--Même ceux-là. Tenez, ce dîner approchait de la perfection: rien n’est

comparable à la vieille cuisine de nos provinces lorsque la tradition en

est conservée, n’est-ce pas? Eh bien! est-ce inutile? Non, car la

nourriture fait l’homme: nos savants chargés d’hypothèses nous diront

que les qualités de la race dépendent de ce qu’elle absorbe. Ne

contredisons pas ces braves gens qui sont par ailleurs, à mon sentiment,

des ânes rouges. Mais constatons que des repas comme celui que nous

venons de faire, en excitant l’imagination, rendent les souvenirs plus

vivants et par là resserrent les liens qui unissent les vieux amis que

nous sommes, toi, Olivier, toi, Marc, toi, mon oncle Noë, moi.

Peut-être, Madame de Villarais, me permettrez-vous de constater qu’ils

font progresser l’intimité?

A Madame de Villarais, qui acquiesçait avec un joli sourire, Rabevel

offrait son bras. Ils passèrent dans un petit salon.

--Oui, poursuivait Rabevel, l’idéalisme et le réalisme se partagent ma

vie et je ne sais lequel triomphera. Cependant, si je m’évade un jour de

la matière pour nager dans l’éther, qu’on n’envoie pas Vatel pour me

tenter car...

--Car?...

--Car je succomberais. Je m’avoue gourmet; vous dites sensuel: j’en bats

ma coulpe. Croyez cependant qu’il se mêle au plaisir du palais une

jouissance intellectuelle... si! si! intellectuelle...

«L’excitation physique des riches venaisons et des vins généreux a une

résultante dans le monde moral. L’ivresse en est la preuve excessive.

Indépendamment de cela, convenez que le Français ne serait point gai,

spirituel et brave au même degré, s’il ne vivait des produits de la

terre de France.

«Acceptez, Madame, deux doigts de ce vieil armagnac et faites hardiment

claquer votre langue. C’est ainsi que l’apprécient les tonneliers de la

Gascogne! c’est ainsi que le dégustaient Cyrano de Bergerac, Murat et

Bernadotte, capdedious!

--Quel beau destin que le leur, dit Madame de Villarais. Ils ont réussi

une vie d’action et de rêve à la fois. Ils ont passé dans la gloire,

l’amour et la bataille. La bataille d’autrefois. Rien de sombre dans ces

existences: le soleil.

--Ce beau destin vous fait-il envie? demanda Noë.

--Oh! non, Monsieur; mon imagination le mesure et ses lignes me

paraissent sublimes, tout simplement. En somme, les héros ne sont pas

heureux et je crois plus raisonnable de chercher le bonheur que la

gloire car je me sens médiocre et le bonheur plus que la gloire

accueille les gens de ma condition morale.

--Il y a autre chose que la gloire et l’honneur, s’écria Rabevel. Il y a

le faisceau de terribles sentiments agissants qui sont la haine,

l’amour, la crainte, le goût de dominer et de détruire, l’ambition...

Nous ne vivons que par eux. Nous recherchons ce qui peut le mieux nous

le procurer. C’est par exemple, pour moi, les affaires ou ce qui revient

au même, la politique...

Marc eut un haut le corps.

--Ce qui revient au même? demanda-t-il. La guerre ne vous a donc rien

enseigné?

--La guerre n’a rien appris à personne, répondit Rabevel. Chacun y a

exalté son goût de réaliser ses désirs les plus secrets. Croyez-vous que

vous ayez changé? Croyez-vous qu’Olivier ne soit pas redevenu ce qu’il

était avant son départ pour Raïatea? La fameuse génération sacrifiée

dont vous parliez un jour et pour laquelle je fabrique des cercueils à

gros bénéfice, croyez-vous que ses survivants aient moins de naïveté si

nous n’avons pas moins de cynisme?

Il eut un rire rapide.

