--Pas difficile à deviner. Je les vois d’ici. Les deux amants assistent

au dénouement réalisé d’une crise qui découle de celle dont le cours

leur est devenu familier par de fréquentes expériences. L’horreur les

rend muets. Ainsi, voilà à quoi peuvent aboutir, se disent-ils, les

recherches combinées d’un esprit subtil et d’un cœur dilaté? Ils avaient

rêvé davantage. Ce néant subitement apparu ferme une gueule d’ombre sur

leurs songes. L’écroulement de Reine les irrite comme l’insulte du

destin méconnu aux anticipations secrètes dont leurs âmes aventureuses

attendaient la félicité. Il les irrite, mais il les abat; il les soumet

à leur condition humaine.

--Mais Olivier? demanda Isabelle qui ne pensait qu’à lui.

--Ah! Isabelle! dit Marc, ne songez plus à lui! Olivier ne guérira que

lorsqu’il aura mis pour longtemps les pieds sur un bateau ou ne le

quittera plus que pour une bourgade perdue dans le sein d’un îlot, au

fond du Pacifique Austral. Qu’il ne vienne plus se frotter à cette

société dont il prend à la lettre les délassements et dont il confond

les vices et les enthousiasmes les plus nobles! Ce n’est pas à Raïatea

qu’il verra une salle d’honnêtes bourgeois applaudir à des pièces

sanguinaires et luxurieuses qui l’exalteraient; il y vivra purement et

simplement la sorte de vie normale pour quoi il est fait. Il n’a pas été

mithridatisé comme nous, dès l’enfance, contre les excès du siècle.

Qu’il retourne à la vie libre!

Quelle tristesse, quel déchirement apparurent dans les yeux d’Isabelle!

Hélas! perdre Olivier...

Mais Marc très doucement:

--Vous feriez peut-être un jour, plus tard, quand il sera assagi par

quelques secousses comme celle-ci, son bonheur et le vôtre. Mais vous

savez bien que vous n’êtes pas de la race de l’aventure.

--Ah! s’écria-t-elle, mon cher Marc, où n’irais-je avec lui!

--Abandonneriez-vous votre oncle?

Elle baissa la tête, vaincue; elle sortit sans pouvoir prononcer une

parole ni retenir ses larmes tandis que, le cœur serré, ils la

regardaient en silence.

--Quelle enfant digne d’être aimée! dit Noë quand la porte se fut

refermée.

--Quel sort lui est réservé!... Car elle ne sera jamais à personne; elle

est de celles qui n’oublient pas.

--C’est cela qui me terrifie, reprit Noë. Nous allons embarquer Olivier,

mais crois-tu que son destin se puisse régler de lui-même? Crois-tu

qu’Isabelle abandonne l’idée de le revoir? Crois-tu que Rabevel renonce

à exercer sur lui son influence? N’as-tu pas remarqué les yeux qu’a pour

lui Balbine et penses-tu qu’elle soit femme à lâcher une proie

pareillement convoitée? Et Vassal? Comment accepterait-il son

déshonneur? Et Nicole, renoncera-t-elle à être jamais heureuse?

Il regarda Marc qui rougit.

--Et toi-même, continua-t-il? Crois-tu que toutes ces volontés, froides

ou ardentes suivent l’éducation ou les tendances, accepteront leur sort

mal défini et qu’elles prétendent injuste? Ah! qu’est-ce qui nous

attend!

La sonnerie du téléphone retentit. Noë alla à l’appareil.

--C’est Bernard, dit-il. Son employé imbécile nous avait trompés: Reine

n’était nullement dans le coma. On espère la sauver, si Bernard...

Mais Marc secouait la tête...

* * * * *

Pourtant Reine devait revenir à la santé et peu à peu retrouver la

sérénité alors que Bernard se chargeait de chaînes...

Quelques mois plus tard, dans le train qui les menait à Bordeaux où

Olivier devait s’embarquer, Rabevel dit à Marc:

--Tiens, j’ai appris hier qu’à la suite du retrait de ma plainte, Vassal

venait d’être relâché.

--Ne craignez-vous rien de lui? demanda Noë.

--Que pensez-vous qu’il puisse faire? fit Rabevel sincèrement surpris.

Quoi! Sa femme le quitte pour un autre; c’est la logique de l’amour. Il

n’y a qu’à accepter philosophiquement sa destinée.

