--La voici, dit-il: «_Ah! que je meure sur l’heure si cet homme ne doit

point devenir mon époux._»

Alors comme dans un cri:

--«Pas plus celle-ci, fit-elle, qu’une autre, voyons!»

Mais lui:

--Elle est soulignée. (Il feuilleta de nouveau rapidement le livre.)

C’est, d’ailleurs, la seule qui le soit.

Le silence se cristallisait autour de cette phrase shakespearienne si

terriblement passionnée. Isabelle un peu haletante avait l’air

bouleversée. Lui avait-on pris son secret?

Marc eut pitié:

--Après tout, dit-il, ce livre, on vous l’a peut-être prêté?

Elle fit mine d’acquiescer; mais ses yeux rencontrèrent le regard

d’Olivier perdu dans une telle allégresse! Le cœur lui manqua tout à

coup tant elle fut heureuse; ainsi se révéla à elle-même dans sa

plénitude son besoin d’oublier ses tristesses, d’aimer, d’être aimée...

Et pour Olivier lui-même, sous les traits séduisants de cette Isabelle,

ne s’offraient-elles pas à cet instant ces roses, les plus rouges et les

plus violentes qu’il pût désirer cueillir?...

Bernard exultait. Était-elle adroite cette petite? Il se tourna vers

Angèle qui assistait sans rien dire à la scène. Ils vivaient tous deux

en bons camarades; ces quelques années passées côte à côte sans que

l’armateur se permît jamais un mot ou un geste équivoques avaient fini

par endormir sa méfiance. L’intérêt que Rabevel portait à Olivier

l’émouvait dans le secret de son cœur; elle vivait tranquille, heureuse

presque, dans la paix du devoir. Elle ne changeait guère; les mois se

succédaient sans la vieillir; sa quarantaine était resplendissante de la

même beauté à peine tempérée par la modestie que lui donnaient ses

remords. Peu à peu, l’amour de François l’avait conquise; elle s’était

faite plus sensible à l’effort et aux fatigues du pauvre homme qui

peinait pour faire vivre deux êtres adorés dont l’un n’était pas son

fils, dont l’autre avait été davantage la femme d’un autre que la

sienne. Et, ces deux créatures qu’il aimait tant, il supportait qu’elles

fussent absentes de son existence, qu’il ne les pût voir que tous les

deux ans pendant un mois! Une immense pitié avait envahi lentement le

cœur d’Angèle, s’y était petit à petit cristallisée en affection. Les

paroles admiratives d’Olivier qui, tout seul, s’était donné depuis

l’enfance le culte de son père, l’entamaient; elle cédait à son

admiration passionnée, la laissait chaque jour progresser d’un pas dans

son cœur, devenait enfin, d’ailleurs encouragée par les lettres

fréquentes et les visites point rares de Blinkine, la femme qu’elle

n’eût jamais dû cesser d’être.

Mais depuis quelque temps son Olivier l’inquiétait grandement. L’affaire

des escapades du Lycée, l’interpellation à la Chambre l’avaient secouée,

même un peu effrayée; l’exaltation du jeune homme lui paraissait

dangereuse, elle savait trop par expérience combien on pouvait souffrir

et faire souffrir quand on possédait ce triste don. Elle avait surpris

des conseils de modération de Marc à son fils; elle s’en alarmait.

Maintenant voici qu’Olivier se mettait à faire la cour aux jeunes

filles, et de quel ton! Elle le pressentit engagé dans des voies d’où

elle ne le pourrait faire revenir. Elle imagina des scandales, eut peur.

Et, d’autre part, la jalousie maternelle s’éveillait aussi, cette

jalousie qui n’admet point le partage du fils même avec l’épouse. Elle

trouva Isabelle laide, bête et effrontée. Elle résolut d’écrire à son

mari pour lui demander conseil.

En attendant la réponse qui ne devait pas venir avant si longtemps elle

continuait d’observer. Avec quelque dépit elle crut constater que

Bernard prêtait la main au jeu. Et lui n’eut pas de peine à se rendre

compte qu’elle devinait sa complicité sans en comprendre les motifs.

Mais il résolut d’attendre qu’elle lui en parlât la première ce qui ne

tarda pas.

Le hasard les avait en effet isolés, quelques jours après, sur un banc

du jardin de la villa.

--Vous pourriez, dit Angèle sans autre préambule, me rendre un grand

service.

--Si c’est possible, c’est fait, répondit sur un ton de plaisanterie

ironique Bernard qui devinait la suite.

