moyens mécaniques dont il dispose, à l’usage de ceux qui n’ont pas ces
moyens. L’interprète n’est qu’un instrument. Quelque excellent qu’il
soit, son éloge n’est à faire que par les maquignons. L’amateur n’en
doit faire qu’un cas secondaire car le véritable artiste doit donner une
telle vie à l’œuvre belle que l’auditeur ne puisse penser à autre chose
qu’à elle. Pendant le concert et au moment où il cesse, l’assistance, si
l’artisan fut excellent, ne doit entendre et voir que l’œuvre.
Elle parlait avec feu et Marc la regardait, le cœur empli d’une douceur
ravie qu’il ne connaissait pas; elle en eut l’intuition soudaine et se
détourna un peu. Puis, comme malgré elle, lui prenant le bras:
--Je suis un peu fatiguée, dit-elle, voulez-vous me mener dans un coin
tranquille où je puisse me reposer? Je vous rendrai la liberté aussitôt.
Olivier qui ne goûtait guère la danse et la musique de salon s’ennuya
vite; il se disposait à filer à l’anglaise lorsqu’il croisa madame de
Villarais.
--Elle est réellement belle, se dit-il.
Au moment de gagner le vestibule, comme il s’arrêtait un instant sur la
porte, contemplant en dilettante la jeune femme, il se sentit frôlé par
un bras nu qui vint s’appuyer sur le sien.
--Vous prenez, pour admirer cette petite sotte, un air qui est à mourir
de rire, dit Balbine.
--Ah! ce n’est, au fond, pas à elle que je pense, répondit-il, soudain
redevenu triste.
Elle comprit:
--A qui? dit-elle aussitôt, à qui? Vous ne voulez pas le dire,
cachottier. En tous cas, ce n’est pas madame de Villarais que vous
devriez regarder...
Elle ajouta provocante:
--Un homme comme vous doit rêver à mieux...
--Que voulez-vous dire? demanda Olivier confusément gêné.
--Rien! sinon qu’avec ce visage et cette allure on peut tout oser...
Elle le quitta brusquement et ouvrit la porte d’un petit boudoir obscur
où elle se jeta. Olivier sentit refluer à son visage un sang brûlant; il
eut l’impression soudaine d’un soufflet. Un besoin animal de posséder
cette femme, sans un désir précis, sans qu’aucune vision l’y excitât,
sans même qu’il eût conscience d’une volonté passagère de sa chair,
l’envahissait tout d’un coup d’une façon impérieuse qu’il avait ignorée
jusqu’à ce jour. Les passades rapides, les fredaines d’étudiant
s’expliquaient par des raisons toutes naturelles; mais il lui parut que
cette obéissance instinctive et immédiate aux désirs d’une femme le
ravalerait au rang d’un amant servile. Eh! quoi, on lui disait qu’il
pouvait tout oser? N’était-ce pas lui donner des ordres? Il imagina
Balbine, dans l’ombre propice, l’attendant pour l’affoler davantage,
pour le conquérir tout à fait, lui faire connaître sans doute la saveur
de ses lèvres et lui donner un rendez-vous... Il eut un hoquet de
dégoût; il se sentit tout à coup, et _physiquement_, si proche de
l’ordure! Et seulement à ce moment-là il pensa à la face morale de
l’acte, à Rabevel, son grand ami, dont il aurait trahi la confiance...
Il tira sa montre: minuit et demi. Il se trouva soudain ridicule, ainsi
immobile dans ce couloir. Il haussa les épaules. Tromper Rabevel avec
cette petite saleté... Il alla au vestiaire et prit son pardessus; il
mit ses gants lentement se dirigeant vers la porte de sortie, marmonnant
toujours: tromper Rabevel, tromper Rabevel... Et il n’eut conscience de
l’égarement de ses pensées que lorsque, levant les yeux, il aperçut
devant lui, en costume de voyage, pâle et défait, Vassal.
Le violoniste le regarda un instant; eut-il l’impression qu’il se
passait en Olivier quelque chose d’extraordinaire, ou, lui-même,
cherchant à mettre un nom sur le visage du jeune homme, s’absorbait-il
trop à cet effort pour remarquer l’altération de ces traits? Il ne fit
rien paraître des sentiments qui l’agitaient, pendant quelques secondes.
Puis sa figure s’éclaira, et, tendant la main à Olivier:
--J’hésitais à vous reconnaître, mon cher Olivier, le fils de mon
compagnon du Pacifique!... Comment allez-vous?
