--D’ailleurs, ajoutait Rabevel, il faudra venir nous voir et passer chez

nous quelques jours dès que tu seras rétabli.

Il le promit et renouvela sa promesse à Balbine le lendemain. Celle-ci

n’avait pas changé. A peine si le temps l’effleurait de son aile; elle

demeurait l’immuable simulacre de la Vénus impudique, à peine affinée

par les embusqués distingués dont Rabevel lui imposait la compagnie afin

de l’éduquer et de la surveiller.

Marc put bientôt se lever; il errait dans les couloirs de l’ambulance

tâchant de vaincre la lourde monotonie des jours et de se distraire en

se rendant utile.

Comme il allait, un soir, rendre visite à un jeune soldat dont l’état

grave avait nécessité l’isolement, il croisa un infirmier qui lui dit:

--Si vous allez voir le 29, Sergent, vous ne le trouverez pas; il est

mort ce matin et on l’a déjà enlevé.

--Le pauvre gosse! fit Marc qui sentit les larmes lui monter aux yeux.

--Oui, répondit l’infirmier, c’était un bon petit gars. On l’a déjà

remplacé par un autre qui n’est guère en meilleur état.

--Je vais le voir, dit Marc.

Au moment où il approchait de la petite chambre il entendit la voix de

la sœur infirmière:

--Oh! disait-elle, c’est bien, cela! vous portez des médailles à votre

cou!

--Ma sœur, répondit une voix faible, ce ne sont pas des médailles

religieuses. Ce sont des portraits. Dans ma famille, chacun des hommes

fait graver son portrait à l’âge de vingt ans et nous conservons ces

effigies.

La Sœur s’émerveillait--il y avait là des médailles anciennes...

La voix reprit:

--Voyez, celui-ci est mon trisaïeul Jacques (1760-1788); il fut matelot

sous Suffren; il périt en Océanie avec La Pérouse aux Iles Vanikoro.

Celui-ci est Colas, son fils, mon bisaïeul (1785-1824), il appartint aux

équipages de Surcouf et fut dévoré par un requin au cours du voyage de

Dumont d’Urville, en Océanie. Voici Baptiste, son fils, mon grand-père

(1820-1876). Il fit la campagne de Chine avec Courbet, puis entra dans

la marine marchande où il devint capitaine au long cours. Il fonda le

comptoir de la maison Bordes à Rarotonga au fond du Pacifique. Il y

mourut subitement.

«Enfin, voici mon père, François (1860-1914) mort à Raïatea.

«Et puis, moi, Olivier, 1889; heureusement il manque la seconde date...»

Marc se précipita dans la chambre pour embrasser Olivier.

Il était blessé à la tête mais hors de danger. Il raconta comment il

était arrivé en France au moment même de la déclaration de guerre; ils

bavardèrent:

--Voyez, dit-il à la religieuse, je suis destiné à mourir en Océanie, je

suis donc tranquille.

La robuste constitution d’Olivier eut en effet vite raison de ses

blessures; il apparut au bout de quelques semaines que le mal était

vaincu et que l’entrée en convalescence approchait. On était au mois

d’Octobre; la victoire d’Orient annonçait la fin de la guerre;

l’heureuse conclusion de la tragique aventure influait de manière

favorable sur le moral de tous. Marc, de jour en jour mieux portant,

prévoyait sa libération. Il passait presque tout son temps avec son ami.

--Il faudra pourtant, lui dit-il un jour, te décider à revoir les

Rabevel. Je ne puis éternellement leur cacher que tu es ici. On a

souvent parlé de toi et j’ai dû affecter l’ignorance. Mais si notre

ministre se mêle de te rechercher, vois la fausse situation où nous nous

mettons tous les deux.

--Voilà bien les inconvénients de la civilisation qui reparaissent,

répondit Olivier. Eh! mon Dieu! qu’importe le mécontentement de ces

gens. Je devine bien que Balbine voudrait me revoir pour savoir si elle

peut encore m’impressionner; mais je n’y tiens nullement, ne désirant

qu’une chose: retourner à Raïatea le plus tôt possible. Et quant à

Rabevel, tu penses qu’il ne m’aura pas en odeur de sainteté, car il est

assez fin pour pénétrer un jour ou l’autre les intentions de sa

maîtresse!

--Enfin que décidons-nous?

