tant elles parvenaient à dissoudre sous les apparences de la raison les
fondements mêmes de la morale et de l’entendement.
--Le bon sens nous incline à croire, lui disait-il un jour, que nul ne
peut s’évader de lui-même. Le bon sens est peu de chose puisqu’il est à
peu près le sens commun. Comment ne pas s’inquiéter des ondes qui nous
effleurent, de l’extériorisation incontestable qui nous les fait
percevoir? N’y a-t-il pas une communication sans intermédiaire entre les
parties les plus subtiles et les plus vagabondes de nos âmes? Les faits
les plus fréquents l’indiquent. Un malaise nous fait deviner le regard
qui nous suit. Les sentiments puissants, la haine, l’amour à la veille
de se traduire en actes dégagent des effluves. Les intentions de rapt ou
d’homicide se traduisent même dans le silence. Plus d’une victime mue
par l’aspiration secrète a saisi au vol en se retournant le poignet armé
de la lame au moment où il allait s’abattre.
--C’est vrai, dit Olivier, j’ai déjà eu souvent l’occasion de le
constater.
«Ainsi, depuis quelques jours une chose amère me pénètre. Elle s’inocule
en moi par je ne sais quel sens. Le goût ni l’odorat n’en sont
impressionnés et pourtant j’éprouve l’odeur et la saveur. Chose
astringente, énervante, pénible; une attention bizarre et douloureuse,
une attente qui redoute un événement mais s’exaspère qu’il s’attarde. Et
quel événement! Mais je ne sais. Je flaire quelque chose d’horrible, la
catastrophe, le sang près de moi peut-être. Et comme je le dis à Marc,
il sourit: «Dieu merci, les pressentiments ne se réalisent pas toujours.
Les tiens t’annoncent une dilatation d’estomac plutôt qu’un crime, c’est
moins dangereux.»
Mais, Rabevel, tout de même surpris, le traita de pessimiste. «Tu
deviens neurasthénique, dit-il. Viens avec moi au billard.»
Ils descendirent. Rabevel ayant fait servir des citronnades, riait,
chantait, carambolait. Olivier le regardait sans bien comprendre cette
agitation incohérente mais heureuse.
--Tu t’étonnes? dit Rabevel. Vois-tu, c’est cela la vie. Des secousses
successives et en sens contraires. Moi je ne suis plus d’aplomb.
L’humanité normale se représente par un pendule dans la position
verticale. Je n’y puis rester. C’est la stagnation cela, ce n’est pas la
vie. Mettons le pendule en mouvement, et non par des oscillations
timides, mais à toute volée. Il dépassera l’équilibre! Comprends-tu? _Il
dépassera l’équilibre_: Voilà qui est beau et nouveau. Les esprits
modérés, nous dirons les esprits bornés, ne voient que l’équilibre.
Sottise. Nous dépassons cet état. De la dépression à la compression, du
rire aux larmes, nous jouirons de nos facultés et nous connaîtrons tout
le cercle sur quoi peut évoluer ce pendule qu’une main timide laissait
reposer!
--Vous casserez la corde de votre pendule!
--Et qu’importe! alors nous irons aux étoiles.
--Ou dans la boue, mon cher. _Pulvis es..._
--Eh bien! je préfère que la corde casse sous l’effort, sous
l’attraction de la force centrifuge qui sollicite les êtres en mouvement
à l’appel de lois inconnues des créatures, astres ou dieux d’où émanent
ces forces universelles auxquelles se soumettent hardiment les corps
mouvants! Je serai happé plus loin. Qu’est la chute sans grâce du poids
immobile quand la corde casse rongée de vétusté? Et pouvez-vous la
comparer à ma trajectoire?
--Vous vous grisez d’images. La réalité n’en est pas composée.
