un petit être positif, un peu moqueur, réfractaire à l’indéfini. «Trop
de pondération, jugeait-il, trop d’équilibre; trop de sensibilité à la
relativité de la condition humaine. Elle a en trop ce qui manque à
Olivier et réciproquement. Il lui faudrait un homme à sauver.» Il
sourit: Pourquoi pas?
Les jeunes gens parlaient de leurs études. Elle lui parut singulièrement
cultivée: «Pas bête, l’enfant, ma foi; de la tête, de la volonté, de la
culture. Peut-être faudra-t-il l’appeler à la rescousse quand le sire
Olivier décidera de filer sur les Océans». Depuis que, penché sur son
fils, son amour paternel s’était peu à peu accru jusqu’à le posséder
entièrement, l’amour d’aventures du jeune homme l’effrayait quand il
songeait qu’un jour venu, Olivier voudrait peut-être le quitter au lieu
de rester tranquillement dans ses bureaux. L’idée d’une attache qui
pourrait efficacement maintenir le jeune homme lui sourit. «Laissons-les
faire connaissance», pensa-t-il et, quand il eut remis les bordereaux à
la jeune fille, il chargea Olivier de la raccompagner.
Les jeunes gens retournèrent en suivant les quais vers la demeure
d’Isabelle. Un soleil sanglant disparaissait derrière la Tour Eiffel.
Ils s’accoudèrent au parapet. L’éternité de ce mystère où tant
d’artistes se sont consumés les faisait participer d’elle une minute.
Une minute, hélas! seulement! Mais de quelle saveur!... Quelques couples
glissaient aux bords mêmes de la Seine. Le plus beau des fleuves se
faisait mauve le long des îles et des jardins. Notre-Dame offrait à la
lumière mourante la flèche d’un triste clocher tandis que déjà l’ombre
noyait les fresques du portail. Les rues étaient violettes.
--Quelle douceur, dit Isabelle.
La paix descendait du ciel et montait des eaux. L’esprit des jeunes gens
flottait; leur cœur s’ouvrait à tous les souffles.
--Mon Dieu que cette heure est belle, dit encore Isabelle.
--Ah! oui, répondit Olivier, ah! oui, et sans que nous sachions dire
pourquoi.
--Holà! s’écria Isabelle en riant, quelle mysticité! Il y a tout de même
longtemps que nous savons analyser des émotions si simples. Il suffit
d’avoir lu Taine; l’avez-vous oublié?
--Je ne l’ai pas lu, dit Olivier.
Il ajouta humblement:
--Je le lirai.
Puis, après quelques secondes de réflexion:
--Ma jouissance en sera-t-elle accrue?
--Comment le saurais-je? répondit la jeune fille, riant de plus belle;
il faudrait que je connusse exactement ce qu’est votre plaisir.
--Il est bien difficile à définir...
Il essayait cependant d’exprimer ce qu’il ressentait. Tandis qu’il
parlait avec une emphase discrète, son discours le révélait à Isabelle
qui l’écoutait soudain remplie d’une sorte de respect et de
saisissement; car le tremblement qui y régnait lui était inaccessible et
lui parut participer du divin.
--Que vous êtes heureux! ne put-elle s’empêcher de dire.
--Ah! oui, et presque constamment, car lorsque je n’ai pas le bonheur
que je souhaite, je suis dans une attente passionnée, une mélancolie qui
est déjà du bonheur. Je ne sens vraiment la plénitude de ma joie que
dans la méditation ou l’action. C’est la possession complète de moi-même
qui fait la lumière et la chaleur de mon existence et aussi son unité.
Au contact de l’homme et de la matière je m’enrichis journellement. Et
cet enrichissement est la source de mes émotions.
--N’est-ce pas artificiel, tout cela?
--Je ne sais pas, je ne cherche rien, voici le fleuve, les îles, le ciel
qui s’offrent à moi comme des fleurs que distille une flamme qui m’est
intérieure. Il faut cent mille roses pour un peu d’essence précieuse.
Mais celui qui se penchera sur le flacon en sera enivré! Or, tandis que
brûle cette flamme qui m’éclaire et me dévore, je vois croître en moi
l’impérissable désir...