--Je fais abstraction des modifications spirituelles causées par le

déchet physiologique: blessures, fatigue, etc... Ah! allez, vous êtes

heureux que nous soyons encore là pour nous occuper des affaires

publiques, nous, les forcenés, les affairistes, les jouisseurs, les

ardents...

--Je vous plains, dit Marc.

Rabevel se méprit.

--Oh! Mais nous ne sommes pas à plaindre. Les sentiments qui effraient

vos têtes raisonnables sont notre raison de vivre! Certains êtres

possédés par ces sentiments ont mené la vie la plus âpre, la plus

cruellement effective qu’on puisse imaginer. Si nous tendons à l’action

par la vertu de notre tempérament, voilà les mobiles qui doivent armer

notre bras.

--Vraiment, dit Marc, vous êtes impétueux. Avez-vous senti souvent

passer dans vos cheveux le souffle de ces Furies?

--Tout récemment encore, mon ami. Connaissez-vous le château de Blois?

Je l’ai visité il y a quelques semaines. L’opprobre vous y frôle.

L’ombre du meurtre glisse sur les dalles. Les Italiens de Catherine y

promènent leur sourire au vitriol. Le sang poisse les plinthes. Des

armoires secrètes s’ouvrent dans les lambris, visqueuses de poisons.

Quel aveu vais-je vous faire! Je me suis complu dans ces salles et dans

les évocations qu’elles m’imposaient. Des yeux partout postés, des

pistolets braqués, des dagues nues derrière les tentures, quelle fureur

de crime! Mais quand la mort compte si peu, c’est donc que nos

sentiments sont plus forts qu’elle! L’ampleur de cette fugue me dépasse;

je la jalouse; elle est sensible à ma jalousie et elle m’enlève et

m’anime: Comprenez-vous que j’aie peur?

Nul ne répondit.

Marc, immobile, offrait à la flamme du foyer la sérénité de son beau

visage. Madame de Villarais et Eugénie s’absorbaient dans un menu

travail de crochet. Noë dissimulait avec peine son mécontentement,

tandis que Balbine jouissait en silence de cette gêne unanime.

Il semblait à Olivier que Rabevel eût créé une œuvre demeurée parmi eux

et qui cherchait insidieusement leur âme. Quel cœur ne battait pas dans

ce recueillement! La société policée, pensait Olivier, est ennemie des

effusions. Le silence pèse sur elle et les minutes vivantes en sont

mortellement blessées. Le fantôme pourtant s’insinuait en vapeur

subtile; le vampire des anciens n’est-il pas un symbole troublant? La

parole ou le songe donne aux mythes une existence éphémère. Ces mythes,

impalpables, ne cherchent-ils pas, dans notre sang, une vie réelle qui

leur permette encore les affres?

Tragédie, dans ce salon muet. Noë s’agita, puis courut à la fenêtre: «On

étouffe, ici», dit-il. Il scrutait le parc.

--Voulez-vous sortir avec moi, Olivier?

--Volontiers.

Le ciel et la terre semblaient déserts.

--Ce pauvre Bernard devient un démon, dit Noë en prenant le bras

d’Olivier. La haine, l’amour, la crainte poussés au paroxysme dans cette

seule âme, je ne sais quel désir de sang, quelle abjecte velléité de

crime, cet ensemble de force et de sentiment ne peuvent appartenir qu’à

un fou. Ne sentez-vous pas cela? A quel moment la secousse d’une telle

créature va-t-elle déchaîner ses sentiments effrénés?

«Car n’en doutez pas, Rabevel se complaît dans ces imaginations

farouches. La seule chose qu’il regrette de ces cauchemars c’est qu’ils

n’aient pas de réalité.»

Des pas les firent retourner; tout le monde avait quitté le salon. Marc

les rejoignit; et comme Noë lui demandait ce qu’il pensait de Rabevel:

--Qu’en dire? répondit-il. Est-il autre chose que le vague reflet de sa

terrible maîtresse?

Ils retrouvèrent le groupe.

--Ce sera, dit Marc à son hôte, une de nos dernières soirées, car je

compte partir prochainement pour l’Égypte et vous savez que j’emmène

notre Océanien?