--Allons donc! Tu ne connais pas ma réalité à moi. J’y plonge chaque
jour davantage; si tu savais la saveur des humiliations et des
désespoirs lorsque Balbine excédée me jette à la porte. Le frein rongé,
l’excitation de l’esprit, les ruses, la haine et l’amour mêlés, quel
nectar spiritueux! Et puis la tristesse, le suicide proche avec l’envie
de tuer et de mourir, la neurasthénie intermittente et l’approche de la
folie, et les longues lettres où l’encre se délaye dans les larmes!
--Et vous me traitiez de neurasthénique tout à l’heure!
--Parce que tu ne sais pas l’être. Il faut savoir savourer l’amertume.
Les cendres ont un goût puissant et âpre qu’il faut apprendre. Et
surtout il n’y faut point rester; lorsque, bouillonnant dans le cratère,
les sentiments s’exaspèrent, j’ouvre le tiroir de mon bureau. Exténué
d’émotion ardente, de plaisir aigu, la souffrance est un plaisir comme
le froid est une brûlure! Exténué, haletant, les yeux mi-clos, je tâte
et je touche, soudain, tu comprends.--Oui, mon révolver, si froid, tu
sais--le métal contre la peau moite--glacé, là sous ma main fébrile,
c’est bon. Ah!
--Alors...
--La fièvre tombe quelquefois et, d’autres fois non. Je vais retrouver
Balbine tremblant d’ardeur, de désir, de choses monstrueuses et jamais
vues et je la supplie. Et j’ai ce révolver sournois. Elle crie. Ah! mon
cher, la vie pathétique qui roule à pleines volutes et m’enveloppe. On
la sent alors. L’arme sous le nez de cette femme qui vibre avec moi
et--comprends-tu?--comme moi, oui, comme moi.--Allons-nous nous tuer?
Oui, sans doute. Non, peut-être. Un mot, un signe. Ce serait si
merveilleux. Mais attendre. Recommencer encore. Elle va décider. Elle
décide. Mot hypocrite: «Je veux bien te pardonner». Elle sait que ce mot
nous promet l’heureux recommencement, l’inextinguible jouissance. Une
scène semblable avec des variantes nous reconquerra haletants,
haletants. Il faut y croire. Allons! et je l’embrasse. Elle m’injurie,
m’accable de reproches, des mots canailles et hideux que nous aimons. Ce
n’est pas artificiel mais nous en avons conscience. Nous connaissons
l’avenir mais nous aimons le vivre et il ne trahit pas notre liberté. Je
sais que mon pardon impose une rançon: les bijoux, la soumission, l’air
de bête domptée mais en échange les voluptés apaisantes. Voilà mon
bonheur qui s’attendrit et vive l’existence! Balbine alors est l’ange le
plus adorable.
--Eh! là, arrêtons au bord du roman feuilleton.
--Arrêtons...
--Nous en sommes donc pour l’instant à la période roucoulante?
--A la période roucoulante.
--Et jusqu’à quand?
--Le sais-je? Ça va. Je me sens plein de force et de béatitude. Tout
vibre en moi. Le ciel et l’eau. L’amour, le plaisir, l’intelligence,
l’orgueil. Allons, la vie est bonne!
--Mais à quand la nouvelle période infernale? Et pourquoi?
--Le sais-je? Les circonstances. Un regard. La fatigue. Enfin...
--De qui viendra la prochaine rupture?
--De moi toujours. J’ai l’initiative. Non pas, peut-être, la
préparation, elle est si rusée. Mais le geste. Le geste!
--Comment le faites-vous?
--Il est divers. Tantôt le désir de m’en aller me saisit sans motif et
je m’en vais en larmoyant, en demandant pardon, vers l’aventure; je ne
la reverrai plus. Qu’elle me pardonne. D’autres fois, je la trouve laide
et ignoble d’esprit et de corps. Elle me dégoûte. Qu’elle s’en aille, la
rosse. Nous nous injurions, nous nous battons. Avec quels cris parfois
et, d’autres jours, avec quelle horreur silencieuse. Puis je la quitte,
dégoûté, en crachant sur le seuil que je baiserai au retour.
