on se permit à ce sujet des réflexions peu
respectueuses pour l'autorité royale. On finit cependant par
conserver le titre usité, en rapportant le décret qui avait déjà été
prononcé, vu le mauvais effet qu'il produisait dans le public, en
déclarant toutefois que toute la supériorité serait reconnue
appartenir à l'Assemblée, et que le fauteuil du Roi serait à la
droite de celui du président et lui serait parfaitement conforme. On
convint ensuite que l'on ne se lèverait que pour le moment de
l'arrivée du Roi, et que l'on ne se découvrirait que lorsqu'il se
serait découvert lui-même.
On fut promptement à même d'observer ce cérémonial. Le Roi arriva à
l'Assemblée, et représenta la nécessité de donner à l'administration
toute la force et l'autorité nécessaires pour maintenir la paix dans
le royaume; de s'occuper sérieusement des finances et des moyens
d'assurer la répartition et le recouvrement de l'impôt, pour
procurer la libération de l'État et le soulagement du peuple. Il fit
sentir la nécessité de simplifier les procédures, de s'occuper de
l'éducation publique, d'encourager le commerce et l'industrie, de
protéger la liberté de croyance de chacun et les propriétés, afin
d'ôter par là tout prétexte de quitter un pays où les lois seraient
mises en vigueur, et dans lequel on saurait respecter les lois et
les propriétés.
Il promit, de son côté, de ne rien négliger pour le rétablissement
de la discipline militaire et de la marine, si nécessaire pour
protéger le commerce et les colonies; il ajouta que les mesures
qu'il avait prises pour entretenir la paix et l'harmonie entre les
puissances étrangères lui donnaient tout lieu d'espérer que sa
tranquillité ne serait pas troublée.
M. Pastoret, président de l'Assemblée, répondit à ce discours par un
éloge pompeux de la Constitution, qui, loin d'ébranler la puissance
royale, lui donnait des bases plus solides et rendait le Roi le plus
grand monarque de l'univers, et il l'assura que son union avec
l'Assemblée pour la pleine et entière exécution de la Constitution
remplissait le voeu des Français, dont les bénédictions en seraient
le fruit.
L'acceptation de la Constitution ne ramena pas la paix en France, et
il y eut même peu de temps après un commencement de troubles dans la
Vendée, au sujet des persécutions religieuses. On y envoya des
commissaires, entre autres Goupilleau de Fontenay, qui, connaissant
bien le pays, engagea l'Assemblée à prendre des moyens de douceur
vis-à-vis d'un peuple qui ne demandait que la liberté de sa
croyance, en se chargeant des frais de son culte, lequel peuple
était d'ailleurs simple, soumis aux lois, et d'un naturel docile.
M. Thevenard, ministre de la marine, ayant donné sa démission, fut
remplacé par M. Bertrand. Le profond attachement de ce dernier pour
le Roi, et un caractère bien prononcé, étaient des motifs suffisants
pour lui attirer la haine d'une Assemblée dont il ne voulait pas
être le vil flatteur. Aussi encourut-il promptement sa disgrâce,
malgré son extrême attention à éviter tout ce qui pouvait blesser
l'orgueil de ses membres, et à faire exécuter ponctuellement tous
les articles de la Constitution.
Par le conseil de ce ministre, le Roi écrivit de sa main aux
commandants de la marine une lettre, contre-signée Bertrand, pour
les engager, par les motifs les plus sacrés, à ne pas abandonner
leur poste, et à sentir ce qu'ils devaient à leur pays et à leur roi
dans les circonstances difficiles où l'on se trouvait. Mais, pour
que leur présence fût utile, il eût fallu supprimer cet esprit
d'insubordination soutenu par l'Assemblée, qui mettait les
officiers dans l'impossibilité de se faire obéir, et par conséquent
d'opérer aucun bien.
M. du Portail voulut imiter la conduite de M. Bertrand vis-à-vis des
officiers de l'armée de terre, malgré le peu de confiance qu'il
pouvait inspirer, ce ministre étant regardé comme le moteur de
l'insurrection, par sa demande d'admission des soldats dans tous les
clubs du royaume.
M. de Lessart fit aussi, de son côté, une proclamation pour engager
les émigrés à rentrer en France, les assurant que le Roi ne
regarderait comme de véritables amis que ceux qui reviendraient dans
leur pays, où leur présence était si nécessaire, leur représentant,
de plus, que si leur attachement pour sa personne les avait fait
hésiter de prêter un serment qu'ils considéraient comme incompatible
avec leurs devoirs, la conduite de Sa Majesté leur ôtait tout
prétexte de s'y refuser.
Mais la conduite de l'Assemblée n'était rien moins que propre à
appuyer la demande du Roi, et à persuader les émigrés de l'utilité
de leur retour. Aussi cette proclamation fut-elle loin de produire
l'effet qu'en avait espéré M. de Lessart.
L'Assemblée profita d'une erreur qui avait retardé la mise en
liberté de quatre soldats accusés d'insubordination, pour déclamer
contre les ministres. Une pétition de scélérats détenus dans les
prisons donna occasion aux injures les plus violentes contre leurs
personnes. On voulut qu'ils se présentassent continuellement à la
barre pour rendre compte de leur conduite, et tout annonça, dès le
commencement de la séance, l'impossibilité où ils se trouveraient
d'exercer les fonctions de leur ministère. Le but de l'Assemblée
était d'en dégoûter les véritables serviteurs du Roi, en leur ôtant
tout moyen de le servir, et de forcer ce prince à les remplacer par
leurs amis et leurs créatures.
