A quelque temps de là, en plein hiver, un vieil homme venait prendre

possession de l’école primaire de Pampelonne. Il se nommait Clavenon et

était très recommandé à son Inspecteur. Il s’installa dans une maison

isolée où il vécut seul, sans relation aucune, en saint laïque; il

enseignait une morale évangélique et prêchait d’exemple. Il ne

fréquentait pas l’église, avait donné à comprendre qu’il ne croyait à

rien, offrait la figure du désespoir qui se contient. Quand le printemps

arriva, l’horizon rouergat s’éclaircit; on put voir des terrasses de

Pampelonne le clocher de la Commanderie et le petit cimetière qui

l’entoure. Le maître d’école passait des heures à le contempler. Un

matin d’avril pendant les vacances de Pâques, il se heurta à des

touristes au détour d’une ruelle. C’était une femme de figure

mélancolique et un homme encore jeune sur qui elle s’appuyait

tendrement. Elle regarda le maître d’école et dit à mi-voix à son

compagnon:

--Ne trouvez-vous pas, mon bon Gontil, que ce vieux a quelque chose de

notre pauvre Bernard?

--Peut-être, répondit son interlocuteur, mais en beaucoup plus âgé; il

pourrait être son père.

Le maître d’école redescendit à sa maison; il avait éprouvé soudain une

telle secousse, un tel retour bouillonnant de ses accès d’autrefois...

Il suait à grosses gouttes et éprouvait les glaces de la fièvre. Sans

doute cette longue station dans ce matin traître sous les arbres,

là-haut. Soudain une quinte effroyable le secoua. Il crut que son cœur

éclatait. Il s’assit, épuisé, la main sur la poitrine.

--Non, dit-il à mi-voix, ça n’y est pas tout-à-fait. Ce sera pour la

prochaine. Allons, ça vaut mieux que le suicide.

Un gamin passa en sifflant devant la fenêtre.

--Le petit Terlier, un caractère impétueux. Je n’aurai pas eu le temps

de leur faire grand bien à ces gosses... C’est dommage... Je sens que je

les aimais...

Il alla à la porte, la ferma à double tour: «Ni médecin, ni curé. La

paix...» Il songea une seconde: «Ah! pouvoir prier à cette minute...»

Mais nul élan ne lui venait du fond de l’âme. «Il est trop tard pour

s’abêtir», dit-il à mi-voix, ironiquement.

Il se mit au lit, prit un album de photographies, contempla longuement

des portraits: François, Noë, Angèle, Abraham, Reine, Olivier, Balbine,

Eugénie, Marc...

Il sentit que venait l’accès de toux qui allait briser son cœur fragile.

Il ferma l’album, se ravisa, l’ouvrit au portrait d’Angèle, l’appuya

contre l’édredon.

Puis il s’installa commodément comme pour un long voyage et il attendit

la mort.

FIN

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 14 / 14 段