--De leur faire une surprise. Il est entendu que tu sais où je suis et

que je les préviendrai de mon arrivée c’est-à-dire du jour où je pourrai

venir les voir; mais je ne veux pas, disons par coquetterie, leur

apparaître sous mes pansements.

--Bien. Autre chose; j’attends une visite intéressante: celle de Vassal.

--De Vassal? dit Olivier surpris. Mais je le croyais aux travaux forcés

depuis son attentat commis contre Rabevel le jour de mon départ de

Bordeaux, voici déjà quelques années, ma foi!

--Oui, il avait été condamné bien sévèrement. Mais il a fait l’objet de

mesures de clémence et, il faut bien le dire, sur les instances de sa

victime elle-même.

--La victime lui devait bien cela.

--Alors cet homme de cinquante ans a contracté un engagement et s’est,

paraît-il, comporté avec une bravoure et, ce qui est plus beau et plus

rare, un stoïcisme étonnants. J’ai reçu il y a quelques jours une lettre

de lui me demandant un rendez-vous. Il sera là tout à l’heure, je pense.

--Et que devient sa fille?

--Je l’ai rencontrée deux ou trois fois chez des amis que je lui connais

et que je fréquentais assidûment lors de mes permissions. C’est elle, la

vraie victime; ceux-là mêmes qui devraient lui être les plus chers ne

peuvent lui inspirer que du dégoût; car le père est un homme à la mer;

quant à Balbine, tu sais ce qu’elle vaut...

--Il faudrait la sauver, lui chercher un mari. Cela ne peut-il pas se

trouver?

--Je ne sais pas, répondit Marc.

--Certainement si, reprit Olivier en regardant fixement son ami. Ne la

crois-tu pas digne d’être aimée?

--Oui, dit franchement Marc. Mon père s’est enquis d’elle. Elle a tout

pour rendre un homme heureux et c’est une nature exquise mais absolument

refermée. Elle couve la honte dont elle se croit héritière. Que ses

parents sont coupables! et quel malheur pour les enfants de souffrir par

leurs parents! Ne pouvaient-ils vivre seuls dans un désert?

--Comme moi?

Marc rougit, mais, devant le sourire d’Olivier:

--Eh bien! oui, là!

--Tu as bien raison; je sais bien que c’est le seul endroit où je puisse

vivre normalement. Des gens comme nous dans la société, et c’est le

meurtre, le désordre, le malheur des innocents. Regarde, hélas! nos

victimes: Isabelle, Nicole... jusqu’au jour où nous nous

entre-dévorerons. Car Vassal sans doute n’a pas renoncé à punir Rabevel

et Balbine...

--Non, je pense... Ni Balbine à te posséder... Ni, sans doute, Isabelle

à te conquérir.

--Tu vois que je dois partir et partir bientôt? n’est-ce pas?

--Écoute, dit Marc, voici la guerre proche de son terme. Il est probable

que dès la fin je repartirai pour les Indes ou l’Égypte afin de terminer

mes sondages commencés avant la guerre pour la Société Industrielle des

Pétroles. Veux-tu venir avec moi? c’est ton chemin vers l’Australie.

--Ces sondages, est-ce intéressant?

--Si c’est intéressant! Dès que tu pourras te lever, viens chez moi, tu

verras. Nous en parlerons.

Un infirmier entra et, s’adressant à Marc:

--Sergent, dit-il, il y a là quelqu’un qui vous demande.

--Faites-le entrer, répondit le jeune homme. Et, à voix basse, à

Olivier:

--Ça doit être Vassal.

C’était bien lui. Il apparut en uniforme de légionnaire, les bras

chevronnés, toujours droit et ferme; mais la tête était devenue toute

blanche; les traits obéissaient à des tics fréquents, le beau visage

d’autrefois était ravagé, ridé, méconnaissable pour qui n’avait pas aimé

le grand artiste. Il embrassa Olivier.

--Vous voilà blessé aussi? demanda-t-il. Est-ce grave?

--C’est en bonne voie de guérison.

--Ah! reprit-il, les chirurgiens et les médecins ont fait du progrès.

J’ai eu dix blessures dangereuses et je suis encore debout. Et,

pourtant, Dieu sait comme je préférerais être mort!

--Oh! pourquoi? dit Olivier.