--Vous n’êtes pas sans avoir remarqué l’intimité d’Olivier et de cette

jeune Isabelle. Vous connaissez le caractère impétueux de mon fils,

caractère que je n’ai jamais pu arriver à mâter. Je crains que ces

amours où il semble que la jeune fille se laisse aller avec beaucoup

d’abandon ne se terminent par quelque catastrophe.

--Ce n’est pas du tout mon avis, répondit Rabevel, je crois au contraire

que votre fils aura toujours assez d’empire sur lui-même pour que cette

jeune fille reste une jeune fille.

--Et c’est sans doute avec cette conviction que vous vous bornez à

contempler leurs jeux et même, dirait-on, à les favoriser?

--Mon dessein est tout autre, ma bonne amie; je cherche tout uniment le

moyen de garder votre fils à Paris.

--Comment? Songerait-il à s’en aller?

--Sans doute. Ne le saviez-vous pas?

--Mais il suffit que vous vous y opposiez, en ne lui réservant pas de

place sur vos bateaux, par exemple, pour qu’il ne parte pas!

--Vous croyez?

--C’est de toute évidence, voyons!

Rabevel baissa les paupières pour cacher la joie dont brillait son œil.

--Je le crois aussi, finit-il par dire. Mais vous me demandez de jouer

là un rôle qui n’est pas le mien.

Elle pâlit.

--Le rôle de son père, dit-elle douloureusement. Ne l’êtes-vous pas?

--Le rôle de votre mari, répondit-il en la regardant fixement.

Elle ne put réprimer un mouvement de détresse et de surprise. Quoi!

c’était là l’orage que couvait ce long calme?

Il la devina et dit cyniquement:

--Je n’ai pas cessé une minute d’y songer depuis que vous êtes à Paris.

Elle fit un geste de désespoir. Il reprit:

--Oui, Angèle, mienne tu as été, mienne tu restes; je ne peux t’oublier.

Tu ne t’imagines pas à quelle patience j’ai dû faire appel pour ne pas

céder à ma passion, pour ne pas venir chez toi te supplier, te

convaincre, te faire violence, Angèle, tu entends, te faire violence

s’il l’avait fallu. J’attendais... Quoi? Rien. Je ne sais pas; de

ridicules et singulières idées de morale me retenaient au bord de

l’action. J’ai voulu partager ta vie sans flammes, m’occuper aussi de

l’enfant, distraire mes désirs de leur objet; j’y ai vaguement réussi

jusqu’à un certain point. Maintenant Olivier devient un homme; il va

vivre pour lui, sans qu’il lui soit besoin d’un guide... Toi seule me

restes, Angèle...

Elle demeurait muette d’une stupeur terrifiée.

--Toi seule, reprit-il... Souviens-toi d’autrefois, de nos promenades au

bord du Lot...

--Assez, dit-elle, assez... Tu ne vois donc pas que tu me fais horreur?

--C’est donc ainsi? s’écria-t-il, irrité de ce mépris. Eh! bien, je te

jure que tu seras mienne que je te fasse horreur ou non. Et si tu ne le

veux pas c’est que l’exil de ton fils t’aura laissée indifférente.

Elle fut instantanément debout comme d’un jet:

--Lâche, lui dit-elle à voix basse, lâche! Maître chanteur! saligaud!...

--Ah! te revoilà, hein? tu rajeunis, ardente fille? Qu’est-ce que tu

donnerais pour pouvoir m’étrangler! Eh bien! je viendrai chez toi, tu

m’étrangleras si tu veux...» Il rit d’un rire insultant. Elle regarda

autour d’elle, ne vit personne, se pencha vers lui et lui cracha au

visage.

De semblables aventures ne pouvaient que cravacher le désir d’un homme

tel que Bernard. Lancé de nouveau à rênes flottantes sur le chemin de sa

passion il se jura de l’assouvir quoi qu’il lui en coûtât. Rien qui

dérivât désormais son action. Il commença de poursuivre la malheureuse

de toutes les manières; chez elle où elle devait subir les assauts d’une

violence désordonnée d’où ils sortaient haineux, invaincus, et brisés;

chez lui où il se livrait à toutes sortes de jeux dangereux, feignant

l’amant comblé mais indiscret, ayant des attitudes et des gestes qui,

surpris par Reine, n’eussent laissé nul doute sur leurs relations et

dont elle restait plus morte que vive, paralysée, n’osant parler,

n’osant lever les yeux. Un jour, chez elle où, à cause des domestiques,

elle ne pouvait ni le recevoir à chaque fois ni lui condamner

définitivement sa porte, elle lui fit des reproches véhéments.