--Mais votre bonheur?
--Ce désir qui se développe en s’assouvissant...
Olivier attendait, comme hésitant, une réponse.
A la clarté dernière de ce jour, le visage d’Isabelle apparaissait grave
et charmant. Ses yeux tranquilles qui l’avaient longuement regardé se
moquaient un peu encore; mais elle semblait rêveuse...
--C’est curieux, dit-elle doucement. J’ai tout feuilleté. Il n’est pas
de philosophe ni de savant qui n’ait accueilli peu ou prou mon besoin de
savoir et, pourtant, cette émotion dont vous me parlez, ce bonheur
frissonnant je ne l’ai jamais rencontré. Je n’ai eu que des
satisfactions modestes et mon cœur n’a changé son rythme à aucun moment.
Elle réfléchit un instant, puis:
--Et, réellement, je ne désire pas davantage.
La nuit tombait; ils firent encore quelques pas, puis ils s’arrêtèrent
de nouveau tant l’instant leur était délicieux.
--Cette eau courante et si mauve, demanda Isabelle qui ne pouvait
détacher ses yeux du fleuve, n’éveille-t-elle pas en vous le désir du
voyage?
--Non, car elle est belle mais sa beauté me conservera à elle tant que
je n’en serai pas las. Je n’ai le goût de l’aventure que pour jouir de
la beauté.
--Et comme vous semblez l’avoir développé, ce goût de l’aventure!
--Pouvait-il en être autrement? Des idoles maories et des sagaies
canaques peuplent les souvenirs de ma première enfance. J’ai vécu dans
leur familiarité. Ma petite chambre tendue de pagnes m’offrait en
vieilles images les portraits des corsaires et des navigateurs. Et même
une frégate évoquait, sous son globe de verre les périples de Magellan.
«Tous les simulacres adorés des primitifs polynésiens qui menèrent entre
l’île de Pâques et Honolulu l’existence aventureuse des pirates
m’entouraient, taillés dans le santalier. Comme je les aimais! Vous
dirai-je qu’à certains soirs, quand la veilleuse noyait mon lit d’une
pénombre, ces mythes prenaient une existence réelle et s’éveillaient
avec les épices, les aromates et tous les parfums du Pacifique: la
cannelle, le gingembre, le poivrier, et la vanille; et le coprah?»
Isabelle écoutait cette langue nouvelle avec une espèce de stupeur.
--Vous pouviez vivre, demanda-t-elle d’une voix presque indignée, au
milieu de ces objets si uniquement créateurs d’illusion?
--J’y vivais avec une joie complice accrue de la crainte manifestée par
mes petits camarades. Je connaissais tous ces dieux des mers du Sud,
l’existence des planteurs et celle des plongeurs qui cherchent la perle
à mille lieues de toute terre dans les lagons des atolls; je
m’émerveillais de la vie mystérieuse du corail, ce petit dieu favorable,
créateur de barrières indestructibles derrière quoi l’homme des îles
peut rêver à sa guise à l’abri des requins et des civilisés.
«Avec quelle ferveur j’attendais le moment où mon père me prendrait
comme mousse à bord du bateau qu’il commandait!
--Que cet enthousiasme m’est étranger, dit Isabelle, à voix presque
basse et comme pour elle-même.
--C’est que vous ne savez pas combien c’était beau quand le
«Bougainville» arrivait majestueusement dans le port de Bordeaux, puis
s’arrêtait et s’amarrait sur ses ancres. Nous le rejoignions, ma mère et
moi, dans un canot. Nous tremblions en montant l’échelle et mon père
nous accueillait d’un sourire sur le pont. Les hommes du bord ôtaient
leur béret; je les connaissais tous et nous nous aimions. Ils disaient:
«L’a cor grandi et forci, l’p’tit gas. Qué beau marin qui va faire. Un
rude gaillard comme le père, quoi!» J’étais rouge d’orgueil.
--Vous aimiez déjà le bateau?