--Qui, à sa place...» commença Isabelle qui se tut brusquement. Rabevel

avait compris. Oui, à la place de Vassal, évidemment, il n’aurait pas

laissé la trahison impunie. Mais Vassal n’avait pas la passion d’un

Rabevel. Et puis il y avait la crainte du gendarme. Et puis, après

tout... Il exprima son fatalisme, d’un geste.

Quand Olivier prit la mer quelques heures après, il eut le sentiment

soudain que le faisceau magnétique qui l’attirait à la rive l’y

ramènerait quelque jour. Sur le quai, tremblait un groupe passionné.

Angèle souffrante avait dû rester à Paris. Mais Isabelle était Là, toute

pâle, qui déchirait son mouchoir de ses dents. Balbine, éplorée, agitait

une écharpe sous l’œil de son amant. Le voilier n’avait point quitté la

rade que Marc souhaitait déjà revoir cet ami si différent de lui-même et

si tendrement aimé.

Noë, plus que jamais sensible aux passions que déchaînerait le retour du

vaisseau, le vouait aux vents contraires. Déjà le remorqueur avait

abandonné le voilier dont toute la toile se gonflait et Olivier

observait encore dans sa jumelle le groupe minuscule où s’agitaient tant

de sentiment divers. Il vit, tout à coup, très distinctement, un homme

apparaître qui étendit le bras et fit feu; une forme tomba: «Pourvu que

ce ne soit pas Isabelle!» dit-il tout de suite, instinctivement. Hélas!

quand serait-il fixé! Il eut conscience de son impuissance. Le navire en

plein élan bondissait sur une mer fougueuse. C’était par un triste jour

d’équinoxe gros de tous les orages de l’univers.

CHAPITRE TROISIÈME

Rabevel avait eu, avant de tomber, le temps de penser: «C’est tout de

même un homme ce violoniste», puis il avait perdu connaissance et

n’était revenu à lui que quelques heures après dans la clinique d’un

chirurgien bordelais où on l’avait transporté aussitôt. Il se sentait

très faible, poissé de sang, environné d’une horrible odeur et secoué de

nausées: «le chloroforme», se dit-il. Balbine penchée à son chevet mit

le doigt sur ses lèvres pour lui signifier le silence. Il fit un geste

d’impatience et d’interrogation. Alors sa maîtresse consentit à lui

raconter ce qui s’était passé; le meurtrier, Vassal, arrêté aussitôt;

lui, emmené, vomissant le sang sur la table d’opération; on avait dû lui

ouvrir le flanc, lui scier trois côtes pour retirer les deux balles

toutes deux parvenues au cœur. Le chirurgien répondait de lui s’il

savait rester prudent; mais pas d’émotions, ni de secousses...

Le lendemain arrivait Madame Mulot. La vieille hétaïre avait appris par

un télégramme de Noë ce qu’elle appelait le désastre au moment où elle

goûtait chez elle la conversation d’un petit jeune homme à qui elle

n’avait plus rien à abandonner. Le vent de la défaite l’avait effleurée.

Elle avait imaginé son fils mort, ses rentes supprimées, la fin de cette

bonne vie, large, libre et gourmande, l’ère revenue de la gêne. Un

affaissement subit de ses traits, un tassement de son corps, l’avaient

en quelques minutes fait capituler. Ce fut une très vieille femme qui

entra dans cette salle de clinique, poussa un énorme soupir de

satisfaction lorsqu’elle sut son fils en voie de guérison et s’assit en

bénissant la Providence si longtemps oubliée. Mais comme chez tous les

êtres de sa trempe, la peur, la contention, l’angoisse accumulaient en

elle des réserves de colère qu’elle avait hâte de débonder. L’imprudente

Balbine lui ayant recommandé le silence en reçut le flux. Mais elle

n’était pas femme à reculer. Et pendant une demi-heure, devant le malade

épuisé, écœuré et goguenard, les deux harengères se couvrirent d’ordures

et d’immondices. Il fallut qu’un médecin accouru les mît à la porte.

Quand Rabevel regagna Paris, un mois après, il lui sembla qu’il

ressentait les atteintes de l’âge. Quoi! faudrait-il désormais, à cause

de ce viscère fragile, vivre comme un vieillard! Régime moral, régime de

nutrition, régime d’existence, que de règles imposées à lui qui n’en

pouvait souffrir aucune. Supporter des règles, lui, allons donc! Il

voulut revoir Angèle mais il la trouva si parfaitement close, si

lointaine qu’il rentra enragé de ses visites. Elle se savait maintenant

à l’abri, elle avait sacrifié son bonheur pour se garder honnête; elle

n’attendait plus que le retour de son mari et de son fils pour vivre.