M. de Montmorin, ne pouvant plus soutenir la manière impérieuse dont
l'Assemblée traitait les ministres, et les insultes journalières
qu'elle leur faisait éprouver, demanda et obtint sa démission. M. de
Lessart, ministre de l'intérieur, fut chargé du portefeuille, en
attendant la nomination de son successeur. Le Roi en fit part à
l'Assemblée, ainsi que de la nomination de MM. Geoffroy, de Bonnaire
de Forges, Boucaut, Gilbert des Mollières et Desjobert pour
commissaires de la trésorerie.
M. Tarbé les avait indiqués à Sa Majesté, qui les avait acceptés
sans balancer. Ce ministre était sincèrement attaché au Roi; j'eus
occasion de le voir, et il me parla de ce prince de la manière la
plus touchante. Il était persuadé de la nécessité de faire respecter
son autorité, sans compromettre sa personne, et, pour y parvenir, de
n'accorder des places qu'à des gens instruits et capables de les
bien remplir, de manière que le public pût faire la différence des
choix du Roi avec ceux de l'Assemblée. Mais la persécution que
cette dernière faisait souffrir à ceux qui ne partageaient pas son
délire rendit souvent inutile cette sage précaution.
Le Roi fit également annoncer à l'Assemblée le choix qu'il avait
fait de MM. de Brissac d'Hervilly et de Pont-l'Abbé pour commander
sa garde constitutionnelle: le premier pour la commander en chef, le
second pour être à la tête de la cavalerie, et le troisième à celle
de l'infanterie. La conduite franche, loyale et pleine d'honneur du
duc de Brissac lui avait acquis l'estime générale, et ceux qui ne
partageaient pas ses opinions ne pouvaient s'empêcher de le
respecter. Les deux autres étaient d'excellents officiers, et dont
la réputation ne laissait rien à désirer; aussi ces choix furent-ils
généralement approuvés. J'ai peu connu M. de Pont-l'Abbé, mais
beaucoup M. d'Hervilly, dont le dévouement au Roi était sans bornes,
et duquel j'aurai occasion de parler dans la suite de ces mémoires.
Quoique M. de Montmorin eût quitté le ministère, il fut chargé par
le Roi de donner communication à l'Assemblée de la notification
qu'il avait donnée aux puissances de l'Europe de son acceptation de
la Constitution, et de la réponse de chacune d'elles. Elle était
dans le même sens que toutes les lettres que l'on avait fait écrire
au Roi depuis son retour de Varennes, et ses ministres dans les
cours étrangères étaient chargés d'insister auprès des puissances
sur la nécessité où avait été le Roi d'accepter une Constitution
pour laquelle le voeu du peuple était si fortement prononcé; que le
Roi, qui n'avait en vue que le bonheur de ses sujets, serait au
comble de ses voeux, si les restrictions mises à son autorité
remplissaient le but que l'Assemblée s'était proposé; que les
imperfections que l'on pouvait remarquer dans la Constitution
avaient été prévues; et qu'il y avait tout lieu d'espérer qu'elles
pourraient être réparées sans livrer la France à de nouvelles
secousses.
Le roi d'Espagne répondit qu'il était loin de vouloir troubler le
repos de la France, mais qu'il ne pouvait croire à la libre
accession du Roi son cousin à la Constitution, tant qu'il ne le
verrait pas éloigné de Paris et des personnes soupçonnées de lui
faire violence.
Le roi de Suède déclara avec sa franchise ordinaire que le roi de
France n'étant pas libre, il ne pouvait reconnaître aucune mission
de la part de la France.
Les autres puissances ne parlèrent que de leur désir de voir
le bonheur du Roi être le fruit de tous les sacrifices qu'il
faisait à celui de la France; mais, comme elles ne parlaient que
très-succinctement de la nation, elles furent loin de satisfaire
l'Assemblée, encore plus enivrée de sa puissance que celle qui
l'avait précédée.
M. de Montmorin l'assura qu'elle n'avait rien à craindre des
puissances étrangères, et que c'était au Roi qu'on devait la
tranquillité de la France; mais que pour la maintenir il fallait
mettre les lois en vigueur, et faire cesser l'abus des écrits
incendiaires qui y mettaient un obstacle journalier.
Goupilleau et Audrein se plaignirent de ce que M. de Montmorin ne
rendit pas compte de l'état de la négociation avec la Suisse pour
faire participer les déserteurs de Châteauvieux à l'amnistie
accordée aux déserteurs français. «Quoiqu'il ait quitté le
ministère, s'écria un des membres de l'Assemblée, il n'en est pas
moins responsable. Il ne faut pas que la responsabilité des
ministres soit un vain épouvantail.» Et cette réflexion fut
applaudie du plus grand nombre des membres de l'Assemblée.
Depuis un mois qu'elle avait ouvert ses séances, il y en avait eu
bien peu qui n'eussent été de nature à affliger le coeur du Roi et à
lui démontrer l'impossibilité d'en espérer aucun bien. Sa conduite
lors des massacres d'Avignon suffisait seule pour en ôter tout
espoir.
La ville d'Arles, menacée par les brigands qui désolaient le comtat
d'Avignon, prit le parti de la résistance. Elle déclara à
l'Assemblée sa résolution de se défendre plutôt que d'être victime
de la rage de ces forcenés. Les nouveaux troubles d'Avignon
pouvaient légitimer cette résistance, même aux yeux de l'Assemblée.
Les brigands, ayant à leur tête Antonelle, non contents de leurs
premiers excès, voulurent encore s'approprier les dépouilles des
monastères et des églises d'Avignon. Ils en pillèrent les objets
précieux et les vendirent à des juifs, brisèrent les cloches, et
finirent par s'emparer de l'argent qui était au mont-de-piété. La
sortie de la ville de tant d'objets précieux occasionna de grands
murmures. Lécuyer, un des chefs de ces bandits, pensa qu'ils en
pouvaient profiter pour exciter un mouvement, qu'ils attribueraient
aux personnes opposées à la réunion du Comtat à la France. Ils
parviendraient par ce moyen à se débarrasser de leurs ennemis et à
éviter de rendre compte des effets précieux dont ils s'étaient
emparés. Mais, trompé dans son attente, il devint lui-même victime
de sa perfidie.