--Et vous, maître, qui revenez alors qu’on ne vous espérait pas!
--Surprise involontaire. Le vapeur anglais que j’ai pris à
Rio-de-Janeiro fait habituellement escale à Lisbonne ce que j’ignorais;
ainsi, au lieu de débarquer à Liverpool et de revenir par Douvres et
Calais, j’ai fait trente heures de sleeping et gagné trois jours.
--Madame Vassal n’en a rien dit...
--Il n’y a rien de surprenant à cela: elle n’en sait rien. J’ai sauté
dans le train sans avoir eu le temps de télégraphier. J’arrive chez moi,
la femme de chambre me dit que Balbine et Nicole sont ici; le temps de
me brosser un peu, de prendre un taxi; et me voici prêt à les ravir à
nos amis Rabevel.
Son ton de gaieté forcée n’échappa pas à Olivier. Il comprit la
déception d’un retour dans la maison vide; il pressentit quelque parole
venimeuse de la femme de chambre: «Madame est sortie ce soir comme
d’habitude... seulement elle a emmené mademoiselle pour une fois...» Un
petit silence régna.
--Ah! dit Vassal, comme s’il secouait sa torpeur, voyons, conduisez-moi
à la maîtresse de maison.
Ils remontaient la galerie quand Vassal songea qu’il n’était pas en
tenue pour se présenter dans des salons où la foule des habits noirs
devait être encore fort dense. Il regarda autour de lui.
--Olivier, demanda-t-il, voulez-vous rejoindre seul Madame Rabevel, et
obtenir qu’elle vienne jusqu’à moi?
Mais, du vestiaire où elle s’était arrêtée avec des invités qu’elle
reconduisait, Reine l’avait aperçu; elle accourait et pressait ses mains
avec effusion.
--Causons un peu, dit-elle, pendant qu’Olivier va se mettre en quête de
ces dames; tenez, entrons dans ce boudoir.
Elle ouvrit la porte et aussitôt poussa un cri, une plainte. Dans le
faisceau que le lustre du couloir projetait par l’ouverture, tous les
trois simultanément avaient aperçu sur un divan Rabevel buvant
frénétiquement la bouche de Balbine à demi-pâmée entre ses bras...
* * * * *
Il faut renoncer à décrire le scandale. D’ailleurs, la situation à Paris
de Rabevel et de Vassal était trop considérable pour que le récit d’une
pareille aventure pût demeurer confiné à quelques salons. Certains
journaux friands de telles histoires et bien renseignés par des témoins
assez peu estimables (mais ne se glisse-t-il pas des _mufles_ partout?)
donnèrent complaisamment des détails. On sut que Vassal, doué d’une
force herculéenne, avait renversé son rival et tenté de l’étrangler;
qu’on avait eu toutes les difficultés du monde à l’en empêcher et que sa
femme avait à grand peine échappé à sa fureur; pendant une heure on put
croire qu’il avait perdu la raison. Madame Rabevel avait été transportée
évanouie dans sa chambre, étourdie de ce choc qui détruisait en une fois
toutes ses illusions et ses espérances les plus chères.
Olivier avait assisté avec horreur à cette scène; il sentait confusément
malgré tout, pendant qu’on emmenait Vassal, que Balbine tout en réparant
le désordre de sa toilette savourait intérieurement ce que la situation
avait de scabreux. Comme il s’en révoltait sans pouvoir s’empêcher
d’admirer une telle audace, Nicole parut.
Balbine avait si peu présente à la pensée une fille depuis tant d’années
éloignée, qu’elle resta muette de saisissement.
--Maman, dit la jeune fille, d’une voix que la honte étouffait, ne vous
étonnez pas que je ne rentre ni ce soir, ni jamais; je vais à Passy
demander à mon grand-père Vassal de me donner l’hospitalité désormais.
Balbine était exsangue. Elle supplia sa fille de lui demeurer, prenant
Marc et Olivier à témoins de l’ingratitude des enfants, apparaissant
encore mère aimante et désolée dans son abjection.
--Laissez-moi, dit Nicole. Vous m’aimez peut-être, mais vous me
déshonorez. Invoquant une imaginaire maladie, vous m’avez éloignée,
envoyée en Espagne dès que mon âge put faire soupçonner le vôtre. Je
n’ai pour ainsi dire pas connu mon père: j’avais sacrifié mon bonheur à
vous deux. A mon retour vous m’avez dit sur lui toutes les vilenies...