--Et penser, continua Vassal sans répondre, que je n’ai pu me faire

tuer; ni me tuer. Ah! je vous jure que ce n’est pas le courage qui me

manque; plus d’une fois je me suis senti si tenté, si près de me faire

sauter la cervelle: la haine, une haine folle, la crainte de laisser

impunie la forfaiture de ces deux salauds m’en empêchait! Elle m’en

empêche encore! Être tué dans une attaque ou dans un trou, tout d’un

coup, et fini, bon! Mais disparaître de sa propre volonté, laisser de

bon cœur après soi deux crapules qui pousseront un ouf de soulagement;

ah! non, je ne peux pas!

--Voyons, Vassal, dit Marc, oubliez cette aventure; votre femme était

indigne de vous comprendre, n’y songez plus. Votre art, votre fille, que

désirer de mieux comme but à votre existence?

--Mon pauvre Marc! mais vous ne savez donc pas ce que c’est que ce sang

que j’ai là dedans! Le souvenir de cette femme me brûle; je l’avais,

comme on dit, dans la peau; et c’est elle et non une autre, c’est elle

et non autre chose, le but de ma vie. C’est elle qu’il faudra bien tuer

quelque jour si elle ne doit pas me revenir.

--Oh! s’écria Marc, Vassal!...

Le musicien passa la main sur son front; il soupira en secouant la tête:

--Ah! dit-il, ne pensons plus à ces misères terribles; vous avez raison:

abandonnons de tels projets et pardonnez-moi cette explosion de fureur;

je ne puis songer à ces misérables sans voir rouge. Par eux j’ai connu

la prison, la honte, les ravages moraux et physiques de la douleur. J’ai

su qu’il existait encore dans la société des gens capables de tuer sans

avoir faim; et que je suis de ceux-là. Mais voyez: on m’a tout pris; la

musique me dégoûte pour toujours; d’ailleurs, après les scandales que

vous connaissez, il m’est impossible de me produire en public. Et quant

à ma fille, elle a le sentiment que je n’aimais que sa mère et ne peut

m’aimer que par commisération.

Il se tut.

--Ah! la société est bien faite! dit Olivier.

Mais Vassal radouci:

--C’est nous qui ne sommes pas faits pour elle. Je le comprends. Voilà

ce que je voulais vous dire, Marc: Je suis désigné pour l’Orient. Où

va-t-on m’envoyer? Syrie, Salonique? Je n’en sais rien. Je m’en irai, je

resterai, toute ma vie gâchée, légionnaire; ce serait bien la

malechance, si, dans la période que nous vivons, je ne rencontrais pas

la fièvre ou la balle secourables. Et, avant de partir, je viens vous

demander de veiller sur Nicole. Mes parents ne sont pas éternels; que

fera-t-elle seule, plus tard? Je ne sais pas. Je lui laisse tout ce que

je possède, elle ne sera pas en peine de l’avenir. Mais je désire que

vous l’aidiez de vos conseils; je vous donne charge d’âme; faites-moi la

grâce de l’accepter.

Marc, violemment ému, répondit:

--Je suis prêt à vous aider; mais je ne puis imposer...

--C’est Nicole qui la première a pensé à s’adresser à vous, quand je lui

eus annoncé ma décision irrévocable de partir.

Il ajouta, après un silence:

--Il m’a semblé...

Il s’arrêta soudain et, dans un sanglot difficilement réprimé:

--C’est ce nom, ce nom si difficile à porter.

Puis, reprenant les mains de Marc:

--Dire qu’ils sont là, à quelques kilomètres de nous, que je n’aurais

qu’à sortir ça (il frappait sur son étui revolver) pour purger la France

de cette vermine et me venger! et je m’arrête de peur de couvrir encore

de honte le nom que porte ma fille... Je m’en vais; là où je vais, je ne

serai pas tenté... Puis-je compter sur vous?

--Oui, dit Marc avec fermeté, Mademoiselle Nicole peut compter sur moi

et, en mon absence (car je partirai prochainement et pour quelques mois

en mission) sur mon père que vous connaissez un peu.

--Je m’en vais tranquille, fit alors Vassal. Adieu.

Il leur serra la main avec émotion et les quitta.

Ils ne devaient plus avoir de ses nouvelles qu’à la veille de

l’armistice. Le soldat Vassal s’était fait tuer en défendant un puits de

pétrole galicien qui appartenait à Rabevel. Marc se rappela la phrase

d’Olivier:

--La Société est bien faite, dit-il rêveusement en continuant de montrer

à son ami un exemplaire de _Thaïs_ qu’il avait fait illustrer par un

jeune dessinateur. La société est bien faite; les bons meurent pour que

les mauvais puissent satisfaire leurs vices. Beaux vices! tiens,

regarde-les...