Un grand nombre de mécontents, auxquels s'était jointe une troupe de
femmes, se rassembla dans l'église des Cordeliers et somma Lécuyer
et ses complices de s'y rendre sur-le-champ. Lécuyer n'osa s'y
refuser. Pressé par cette assemblée de rendre compte des effets dont
il s'était emparé, la frayeur s'empara de lui; il perdit la tête et
voulut s'enfuir. Il excita par là la fureur des meneurs de cette
assemblée, qui se jetèrent sur lui et le mirent en pièces.
Les brigands de Savians, pour venger sa mort, massacrèrent
quatre-vingt-dix habitants d'Avignon qu'ils retenaient prisonniers
depuis le 21 août. Des familles entières subirent le même sort dans
leur maison, et chaque heure annonçait de nouveaux malheurs. L'abbé
Mulot et M. Lescène des Maisons furent dénoncés pour s'être opposés
à de pareilles horreurs et avoir requis, quoique inutilement, de M.
de Ferrière les soldats qu'il avait à sa disposition. Ce dernier
n'eut pas honte de protéger ces brigands et de leur laisser
commettre tranquillement des crimes qui font frémir la nature. Ces
monstres, ne voulant cependant pas laisser connaître le nombre de
leurs victimes, firent ouvrir une glacière, où ils firent jeter
pêle-mêle les morts et les mourants, parmi lesquels se trouvaient
des femmes et des enfants, que leur barbarie n'avait pas même
épargnés.
Rovère, soi-disant député d'Avignon, associé aux Jourdan, Manvielle,
Tournel, Raphaël et autres brigands du Comtat, se chargea de
l'apologie de ces scélérats et dénonça l'abbé Mulot et Lescène des
Maisons comme ne leur ayant pas prêté l'appui nécessaire et ayant,
au contraire, protégé leurs victimes: «Ils ont, disait-il, imité les
Français, en combattant pour la liberté, et on les a punis par
l'exil ou par la mort.» Vergniaud n'eut pas honte de lui répondre:
«Vos commettants sont nos amis, et un peuple ne peut reprendre sa
liberté sans passer par les horreurs de l'anarchie.» Il promit
ensuite justice et paix, et fit accorder à Rovère les honneurs de la
séance.
Le Pape, dépossédé de la souveraineté du Comtat par des moyens aussi
iniques, fit publier un manifeste pour se plaindre d'une pareille
violation du droit public. Il y développa toutes les manoeuvres qui
avaient été employées, et les crimes commis pour parvenir à opérer
cette réunion, et il envoya le manifeste à toutes les puissances de
l'Europe.
CHAPITRE XV
ANNÉE 1791
RÉVOLTE DES COLONIES DE SAINT-DOMINGUE
Le coeur du Roi ne devait plus éprouver un seul instant de
consolation. Chaque jour annonçait les nouvelles les plus
désastreuses des différentes parties du royaume, et celle de la
révolte des colonies y mit le comble. Le décret du 15 mai de
l'Assemblée constituante, qui avait atténué celui qui avait été
rendu au mois de novembre précédent, relativement aux colonies,
joint aux menées des commissaires envoyés par les amis des noirs,
exalta tellement l'esprit de ces derniers, qu'ils se révoltèrent
contre les blancs, sous prétexte d'avoir une part égale à la leur
dans le gouvernement. Et comme rien n'arrête des gens sans
éducation, et dont la violence est l'essence du caractère, ils se
livrèrent aux plus grands excès. Trente mille d'entre eux étaient en
pleine insurrection et avaient déjà incendié deux cent dix-huit
plantations de sucre et massacré trois cents blancs. Ils avaient
établi un camp à six milles du Cap, dans des retranchements garnis
de canons. Chacun était livré à la plus violente inquiétude. La
division que les différents décrets avaient mise parmi les colons
augmentait encore le danger.
Des lettres du Havre annonçaient que tous les magasins étaient
fermés et que la consternation était générale. Le Roi apprit avec la
plus vive douleur les nouvelles de cette insurrection et en fit part
sur-le-champ à l'Assemblée. Brissot, Condorcet et les amis des noirs
commencèrent par mettre en doute la vérité de cette nouvelle, qui
pouvait être, disaient-ils, un artifice des colons pour appesantir
le joug de leurs malheureux esclaves, et ils discoururent longtemps
sur la nécessité d'en attendre la confirmation. Mais des lettres
reçues par diverses maisons de commerce des principaux ports du
royaume ne laissèrent plus de doute sur l'existence de cette
terrible insurrection, qui fut encore confirmée par M. Barthélemy,
chargé d'affaires à Londres.
Il avait appris de plus, par des lettres arrivées directement en
Angleterre, la réunion d'une partie des troupes aux conjurés. Les
malheureux colons avaient demandé du secours aux Anglais et aux
Espagnols; mais ceux-ci, ayant besoin de leurs troupes pour garantir
leurs possessions d'une pareille insurrection, n'avaient pu leur en
envoyer. Les Anglais leur avaient seulement fait parvenir
sur-le-champ cinq cents fusils et quatre cents livres de balles,
avec permission d'acheter de la poudre et autres provisions.