--Quelle vie!
--N’est-ce-pas! Enviable, unique!...
--Vous vous méprenez sur le sens de mon exclamation.
--Qu’importe? Tu ne me comprends pas. Tu ignores les ressources, la
richesse de notre organisme humain. Pourquoi cataloguer, hiérarchiser
nos sentiments suivant les catégories du bien et du mal? C’est un signe
de faiblesse; je veux dire une superstition digne des primitifs. Sous le
désordre apparent qui effare notre esprit, sous le désagrément
superficiel qui fait peur à notre instinct de conservation il y a plus
de richesse, d’harmonie, de volupté, de jouissance profonde dans
certaines douleurs que dans certaines joies. Et puis...
«La joie, la douleur? gardons les mots si tu y tiens. Mais à nous placer
dans la réalité exacte ne vois-tu point que la signification qu’on leur
donne est fausse? Tout le langage humain est, en vérité, établi sur ce
misérable instinct de conservation. C’est lui le régulateur, l’étalon.
Mais il est arbitraire, voyons! Nous pouvons changer la graduation
thermométrique avec Réaumur ou Fahrenheit... Le chaud ou le froid
dépendent du zéro que nous déplaçons, au point de vue du langage. Les
conditions de notre existence humaine veulent que ce zéro soit
l’instinct de conservation...
--Mais, mon cher Rabevel, n’est-il point un guide précieux pour notre
voyage terrestre?
--Un guide désastreux! Sous prétexte de sécurité, il prolonge notre
voyage et nous en distrait les plus belles émotions. Quand l’agence Cook
vous emmène dans l’Inde elle vous montre les villes et les monuments,
mais la Jungle? Mais le rukh: mais la vie formidable et secrète des
hommes et des bêtes? des Thugs et des tigres? Je sais bien: on ne risque
pas sa vie; toujours la même antienne. L’instinct de conservation auquel
obéissent les hommes est le cicérone de Cook.
«Ainsi ils parcoururent leur vie. Leur guide les a conduits prudemment
et soutenus. Or, allons au fond: ce guide n’est-ce pas l’aubergiste qui
prolonge le séjour, le parasite qui fait durer le voyage? Sommes-nous
des exilés oui ou non? N’avons-nous pas des aspirations qui dépassent le
champ de nos expériences terrestres? Aspirations, remarque-le, qui se
précisent dans les grandes crises émotionnelles condamnées par
l’instinct de conservation. Or celui-ci nous contraint, par la peur de
détraquer un misérable amas de viande et d’os, à renoncer à tout ce que
nous rêvons de réalisable et de beau. Remarque-le encore, les joies les
plus grandes sont réservées aux jouisseurs et aux ascètes. C’est par là
que se rejoignent ces grands courageux: par la mise au rancart de ce bas
instinct de conservation!»
--Ah! Ah! s’écria Marc qui était entré pendant la fin de cet entretien.
Voilà bien la clef de l’énigme que je recherchais depuis si longtemps.
Voilà qui explique la rapidité de la conversion de certains grands
pécheurs: c’est que leur fond ne change pas. Le seul sentiment qui
compte en eux est en somme la soif de se dépasser, d’épuiser ses
possibilités et cela sur un inébranlable courage qui les rend sourds aux
appels de leur instinct de conservation.
--C’est cela même, dit Rabevel. Et ainsi en vivant peut-être moins de
temps (et cela n’est pas démontré car le fameux instinct est faillible.
Tel capitaine au long cours évitera les naufrages dans une exploration
hasardeuse, qui eût décédé de la grippe à Tonnerre) en vivant, dis-je,
moins de temps, on vit néanmoins davantage. La valeur de la vie est un
produit. Ce n’est pas simplement une quantité: la qualité y intervient.