Je n’ai pas à vous juger, mais vous faites de moi une malheureuse,
adieu.
Puis s’adressant à Marc:
--Voulez-vous m’accompagner pour la dernière fois?
Ils sortirent; Marc qui s’était penché sur ce cœur replié sans qu’on
parût s’en alarmer, cachait difficilement un trouble qui n’échappait pas
à celle qui l’avait suscité. La jeune fille cherchait à se reconnaître
tristement et retrouvait à peine dans le chaos de ses idées la tendre
émotion de l’heure précédente... Elle se taisait dans la voiture qui les
emportait.
Vainement, au moment de la quitter, Marc lui demanda-t-il la permission
de la revoir; elle secoua la tête. Dans la nuit claire, le jeune homme
rentra lentement chez Noë méditant sur les catastrophes que savait
déchaîner Balbine.
Quant à Rabevel, il était allé d’un trait chez Angèle.
--Je me perds, lui avait-il dit, tu le vois, je me perds. If faut que tu
me sauves de cette aventurière...
En vain la supplia-t-il. Il comprit qu’il n’était plus pour elle qu’un
objet de dégoût.
--C’est bien, dit-il. Olivier s’en ira.
--«Ah! Mon Dieu!» Elle s’était écroulée. Il eut une lueur d’espoir mais
elle releva une figure si farouche qu’il s’en retourna plein de colère
et de rancune. Il rentra à son bureau, écrivit un mot pour Olivier et
s’en fut coucher à l’hôtel. Mais son esprit était en proie à tous les
déchirements contraires.
Quand, quelques jours après, Olivier se présenta à ses bureaux, pour
régler avec lui les modalités de son engagement, on lui apprit qu’il
avait quitté Paris pour un court voyage. Il ne put le rencontrer que la
semaine suivante. L’armateur l’emmena dans un petit entresol qu’il
venait de louer sur les quais; ils y trouvèrent Balbine assise dans un
fauteuil, fumant une cigarette. Rabevel lui reprocha obscurément des
trahisons; il la menaçait, l’injuriait; l’autre restait silencieuse
comme une panthère.
Olivier gêné, tenaillé par le cuisant souvenir du moment où il avait
annoncé son proche départ à Isabelle en larmes, ne savait plus comment
il vivait. Rabevel disait attendre d’Australie le plus beau de ses
voiliers où il voulait lui confier le rôle de commissaire du bord en
attendant le commandement en second. Mais, si proche de le quitter, son
affection paternelle se révoltait et il ne cessait de le faire demander.
Il avait renoué avec sa maîtresse cette curieuse et frénétique existence
de stupre, de haineuses amours coupées d’abandons romantiques, de
suicides feints, d’injures, de coups, de baisers. Il quittait parfois
Balbine et rentrait, résolu d’en finir, chez sa malheureuse femme
toujours prête au pardon. Puis un soir, regardant celle-ci avec des yeux
d’étranger, il lui disait adieu, et, devant la porte entr’ouverte de la
gourgandine, à genoux sur le palier, il subissait avec une amère volupté
les injures puantes qui précédaient l’accueil et dont, à l’heure du
spasme, il comptait doubler par le souvenir l’âcre saveur de celui-ci.
Sa maîtresse et lui avaient, chacun de son côté, commencé la procédure
du divorce. Mais la rancune de Vassal que Rabevel avait pu faire
emprisonner en prévention de coups et de blessures, et l’espérance de
Madame Rabevel, imprimaient aux formalités judiciaires une lenteur
qu’accroissait la négligence des hommes de chicane. Rabevel ne
paraissait plus que rarement à son bureau. Olivier, par crainte et par
faiblesse d’abord, était devenu le confident du couple. Au début il
écoutait peu, perdu dans le songe d’où il sortait si rarement depuis que
l’heure de son départ semblait devenir imminente; mais il fallut bien
qu’il finît par entendre; on lui fit jouer un rôle actif. On le chargea
d’apaiser les discordes. On l’envoya en ambassadeur. Il trouvait auprès
de Madame Vassal un accueil enflammé qu’il redoutait. Il sentait que le
jour viendrait où il ne pourrait plus s’opposer aux caprices de la
bacchante. Et déjà il s’accoutumait à cette idée. Il se détachait même
de son amitié pour Isabelle. Certes, il la revoyait toujours avec une
tendre joie, mais comparant sa propre émotion à celle qu’il devinait en
elle, il sentait comme il était loin de l’aimer réellement. Elle
l’attendait tous les jours (souvent en vain) dans la cour intérieure du
Petit Palais; peu à peu leurs conversations n’apportèrent plus
l’agrément à cet esprit accoutumé au piment. Il avait l’intuition qu’il
se pervertissait insensiblement. Pris par les sens, il abandonnait
lentement son cerveau à la dégradation. Des images plus précises que ses
imaginations d’autrefois peuplaient ses rêveries et un sursaut brusque
de sa volonté ne les chassait pas toujours.