Les colons et les propriétaires d'habitations à Saint-Domingue
s'assemblèrent sur-le-champ à l'hôtel de Massiac, et y rédigèrent
une adresse pour demander au Roi d'y envoyer les secours les plus
prompts pour arrêter, s'il en était encore temps, les malheurs qui
menaçaient le reste de la colonie. Cette adresse dépeignait de la
manière la plus touchante les désastres de Saint-Domingue. Elle
accusait la société des amis des noirs de jeter des germes de
discorde dans ce malheureux pays; elle leur attribuait la surprise
faite à la religion de l'Assemblée nationale lorsqu'elle avait rendu
le fatal décret du 15 mai, qu'on pouvait regarder comme la cause des
malheurs de Saint-Domingue, et elle se terminait en assurant que si
cette révolte n'était promptement dissipée, elle entraînerait la
ruine de six millions de Français et du commerce de la France, qui
ne pouvait séparer sa ruine de celle des colons; que leur cause
était celle des créanciers de l'État, exposés ainsi qu'eux, par cet
événement, à voir leur fortune anéantie par une banqueroute
universelle. Les colons suppliaient le Roi, comme chef suprême de la
puissance exécutive et protecteur-né des propriétés, de prendre les
colonies sous sa sauvegarde et d'opposer son autorité aux nouvelles
tentatives de ces hommes qui travaillaient à augmenter nos malheurs,
et contre lesquels ils demandaient les informations les plus sévères
et la plus éclatante justice.
Cette adresse, signée par les principaux propriétaires de
Saint-Domingue, fut présentée au Roi par leurs colons, tous vêtus de
noir, et ayant à leur tête M. du Cormier, regardé comme un homme du
premier mérite. Le Roi répondit, avec la plus vive émotion, qu'il
était pénétré de douleur de la situation de la colonie de
Saint-Domingue; que, n'en ayant point encore de nouvelles directes,
il se flattait que les maux étaient moins grands qu'on ne les
annonçait; qu'il s'occupait sans relâche des moyens d'y porter
remède, par tout ce qui était en son pouvoir; qu'il les accélérerait
le plus possible, et qu'ils pouvaient assurer les colons et la
colonie du vif intérêt qu'il prenait à leur sort.
Les colons allèrent ensuite chez la Reine et dirent à cette
princesse: «Madame, dans notre grande infortune, nous avions besoin
de voir Votre Majesté pour trouver un adoucissement à nos malheurs
et un grand exemple de courage. Les colons se recommandent à la
protection de Votre Majesté.»--«Ne doutez pas, messieurs, de tout
l'intérêt que je prends à vos malheurs», répondit la Reine, si
profondément émue qu'elle ne put achever son discours. Mais ayant
rencontré, en sortant, les membres de cette même députation:
«Messieurs, leur dit-elle du ton le plus sensible, mon silence vous
en dira plus que tout le reste.» Ils reçurent aussi de Madame
Élisabeth les témoignages du plus vif intérêt.
Toute la famille royale était dans la plus profonde douleur de
cette affreuse catastrophe, douleur qu'augmentait la conviction des
entraves que mettrait l'Assemblée aux mesures qu'allait prendre le
Roi pour venir au secours de cette malheureuse colonie.
Mgr le Dauphin, à qui la Reine avait raconté en deux mots les
malheurs de Saint-Domingue, et qui avait entendu louer l'éloge
qu'avait fait M. du Cormier du courage de cette princesse, lui
demanda de lui donner son discours: «Qu'en voulez-vous faire?» lui
dit la Reine.--«Je le mettrai dans ma poche gauche, qui est celle du
côté du coeur.» Ce jeune prince était charmant pour la Reine, et ne
perdait pas une occasion de lui dire des choses tendres et aimables.
Aussi l'aimait-elle passionnément, mais d'une tendresse éclairée, ne
le gâtant jamais, et le reprenant toutes les fois qu'elle le
trouvait en faute.
Les nouvelles que l'on reçut de M. de Blanchelande, gouverneur de
Saint-Domingue, ne confirmèrent que trop les malheurs que l'on
redoutait.
Le Roi en fit part sur-le-champ à l'Assemblée, qui chargea ce prince
de donner l'état du secours qu'exigeait la position des colonies. Le
Roi, qui avait examiné d'avance avec M. Bertrand tout ce que lui
permettait la Constitution, demanda dix millions à l'Assemblée et
lui annonça qu'il avait donné des ordres pour l'armement des
vaisseaux et l'embarquement des troupes qu'il était nécessaire
d'envoyer. «Gardez-vous, s'écria Isnard, d'accorder les dix
millions avant le rapport du Comité colonial.» Or on traînait en
longueur ce rapport, tandis que la célérité des secours pouvait
seule sauver la colonie. On accorda seulement trois millions pour la
première fois.
Les commerçants du Havre et des autres ports du royaume offrirent
tous ceux de leurs bâtiments qui étaient armés pour le transport des
troupes. Mais l'Assemblée trouva moyen de paralyser les efforts du
Roi, et sa coupable négligence causa la ruine de colonies aussi
précieuses, et entraîna avec elles celle du commerce de la France.
Le décret de l'Assemblée du 7 décembre, qui bornait l'envoi des
troupes à réprimer seulement la révolte des noirs et confirmait les
droits accordés aux gens de couleur, acheva d'ôter tout espoir aux
colons. Ceux-ci s'adressèrent encore une fois au Roi pour lui
demander de venir à leur secours. Mais le malheureux prince, qui se
voyait dépouillé chaque jour de quelque portion de sa faible
autorité, ne pouvait que gémir sur leurs malheurs et s'attrister de
ceux que préparaient à la France les meneurs de cette nouvelle
Assemblée.
Les factieux tentèrent également d'introduire la révolte à la
Martinique, à Sainte-Lucie et à Tabago; mais leurs efforts furent
rendus inutiles par le courage des habitants de ces diverses îles,
qui, effrayés de l'exemple de leurs voisins, se mirent en mesure
d'en réprimer les effets. Ils déclarèrent unanimement qu'ils
périraient tous plutôt que de laisser introduire dans leurs colonies
un régime qui avait occasionné à Saint-Domingue de si cruels
malheurs; leur fermeté les sauva. Ils eurent aussi de grandes
obligations au vicomte de Damas, qui s'opposa courageusement aux
efforts des malveillants. Aussi témoignèrent-ils les plus vifs
regrets de son rappel en France, et la satisfaction qu'ils avaient
éprouvée en l'y sachant heureusement arrivé.