Bernard le comprenait et s’en voulait de son impuissance. Qu’y faire? Il

sentait que la jeune femme lui échappait tout-à-fait. Il commençait à

soupçonner que l’essentiel de la vie lui était refusé: son amour pour

une femme, son amour pour son fils se trouvaient livrés au désespoir. Il

ne lui restait qu’une goule qui le saoûlait de chair mais faisait de lui

l’animal triste des proverbes. Balbine l’avait conduit partout,

l’entraînait à toutes les turpitudes, trouvait chaque jour une nouvelle

épice pour le ragoût des parties basses. Pourtant il finit par épuiser

le cycle des scènes érotiques, des masseuses et de l’opprobre qu’offrent

les rabatteurs; toutes les formes de la bestialité et de l’impudicité

lui devinrent familières, l’emplirent de nausées mais le revirent

périodiquement reparaître. Il composa à prix d’or une bibliothèque

d’obscénités en quelque sorte classiques; la lecture de l’Arétin, de

Sade et de Mirabeau devint l’occupation familière de ses loisirs. Il

fréquenta des cercles étranges où circulaient le dessin graveleux et le

poème érotique; il eut une chambre d’amour qu’il ravagea, démeubla,

transforma tous les mois et qui fut une cabine de pirate, une loge de

l’enfer, une cellule monastique, un décor mouvant et renouvelé de son

stupre. Il ne lui manquait plus que le sang qui avait fait le bonheur du

divin marquis. Des disputes quotidiennes avec Balbine lui donnaient

pourtant un avant-goût de cette saveur suprême. Ils se battaient

quelquefois nus, à coup de poings et de pieds, se mordaient,

s’égratignaient, ne s’épargnaient jamais. Souvent il se rendait à son

bureau le visage couvert d’ecchymoses et ressentait une volupté amère,

mélangée de honte et d’orgueil, à surprendre le regard de ses employés.

Ceux-ci s’étaient naturellement faits dignes de lui. Il entrait en

colère à tout propos et témoignait à l’égard de ses subordonnés une

grossièreté et une rapacité dont on n’eût pas rencontré facilement les

pareilles dans le monde industriel. Ses dépenses croissaient

vertigineusement. Son fils faisait en Angleterre une noce crapuleuse et

lui coûtait cher; la vieille Mulot menait un train d’enfer avec les

greluchons qui la saignaient; Balbine dévorait le reste à belles dents:

il fallut quelquefois faire attendre sa pension à Reine et tirer des

chèques sans provision ou se faire signer des traites de complaisance.

Avec cela, de plus en plus glorieux de son nom et de sa réussite,

Bernard voulait être le premier partout; et, pingre avec ses employés,

il tenait dans les restaurants les plus chers table ouverte aux

flatteurs. Quelques-uns de ses représentants d’Asie et d’Amérique qui

l’avaient eu vite deviné arrivaient régulièrement à Paris sous mille

prétextes, le flagornaient, le comparaient à Dieu le Père, couchaient

avec Balbine, et laissaient en partant une note fabuleuse en souffrance

au Ritz ou au Majestic. La bassesse de ces ruffians était inconcevable;

l’un d’eux sut le persuader d’installer un cabinet de toilette auprès de

son bureau. Quelquefois, dans l’après-midi il y passait, s’habillait,

aidé par son courtisan qui portait un titre de directeur de service et

lui tenait le pot de chambre après lui avoir fait sa cravate, puis il

rejoignait l’actrice, l’inverti ou l’hétaïre cotée dont son familier lui

avait assuré l’accès moyennant double et clandestine commission. Il

passait, en hâte, au bureau de Clavenon avant de sortir: «Si on me

demande, vous direz que je suis à la Transatlantique». Tous les employés

le savaient: il ne donnait un motif de ses sorties que lorsque ces

sorties étaient inavouables. On en faisait des gorges chaudes. Clavenon

en souffrait, lui portant une sympathie qu’il ne s’expliquait pas,

dégoûté de ce milieu, repris par la nostalgie du métier d’instituteur.