Marc combattait de toutes ses forces cette invasion morbide. Il s’était
ouvert de ses craintes à son père.
--Qu’y puis-je? dit Noë. Les Rabevel, les Angèle, les Balbine, les
Vassal, sont hélas! comme Olivier, prédisposés à ce mal des ardents.
L’excès d’enthousiasme, le pas donné à l’instinct sur l’intelligence,
l’expansion extrême de la vie conduisent fatalement à de telles
névroses. Le pauvre Olivier me paraît bien proche d’y succomber; mais
comment le sauver? En l’enlevant à Rabevel? Oui; mais sa situation? Nous
ne pouvons que faire des vœux pour son prompt départ... Encore s’il
aimait Isabelle! ou si sa mère pouvait le retenir!...
Mais quelle action pouvait exercer Angèle sur son fils? Elle ne se
rendait que trop compte de la terrible influence de Rabevel et de
Balbine. Elle suppliait Olivier de ne plus fréquenter le triste couple.
Il l’embrassait, la cajolait, la consolait. Certes, elle éprouvait
combien il l’aimait au-dessus de toutes choses. Mais, dès qu’il
s’agissait de sa vie sentimentale et sensuelle, il s’évadait et la
pauvre maman se retrouvait impuissante et abandonnée.
La santé de Reine l’inquiétait aussi beaucoup. Elle la visitait tous les
jours; elle retrouvait les parents vieillis et en larmes au chevet de la
jeune femme. Ces crimes, était-ce là ce qu’Olivier pouvait apprendre à
l’école de Rabevel? Elle fit le sacrifice douloureux; c’était elle qui
devait exiger le départ de son fils. Elle alla trouver un jour Bernard
et ce fut pour lui annoncer simultanément qu’elle exigeait le départ
immédiat d’Olivier et que Reine semblait à toute extrémité et voulait le
voir avant de mourir. Un employé était là.--«Vous avertirez Monsieur
Noë,» dit Rabevel, livide.
Il s’en fut, tout courbé.
Quel homme eût pu le juger? Qui se fût senti le courage de pénétrer
froidement dans cette douleur pour y chercher la part de responsabilité
que la conscience de Bernard se reconnaissait?
Marc en parlait, quelques instants après, avec son père, devant Isabelle
accourue et dont le beau visage se parait de larmes silencieuses. Mieux
que toute parole ou toute analyse, les réactions différentes de ces
trois êtres si pareils en apparence dans leurs aspirations témoignaient
en présence de la mort qui les surprenait, de leur dissemblance intime.
--Comment, s’écriait Noë, tu n’es pas bouleversé par ce dénouement
tragique!
Ses soixante ans ne pouvaient sentir, sans une terreur instinctive qu’il
n’osait s’avouer, l’approche de la mort.
--Voilà, ajoutait-il, une créature qui avait tout pour plaire et être
heureuse et qui disparaît subitement en pleine beauté, en pleine
jeunesse, par un horrible retour de ce romantisme dont nous fûmes
infectés mais dont on croyait notre race bien guérie. Cela ne te révolte
pas!
--Comment m’expliquer, répondait Marc, comment m’expliquer sans vous
paraître odieux! Je n’éprouve pas devant la mort ce choc terrible dont
j’ai constaté maintes fois l’expression autour de moi. Je suis écœuré de
la sanglante ineptie de la génération qui nous a légué, avec ses
exemples et son éducation, des mœurs et des solutions pareilles. Le
théâtre de Bataille et de tant d’autres, est plein de ces saletés
sanguinaires et stupides. Dans les relations que nous avons nous
trouvons toujours des drames passionnels; leur bêtise me fait vomir,
leur cruauté me navre. Ceci dit, il me semble que je ferais avec
beaucoup de simplicité, pour une raison valable, l’abandon de la vie.