--Ah! oui; un vieux gabier m’y conduisait partout. Je connaissais bien
le grand voilier mais, à chaque fois, j’apprenais des choses nouvelles
ou je retrouvais des choses oubliées. Je grimpais aux mâts, je restais
dans la hune en essayant de me figurer les solitudes des mers australes
sur la houle sans fond. Je m’oubliais des heures jusqu’à ce qu’on
m’appelât. Et je ne quittais jamais le navire qu’imprégné de sa forte
salure.
--Votre père revenait-il souvent?
--Tous les deux ans à peu près, je le revoyais, chargé de choses
étranges prometteuses de songes. Il restait quelques jours parmi nous,
me contant les légendes de la mer, entouré de notre respect. Il
témoignait à ma mère une tendresse incessante et douce qui m’émouvait et
gonflait mon cœur...
--Quelle peine devait vous faire son départ!
--Il me semblait qu’il emportait avec lui toute la vie véritable; ses
récits m’avaient fait croire que, seule, la mer ardente des tropiques
recélait la raison valable de notre destin... Je restais accablé...
L’intonation d’Olivier fut telle qu’apparut soudain à Isabelle combien
il se sentait seul. Elle lui prit le bras d’un mouvement si
affectueusement spontané que le jeune homme sentit sourdre des larmes.
Ils rentrèrent sans prononcer d’autres paroles.
Une si belle soirée ne pouvait rester unique. Un hasard apparent
favorisa les rencontres jusqu’au moment où l’intimité fut assez grande
pour qu’elles devinssent organisées. Bernard s’en était avisé aussi bien
que Marc. Ils ne craignaient en rien l’issue de l’aventure; une
désillusion peut-être de l’un des amoureux ou de tous deux; mais
certainement Olivier était trop honnête pour qu’il y eût à redouter
autre chose. Ce qui intéressait avant tout Rabevel c’était de savoir
s’il pouvait espérer fixer tôt ou tard son fils par cet artifice.
Autrement dit: qu’étaient les véritables sentiments d’Olivier? Mais
cela, il eût été difficile de le dire; lui-même, tout au plaisir qu’il
éprouvait auprès d’Isabelle, ne se souciait guère sans doute de les
analyser. Il ne semble pas pourtant qu’à ce moment-là il fût capable
d’éprouver, auprès d’une créature aussi immatérielle que l’était
Isabelle, un sentiment d’amour chaste que rien dans son passé
d’adolescent librement abandonné à ses instincts ne l’avait préparé à
connaître. Dans le secret de son cœur, il n’était pas douteux que le
sang bouillant ne s’émût davantage à l’évocation de Balbine. Ah!
celle-là... A la peau l’afflux pourpre trahissait pour Marc l’instinct
profond de son ami dès qu’était prononcé le nom de Madame Vassal. Mais
Olivier songeait-il avec quelque précision à cette créature pratiquement
inaccessible?
Il n’en disait rien, demeurant impénétrable sur ce point.
Il s’adonnait de toute son âme au bonheur que lui offrait la compagnie
d’Isabelle; comme tous les êtres très subtils il savait qu’il se
préparait des souvenirs délicieux.
Et en effet, il lui sembla souvent dans la suite que le visage de sa
jeunesse avait réalisé sa plus heureuse image tel soir d’un dimanche de
janvier auprès d’Isabelle en un coin solitaire du Bois de Boulogne. La
douceur poignante du déclin, l’abandon maternel d’une nature mourante,
attendrissent les jeunes cœurs adolescents. Car ils se sentent tellement
vivants que la mort ne les effraie point. Ils s’affligent seulement du
sort qu’elle réserve à ceux qui lui sont soumis. Pourtant, pour Olivier
et Isabelle serrés l’un contre l’autre, sur ce banc où la clémence
exceptionnelle du climat leur permettait en cette saison une méditation
immobile et silencieuse, la nature était une Belle au bois dormant qui
se parait sur sa couche. Les teintes les plus rares formaient dans les
futaies une symphonie qui chantait avec passion le plaisir d’être
triste.
Olivier s’y fût abandonné si, dès l’apparition d’Isabelle, le sourire
direct de la jeune fille, son regard chargé d’amour et de confiance ne
l’avaient délivré comme à chaque fois. Elle était auprès de lui, et la
joie se faisait. Les complications sentimentales ne se concevaient pas
en présence de cette âme si droite dont la flamme éclairait la plus
belle santé morale qu’on ait jamais contemplée.