Balbine eut dans l’ombre un sursaut qu’on ne vit point.

Elle s’était jusqu’à ce jour contentée de faire à Olivier cette cour à

peu près muette qui lui avait si bien réussi avec Rabevel; elle le

sentait nerveux et troublé: allait-il la quitter au moment où les

chances lui apparaissaient excellentes? Cette occasion que les hasards

de la guerre lui offraient et que l’ardeur d’Olivier mal servie par son

indécision sentimentale n’avait su ou voulu mettre à profit, allait-elle

la laisser échapper? Avec sa rapidité de décision habituelle, elle dit:

--Mais, nous aussi, nous venons. Comment? Monsieur Rabevel ne vous a pas

entretenus de notre projet? Voilà un mois que nous nous préparons et que

nous avons décidé de vous offrir notre compagnie!

Rabevel la contempla avec surprise. Mais elle, se pressant contre lui

d’un air câlin:

--N’est-ce pas? dit-elle.

--Certainement, répondit Rabevel, cela me donnera le mois de repos et de

distraction dont j’ai grandement besoin.

Cette lubie dont il était le seul avec Madame de Villarais à ne pas

comprendre le mobile, malgré sa jalousie habituelle, démontrait chez

Balbine une telle volonté de mener à bout la séduction qu’elle avait

entreprise, que Marc et Noë en frissonnèrent. Mais comment refuser

d’obéir au tout-puissant ministre?

--Je te plains, dit Noë à l’oreille de Marc; cette fois le drame est

inévitable; car, entre de tels êtres, le dépit, la vengeance, la

jalousie et l’amour n’interviendront pas sans faire couler le sang.

Ils rentrèrent dans le vestibule pour y prendre leurs manteaux. Dans

l’ombre propice, Balbine, tentatrice, son corps chaud collé à celui

d’Olivier, son regard et ses lèvres tendus vers lui, lui souffla:

--Que ce voyage me promet de bonheur, Olivier!

Mais lui contemplait sur la muraille une frise qui disait l’histoire de

Bacchus, son voyage sur l’Hellespont et l’accueil que lui firent les

doux Égyptiens, et les belles furies qui domptaient des panthères.

Ses yeux s’arrêtèrent à un paysage où une femme accroupie, belle et

tendre, semblait l’appeler.

--Vous admirez, dit Rabevel, qui s’était approché, ce tableau de

Gauguin; n’est-ce pas que ce paysage irréel et cette femme étrange lui

viennent certainement des Iles Marquises?

Autour d’Olivier s’évanouissaient les personnes vivantes avec les idées,

la civilisation, les siècles qu’elles représentent.

Il ne voyait plus, au bord du Pacifique odorant, que les vahinés

couronnées de fleurs qui chantent et dansent dans les soirs sans pareils

et la gerbe bleue des lames sur le récif.

* * * * *

Ces quelques dernières journées qui lui restaient à vivre en Europe,

Olivier les passa dans les musées et les jardins. Il s’emplissait

l’esprit des radieux témoignages de la grandeur de sa race. La veille de

son départ, ses valises bouclées, l’esprit libre et heureux, il se

rendait aux Invalides depuis les Champs-Elysées; il ne put s’empêcher de

s’arrêter avant de traverser la Seine et d’entrer au Petit Palais.