--Mais l’au-delà? demanda Isabelle anxieuse.
--Je ne suis pas tourmenté par ce mystère, avoua Marc. Je souhaiterais
pouvoir dire que rien de ce qui est humain ne m’est étranger mais, en
vérité, la vie m’intéresse uniquement par le beau spectacle qu’elle me
donne et non pas en soi; le rôle me plaît, non pas l’acteur. En somme
qu’y a-t-il de noble et de curieux dans notre destinée? C’est le jeu
combiné de nos facultés. Il est impossible, me direz-vous, sans la vie.
D’accord. Mais la musique qui ébranle la nef est inexistante sans le
souffleur qui anime l’orgue. Prétendrez-vous qu’il détourne une parcelle
de votre attention pendant l’audition de Bach?
--Quelle sécheresse de cœur, fit Noë.
Marc se leva, étreignit son père avec émotion, puis se rassit en
soupirant.
--Je sais bien, reprit-il en hochant tristement la tête, que j’ai l’air
d’un monstre. Et pourtant je suis aussi normal, aussi humainement vivant
que vous-mêmes. Croyez-vous que la douleur de Bernard me laisse
indifférent? Croyez-vous que le souvenir de cette délicieuse Reine ne me
cause pas du chagrin?... Mais quelque horrible que me puisse apparaître
une telle fin, je ne la redoute pas pour moi-même, dût-elle se présenter
tout à l’heure. Déterminée par des lois immuables, sujette à la volonté
d’un Dieu ou décidée par un concours dont nous n’avons point l’idée,
elle me paraît le terme irrémissible auquel nul ne se peut arracher.
Pour les autres comme pour moi, je l’accepte avec sérénité au moment où
elle se présente, et sans horreur...
--Que nous sommes loin l’un de l’autre, dit Noë d’un ton mélancolique.
--Sans doute. Vous êtes homme idéaliste, pondéré, soucieux d’une justice
stricte mais indulgent à toute faiblesse qui ne sape pas la société.
Vous nous montrez tous les sentiments humains les plus normaux dans leur
aspect le plus digne et sous la forme modérée qui peut inspirer
l’émulation et les répandre. Et vous regardez avec surprise aussi bien
l’étrange ardeur d’un Rabevel ou d’une Balbine ou d’Olivier que le
réalisme désintéressé mais incontestable d’un fils qui ne se complaît
qu’à rechercher dans la moindre chose le certain et l’universel.
Cependant Noë cédait à sa pensée intime; il soupira:
--De mon temps, de telles choses n’auraient pas eu lieu.
Et, soudain alarmé:
--Là, voici que je radote: premier signe de vieillesse.
--Bah, fit Marc, qui nous empêche de philosopher? Voilà des
circonstances qui n’ont, par leur nature, rien de surprenant: il s’agit
de quelques personnes qui se rencontrent de la manière la plus banale.
Quant aux acteurs, l’état mental et psychique de la société
d’aujourd’hui en réunit quotidiennement d’identiques. Un unique fait
portait en soi l’avenir, en raison de sa permanence: c’est la
prolongation de la rencontre: les intimités conséquentes, les
exaltations concomitantes, tous les échanges frénétiques et incontrôlés
qui en furent le résultat, eurent leur déterminisme cristallisé en un
instant.
--Sans doute, dit Noë. Mais de ces échanges, en somme, aucun ne se fût
produit, si la promiscuité n’éveillait en l’homme une âme ignorée qui
n’est plus tout à fait la sienne. Le Bernard qui vient de tuer sa femme
sans le vouloir a été, sans le savoir, façonné en partie par Balbine.
Car l’homme se préoccupant toujours, même à son insu, de paraître ou,
peut-être, plus noblement, de communiquer, cherche la zone de contact.
Cette zone jusque là inculte chez certains, ou, chez d’autres,
productrice de fruits connus, devient subitement l’objet d’une culture
intensive qui donne des récoltes monstrueuses.
--Belles paroles explicatives, dit Isabelle d’un ton douloureux. Mais
dans cette tourmente où sont mêlés tant d’êtres et qui se termine d’une
manière si tragique qui donc peut se dire certain d’avoir pour lui la
raison?
--Celui qui ne tue point, répondit Noë.
Marc tressaillit. Il eut pour son père un regard de reproche.