M. de la Jaille, officier de marine très-distingué, et que le Roi
avait nommé pour commander les vaisseaux envoyés à Saint-Domingue
pour porter des secours aux colons, fut assailli en arrivant à Brest
par une multitude soudoyée pour s'écrier qu'on y envoyait un
contre-révolutionnaire pour massacrer les patriotes. Il aurait été
mis en pièces sans le courage d'un charcutier, qui parait les coups
qu'on lui portait. La municipalité ne trouva d'autre moyen pour
rétablir l'ordre que d'emprisonner M. de la Jaille; et l'Assemblée,
en donnant des éloges à sa conduite, se garda bien d'improuver celle
de ce peuple égaré par les meneurs de toutes ces émeutes.
CHAPITRE XVI
ANNÉE 1791
Persécution contre les prêtres insermentés.--Injures que leur
prodigue l'Assemblée, et décret prononcé contre
eux.--Discussion sur les émigrés, et loi qui en fut la
suite.--Nomination de M. Cayer de Gerville au ministère de
l'intérieur, et celle du comte Louis de Narbonne à la
guerre.--Démarche du Roi auprès des puissances étrangères
pour faire cesser les rassemblements des émigrés, et le peu
de succès de cette démarche.--Dénonciation contre les
ministres.--Péthion nommé maire de Paris, et Manuel procureur
de la Commune.
Il y avait peu de séances où l'on ne trouvât moyen de faire
intervenir les prêtres insermentés, que les prêtres jureurs devenus
évêques poursuivaient avec une haine implacable. Il pleuvait de tous
côtés des accusations qui, quoique dénuées de preuves, n'en étaient
pas moins favorablement accueillies. On les accusait, malgré la
tranquillité de leur conduite, d'être les moteurs de toutes les
insurrections. Chabot, capucin, et Lequinio, un des plus violents
démagogues de l'Assemblée, étaient leurs principaux accusateurs. Le
Josne, qui ne leur cédait en rien, leur imputait tous les malheurs
de la France; il voulait qu'on les reléguât dans les chefs-lieux de
départements, avec injonction de se présenter tous les jours à leur
directoire. Vaublanc, quoique opposé aux démagogues, les traitait de
fanatiques. Tout leur présageait une violente persécution. Baert,
qu'on ne pouvait soupçonner d'attachement au clergé, se révolta
contre cette injustice et représenta que la Constitution ayant
décrété la liberté des cultes, on devait laisser les prêtres
tranquilles, et leur accorder, même dans les villes, une
chapelle pour y exercer leur culte sur la demande de trois cents
citoyens.--«Pourvu, ajouta Rougemont, qu'elle soit aux frais des
femmes dévotes.»--Baert demanda en même temps que, pour prévenir
toute discussion, l'Assemblée s'occupât des moyens de constater
civilement les mariages, naissances et décès, et que l'on fît cesser
une persécution aussi odieuse que contraire à la liberté, décrétée
par la Constitution et dont on laissait jouir toutes les autres
religions.
L'abbé Fauchet se permit les plus sanglantes invectives contre les
prêtres insermentés, demanda qu'on supprimât tous leurs traitements,
les compara à des loups que la faim ferait sortir du bois. Il ajouta
qu'il n'était point à craindre que le Roi vînt à leur secours, car
il devait être bien aise de se débarrasser d'une pareille vermine.
Isnard, encore plus violent, les traita de pestiférés qui vendaient
le ciel au crime: «Frappez-les pour les moindres fautes, disait-il
dans sa fureur, et condamnez-les même à la mort, quand on pourra
les en convaincre, ou tout au moins déportez-les. Il faut un
dénoûment à la Révolution française, car le peuple commence à se
détacher des intérêts publics. Provoquez des arrêts, livrez des
batailles, écrasez tout de vos victoires. Il faut être tranchant au
commencement des révolutions. Heureusement que Louis XVI n'en a pas
agi ainsi, sans quoi vous ne seriez pas ici, et sans cette sévérité
vous seriez les premières victimes.» On demanda l'impression de ce
discours et son envoi aux départements. Ducot, quoique évêque
constitutionnel, s'opposa à son impression, se récriant sur le
danger de propager de pareils principes. Les cris: «A la barre le
prêtre!» applaudis par les galeries, le réduisirent au silence.
Quatremer et d'autres députés voulurent appuyer ses raisons, mais
ils ne furent pas écoutés plus favorablement.
Torné, évêque constitutionnel, au lieu d'accuser les prêtres
insermentés des malheurs de la France, plaça la racine du mal dans
la Constitution et dans le gouvernement, qui avait la manie
d'affaiblir son autorité pour qu'on le crût paralysé. Il s'opposa à
la cessation du traitement des prêtres insermentés, mesure qui, sans
avoir l'iniquité du voleur, aurait au moins la dureté du corsaire.
Il déclara tenir les sacrements administrés dans les maisons aussi
licites que les bals, les évocations magiques et autres
divertissements; que le prêtre insermenté devait avoir la liberté
d'être absurde dans sa croyance, implacable dans sa haine et
insociable avec ses rivaux de doctrine; mais qu'il fallait qu'il
s'abstînt de toute sédition, sans quoi il provoquerait lui-même la
vengeance de la loi: «Point de punition sans jugement, ajouta-t-il,
point de jugement sans procédure.» Cette séance, aussi indécente
qu'orageuse, se termina par un arrêté chargeant le comité de se
partager en quatre sections, pour présenter une loi contre les
prêtres.