Dix années de la vie de Napoléon valent cent années de celle de Joseph
Prudhomme.
--Pour un juge impartial et pour Napoléon sans doute. Mais Joseph
Prudhomme lui-même serait d’un avis opposé.
--Que nous importe son avis?
--A son point de vue c’est le seul qui compte.
--Évidemment. Et c’est pourquoi il convient d’enrichir Joseph Prudhomme
et de le convaincre. De nous convaincre tous. Toi qui aimes la vie,
Olivier, suis-moi jusqu’au bout de la logique. Sache l’aimer dans ses
aspects les plus vrais, non seulement quand elle est le beau fleuve,
mais aussi quand elle est le torrent.
--Voici le tentateur! s’écria Marc en riant. Voici le tentateur. Il nous
a expliqué la conversion rapide de Thaïs et la chute simultanée et non
moins rapide de Paphnuce. Et il nous induit à les imiter. Non, mon cher
ami, la douche écossaise n’est pas faite pour tous les tempéraments.
--Je vous plains, dit Rabevel. Vous ne connaîtrez jamais la valeur de la
vie ni celle de la mort.
--En quoi, répondit Olivier, vous apparaît la valeur de la mort? Vous
savez la terrible chose que cela est...
Il était manifestement égaré. La conséquence de sa blessure, la fièvre
de la discussion, ces quelques mois de vie passionnelle si troublée et
le souvenir soudain reparu de la seule femme qui l’eût violemment ému...
Mais Marc lui prenait la main, le regardait dans les yeux intensément.
--Tais-toi, Olivier. Tu sais que ta mère n’est pas morte. Elle n’est pas
morte. Ne l’as-tu point revue? Je la revois moi-même. Elle te protège.
Et tu peux être sûr qu’elle dirigera vers toi le bonheur que tu cherches
en l’ignorant.
Ce regard le pénétrait comme une certitude. Certes le souvenir de sa
mère était pour lui si présent qu’elle semblait vivre. Mais sa réalité?
--Elle veille sur toi, répondit Marc.
Sans le vouloir, docilement, la tête perdue, Olivier répondait:
--Oui, sans doute, Marc, elle veille sur moi.» Et une grande paix
l’enveloppait avec l’envie de pleurer doucement. Ce Rabevel tout à
l’heure, quel sot, quel fou peut-être? Il connaissait à présent
l’étreinte d’une infinie langueur. Des apparences l’entouraient, vagues
et mouvantes, des visages dans un rêve chantant si indécis, si flottant.
Mais pourtant la voix intérieure de sa mère le bénissait; elle voulait
revivre à ses côtés par l’amour d’une vivante peut-être... Marc lui prit
doucement le bras.
--Mon cher Olivier, lui dit-il, mon cher Olivier, il faut redevenir
toi-même...» De nouveau son cher regard qui l’attirait; les yeux
d’Olivier s’y fixaient. Mais il ne pensait pas à lui. Seule l’image de
sa mère l’absorbait. «Par l’amour d’une vivante»... Et puis soudain le
charme se rompit. Dans la mémoire passèrent rapidement des images de sa
vie, du passé mort et parmi elles quelques-unes qui s’attardaient: son
père, sa mère--(maman!...)--il lui sembla qu’il sanglotait et puis,
tiens, Isabelle...
Avec un peu plus d’insistance peut-être... Elle ne voulait pas celle-ci
faire place à d’autres, se dissiper, un regret au coin de ses lèvres
mélancoliques.
Il percevait confusément les paroles de Marc sans bien comprendre. Il
était si absorbé. Sans doute Marc le regardait-il toujours. Puis il
sentit subitement sa main sur son front: «Réveille-toi...»
--... ce qui se passe là-dedans? On rêve encore?
--Allons, dit Rabevel, présenter nos respects au Commandant Palous que
j’ai invité et réclamons une histoire à ce vieux loup de mer...