--N’accablez pas Bernard, il doit être si malheureux!
--Mais, fit Noë, si cette jeune femme était vouée par son exaltation à
ce sort terrible, il n’en demeure pas moins qu’elle ne fût pas morte si
son mari n’avait pas commis cette trahison que rien ne justifiait. Car,
à quel sentiment a-t-il obéi, sinon à je ne sais quelle luxure et quelle
chose peut excuser la luxure de se produire si crapuleusement à
l’endroit où elle pouvait être le plus aisément découverte et causer le
plus de malheurs.
--Il me semble comprendre, dit timidement Isabelle, que Rabevel
obéissait peut-être à autre chose qu’à ce que vous dites...
--Et à quoi, s’il vous plaît? interrogea Noë.
--A l’amour...
Noë réfléchit un moment, puis:
--Je n’ai point connu cet amour-là. J’en vois chaque jour des exemples
dans les cours d’assises; mais j’avoue ne pas le comprendre. Vous le
comprenez, Mademoiselle?
--Pas assez, dit-elle, pour le ressentir. Assez pour défendre Rabevel.
Vous-même reconnaissez que ce sentiment jaloux, cruel, compliqué, cet
aspect de ce que vous appelez le mal des ardents, est plus fréquent
aujourd’hui que jamais.
--Ah! oui, hélas! s’exclama Noë. Mon Dieu! qu’on nous débarrasse donc
une fois pour toutes, des ardents et des inquiets, des mystiques, des
exaltés, des névrosés, qu’on envoie au diable tous ces apprentis
détraqués qui corrompent notre société civilisée. Qu’on me fiche tous
les adolescents rêveurs à lire du Voltaire ou du Molière ou du Rabelais,
qu’on leur fasse faire des mathématiques et de l’histoire et qu’on
occupe leurs loisirs au football ou à la natation; et qu’ils ne tirent
des murmures de la forêt que l’agrément qu’y trouvait Ronsard sans cette
espèce de panthéisme gnan-gnan où ils s’exaltent et se dissolvent. Ainsi
on fera des hommes dignes de ce nom.
--Ils n’auront peut-être pas les mêmes jouissances que Bernard ou
qu’Olivier, dit pensivement Isabelle qui se rappelait les joies de son
ami.
--Ils n’y perdront rien puisqu’ils ne les connaîtront pas; et s’ils
veulent un but à leur besoin d’exaltation qu’ils s’éprennent de quelque
bel idéal de justice et de grandeur!
Marc sourit sans rien dire.
--Voyez, reprit Noë, ce qu’est devenu Olivier. Il était fait pour vivre
une vie de corsaire ou d’explorateur. Quel gentilhomme de fortune il eût
été au temps des Jean Bart ou des Suffren! Quel soldat au temps des
Montcalm! Il apporte au continent une âme vierge brûlée du désir de la
vie et de l’action et il la corrompt, la perd, va partir et perd qui?
Vous, Isabelle, la seule personne qu’il aimât!...
Isabelle essuyait ses yeux.
--Pardon... dit Noë avec émotion.
--De quoi a-t-il suffi, poursuivit-il? de la rencontre d’exaltés comme
lui, d’exaltés qui n’avaient pas un champ physique suffisant pour leur
fièvre; d’exaltés civilisés qui ne pouvaient lasser et assouvir leur
corps et leur esprit insatiables autrement que dans les pires débauches.
Qu’était ce Rabevel avant Balbine? Un bandit de génie qui opérait dans
la finance au lieu d’opérer sur les grandes routes...
--C’est vrai, fit Marc frappé. Il faut le voir dans son bureau. Il est
l’incarnation d’une idée pure: l’idée que toutes les mers promènent son
pavillon. Les radios, les câblogrammes arrivent à chaque minute. Il
répond sur le champ, modifiant les parcours, sans cesse aux aguets des
combinaisons susceptibles de lui apporter le maximum de réclame et de
profit. Quel exercice de l’autorité et de l’audace!
--Et de l’esprit d’aventure! C’est tout cela qui explique le goût
paradoxal des grands industriels, des grands hommes d’affaires pour la
femme--et pour la femme de bas étage; ils y trouvent encore cet inconnu,
cette difficulté imprévisible, redoutable, toujours renaissante,
dégoûtante, jamais vaincue. Ils s’y trouvent encore... Mais que vont
devenir Rabevel et sa gourgandine?