Le péristyle d’un goût si pur, la mosaïque éteinte, l’harmonie mesurée

des massifs, le jet d’eau nostalgique font de la cour intérieure un

ensemble achevé de l’art français. Olivier ne connaissait pas

d’architecture qui lui plût davantage. Un sens très moderne s’y révèle,

mais sans l’inquiétude des névroses. La grandeur ne s’y altère point de

fausse pompe. La majesté n’y est pas glaciale. Tout y est précis, on en

a la certitude, et pourtant on n’y sent pas la mathématique. Et,

privilège inestimable qui en décèle la valeur, cette œuvre récente

invite au rêve comme les très vieilles architectures chargées

d’histoire, comme la nature elle-même. C’est pourquoi ce lieu avait été

le but favori de ses promenades avec Isabelle. Ils aimaient y passer

leurs loisirs, et, ce dernier après-midi, il y pénétra avec un peu

d’émotion. Depuis combien d’années n’avait-il pas foulé ce seuil? Il

reconnut pourtant les choses; elles n’avaient pas changé; on y avait

ajouté sans doute, mais le monument demeure et les premiers

chefs-d’œuvre qu’il aimait l’accueillirent encore avec ce doux sourire

qu’on prête à des amours. Voici les grandes toiles de Carrière, voici...

mais il passa, vite, il alla savourer le soleil sur le petit banc vert

qu’il connaissait, au pied de Manon.

Manon était toujours là sous la voûte contemplant le jet d’eau. Et il

reconnut le gardien qui l’examinait avec attention.

--Eh bien! père Budel, comment va la santé?

--Ah! Monsieur, je me disais aussi; c’est un ami d’avant la guerre,

celui-là. Je vous reconnais bien, à présent, cré nom! Mais il y a des

années qu’on ne vous voit plus!

--J’ai quitté Paris bien avant la guerre, père Budel.

--Cela fait dix ans! Dame tout change. Moi je suis plus vieux.

--Mais non, toujours le même. C’est moi qui ai changé.

--Tout de même. Tenez, il n’y a que la demoiselle, votre amie qui a

toujours l’air d’avoir seize ans comme dans le temps.

Isabelle! elle venait donc toujours...

Le bonhomme, finaud, le regardait, tout en continuant son discours:

--Dame, pendant la guerre, on a fermé, il y avait des gardiens jeunes

mobilisés, puis les gothas, et toutes les histoires de cette sacrée

période de malheur. Mais quand on a rouvert, le premier jour, la

demoiselle est venue faire un tour. Elle était en infirmière, toujours

la même, vous savez. «Alors, que je lui dis: Ça va?»--«Toujours à peu

près, père Budel.»--«Et, que je lui dis, vous pariez que je devine quels

sont les bouquins que vous avez là?»--«Je ne parie pas, qu’elle me

répond, père Budel, vous les connaissez bien tous les deux.»--«Pas tant

que vous, que je lui dis, depuis que vous les lisez.»--«Ah! père Budel,

qu’elle me fait, ils m’aident à rêver.»--C’est une gentille jeunesse, y

a pas!

--Et quels sont ces bouquins, père Budel?

--Ah! dame, monsieur, elle vous le dira si elle veut, mais moi je ne

peux pas, n’est-ce pas? Tout ce que j’en dis c’est pour la chose qu’elle

est la même toujours. C’était ces vers que vous lisiez ensemble. Mais

vous le savez mieux que moi, pas vrai?

Le vieux gardien cligna de l’œil avec bonhomie.

--Mais, mon vieux papa, je vous dis que je n’ai pas vu cette jeune fille

depuis dix ans.

--Vous dites... Et puis, vous savez écrire, pas vrai?

Cependant, si Isabelle venait, ainsi que le croyait le brave homme!

Olivier se leva mais le vieux était bavard:

--Vous comprenez, le père Budel est vieux, mais ce n’est pas une bête.

Une femme abandonnée, ça se plaint. Or, Mademoiselle Isabelle me parle

toujours de vous avec plaisir.

--Ah!

--Bien sûr, voyez que vous n’avez pas besoin de faire des mines de

secret comme ça. Quand j’y demande: «Ben et M’sieu Olivier?»--«Ça va, ça

va.»--«Ben, tant mieux et qu’est-ce qu’il fait?»--«Ben, vous savez, père

Budel, toujours à l’étranger, en voyage pour se faire une situation.»

Seulement depuis la guerre, dame, elle m’avait fait secret que vous

étiez revenu.