Olivier s’ébroua au son de cette voix.
--Oui, secouons nos rêveries...
--Bonsoir, Messieurs, dit, en les abordant, le pirate débonnaire. Beau
ciel, hein? Pas s’y fier cependant. Tenez, un soir pareil, dans l’Océan
Indien...
* * * * *
Quelques jours après, Marc venait voir Olivier qu’il trouva très sombre:
«Je comprends ce que tu as, dit-il; Balbine te traque...»
Olivier ne répondit pas, mais le regarda d’un air interrogatif: Que
faire?
--Il y a un bateau, _Le Canaque_, pour Sidney le 15 de ce mois, dit
Marc. Renonce à venir avec moi en Égypte, puisqu’elle y veut venir.
--Tu as raison. Je partirai le 15 pour Sidney, déclara Olivier.
Le lendemain, il prit son billet, alla faire ses adieux à Isabelle,
prépara ses valises. Il téléphona chez Rabevel, lui demanda un
rendez-vous pour le 14 au soir avant dîner et prétexta une absence
urgente pour ne pas le voir avant cette date.
Ce fut Balbine qui lui répondit en lui fixant l’heure du rendez-vous.
Quand il se rendit à l’hôtel particulier de l’armateur, elle vint
elle-même lui ouvrir. Elle avait renvoyé les domestiques; elle était
toute seule et il la devina nue sous le peignoir. Cela l’exaspéra.
--Je viens vous annoncer que je repars pour Raïatea, lui dit-il
brutalement.
--Quand? Vous voulez rire?...
--Demain.
Elle se jeta à son cou. La bête luxurieuse était éveillée, elle
l’entraîna sur un divan. Il se débattit, se refusa, se releva tout
rouge.
--Rabevel va venir, dit-il.
--Et qu’est-ce que cela peut faire! s’écria-t-elle cyniquement. Ça ne
fera que l’exciter.
Elle se rejeta sur lui. Il finit par la repousser avec violence et ils
demeurèrent côte à côte, pourpres, suants et presque haineux. Bernard
entra un moment après et comprit tout de suite.
--La lie du calice, dit-il amèrement. Cette salope a voulu te violer.
--Oui, cria la femme, oui... C’est un Joseph, ton idiot, un Joseph.»
Bernard se précipita, la roua de coups. Mais elle criait toujours.
--S’il te connaissait, il n’hésiterait pas. Il ne sait pas, il...
--Un mot de plus et je te casse, fit Rabevel hors de lui.
--Je dirai tout, hurla la furie, tout...
Bernard sauta sur une panoplie, prit une épée et frappa furieusement sa
maîtresse du plat de la lame. Olivier intervint. La colère étrange de
Rabevel le surprenait extraordinairement. Il voulut séparer les amants
mais reçut des deux plusieurs coups qui l’échauffèrent à son tour. La
femme criait encore, finit par se faire entendre de lui.
--Oui, Olivier, ce cochon-là a tué ta mère, tu entends. Il lui a fait un
gosse et l’a fait avorter. Elle en est...
Un hoquet lui coupa la parole; elle tomba la gorge trouée, vomissant un
sang noir. Rabevel hors de lui, retira l’épée, visa aux yeux. Avec un
courage surhumain, Balbine expirante saisit la lame, la détourna, dit
encore d’une voix rauque, à peine distincte:
--Oui, il a assassiné ta mère et ton père...
Bernard s’élança de nouveau, se heurta à Olivier et celui-ci, sans un
mot, s’emparant d’un lourd chandelier de bronze se précipita sur lui, et
le martela de coups, sauvagement, jusqu’à ce qu’il l’eût étendu à ses
pieds. Il s’affaissa aussitôt lui-même dans un fauteuil.
Un carillon l’éveilla quelques minutes après. Il se rappela que les
domestiques avaient congé; Balbine avait tout organisé pour son
entreprise... Étaient-ce les gendarmes? des voisins attirés par le
bruit?... Il alla ouvrir. Marc entra, vit le spectacle, devina ce
qu’Olivier ne sut pas raconter.