Mais le bonheur des raffinés est chose si complexe et si ténue, qu’il
apparaît moins dans la durée que dans l’espace. Il est comme ces fils de
la vierge qui, attachés par un bout et soudainement brisés, flottent
horizontalement sous des souffles mystérieux. Il est constitué de
lambeaux de réseaux parfaitement ouvrés comme les toiles des faucheux,
mais brusquement interrompus sur un caprice inexpliqué. Et, somme toute,
il n’est pas le bonheur, puisqu’il est, par essence, fugitif et que la
conception des hommes ne s’assouvit que dans la conception du définitif.
La compagnie d’Isabelle créait, sans effort, le bonheur d’Olivier. Elle
apportait une sorte d’insouciance consciente et ravie qu’elle faisait
partager comme par miracle. Tout était simple et facile. Elle ne le
disait point mais elle en suscitait autour d’elle la conviction. Elle
passait dans la vie avec une telle aisance, une telle grâce, une telle
sécurité, que le destin paraissait désormais fixé. Ses sentiments
étaient assurés. Celui qu’elle touchait de son aile semblait à l’abri du
chagrin. Essayant de voir clair en lui, Olivier se sentit plus d’une
fois découragé de ne pouvoir s’exprimer l’allure unique de cette âme, la
puissance flexible de cette intelligence qui parvenait à demeurer sans
effort souriante tout en faisant pressentir qu’elle saurait maintenir
intégralement la possession de son objet.
Il ne tarda pas à reconnaître dans l’attitude d’Isabelle les signes les
plus évidents de l’amour: Bernard les avait discernés avant lui.
Un jour, tandis que sur les quais, ils attendaient la jeune fille, il
lui demanda ce qu’il comptait faire.
--Je ne sais pas, répondit Olivier. Je ne ressens pas ce trouble, ce
tremblement qui accompagne, dit-on, la naissance de l’amour... J’éprouve
tout le bonheur désirable, mais pas cela...
--Alors?
--Eh bien, mais, dit-il, c’est bien ainsi.
Bernard dut faire envisager à Olivier la situation morale telle qu’elle
lui paraissait se présenter: son égoïsme inconscient, la peine qu’il
réservait à une enfant sans expérience, son inéluctable départ pour
cette vie d’aventures à laquelle sa vocation le destinait.
Olivier eut un soupir de regret et promit de ne plus revoir Isabelle.
Comme tous deux retournaient sur leurs pas, elle apparut. Leur accueil
embarrassé lui révéla tout.
--Je devine, s’écria-t-elle, je devine! Mais vous ne croyez pas que je
vais ainsi me soumettre à des décisions prises en dehors de moi? Olivier
ne m’aime pas, je le sens, il ne m’aime pas encore, mais moi je sais
qu’il m’aimera un jour. Et même si cela n’était pas, qu’importe! moi je
l’aime; et je n’ai pas l’intention de sacrifier mon bonheur. Peut-être
n’avez-vous plus que quelques mois à rester, Olivier? Donnez-les-moi?
C’est ainsi que Bernard réussit à faire connaître à son fils le
sentiment de la dépendance; cette emprise d’une femme sur lui
attendrissait Olivier et l’irritait. Quoi! être aimé sans aimer
soi-même; n’éprouver qu’un sentiment d’une sympathie très vive, mais se
savoir incapable de ressentir à l’égard d’une femme autre chose qu’un
désir purement charnel!
Olivier tenait de son passé proche cette habitude de ne voir en la femme
que le moyen d’assouvir un désir passager. Il avait, au fond, hérité
sous ce rapport, les instincts de son père: à peine s’il les avait
affinés quelque peu, s’asservissant (et avec quel ennui intime) aux
coutumes des civilisés auxquelles il était indispensable de se plier
pour obtenir de la femme la seule chose qu’il en désirât.