Quel trouble l’oppressait! Sa jeunesse ressuscitait en cheveux blonds et

l’abandon coupable. Il avait envie de demeurer et il n’osait. Si

Isabelle venait! Quelle attitude adopter?

Le père Budel vit son hésitation et se méprit.

--Elle vous a donné rendez-vous sans doute et elle est en retard? Oh!

vous savez, vous inquiétez pas, puisqu’elle vient tous les jours, même

quand vous êtes pas là. Seulement les autres jours c’est pour tailler

une bavette avec le père Budel et lézarder un peu sur le banc.

Il en prit son parti. Le gardien le quittait pour un instant et il resta

là, stupide sur son banc. L’image de sa mère lui revenait avec celle

d’Isabelle et son cœur se serrait. Sa mère était bien la seule femme qui

l’eût aimé puisque encore à son souvenir il souffrait cruellement! Ah!

pourquoi était-elle morte! Pourtant n’abandonnait-il pas ainsi lui-même

Isabelle? Comme elle avait dû le maudire, elle qui ne lui avait rien

fait! Libre, aisé maintenant, il laissait cette jeune fille dont il

avait été adoré, et cela pour aller en toute sécurité vers il ne savait

quelle aventure.

Il méditait avec un sourire amer.

Oui, décidément, il avait méconnu l’amour. Marc avait raison: un homme

ne sait pas aimer à cet âge et maintenant il le comprenait par ses

larmes, hélas! car pouvait-il aimer désormais?

Un pas traînant lui annonça le père Budel.

--Elle vient de traverser la grande galerie. J’ai fait semblant de ne

pas la voir pour venir tout de suite vous prévenir de pas perdre

patience. Tenez, la v’là...

Isabelle apparut en effet à l’instant et contre la porte, les mains au

cœur, la tête un peu penchée, toute pâle, s’arrêta en l’apercevant.

Il accourut à elle.

--Ah! Olivier, Olivier... Embrassez-moi, serrez-moi dans vos bras, mon

cher amour, je savais bien que vous reviendriez!

En foule les sensations de jadis...

Les mêmes, son parfum, sa taille, ce sourire blessé et ce tendre

visage...

Le père Budel ému était parti en sifflotant.

--Là, sur le banc d’autrefois, vous vous rappelez Olivier,

asseyons-nous. Depuis si longtemps j’attendais ce moment; mon Dieu, un

peu de bonheur vient enfin à moi.

--Je dois vous dire, Isabelle...

--Taisez-vous, mon cher amour, ne me dites rien. Laissez-moi savourer ce

peu de bonheur. Je le sens fugitif, je sais qu’il ne durera point. Votre

cœur était léger, et vous n’avez changé sans doute que pour le donner à

un autre. Mais mon cœur à moi, qui toujours vous accompagna implore

comme une récompense ce silence et le don de quelques minutes et

l’illusion du passé.»

Les larmes noyaient les yeux d’Olivier.

--Isabelle, vous êtes la meilleure...

--Non, Olivier, mais comme vous me rendez heureuse de vous voir ainsi.

J’aurais voulu savoir ce que vous deveniez: impossible. Alors je voyais

Marc parfois. Il ne voulait rien me dire sinon de renoncer à vous

puisque votre intention était si claire. Mais je vivais par nos

souvenirs. Il ne voulait pas me parler de vous. Il avait consenti à me

faire connaître ce qui vous arriverait d’important: mais il est toujours

resté muet. Seul le père Budel me parlait de vous.

Elle appuya sa tête sur son épaule avec un geste qu’il aimait et qui le

bouleversa.

--Puis la guerre est arrivée. Marc n’a plus donné signe de vie.

Qu’étiez-vous devenu? Je lisais l’_Illustration_ toutes les semaines

avec fièvre, certaine que je vous y trouverais un jour. Tenez,

regardez...

De son réticule, elle tira une phototypie dans un petit cadre.

--Oui, lui dit-il, mon médecin avait en effet envoyé une photographie à

l’_Illustration_.