--Suis-moi, commanda-t-il à voix basse.
Ils ressortirent aussitôt; la nuit était tombée tout-à-fait. «Chez toi
et puis à la gare, au trot», dit Marc.
--Mais, fit Olivier...
--Pas de mais... Ta sécurité est au désert...
--J’ai tué, je dois expliquer et...
--Assez d’idioties. Tais-toi et obéis.
Le train spécial du _Canaque_ était à quai quand ils arrivèrent à la
gare d’Orsay. Marc y vit, déjà installés, Isabelle et Clavenon; il ne
s’en étonna pas, il était au courant.
--Irez-vous jusqu’au bout? demanda-t-il à la jeune fille.
--Jusqu’au bout du monde avec lui, s’il me veut.
Olivier hésitait à comprendre. Il eut soudain l’illumination d’un
immense amour révélé, conquis et possédé à jamais; et aussitôt retomba
sous le couvercle d’un cercueil de plomb; il était un criminel, il...
Mais Marc s’approchait de lui; il lui fit ses adieux. Il lui recommanda
à voix basse le silence, embrassa fraternellement Isabelle, dit encore à
Olivier: «le bonheur t’accompagne» et, dès après le départ du train
retourna à l’hôtel particulier de Rabevel. Il carillonna longuement,
heurta avec véhémence à la porte, finit par ameuter le quartier, déclara
qu’il avait vu de loin sortir un individu par une fenêtre restée ouverte
au rez-de-chaussée...
On trouva Balbine dans le coma; elle expira sans reprendre connaissance.
Bernard revint peu à peu à lui et raconta l’histoire d’agression et de
bandits masqués qui devait passionner Paris.
* * * * *
Quelques mois après, Marc causait avec son père et sa mère auprès du feu
lorsqu’on lui remit une lettre de l’armateur. Celui-ci lui disait toute
la vérité, lui annonçait son départ, le priait de passer le voir. «Les
coups que j’ai reçus sur la poitrine ont achevé d’user et de disloquer
mon cœur et mes artères déjà fort atteints. Au premier choc, à la
première quinte de toux...» Il voulait s’en aller très loin, il avait
pensé à certaine tâche très humble et très utile et désirait que Marc
prît la tête de sa maison.
--Mais, dit Noë, voilà donc deux criminels, Bernard et Olivier qui vont
achever leurs jours en paix? Notre devoir n’est-il pas de les en
empêcher?
--Ce sont vos lois, ce sont vos mœurs, c’est votre société qui les a
faits ce qu’ils sont, répondit Marc.
--Et la justice? fit Noë.
--Qu’est-ce que c’est que la justice? demanda Marc.
A ce moment Nicole Vassal entra; elle venait ainsi de temps à autre,
demander au jeune homme s’il avait des nouvelles de l’enquête sur
l’assassinat de sa mère.
--Toujours rien? demanda-t-elle.
Et comme les deux hommes se taisaient:
--Ha! fit-elle farouche, tenir le criminel et quel qu’il soit, le voir à
son tour expirer de la même mort...
Un silence profond régnait. Marc était d’une telle lividité qu’il
faisait peur. Mais elle ne s’en aperçut pas.
--On ne sait pas, dit-elle, quel amour peut inspirer une mère.
J’ignorais combien je l’aimais. Toute mon âme réprouvait sa conduite,
j’ai souvent cru que je la méprisais. Mais, à présent, je me souviens
des jours passés, de mon enfance. Elle a soutenu mes premiers pas, elle
m’aimait. Mon père, peut-être plus droit cependant, m’avait témoigné peu
d’affection. Elle, même partageant son existence avec cet étranger, me
gardait une tendresse constante dont je recevais des preuves
nombreuses... Maintenant, seulement, je me rends compte qu’elle
m’aimait--et, seule, ma douleur m’a fait voir combien je l’aimais aussi.