Il fit voir à Olivier les sept chacals qui guettent Paphnuce.

--Quel est celui-ci qui tire la langue? demanda le jeune homme.

--C’est la Luxure, dit Marc.

Cette figuration symbolique ne quitta plus la mémoire d’Olivier dès

qu’il eut repris la funeste habitude de revoir Balbine. Il s’observait

avec malaise et s’inquiétait de se voir changer; il s’étonnait de

constater la rapidité avec laquelle s’oublie la douleur physique. Cette

longue misère des hommes endurée dans les tranchées, ces souffrances

subies sur un lit d’hôpital, laissent un souvenir enregistré sous une

expression verbale, mais ne permettent pas une reconstitution comparable

à la subite évocation des douleurs morales que la vie de l’esprit fait

surgir avec leur exacte intensité.

La vraie mémoire que nous gardons de la douleur physique est

inconsciente: la douleur en inquiétant, en irritant notre attention, lui

a créé une habitude; il en reste une nouvelle manière de voir les

choses, différente de la précédente par des nuances mais réellement

autre. Les soldats sont revenus aigris, abattus, résignés, exaspérés,

purifiés: cela dépend; en tous cas, transformés; Olivier n’avait pas

échappé à cette loi; bien que son caractère eût fait de lui un admirable

soldat, son âme ouverte à tous les vents s’était surtout enrichie de

tristesses; et, quoiqu’il gardât sa merveilleuse puissance

d’assimilation sentimentale, le poids énorme des désolations entassées

inclinait sa pensée vers la mélancolie, la pire conseillère. Il le

savait. Il savait que l’abandon d’Isabelle n’avait pas dénoué cette

crise sentimentale dont il n’avait évité la solution que par la fuite.

Il savait qu’il restait des acteurs redoutables et décidés à «vivre leur

vie». Il savait, par exemple, que Rabevel, exalté de ses puissances,

était prédisposé à tous les excès; il avait remarqué le détraquement

nerveux de cet homme, usé par une vie de travail, de noce, de polémique

furieuse, épuisé des fatigues sensuelles dont on devinait, à connaître

un peu Balbine, les artifices amers et compliqués.

Ces lassitudes et ces hontes dont la maîtresse de l’armateur jouissait

comme une goule, prenaient un caractère frénétique qui se traduisait par

une inquiétude incessante à laquelle Olivier participait de plus en

plus.

Il se rendait ainsi compte, qu’influencé par les théories morbides de

Rabevel, il finissait par ne plus envisager les choses que sous l’aspect

que confère la nostalgie ou la pensée constante de la mort.

Alternativement, il se promettait de ne plus rendre visite à Balbine ou

s’exaltait à l’idée de la voir.

Un jour de Décembre, il allait ainsi, en pèlerin navré, sous la pluie

qui tirait l’aiguille, jusqu’au château de la Champmeslé. Le ciel

croulant s’unissait à la terre fumante. La buée des eaux et le

brouillard des airs ouataient les formes. Il retrouvait avec une sorte

de perversité, sur ces chemins jadis parcourus avec Isabelle, les

souvenirs les plus cruels. Souvenirs qui enchaînaient d’un lien

pénétrant le passé et le présent, qui amorçaient l’avenir, qui

maintenaient la triste unité de son existence.

--Ah! quelle jouissance, dangereuse et féconde! Les moments abolis

renaissaient. Les images défuntes reparaissaient. Comme la résurrection

de ce qu’on croit mort a quelque chose de sardonique! Notre besoin

d’absolu supporte si mal les revenants. «O sentiments, ô idéals

d’autrefois, disait Olivier, êtes-vous morts, êtes-vous vivants; je vous

croyais enterrés et vous voici; vous m’étreignez; tout comme autrefois

mon cœur est saisi».

Hélas! de ces souvenirs de jadis la chair était aussi belle, le visage

aussi séduisant; meurtriers et créateurs, il lui semblait qu’ils

faisaient refleurir les espoirs dévastés pour mieux immoler l’illusion

présente; qu’ils lui soufflaient un scepticisme empoisonneur; qu’eux

seuls l’empêchaient de savoir ce qui meurt et ce qui dure. L’incertitude

et l’angoisse des hommes en font une loi.