Mais le ramassis d’employés qui avait peu à peu remplacé les bons

serviteurs soucieux de leur dignité, poussait des cris de joie. Le fondé

de pouvoirs, le gros Rothier dit Bibendum, sorte de porc rouge et sourd,

s’esclaffait bruyamment. Il allait au téléphone, demandait Balbine:

«Monsieur Rabevel est à la Transatlantique. Mes respects, Madame.» Puis

il ajoutait en posant l’écouteur: «Voilà la putain avertie». Le chef

comptable Maldious, avorton bossu et roublard, répandait les comptes du

patron: «Voilà ses frais de bidet». Des dactylos assez louches

forniquaient avec les mâles. Une vague de saloperie, d’envie, de vanité

et de lucre déferlait dans ce monde étroit, tant l’inconduite d’un

patron peut avoir d’influence sur Les mœurs de ses employés. Seuls,

Clavenon et une jeune employée se tenaient proprement; et naturellement

à cause même de leur attitude réservée qui marquait fatalement un

incelable mépris, ils faisaient l’objet de multiples rapports, de

calomnies, d’accusations que Bernard finissait par accueillir. Il fut

même sur le point de renvoyer Clavenon. Mais l’attitude froide,

clairvoyante, évidemment nette de celui-ci, lui en imposa. Il comprit

que cet homme valait mieux que lui et même que cet homme le plaignait.

Il en conçut de l’amertume, du dépit, une sorte de découragement.

Comment sa barque n’allait-elle pas à la dérive? C’est que malgré tout,

sa main violente et sûre n’en lâchait pas la barre. Il était plus

imprudent qu’auparavant. Ses besoins d’argent, son avidité accrue, le

poussaient à des affaires qu’il eût auparavant négligées. «Il est comme

le moine de Mirbeau, disait cette vieille fripouille de Rothier, dès

qu’il voit un louis d’or il saute dessus avec les dents même si ce louis

est coincé dans la fente d’un cul». Quelques escrocs surent exploiter

cet aveuglement et mener à des faillites retentissantes des affaires

qu’il avait fait siennes. Mais il se tirait toujours des pires

traquenards par des manœuvres parfois coupables mais d’une telle

dextérité que, souvent soupçonné par La justice, il ne fut jamais

arrêté. A mesure pourtant que le volume de ses affaires s’accroissait,

qu’il fréquentait plus de banquiers, et d’hommes d’affaires, il en

arrivait à pénétrer dans le monde de la finance le plus fermé. Son

orgueil l’étouffait, il faisait à certains moments figure de parvenu. Il

en arrivait à vivre dans une espèce de rêve où ne subsistaient que le

goût de ses passions et le sens de ses intérêts. Les hommes étaient des

adversaires et il ne les jugeait plus que comme tels. Leur culture,

leurs idées dont autrefois il se fût préoccupé ne l’intéressaient pas.

Il se trouva en présence d’un homme comme Lacaze, le grand financier

italien, administrateur de premier ordre, philosophe et économiste d’une

grande allure qui savait tout traiter à un point de vue général et

émettait parfois dans les conseils des aphorismes d’apparence

paradoxale. On se récriait: «Jugeons l’arbre aux fruits», répondait-il.

En un style elliptique et précis, sans une phrase inachevée, il

déduisait de sa proposition des conséquences pratiques dont la fertilité

émerveillait ses auditeurs. Comme on le félicitait, il répondait

doucement: «La proposition est dans Saint Thomas...» Ce fut le seul

homme dont la fréquentation parvint à éveiller en lui des regrets. Ni

Abirounère, brouillon, passionné et chançard qui commandait pour trois

millions de marchandises sans signer un papier ni une spécification,

flanquait ses employés à la porte quand la marchandise ne lui plaisait

pas, avait une comptabilité renouvelée des images d’Épinal et savait

tirer des grandes Administrations des subventions qui étourdissaient les

concurrents; ni Pascalon qui, grisé par la fortune, exploitait des

mines, des chutes d’eau, des casinos, des fabriques de nouilles, perdait

partout de l’argent et, à chaque perte, se refaisait en créant de ces

sortes d’hôtels fréquentés une heure par les couples de passage; ni

Ventrouspet qu’une femme habile, insinuante et douée du génie des

affaires guidait comme un mentor; ni Sarclant, l’entrepreneur des

travaux publics, qui arrachait des Ingénieurs de la Ville des indemnités

supplémentaires en organisant des éboulements dans les chantiers,

proclamant sa ruine et feignant le suicide; ni Trouilhet qui, à chacun

de ses retours de prison plus riche, tentait de nouvelles corruptions de

fonctionnaire et déchirait en deux les billets de banque donnant les

deux moitiés l’une avant la forfaiture l’autre après; ni Giaour, ni

Cannebel, ni tant d’autres représentants de cette faune extraordinaire

n’arrêtaient son attention autrement que par l’affaire qu’ils avaient

ensemble à débattre. De chacun il triompha et il vint un moment où

réellement il se sentit au-dessus de tout ce qui pour lui formait

l’humanité.