Hélas! que suis-je à présent, abandonnée...
Puis soudain:
--Mais s’il y a un Dieu, il punira le criminel... Ceux qui le
découvriront, oublieront-ils qu’il n’y a rien de plus sacré que la
douleur des orphelins? ne le puniront-ils pas? Sinon, Monsieur Noë,
qu’est-ce que ce serait que la justice, votre justice?
Elle posa cette question avec une telle véhémence qu’ils en demeurèrent
saisis. Mais tant d’efforts l’avaient brisée. Elle voulut se lever et
retomba sur son siège, évanouie.
Marc paraissait pétrifié.
--Voyons, dit Noë, portons-la sur le divan.
Ils l’installèrent confortablement parmi les coussins. Elle rouvrit les
yeux.
--Mademoiselle, lui déclara le vieillard, vous avez besoin de repos et
de calme... Attendez là, bien sagement; la seule conversation que nous
saurions vous tenir ne pourrait que vous nuire.
Elle soupira faiblement et consentit d’un léger signe de paupières. Au
bout d’un instant, elle reprit:
--N’avez-vous rien rapporté qui puisse me rappeler ma mère?
--J’ai pris, répondit Marc, tout ce qui me paraissait offrir un intérêt
pour vous; quelques lettres, des bijoux, divers colifichets; tout cela
est ici et je vous le remettrai un de ces prochains jours si vous le
voulez bien.» Ils prirent rendez-vous. Puis, rougissant, et avec
hésitation, Marc ajouta:
--Je vous ai rapporté également une photographie de vous-même qui était
chère à votre mère. Elle me la montrait souvent, elle ne quittait pas
son réticule.
Il se leva et se dirigea vers un petit secrétaire. Noë et Eugénie
distinguèrent sur la tablette des fleurs toutes fraîches, dans l’ombre,
près d’un cadre de cuir. Il apporta le portrait à Mademoiselle Vassal
qui le posa distraitement sur la table.
Revenant à ses pensées, elle dit:
--Alors, vous ne savez rien d’autre sur les circonstances dans
lesquelles ma malheureuse mère a trouvé la mort?
Marc eut une sorte de sanglot et regarda son père. Ainsi se posait
brusquement devant celle qui devait tout ignorer du débat où ils
s’agitaient, la question angoissante dont dépendait la liberté d’Olivier
et de Bernard. Les paroles se pressaient aux lèvres de Marc: «N’est-ce
pas qu’Olivier n’est pas responsable? Et voulez-vous tuer Isabelle? Et
pourquoi venger une femme qui eut la mort qu’elle méritait, qu’elle
devait normalement attendre, à quoi tout la destinait?» Mais, devant
Nicole, il gardait un haletant silence. Il contemplait, entre les mains
de son père, fébrilement agitée, l’histoire véritable du meurtre--la
lettre de Rabevel.
Noë recarda longuement son fils et lui dit quelques mots à voix basse.
Ensuite il froissa la lettre comme d’un geste machinal et la jeta au
feu; puis il essuya ses yeux. «C’est la condamnation d’une époque»,
dit-il imperceptiblement pour lui-même.
Marc répondit alors, avec une joie sourde, à Nicole:
--Qui connaîtra jamais la certitude? La vérité brille avec la flamme et
disparaît avec la fumée.
Nicole Vassal, fiévreuse, un peu grelottante, tendait ses mains vers le
foyer. Elle avait ainsi, sans que sa pensée y participât, vers cette
flamme qui allait pour toujours mourir avec son secret, le geste d’une
suppliante.
Puis elle se leva; elle tendit la main à Noë et à Eugénie; Marc
l’accompagna jusqu’à la porte. Personne ne lui fit remarquer qu’elle
oubliait son portrait.
* * * * *