--Toujours ce sera ainsi, dit-il; et puis un beau jour une lettre

anonyme fera entrer ma femme qui nous trouvera ensemble à demi-dévêtus;

et, un autre jour, monsieur votre fils partira pour l’Océan Pacifique;

et un autre jour...

--Brute! dit-elle courroucée... La qualité de son sang se révéla d’un

geste. Elle le gifla avec une force étonnante pour une femme. Lui, d’un

coup de poing, l’envoya rouler dans une bergère. Elle se releva avec le

courage d’un boxeur, fonça sur lui, le saisit au cou à deux mains et le

mordit sauvagement aux doigts. Au bout d’un moment épuisés, ils se

relâchèrent avec méfiance. Mais il leur semblait que, dans le sursaut et

l’apparence de la haine, leurs corps venaient de se reprendre.

La mort de Bordes survenue à cette époque eut pour effet de les éloigner

et de permettre à Angèle de respirer. Le vieil armateur laissait en

effet des affaires fort compliquées à régler et où ses intérêts se

mêlaient inextricablement sur bien des points à ceux de Bernard.

Celui-ci dut courir les notaires, consulter les associés, voir madame

Bordes et Pauline qui héritait de nombreux titres. Rabevel trouva dans

cette jeune femme une personne attristée, correcte et digne. Il eut vite

appris que dans diverses sociétés dont l’armateur détenait de gros

paquets de titres, c’était elle désormais qui allait disposer de

l’appoint qui faisait les majorités. Il lui fut évident que les groupes

se disputeraient ces titres à coups de billets de banque. Il se mit en

avant, la pria de ne pas traiter avant de l’avoir avisé. Le jeune

Poulétous le tenait au courant: la concurrence était grande, Pauline ne

se hâtait pas de se décider. «Il me semble tout de même que vous avez

des chances, vous. Au fond, c’est une sentimentale, cette femme. C’est

par le sentiment que vous la tiendriez... Pourquoi ne pas lui raconter

votre liaison avec Viviane? Elle aimait bien sa sœur...» Cette

combinaison assez machiavélique n’était pas pour déplaire à Bernard et

il résolut de la tenter.

Un soir qu’il était chez elle et avait vainement essayé de vaincre son

indécision, il en prit son parti. Il se mit à la regarder si fixement

qu’elle finit par lui dire d’un accent troublé:

--Qu’avez-vous donc, Monsieur Rabevel, à me regarder ainsi?

--Excusez-moi; je ne me surveillais pas. Vous ressemblez tellement à une

jeune femme pour qui j’ai eu une très grande inclination. Elle

s’appelait Viviane.

--Viviane, vous avez dit Viviane? Vous avez aimé Viviane?

--A la folie.

Elle se laissa aller, il craignit de la voir s’évanouir, vint auprès

d’elle, lui prit les mains tandis qu’elle s’appuyait, inerte. Enfin,

elle rouvrit les yeux.

--Viviane, dites-vous? Et elle me ressemblait tant que cela?...

--D’une façon extraordinaire...

La chair de la femme le touchait, le parfum capiteux le troublait; il

vit un signe au coin de l’oreille comme en avait un Viviane (plus petit

pourtant). Il ne put se tenir de le dire:

--Tenez, elle avait un petit signe comme vous, là.

--Où, là?

--«Tant pis, se dit-il, gare au soufflet». Et il l’embrassa longuement.

Elle voulut lui échapper, se détourner mais elle le fit si

maladroitement qu’il rencontra ses lèvres. Elle le mordit; lui,

déchaîné, la serra plus fort et finalement elle céda gémissante et

confuse.

Il s’en fut satisfait. Elle l’aimait, elle lui avait avoué qu’elle

l’aimait depuis des années, depuis qu’elle l’avait vu pour la première

fois. Elle lui paraissait plus fougueuse encore que Viviane. Elle avait

refusé de lui vendre les titres: «Réflexion faite, avait-elle dit, je

les garde; vous me conseillerez pour les gérer puisque nous sommes

maintenant de bons amis.

--Si bons amis que cela?

Elle n’avait pas répondu, le serrant contre lui...