Après une longue discussion sur le décret à proposer à l'Assemblée,
celui de François de Neufchâteau obtint la préférence. Le préambule
en était la comparaison d'un champ rempli de reptiles venimeux qu'un
père de famille s'occupait à détruire, et non à nourrir de son sang;
et le résultat de cette belle comparaison fut la proposition
suivante: «Dans la huitaine, les ecclésiastiques insermentés
prêteront le serment civique, et en cas de refus ou de rétractation,
ils seront privés de leurs pensions, réputés suspects de révolte
contre la loi et de mauvaises intentions contre la patrie, et
éloignés des lieux où il y aurait du trouble.»
Deux ou trois mauvais sujets excitaient-ils du désordre, on le
mettait sur le compte des prêtres insermentés, et une dénonciation
suffisait pour les faire bannir ou jeter dans les fers. On invitait
les bons esprits à se rallier contre le fanatisme religieux et à
défendre le peuple des piéges qu'on lui tendait sous le prétexte
d'opinions religieuses. Les voix qui s'opposèrent à ce décret, en
raison de son inconstitutionalité, furent étouffées par les clameurs
de l'Assemblée, et il fut accepté par la majorité et porté à la
sanction du Roi.
Il y eut cependant différentes réclamations de plusieurs
départements sur l'injustice d'un pareil décret; celui de Paris,
notamment, vint prier le Roi de refuser sa sanction à un décret
aussi injuste qu'inconstitutionnel.
Les clubs, plus puissants que jamais, et les tribunes qu'ils avaient
soin de garnir de leurs affidés, étaient encore une arme dont se
servaient les factieux. Ils répandirent des brigands dans toutes les
sections de Paris pour former des réclamations sur l'arrêté du
département, en annonçant les plus grands malheurs si le Roi
refusait sa sanction à ce décret. Sa Majesté, bien décidée à ne le
pas sanctionner, ne tint aucun compte de leurs menaces, non plus que
de la colère de l'Assemblée lorsqu'elle apprendrait son refus.
Ce décret, quoique non sanctionné, ne s'en exécuta pas moins dans
les départements influencés par les Jacobins. Aussi la persécution y
fut-elle violente. Elle redoubla même de force lorsque l'on apprit
que le Roi avait refusé sa sanction. C'était un art des Jacobins d'y
présenter des décrets injustes pour avilir ce prince par leur
acceptation, ou pour faire retomber sur le refus de son acceptation
les troubles dont ils étaient les premiers moteurs.
La conduite de l'Assemblée n'était pas propre à appuyer l'invitation
faite par le Roi aux émigrés de rentrer en France. Il n'y avait pas
encore un mois qu'elle tenait ses séances, lorsqu'elle ordonna aux
comités de s'occuper d'une loi sur les émigrés, et nommément sur les
princes français. M. de Condorcet, après un discours aussi vague
qu'insignifiant, soutint qu'on ne pouvait emporter ses richesses ni
porter les armes contre la patrie sans mériter d'être puni comme
traître et assassin. Il traita les princes et la noblesse de «lie de
la nation», qui osait encore s'en croire l'élite, et proposa de
décréter que tout Français ayant prêté le serment civique serait
libre de rester chez l'étranger; mais que tout émigré qui, en outre
de ce serment, ne prêterait pas celui de ne porter les armes ni
contre la nation, ni contre les pouvoirs constitués, serait déclaré
ennemi de la nation et verrait ses biens confisqués ou séquestrés.
On convint en même temps qu'une loi réglerait le sort des femmes,
des enfants et des créanciers desdits émigrés.
Vergniaud les compara à des Pygmées luttant contre des Titans, et
engagea le Roi à ne pas écouter sa sensibilité sur les objets chers
à son coeur, et à imiter Brutus immolant ses enfants au bien de la
patrie.
Pastoret proposa, pour concilier la loi sur les émigrés et la
violation de la Constitution, de jeter pour le moment un voile sur
la liberté, citant la suspension de l'_habeas corpus_ des Anglais,
et ne voyant dans les princes et les nobles que des mécontents qui
ne pouvaient s'accoutumer à voir exclues du premier rang l'intrigue
et l'opulence, remplacées par les talents et la vertu. Peu après ce
beau discours, il fut nommé membre de l'instruction publique, avec
Condorcet, Cerutti et l'abbé Fauchet.
M. de Girardin demanda qu'au préalable l'Assemblée fît en trois
jours une proclamation qui obligeât Monsieur à rentrer en France
sous deux mois, sous peine d'être censé avoir abdiqué son droit à la
régence. Ramond demanda qu'on se donnât le loisir de discuter une
question aussi importante; mais M. de Girardin s'y opposa, et la
motion fut déclarée urgente.
Dès que les trois jours furent révolus, Isnard monta à la tribune,
traita les princes de conspirateurs, blâma la pusillanimité de ceux
qui redoutaient de prononcer des peines contre eux: «Il est temps,
dit-il, de donner à l'égalité son aplomb; c'est la longue impunité
des grands criminels qui a rendu le peuple bourreau. La colère des
peuples, comme celle de Dieu, n'est que trop souvent le supplément
terrible du silence des lois.» La motion de M. de Girardin fut
décrétée et affichée dans tous les coins de Paris.