Ce fut à ce moment fatalement que l’orgueil, plus fort encore que la

luxure, le conseilla de nouveau avec une violence renouvelée. Tout

cédait devant lui, tout; Angèle seule n’avait pas cédé. Ses assauts d’un

rythme périodique reprirent tant et si bien qu’un certain jour il trouva

la porte close et sut qu’Angèle s’en était allée.

Il entra dans une colère sans nom. Il raconta tout à Balbine. Celle-ci

qui eût été jalouse s’il avait réussi seul, se passa la langue sur les

lèvres. Voilà donc une femme qui se disait honnête et qui faisait la

mijaurée. Il n’était pas malin. Elle se représenta la brebis livrée au

loup, la biche aux abois; on l’aurait la petite salope! «Tu ne trouves

donc pas de truc, Bernard? Il y en a pourtant un bien simple il me

semble...» Elle lui exposa son dessein. N’existait-il donc pas au fond

du Pacifique quelque île abandonnée, à l’écart de tout, quelque rocher

perdu comme Clipperton parmi les cannibales et les fièvres où il pouvait

fonder un comptoir et laisser ce brave François? N’existait-il pas le

moyen de combiner un bon petit itinéraire qui ferait toucher le bateau

d’Olivier à de tels patelins et à de telles dates que la belle Madame

Angèle n’en pût avoir de nouvelles avant un an? Rabevel s’enthousiasma,

si parfaitement oblitéré il se trouvait à ce moment, de l’astuce de

Balbine. Il eut chez lui, six mois après, une Angèle tremblante,

suppliante et désespérée, mais une Angèle obstinée qui ne lui céda point

et rentra à la Commanderie malade d’exaspération contenue. Il

l’attendit. Il savait qu’elle reviendrait.

Elle ne revint pas tout de suite. Elle alla voir Blinkine, lui demanda

conseil et trouva à sa surprise terrifiée, un homme hésitant, suant de

trouble. «Quoi, disait-il, encore! Le démon aurait donc le dessus!» Il

finit par lâcher sa pensée, reparut sous son jour orgueilleux et

discuteur de manichéen. Il y avait deux principes, celui du bien, celui

du mal. Il semblait bien que la puissance souveraine ne fût pas dévolue

à l’un ou à l’autre, témoin cette incertitude balançante qui leur

donnait alternativement la victoire dans la destinée d’Angèle... Il

parla longuement, hésitant tout haut devant elle, n’aperçut que trop

tard le regard éperdu de la femme, voulut se reprendre; mais elle était

déjà partie. Rabevel l’accueillit avec un rire impitoyable. Il prolongea

son supplice, la voulut nue, inerte, la tête tombante comme une égorgée.

Il lui sembla qu’il allait la pourrir de sa chaude haleine, qu’il allait

faire fermenter dans cette aridité orageuse le goût de luxure dont il

était lui-même obsédé. Il la reprit, lui souffla peu à peu le désir, la

mena, abandonnée des Dieux au devant de sa damnation. Elle se débattit,

visita les confesseurs, fit connaître l’effroyable chantage dont elle

était l’objet. Ses directeurs hésitèrent: ils devinaient le désespoir

proche et cette âme devait-elle donc être perdue?

C’est au milieu de ces traverses que lui arriva un jour ce qu’elle

appela tout de suite le grand malheur. Elle était enceinte. C’était au

débout de 1914. Olivier et François avaient reçu leur ordre de retour.