Quelques heures après, elle achevait de raconter l’aventure à Poulétous

nu dans son lit: «Et il se croit malin, le zigoto, disait-elle, avec un

gros accent faubourien en se tapant les cuisses. Il a cru _m’avoir_ à la

suite de savantes combinaisons. Il ne se doute pas que je le guette

depuis cinq ans, depuis que le vieux singe commençait à faire sa malle.

Crois-tu, mon petit, il est convaincu, dur comme fer, que Viviane a

existé et que nous étions jumelles. Ce qu’ils peuvent être marrants, les

hommes! Attends un peu, comme je vais te le faire danser ce frère-là! Et

quand il saura que je connais sa femme!»

--Tu vas le lui dire?

--Mais, mon petit, il faut bien; pas tout de suite, je vais d’abord me

rendre indispensable. Après ça je lui avouerai que je suis Balbine

Vassal. Au fond il en sera fier; je serai la femme honnête, la femme de

son monde, qui a commis une faute bien sûr, mais enfin qu’on peut

recevoir, qui a été présentée à Madame Rabevel. Ça lui paraîtra même

commode. Ah! tu sais, les plus malins ne le sont guère!

La catin ne se trompait pas. Rien de plus naïf que certains hommes, même

les plus experts, dès qu’ils sont entre les mains d’une femme sans

vergogne. Rabevel prit l’habitude de la voir tous les jours. Sa

réaction, lorsqu’il apprit que Pauline n’était autre que Balbine Vassal

fut exactement celle qu’elle avait prévue. Il finit par l’introduire

adroitement chez lui. Il trouvait à la réunion de toutes ces femmes une

sorte de joie sadique.

Sans doute la chose ne pouvait rester longtemps tout-à-fait secrète. Un

soir qu’il sortait de son bureau avec Marc, Noë et Olivier, il leur dit:

--Ma voiture vient me prendre. Je vais à Armenonville. Voulez-vous que

je vous dépose quelque part?

--Volontiers, dit Noë, à la Porte-Maillot par exemple.

Comme la voiture stoppait à l’entrée du Bois de Boulogne et au moment où

ils allaient se quitter, Rabevel demanda:

--Votre soirée de demain est-elle prise?

Et sur la réponse négative qui lui fut faite:

--Alors, dit-il, je compte que vous voudrez bien assister à la petite

réception que ma femme a organisée; il y aura malheureusement beaucoup

de monde mais je voudrais bien vous y voir tous les trois comme c’est la

dernière réception qu’elle donne avant notre départ pour la campagne...

Ils acceptèrent; l’automobile démarra tandis que Rabevel leur faisait un

signe amical de la main.

Noë emmena les jeunes gens dîner à la Cascade. Quelques heures après,

comme ils revenaient à pied vers la ville en devisant dans la nuit

fraîche, ils croisèrent une automobile qu’ils reconnurent. Elle était

brillamment éclairée et allait à toute petite allure. Ils y

distinguèrent Rabevel penché avec ferveur sur les doigts d’une femme.

Marc et Olivier se regardèrent en silence; c’était Balbine Vassal.

Ils n’attendirent pas le lendemain sans curiosité. Qu’allait être cette

réception? Splendide sans doute comme d’habitude. Mais pourvu que n’y

éclatât pas quelque scandale! Ils espéraient cependant que rien de la

vie intime de l’armateur ne transparaîtrait sous l’apparat de la fête.

Car Rabevel aimait l’apparat. Tous les Parisiens connaissaient déjà sa

magnificence à cette époque. Depuis, d’ailleurs, le rôle politique et

économique qu’il joua, le mirent suffisamment en vedette pour qu’on en

vînt à savoir, par la presse ou autrement, le détail de sa vie, en ce

qu’elle avait d’apparent, avec cette minutie particulière à notre temps.

En 1909, toutefois, l’armateur ne possédait encore ni le vieil hôtel de

la rue Barbey-de-Jouy dont la belle façade passe pour le chef-d’œuvre de

Du Cerceau, ni le ravissant château de la Champmeslé qu’un admirateur de

la grande actrice lui avait fait construire, aux portes de Paris, à la

Grenouillère, et où Rabevel donna vers la fin de la guerre les fêtes qui

firent le scandale et l’admiration de la Capitale. Il habitait un hôtel,

somptueux certes, mais de construction récente et sans beauté, dans le

quartier Monceau.