--Ah! mon Olivier, quand j’ai vu cette photographie, votre front bandé,

puis dessous ces citations... Ah! le cœur me battait, le cœur me

battait. Rien que d’y songer: mettez votre main.

Ce geste adorable encore reconnu.

Elle lui disait:

--Tendez la main à mon cœur; il saute après, voyez-vous?

Ils se rappelaient avec un sourire.

--Mais je parle, dit-elle.

--Continuez.

--J’ai vainement demandé votre adresse à l’_Illustration_. On m’a donné

celle de l’expéditeur, le major Darnet. Je lui ai écrit, mais la lettre

est restée sans réponse.

--Le major a été tué.

--J’ai écrit à votre régiment. On m’a renvoyé ma lettre avec un mot en

bas: Évacué.

Et je craignais que vous fussiez mort de vos blessures. Ah! la peur

horrible... ne pas vous revoir une dernière fois, vous embrasser et

puis, vous prendre dans mes bras et, si vous deviez mourir...

--Quoi? Isabelle.

--Pardonnez-moi... mourir aussi à...

Il la bâillonna de la main. Il se sentait radieux et désespéré. Hélas!

ainsi l’amour véritable était auprès de lui et son cœur si proche d’une

autre, répugnante, hideuse.

Isabelle délivrée le regardait tendrement. Chère, chère enfant. Une

affection profonde lui restait pour elle qui lui permettait de ne pas

décevoir tout-à-fait son amour.

--Je vous retrouve toujours pareille, Isabelle.

--Oh! je ne change pas, dit-elle.

Parce qu’il l’avait regardée un peu tristement, elle rougit de

confusion.

--Ne croyez pas à une allusion, Olivier. Je sais que vous m’avez bien

aimée, bien grandement, sinon d’amour, puisque je vis aujourd’hui de ce

souvenir. Peut-être ne vous reverrai-je plus, mais je suis heureuse de

vous avoir vu. Je venais ici chaque jour. Je me remémorais nos

entretiens, je parlais de vous avec le père Budel. Et puis je savais que

si vous passiez un jour à Paris vous reviendriez par ici.

«Maintenant, voyez-vous, votre présence va ranimer encore...

«Je vous reverrai le même, un peu triste cependant...

--Oui, Isabelle, pas heureux...

Elle secoua la tête.

--N’en parlons pas. Je ne suis pas votre amie, mon grand. Je serai un

jour votre femme, voilà tout.

Elle le prit dans ses bras et l’embrassa. Puis, à l’oreille:

--Quand vous aurez le spleen, Olivier, quand vous voudrez revoir

l’Olivier d’autrefois, venez le chercher, il est dans mon cœur. Nous le

ressusciterons!

Il la regarda:

--J’ai confiance, dit-elle, avec sa voix ferme, oui, en vous et en moi.

Un jour vous me reviendrez définitivement car votre cœur m’appartient

comme je suis vôtre. D’ici là je patienterai, je souffrirai, mais le

bonheur s’achète bien douloureusement. Sachez seulement aux mauvais

jours qu’un asile vous reste.

Le père Budel les avait rejoints.

--Il est l’heure, mes enfants. Au revoir, et revenez tous les deux,

hein? de temps à autre.

Sur la voie triomphale les canons dressaient leurs gueules; Isabelle

frissonnait en regardant ces captifs. Contre lui serrée comme une

fiancée, muette, quelles pensées hantaient son esprit? Il renonçait à

les poursuivre et s’abandonnait à l’apaisement qui venait d’elle. Auprès

de nulle personne au monde ce sentiment de calme, de repos, de

confiance, ne lui était revenu depuis la mort de sa mère. Peut-être

avait-il la même cause: cette certitude invincible d’une protection,

d’une sécurité inviolable n’était-elle pas irrésistiblement émanée de

l’affection supérieure qui l’enveloppait? Un flux de gratitude jaillit

en lui comme une source chaude. Mais il ne disait rien: Les paroles

d’affection et de reconnaissance sont un tribut dont Isabelle ne voulait

point. Il savait qu’elle attendait le jour où il lui apporterait en don

son amour soudain épanoui.