«Bah! se dit pourtant le triste Olivier; laissons mes pauvres morts,

laissons Isabelle; laissons Raïatea. Ne nous plaignons pas des souvenirs

qui nous assaillent; c’est grâce à eux que nous tentons toutes les

expériences, puisque c’est grâce à eux que nous ne mourrons pas tout

entiers».

L’espoir de revivre par ces souvenirs fécondait ses pensées; ainsi,

aimés et détestés, leurs évocations lui étaient d’une amertume

délicieuse. Il passa la grille de la propriété de Rabevel.

Après tout, les quelques jours qu’il lui restait à vivre en France

s’écouleraient vite; il partirait sans voir Isabelle, évitant ainsi

d’éveiller un sentiment dont la pureté faisait la force; il fuirait

Balbine; il retournerait à Raïatea et, après son départ, que les autres

se débrouillent entre eux...

Mais qui est maître de ses pensées?

Il traversa distraitement la pelouse et se pencha vers l’étang. La pluie

avait cessé; un pâle crépuscule mettait une vague tendresse sur l’eau

calme. Et il ne sut pas pourquoi il voulait comme autrefois, quand il se

promenait au bord de l’eau avec Isabelle, chercher sur le miroir

liquide, la charmante image de sa compagne.

Comme il scrutait l’eau silencieuse, un rire, soudain, lui fit relever

la tête. Il aperçut, sur la rive opposée, la silhouette de Balbine. En

vain regardait-il maintenant dans le lac tranquille; le souvenir n’y

paraissait point.

--Dépêchons-nous, mon bel Olivier, dit Madame Rabevel en s’approchant de

lui. Mes invités n’attendent que nous.

Elle lui jeta un regard luisant plus passionné qu’un baiser. Au moment

où elle le joignait:

--Voilà la cloche du dîner qui sonne, ajouta-t-elle. Il faut se hâter de

les rejoindre, nous n’aurons pas un moment de bonne solitude à nous

deux, cher flirt.

Le ton démentait le badinage; quelle ardeur y couvait!

Comme il s’inclinait devant elle, elle profita de l’obscurité prochaine,

elle saisit sa tête à deux mains et la pressa avec frénésie sur son sein

brûlant. Il avait légèrement détourné son visage vers l’étang. Tandis

qu’elle s’emparait de son bras, il sentit à ce moment, opprimant son

cœur, le poids des lourds nénuphars qui sommeillaient sur ces eaux

mortes.

Rabevel les attendait dans la villa. Olivier le trouva plus exalté que

jamais. Bernard se grisait d’images, s’enfiévrait de plus en plus. «Il

faut, lui dit-il, dès qu’ils furent à table, que tu nous racontes

Raïatea, qu’on vibre un peu avec toi de tes propres souvenirs...»

Olivier se laissait toujours tenter. Il parlait avec son éloquence

contenue et convaincante. Il disait, parmi l’azur des eaux et des fumées

champêtres, et comme en délices fondue, l’aurore du vieil Homère

retirant aux nuées sa grâce mourante. Il conta ses journées... Le soleil

se levait sur Raïatea; et tout aussitôt l’alizé agitant les orangers

faisait frémir les toisons de la montagne et versait dans les vallées

heureuses un torrent de parfums. Ainsi tous les matins renaissaient à la

vie les hommes des îles; ainsi s’éveillait-il lui-même.

En culotte et pieds nus comme un corsaire, les poumons emplis des odeurs

de la terre et des souffles du large, il descendait à travers les

plantations jusqu’au récif de corail où le cocotier berce ses palmes.

Une suavité alanguie, une gaieté virginale s’accordaient dans les

caprices de la jeune nature. Il les goûtait dans leur plénitude. L’air

avait une telle saveur fraîche et fluide qu’il le respirait par gorgées.

L’espoir des créations futures créait un tremblement dans les herbes,

les chansons, la lumière. Tout était don; tout était caresse physique;

un bonheur s’offrait à lui palpable, qui l’effleurait avec une timidité

d’enfant dans une atmosphère irrespirée, sur ce rocher paradisiaque du

Pacifique à mille lieues des continents.