Il n’avait rien épargné pour le rendre confortable; sans doute, malgré

son goût très sûr, aurait-il même accumulé à l’excès bibelots et objets

d’art si sa femme n’y avait veillé. Reine avait toujours réussi en effet

à maintenir dans le ménage la simplicité et la distinction que des

siècles de raffinement et de politesse donnent aux familles de la

bourgeoisie française. Elle continuait à aimer tendrement ce mari

audacieux auprès de qui elle n’était qu’une ombre. Rude et jovial,

Rabevel se laissait chérir; il témoignait toujours à sa femme une

affection presque paternelle, l’estimait, ne lui refusait rien mais

chaque jour plus nerveux depuis son échec auprès d’Angèle et sa réussite

auprès de Balbine, plus compliqué, l’esprit plus tendu, il recherchait

avec plus de maladif désir la compagnie de la gourgandine.

C’était ainsi que Balbine Vassal était à présent son inséparable

maîtresse. Devenue peu à peu l’amie de sa femme, elle avait

silencieusement étudié les goûts de cet homme que les excès de toute

sorte vouaient à la neurasthénie et à l’érotisme. La conquête totale

s’était révélée difficile; elle avait dû agir avec une extraordinaire

prudence. Il ne fallait point s’offrir car Rabevel était fin; il ne

fallait point feindre la pudeur ni la simplicité puisque l’homme

recherchait au contraire le stupre; il ne fallait pas surtout qu’il pût,

une minute, supposer que cette petite Balbine désirait avant tout

satisfaire ses goûts de luxe et son orgueil: devenir Madame Rabevel.

Quant à sa propre perversité, comme il ne manquait pour l’assouvir ni

mâles ni moyens, elle ne la faisait intervenir qu’en second lieu dans

ses calculs.

Elle avait abouti à l’asservissement de Rabevel, non sans fausses

manœuvres que son instinct avait pu reprendre d’autant plus aisément

qu’avec son amant il avait son maximum de puissance de par son origine

physiologique: _tota mulier in utero_. Un homme moins soumis aux misères

de la chair eût échappé à des pièges que celui-ci ne pouvait plus

éviter. Il grondait encore, irrité contre lui-même, honteux de ce joug

sensuel, dégoûté de la fange où il s’enlisait; et enfin, attristé devant

sa déchéance morale lorsqu’il comparait à la femme qui était la sienne

la femme qu’il avait choisie.

Depuis quelques mois, Balbine se sentant souveraine, le minait

sourdement. Elle affectait la jalousie, exigeait le divorce, feignait de

vouloir reprendre sa liberté. Rabevel s’emportait; des discussions

orageuses avaient lieu où les deux amants proféraient les plus ignobles

mots, s’en délectaient et oubliaient dans l’ivresse physique des

réconciliations leur propre abaissement.

Balbine ne jugeait pas devoir encore tenter définitivement le jeu

qu’elle s’était promis. Elle patientait, faisait renaître ces disputes

dont son amant ne pouvait plus se passer tant il y trouvait de

savoureuse horreur. Elle voulait lui imprimer d’elle un goût et une

habitude incurables; et tels qu’un jour elle pût le quitter avec la

certitude de le voir revenir. Après quelques-uns de ces départs et de

ces retours, pensait-elle, il faudrait bien, si elle lui condamnait sa

porte, qu’il l’épousât.

En attendant, elle conservait auprès de madame Rabevel, son masque

d’amie et cela, chose curieuse, sans effort. Ce soir-là, elle lui avait

conduit sa grande fille enfin revenue d’Espagne où elle était élevée;

elle ne comptait pas garder longtemps Nicole dont les dix-sept ans

accusaient fâcheusement l’âge maternel; mais comment ne pas la présenter

à de si bons amis que les Rabevel? et de plus, Vassal, attendu chaque

jour, voudrait lui-même voir sa fille. Elle haussa les épaules; quand

serait-elle donc débarrassée de cet imbécile?...

Cependant, on avait prié Nicole de se mettre au piano; on savait que

Vassal admirait son talent précoce et en était fier; on se demandait

avec curiosité si continuaient les progrès constatés à chacun de ses

passages à Paris.

Dès qu’elle eut attaqué les premières mesures d’une douloureuse étude de

Chopin, l’auditoire fut fixé; Vassal ne se trompait pas en proclamant le

talent de Nicole. Marc et Olivier, dans un coin du salon où se

pressaient les invités de Rabevel admiraient silencieusement auprès de

Noë. Quand le piano fut refermé:

--Le charme de ce visage, dit Marc, est de ceux qui demeureront toujours

inaccessibles à l’analyse. Voilà vraiment la matière où les agnostiques

pourraient utilement s’affirmer.