On reprit la loi générale sur les émigrés. Chaque séance était
accompagnée d'invectives et de déclamations contre leurs personnes,
et l'on finit par décréter la peine de mort contre tous les
Français qui seraient encore, le 1er janvier, en état de
rassemblement. On déclara que leurs biens seraient séquestrés au
profit de la nation, sans préjudice des droits de leurs femmes, de
leurs enfants et de leurs créanciers. Le même décret prononça la
peine de mort contre les princes français et les fonctionnaires
publics faisant partie de ces rassemblements qui ne seraient pas
rentrés le 1er janvier, ordonna le séquestre des biens des princes,
avec défense de leur payer aucun traitement sous peine de vingt ans
de gêne contre les ordonnateurs de ces payements; la destitution et
la perte du traitement de tout fonctionnaire public absent sans
cause légitime avant et depuis l'amnistie. Même peine contre tout
fonctionnaire public qui sortirait du royaume sans un congé du
ministre de son département. On y soumit également les officiers
généraux, les officiers supérieurs et même les sous-officiers. Tout
officier militaire abandonnant ses fonctions sans congé ou démission
devait être réputé déserteur et puni comme tel; et tout embaucheur
au dedans comme au dehors devait aussi être puni de mort.
L'Assemblée chargea, en outre, le comité diplomatique de lui
proposer les mesures à prendre à l'égard des princes étrangers qui
souffraient des rassemblements dans leurs États, et de prier le Roi
de les accepter. Elle termina tous les articles de ce décret en
déclarant qu'elle dérogeait à toutes les lois qui pourraient y être
contraires.
Le garde des sceaux apporta la sanction du Roi au décret concernant
Monsieur, et son refus sur celui des prêtres et des émigrés; et
comme il voulait faire quelques observations sur ce refus,
l'Assemblée s'y opposa, et il y eut un vacarme épouvantable: «Tant
mieux, reprit Cambon; le Roi prouve par là à l'Europe qu'il est
libre au milieu de son peuple.»
Les Jacobins firent pleuvoir de tous côtés des pétitions à
l'Assemblée pour déplorer le _veto_ mis par le Roi au décret sur les
prêtres et les émigrés. Ils animaient les esprits contre le Roi et
la famille royale, qu'ils accusaient de protéger les ennemis de la
patrie. Les femmes mêmes se mêlèrent de faire des représentations,
et s'attachèrent à persuader au peuple que le refus du Roi
attirerait les plus grands malheurs sur la nation, dont les rois et
les prêtres étaient les plus grands ennemis.
Les pamphlets répandus contre le refus de la sanction du Roi
engagèrent les ministres à lui faire faire de nouvelles
proclamations et à écrire aux princes ses frères pour les engager à
revenir et à ne pas mettre en doute sa volonté prononcée d'observer
et de faire observer la Constitution. Ils crurent utile de répandre
dans le public ces lettres et ces proclamations; mais elles ne
firent aucun effet, et les troubles et les persécutions qui se
multipliaient dans chaque partie de la France augmentèrent encore
l'émigration.
L'Assemblée décréta, de plus, que tout Français ayant traitement,
pension ou rente sur le trésor national, serait obligé de se
présenter en personne avec un certificat visé par la municipalité de
son domicile et par le directoire, lequel prouverait qu'il avait
habité l'empire français pendant six mois. Tout transport et
délégation ne pouvait non plus être valable qu'avec le même
certificat pour les vendeurs et les acheteurs. Les seuls commerçants
furent exceptés de cette loi, en produisant qu'ils exerçaient le
commerce avant le décret.
Le Roi nomma M. Cayer de Gerville ministre de l'intérieur, et M. de
Lessart resta ministre des affaires étrangères. M. Cayer de Gerville
était avocat et très-révolutionnaire. Il avait été envoyé comme
commissaire à Nancy lors de la révolte des régiments, et était
rempli de vanité et de susceptibilité. Il finit cependant par
prendre de l'attachement pour la personne du Roi, mais en obligeant
ce prince à user avec lui de grands ménagements, pour ne pas choquer
son amour-propre accompagné d'une grossièreté révolutionnaire. M. du
Portail, ministre de la guerre, ne pouvant plus tenir aux insultes
journalières qu'il éprouvait, donna sa démission, et fut remplacé
par le comte Louis de Narbonne. Rempli de présomption et se croyant
appelé à de grandes destinées, celui-ci accepta avec joie la place
de ministre. La légèreté de son caractère ne lui permit pas de
calculer les obstacles qu'il devait nécessairement rencontrer.
Convaincu que cette place lui donnait le moyen de satisfaire son
ambition et le mettait même à portée de procurer au Roi quelques
chances heureuses pour sortir de sa cruelle situation, il s'occupa
de réaliser les espérances qu'il avait conçues. La guerre fut celui
qui lui parut le plus propre à remplir ce but, et il travailla de
tout son pouvoir à la faire désirer à l'Assemblée, sous le prétexte
de venger la nation des insultes qu'elle recevait des puissances
étrangères.
Enivré de ses folles espérances et persuadé de ses grandes
capacités, il vint un jour trouver la Reine et lui présenta un
mémoire pour lui prouver la nécessité d'opposer une attitude
formidable aux menaces des puissances étrangères. Il appuya sur
l'utilité que la France retirerait d'une guerre qui ferait connaître
à ces puissances la force d'une nation qui avait recouvré sa
liberté, et il travailla ensuite à persuader cette princesse de
l'avantage que le Roi pouvait tirer de la nomination d'un premier
ministre, qui réunirait à l'attachement à sa personne l'instruction,
la capacité et l'art de la persuasion pour ramener les esprits
égarés: «Il faudrait de plus, ajouta-t-il, qu'il eût l'adresse
d'occuper la nation d'une guerre qu'on lui ferait regarder comme
nationale, pour parvenir par ce moyen à rendre au Roi l'autorité
nécessaire pour le bonheur de la France.»--«Et où trouver un tel
homme?» reprit la Reine.--«Je crois, d'après ce que pensent mes
amis, qu'elle pourrait le trouver en ma personne et en faire la
demande au Roi.»--«Vous vous moquez, reprit la Reine en éclatant de
rire; et à quoi pensez-vous donc en me faisant une pareille
proposition?» Puis, reprenant son sérieux, elle lui prouva que la
Constitution s'opposait formellement à sa demande.