Quand un bateau passait à l’horizon, il l’examinait en vieux marin: «Il

doit être de la Zealand-Frisco Mail, disait-il à voix haute. Ils avaient

quelques bonnes barques sur cette ligne.» Et sifflotant une mélopée

canaque, il se rappelait ses traversées; les années où il avait couru le

Pacifique pour la firme Rabevel sur le triangle Hong-Kong, Sydney,

San-Francisco: Il vivait heureux; il était son maître; point de soucis

matériels: l’argent, la société, peuh! qu’était cela?--Et adieu les

raffinements cruels de la civilisation. Quelques bons livres suffisaient

à son esprit. Qu’est-il besoin de savoir? Il y a, tous les cent ans,

trois hommes dignes d’être lus. Il les avait lus. Parmi eux, il avait

choisi ceux qu’il voulait relire: il les relisait. Le soleil lui donnait

chaque soir un spectacle miraculeux. Il dînait des venaisons, des

poissons les plus délicats, des laitages les plus parfumés et des fruits

les plus rares; les femmes, conscientes de leur véritable destinée,

étaient dans ces lieux des compagnes attentives, aimantes et soumises.

La surveillance des plantations stimulait son activité sans lui créer de

soucis. Il s’endormait chaque nuit les sens apaisés, le corps lassé,

l’âme sereine. Un sommeil sans rêve bercé par le plus bel Océan lui

donnait le repos. Les reins souples, les muscles dispos, il s’éveillait

chaque matin avec les mêmes désirs, avec le même élan vers la conquête

toujours renouvelée de la vie ardente et saine qui lui était dévolue.

--Quelle vie! dit Bernard qui reconnaissait mêlés son sang et celui de

la seule femme qu’il eût aimée.

Olivier eut un sourire d’orgueilleux bonheur. Il parla de son serviteur

Tahoré qui le rejoignait auprès de la mer, jetait les fusils dans la

pirogue; ils la poussaient dans l’eau gémissante parmi les franges

éphémères de l’écume et des varechs. Ainsi se passaient leurs journées.

Ils tendaient les filets, ils tiraient à balle sur les requins. Puis ils

abordaient dans des criques où se baignaient les vahinés. Tandis

qu’elles essuyaient leurs beaux seins de cuivre, Olivier leur donnait

des poissons étincelants; elles le remerciaient d’un baiser humide et

lui souhaitaient au revoir: «Ja ora na Olivier Farani».--Ja ora na, ia

ora na!...

Quand il se retournait encore, une des femmes était quelquefois demeurée

à le contempler; la belle statue, et combien fougueuse dans l’amour! Il

haussa les épaules.--Eh! oui, l’amour. «Tenez, votre civilisation

baroque me donne la nausée.» Que dissimulent-ils donc sous le nom

d’amour les Rabevel, les Balbine, les Vassal... et l’Olivier

d’autrefois, ajouta-t-il mentalement, se gaussant de l’homme qu’il avait

été. Il sourit de sa faiblesse. Pendant qu’autour de lui la conversation

était devenue générale, il se rappela les craintes vagues qu’il

nourrissait à son départ de France; l’excitation de Balbine, le

désespoir d’Isabelle, et, sans doute, la colère de Rabevel. Comme tout

cela était loin! Longtemps des lettres lui étaient parvenues lui disant

la passion de Balbine et les tendres regrets d’Isabelle. Dans cet Océan

où l’avait exilé, croyait-il, la jalousie de l’armateur, il s’était peu

à peu détaché du monde civilisé dont il ne fréquentait plus qu’aux

escales les représentants les plus incolores, les fonctionnaires des

ports. Il avait cessé toutes correspondances tant elles l’ennuyaient. A

peine si, aux jours troubles, lui étaient revenus les souvenirs des

attraits empoisonnés de Balbine. Il n’y songeait pas sans terreur. Ce

sang bouillant qui bleuissait sous la peau, à quelles extrémités

l’eût-il entraîné s’il était demeuré en France? Il savait la jalousie de

Rabevel; il connaissait sa propre violence.

--Ah! non, conclut-il en terminant sa pensée à voix haute, on ne m’y

reverra pas de sitôt en France!

--Je comprends ça, dit Rabevel, très excité et qui se fût souhaité les

mêmes libertés...

On se levait de table.

--Voyez-vous, poursuivait Bernard, moi, j’en suis venu à une véritable

métaphysique du plaisir, de tous les plaisirs...

--Même ceux de la table? demanda Eugénie.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 11 / 14 段