Comme elle était proche de lui! et pourtant il savait qu’il lui restait

encore, pour être digne d’elle, à chasser de ses sens cette image impure

de Balbine qui le hantait... Il n’osa pas lui révéler son départ si

proche. Il lui dit qu’il s’absentait pour un mois, allant visiter

quelques membres de sa famille dans le Rouergue; il la retrouverait;

d’ailleurs Noë lui donnerait de ses nouvelles...

Isabelle écoutait, silencieuse. Elle devinait un mensonge dont le motif

lui échappait à demi. Mais elle pressentait qu’elle ne serait pas

remplacée, qu’elle avait la meilleure part dans ce cœur indécis et

passionné; elle se sentait soudain résolue à tout plutôt qu’à ne pas le

conquérir tout-à-fait quand elle discernerait l’instant favorable.

L’impression que l’entrevue avec cette Isabelle (dont il jugeait le

souvenir comme une image poétique assez pâlie dans sa mémoire et dans

son cœur) laissa à Olivier fut une révélation pour lui. Du coup, il ne

s’était jamais cru aussi désemparé qu’au moment où il fut près de

s’embarquer avec Marc et le couple Rabevel. Ne laissait-il pas le

véritable bonheur derrière lui sous les traits de cette délicieuse

Isabelle? Il se méprisa un peu. «Que suis-je? pensait-il. L’autre soir,

dès que Balbine apparut prête à être ma chose, mon désir s’est reporté

tout de suite à mes compagnes de Raïatea. Auprès d’Isabelle, je ne

pensais plus, dans la cour du Petit Palais, qu’à Balbine. Et maintenant

que celle-ci va n’être séparée de moi que par les planches de quelques

cabines, c’est à Isabelle que revient ma pensée. Que de faiblesse! Ce

séjour en Europe m’aura-t-il été inutile ou même néfaste?»

Il s’étonnait que la guerre n’eût pas accru l’expérience des hommes; il

se sentait plus misérable, plus près de la terre qu’auparavant, par un

affaiblissement du corps que n’avait pas accompagné l’enrichissement

moral de la méditation ou de l’oraison; son désarroi l’effrayait. Il

redoutait le périlleux désir qui l’attirait vers Balbine; il redoutait

l’insensible ascension d’Isabelle dans son cœur. Il s’effrayait des

lames de fond qui faisaient vaciller son sens moral et sa raison quand

la trouble ardeur d’autrefois lui revenait sous le souffle de Rabevel.

Ah! que l’homme était peu de chose!

Bernard s’inclinait sur ce désarroi. Lui-même ne savait plus comment il

vivait. Sa destinée lui paraissait manquée, peu à peu dissoute et il

s’abandonnait à l’ardeur stérile. Il allait perdre son fils? Soit. Que

resterait-il dans sa vie? De temps à autre il pensait à sa jeunesse...

Que d’épaves... La pauvre petite Reine abandonnée, inconsolable, visitée

par le seul Louis Gontil, son petit poëte misérable et charmant;

François mort, tué par qui?... Angèle... tuée par qui?... Il

frissonnait, se sentait gagné par un désespoir total. Blinkine d’abord

sauvé, retournant à son doute, par la faute de qui?... et expiant au

fond de quelque trappe les lancinations de son intelligence... Et son

fils, ce pauvre Olivier... Il ne pensait même pas à son fils légitime,

Jean, soigneusement mis à l’abri pendant la guerre et tué en sortant du

théâtre par une bombe de gotha. Mais Olivier, son Olivier... Quel chemin

suivait-il? Et rien qui pût le retenir. En présence du jeune homme, il

refaisait malgré lui ses théories élaborées avec complaisance, il les

refaisait avec violence, horreur, sous la pression d’une invincible

puissance, heureux de sentir un frémissement parent dans la chair de sa

chair et ne résistant pas à la promesse de ce frémissement.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 12 / 14 段