Je tiens cette anecdote de la bouche de cette princesse; j'ignore si
cette conversation a été connue, mais peu de jours après il courut
dans Paris une caricature représentant M. de Narbonne avec une tête
de linotte, et dont le titre était celui de ministre linotte.
L'Assemblée, dirigée par les Jacobins, nomma pour membres du comité
de surveillance Isnard, Bazire, Merlin, Grangeneuve, Fauchet,
Goupilleau de Fontenai, Chabot, Lecointre de Versailles, Lacroix,
Lacretelle, Quinette, Chauvelot, et pour suppléants: Antonnelle,
maire d'Arles; Jagault et Montaut. Ces derniers entrèrent
promptement en fonction. Trois d'entre eux ayant donné leur
démission, presque tous périrent dans la suite sous la hache
révolutionnaire et condamnés par leurs semblables. Car dès que les
scélérats furent les maîtres, ils formèrent diverses fractions, et
chaque fraction qui avait la prépondérance envoyait à l'échafaud
celle qui lui était opposée.
Les ministres regardant comme avantageux que le Roi répondit en
personne à la demande que lui faisait l'Assemblée de s'occuper de
mesures qui fissent cesser les rassemblements extérieurs qui
entretenaient l'inquiétude de la France et rendaient la guerre
préférable à une paix ruineuse et avilissante, le Prince s'y rendit
en personne pour l'assurer qu'il ne négligerait rien pour répondre à
ses désirs: «Mais, ajouta-t-il, avant de se déterminer à la guerre,
il faudrait employer tous les moyens possibles pour préserver la
France des maux incalculables que la guerre ne peut manquer
d'entraîner dans les premiers moments de l'essai d'un gouvernement
constitutionnel.» Il fit espérer de trouver un allié fidèle dans la
personne de l'Empereur, disposé à empêcher les rassemblements qui
inquiétaient la nation. Il ajouta que, dans ce but, il allait faire
déclarer à l'électeur de Trêves et aux autres princes voisins que
si, avant le 15 janvier, ils ne faisaient cesser lesdits
rassemblements, il ne verrait en eux que des ennemis de la France;
et il espérait beaucoup à cet égard de l'intervention de l'Empereur.
S'il ne pouvait réussir dans ses efforts, il leur déclarerait la
guerre; mais qu'il fallait s'occuper des moyens d'en assurer le
succès, en affermissant le crédit national, en donnant aux
délibérations de l'Assemblée une marche fixe et imposante, et en se
conduisant de manière à prouver que le Roi ne faisait qu'un avec les
représentants de la nation; que quant à lui, rien ne ralentirait ses
efforts pour que la loi fût l'appui des citoyens et l'effroi des
perturbateurs du repos public; qu'il conserverait fidèlement le
dépôt de la Constitution sans souffrir qu'il y fût porté atteinte,
sentant combien il était beau d'être roi d'un peuple libre. Cette
dernière phrase prouvait évidemment que ce discours était encore
l'ouvrage de ceux qui avaient dicté tout ce qu'avait écrit le Roi
depuis son retour de Varennes. Tant de ménagements en réponse à tant
d'outrages, au lieu d'adoucir les factieux, ne les rendirent que
plus insolents.
L'Assemblée répondit qu'elle délibérerait sur les propositions du
Roi, quoiqu'il n'en eût fait aucune; et M. de Narbonne, prenant
alors la parole, demanda la levée de trois armées, les fonds
nécessaires pour cet objet, et proposa, pour les commander, MM. de
Luckner, de Rochambeau et de la Fayette. Il donna l'espoir que la
nation ne serait point inférieure dans sa lutte contre les
puissances à ce qu'elle avait été sous le règne de Louis XIV, et
qu'il était essentiel de leur prouver, par l'ordre que l'on verrait
régner dans le royaume, ce qu'était une nation qui voulait et savait
conserver sa liberté.
Cependant les dénonciations contre les ministres se renouvelaient
journellement; l'abbé Fauchet attaqua M. de Lessart de la manière la
plus violente, attribuant les massacres d'Avignon au retard de
l'envoi du décret de réunion du Comtat à la France, et il demanda
que le ministre fût décrété d'accusation. Sa demande fut renvoyée
au comité pour en faire un rapport; mais M. de Lessart se justifia
si pleinement de toutes ces imputations, qu'on ne put y donner
aucune suite.
Péthion fut nommé maire de Paris, Manuel procureur-syndic de la
Commune, et toutes les places furent remplies par les créatures des
Jacobins. Il était impossible de ne pas frémir de la rapidité avec
laquelle ils allaient à leur but. Toutes les démarches que
l'Assemblée exigeait du Roi n'avaient pour but que de l'avilir, et
nommément celle de réitérer auprès des cantons suisses la demande de
la grâce des déserteurs de Châteauvieux.
M. de Narbonne, pour persuader de plus en plus l'Assemblée de son
patriotisme, imagina d'exiger des six maréchaux de France résidant
encore en France un serment encore plus constitutionnel que le
serment civique décrété par l'Assemblée. Mais il fut refusé par MM.
de Beauvau, de Noailles, de Mouchi, de Laval et de Contades, et un
seul, M. de Ségur, accéda à la demande du ministre.
Les décrets rendus contre les émigrés ne firent sur ceux-ci aucune
impression. D'un autre côté, les réponses des puissances étrangères
aux diverses demandes du Roi, par les voeux qu'elles formaient pour
qu'il trouvât dans la Constitution le bonheur qu'il en espérait,
irritèrent l'Assemblée, plus enorgueillie que jamais d'un pouvoir
qu'elle cherchait à accroître journellement.
CHAPITRE XVII
ANNÉE 1792