--Il est d’une qualité si subtile! dit Olivier.

--Je crois bien! remarque combien il est à la fois senti et perçu. Notre

esprit et notre cœur y ont leur compte.

--Hum! fit Noë avec un bon sourire.

Marc rougit légèrement.

--Serait-ce vous qui devenez taquin, mon père, dit-il en plaisantant, et

pour une fois que j’ai l’occasion d’admirer, m’en priverez-vous? Je dis

et je crois évident que le charme de certains visages féminins nous

échappe en son entier. Par bribes, l’intelligence en explique les effets

et en suppute la nature. Mais avec quelle incertitude!

--Il est bien sûr, reprit Olivier, que Nicole Vassal était tout à

l’heure le centre attractif de notre réunion. Tout venait d’elle et s’y

rapportait. A quoi attribuer cette suprématie?

--A la beauté, sans doute, dit Noë, jointe à cette courtoisie si pure

qu’elle est une forme incontestable de la charité.

--Peut-être, répondit Olivier. Il y a là pourtant de bien jolies femmes

et même quelques-unes de vraiment belles. Cette madame de Villarais par

exemple, offre au plus haut degré le mélange de courtoisie, de dignité

et de remarquable beauté qui en font la fleur parfaite d’une race.

--Elle plaît infiniment, concéda Marc; mais elle n’a pas évidemment ce

pouvoir occulte de Nicole, d’autant plus grand chez elle que, ne

l’ignorant certainement pas, elle paraît vouloir le réfréner.

--Oui, remarqua Noë, elle ne semble pas se soucier des succès mondains.

Quand elle eut tout à l’heure, avec quelle grâce infinie, vous le savez,

chanté ces vieilles romances du temps de Mac Grégor, elle paraissait

réellement, sincèrement offusquée du succès qu’elle a eu.

--Voulez-vous, proposa Marc, que nous allions la féliciter?

Olivier fit un clin d’œil à Noë qui sourit. Ils suivirent Marc. Ils

trouvèrent Madame Rabevel auprès de Balbine.

--Madame, dit Marc, nous serions désireux d’être présentés à l’admirable

artiste que nous venons d’entendre.

--Je ferai mieux que cela, répondit-elle avec gentillesse, je demanderai

à sa mère de vous présenter elle-même.

Et se tournant vers Balbine;

--Voici, lui dit-elle, des amis de mon mari: Monsieur Noë Rabevel,

l’oncle de mon mari, et son fils Marc, nouvel élève de l’École Centrale.

Comme elle allait présenter Olivier, Balbine posant un long regard sur

les beaux yeux clairs, dit:

--Je le connais déjà. Quand j’ai eu le plaisir de le voir pour la

première fois c’était, je me le rappelle, avec mon mari. C’était un

enfant à cette époque. Il n’était pas encore célèbre. Nous ne savions

pas qu’il se préparait à jeter aux vents de la passion et de l’aventure

la jeunesse de tout un lycée!

Olivier rougit. Il évoqua, lui aussi, leurs rencontres et, brusquement,

lui revinrent les imaginations où cette brûlante femme si proche de lui

avait tenu tant de place. Comme il se demandait si elle s’était jamais

doutée de la parenté de leurs races, elle lui serra la main avec une

telle violence, à peine contenue, qu’il redouta son destin.

Nicole s’approchait au bras de Rabevel. Elle était grande, mince et

déjà, à cette époque, malgré sa jeunesse, avait cet air un peu triste

qui ne la quitte point. Le port de la tête, l’aisance de la démarche, la

grande allure de tous les gestes inspiraient un respect adouci par la

grâce émanée d’elle et flottante comme un parfum.

Elle était lassée de louanges quand Marc lui adressa la parole. Avec un

sourire poli mais excédé, elle attendit le compliment fatal qui

l’horrifie par sa banalité: celui qui apparente son talent à la

virtuosité paternelle. Mais Marc était trop fin pour ne l’avoir pas

devinée. Il se contenta de lui dire, sur un ton ému qui tranchait sur

son habituelle ironie, combien il avait été sensible aux échos de l’âme

populaire d’Écosse tandis qu’elle chantait les chansons de Mac Grégor.

--Ah! s’écria-t-elle, radieuse, voilà ce que j’aime. Je suis toujours

étonnée de voir louer l’exécutant d’une œuvre. Il doit se faire oublier.

N’est-ce pas?

--Certainement, dit Marc qui n’en était pas sûr.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 8 / 14 段