Rabevel fut saisi d’une terrible frayeur. Il la fit examiner; aucun

médecin ne la voulut délivrer; elle était robuste, bien portante, faite

pour la maternité. D’ailleurs, Angèle ne consentait pas à entendre

parler d’avortement. Après quelques semaines d’abattement, elle s’était

reprise à vivre. «J’ai péché, se disait-elle, je suis punie, mais lui

sera puni aussi et les miens seront sauvés». François venait de lui

écrire qu’il avait acquis une plantation à Raïatea et qu’il s’y fixerait

dès qu’il serait guéri des fièvres contractées dans son îlot. Olivier

allait venir. Quelle serait l’explication avec Rabevel? Terrible sans

doute pour celui-ci qui d’ailleurs craignait le retour de François plus

encore, ignorant de la décision de son camarade. Mais Olivier la

pardonnerait; elle prendrait l’enfant, dirait l’avoir recueilli orphelin

de quelque fille-mère et elle irait vivre au désert puisque le monde

civilisé ne pouvait la garder. Elle attendit sans hâte sa délivrance. Un

jour du mois de Mai elle tomba, eut une syncope. Quand elle reprit ses

sens Balbine était dans sa chambre, et Rabevel, avec sa figure cendrée

des mauvais jours, puis une femme à qui elle trouva mauvaise mine. On

lui défendit de parler. Un médecin arriva, l’examina, secoua la tête,

causa avec Rabevel et sortit. Bernard pencha sur elle un visage

décomposé tout à fait: «Veux-tu un prêtre?» demanda-t-il. Elle comprit

tout de suite, sentit remonter au cœur son sang le plus lointain. Un

vieux curé arriva de la paroisse voisine; elle put tout au long lui

raconter son tourment; il l’écouta en silence et lui dit ensuite

doucement: «C’est la solution de Dieu; elle fait de vous une sainte.

Soyez tranquille désormais. Vous vivrez en paix». Elle tourna vers lui

des yeux révulsés d’espoir et, encore un peu, de doute. Il le sentit et

reprit: «Vous avez fait votre devoir et votre pénitence. Vous êtes bénie

de Dieu». Il se tourna vers des assistants imaginaires, dit à mi-voix

pour qu’elle l’entendît et mourût consolée: «Une sainte...» Elle baissa

les paupières, pacifiée et radieuse. Elle revit son Olivier lui disant

encore: «Maman, Petite-Sainte, chère Petite-Sainte». Elle revit ce

pauvre François envers qui elle avait été si coupable mais pour qui elle

avait donné sa vie; elle poussa un faible soupir; et ce fut la fin de sa

destinée terrestre.

Quelques semaines après, en revenant de visiter sa tombe dans ce petit

cimetière perché de La Commanderie où il lui avait fait dresser une

dalle verticale de marbre blanc que l’on apercevait de tous les

alentours, Rabevel apprenait la mort de François. Il n’eut pas le loisir

de songer à son crime double. La guerre éclatait. L’action passait aux

jeunes. Pendant de longs mois, il dut se refréner puis s’organiser

autrement; il connut de nouveaux travaux et de nouveaux soucis; ce fut

seulement vers la fin de la guerre que son cœur durci se préoccupa de

nouveau des absents tant la vue de Marc lui paraissait devoir être une

gêne et celle d’Olivier un remords. Une chance devait les lui faire

retrouver tous deux.

La terrible égalité de la guerre qui fit un sort commun à tant d’êtres

si différents n’avait pas épargné Marc. Il avait vraiment connu pour la

première fois le sentiment de l’horreur morale et physique. Il avait su

garder, par une bravoure qui lui était parfois bien cruelle, sa bonne

humeur dans le pire danger; mais la bêtise des hommes l’exaspérait; les

bolchevistes et les chauvins de l’arrière l’écœuraient. Il sentait son

devoir mais demandait qu’on le laissât mourir en paix. Il eut la chance

d’échapper longtemps au danger. Cependant, au cours d’une des

meurtrières batailles de Juillet 1918 qui marquèrent le début de la

victoire définitive, il fut atteint d’un éclat d’obus dans le flanc et

dut être évacué aussitôt sur une ambulance de Saint-Germain-en-Laye.

C’est là qu’il eut un jour la surprise de recevoir la visite de Rabevel.

L’armateur lui apparut dans tout l’éclat de sa fortune. Porté au rang

d’un ministre occulte par la prétendue nécessité des compétences, il y

faisait ses affaires et peut-être même celles de la France; mais il

parut à Marc que les excès avaient ruiné le bel équilibre; les

réflexions amères, le défaitisme surprenant chez un membre du

Gouvernement, l’aveu à peine voilé de dépravations monstrueuses,

l’inquiétèrent singulièrement. Il n’osait demander des nouvelles de

Balbine quand Rabevel lui annonça la prochaine visite de celle-ci.

--Nous sommes presque voisins, ajouta-t-il.

Marc se rappela alors que l’armateur avait acheté à la Grenouillère le

fameux château de la Champmeslé, «avec l’argent du peuple» disaient les

journaux de toute nuance.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 10 / 14 段