La fréquentation de l’être extrêmement subtil qu’était Isabelle agissait
néanmoins sur lui à son insu; évidemment, Isabelle ne pouvait songer à
faire d’Olivier le platonique amoureux qu’elle rêvait sans doute. Il se
montrait un excellent camarade fort développé et très raffiné pour tout
ce qui ne touche pas à l’amour, mais, à ce dernier point de vue, il lui
restait à parcourir une étape; Olivier n’était pas et ne paraissait pas
capable d’être jamais attiré par une femme, autrement que par les sens;
et l’hypocrisie qu’entraîne inéluctablement la satisfaction de tels
instincts dans la société contemporaine, lui était un sujet de dégoût.
Bernard s’en rendit vite compte; Olivier s’en irait malgré Isabelle. De
toute évidence les contraintes de la civilisation l’exaspéraient. «Que
fais-je en France?» se demandait le jeune homme. C’était vrai, il
s’était grandi, il avait accru sa capacité de sentir et de vivre; mais
il n’avait pas l’aliment digne de ce désir. Partout où il passait, il
savait bien qu’on buvait ses paroles, qu’il éveillait la nostalgie des
libres espaces et des instincts sans frein, mais il n’avait pas encore
assisté à un essor. Qu’avaient donc ces civilisés dans les veines? Quoi!
de ses camarades enflammés par sa parole et son exemple, quelques-uns à
peine que le vent brûlant des mers sans bornes ait pu hérisser! et dans
cette vie quotidienne, rien qui exaltât les autres? Les étudiants de son
âge qui avaient une maîtresse étaient déjà semblables à des vieux
ménages sans désirs et sans regrets. Ah! qu’il était donc difficile de
susciter dans ce vieux monde le levain grondant d’une passion, d’un
sentiment unique, de quelque chose enfin par quoi on se sentît vivre,
vivre! vivre...
Il songeait tout à coup aux Vassal revus au hasard des retours du
violoniste; il les sentait de la même race ceux-là: lui plus noble, elle
démoniaque. Confusément il désirait les retrouver sans les chercher. Son
esprit se complaisait à des imaginations surprenantes comme des rêves où
ce couple devenait soudain compagnon et complice des entreprises les
plus étranges.
Et le singulier c’était que justement ses deux amis, Isabelle et Marc,
les humains les plus proches de son cœur et qui lui témoignaient
l’affection la plus sûre, la mieux éclairée, fussent ceux-là mêmes qui
différaient le plus de lui. Ce Marc si terriblement organisé, si prêt à
tout, si admirablement réglé et déterminé, pour qui l’imprévu n’existait
pas et dont la jouissance, à l’opposé d’Olivier, était précisément
l’élimination de l’inconnaissable, de l’imprécis, de l’apparence, de
l’aventure telle qu’Olivier la concevait! Et cette Isabelle... Il ne
pouvait y songer sans étonnement: il la trouvait infiniment belle et il
oubliait qu’elle l’était en s’asseyant auprès d’elle; elle lui ôtait à
la fois le goût de l’aventure et tout désir; elle le rendait
parfaitement heureux mais d’un bonheur qui, après le départ de la jeune
fille, lui paraissait trop simple et indigne de lui.
Il s’en expliquait un soir de Février avec Marc dans le salon de Madame
Rabevel qui recevait.
--C’est très vrai, disait Olivier, la femme m’attire uniquement par le
trouble physique qu’elle suscite en moi. Chez Isabelle, je ne vois
qu’intelligence, douceur, toutes qualités abstraites qui ne m’inspirent
aucun désir mais une sorte de sentiment de sécurité et de plénitude. Or,
j’ai besoin de désirer! Comprends-tu?... de désirer!... Tiens! regarde
cette nouvelle arrivée, cette Madame Villarais qui est devant nous.
Voilà une femme réellement désirable; ce visage rose, ces boucles
folles, ces yeux profonds et le blond satin de son cou, qui ne s’y
complairait?
Marc haussa les épaules en souriant:
--Voici que tu souhaites encore, dit-il, une conquête passagère.
--Peut-être, répondit Olivier, mais n’es-tu pas sensible toi-même à
l’attrait complexe et savoureux de cette femme? Nous ne connaissons
d’elle jusqu’à maintenant ni la voix, ni la vie, à peine ce visage
qu’elle cache à présent sous l’éventail. Voici qu’elle ne nous tend pas
le piège de ses yeux. Que voyons-nous? A peine sa nuque délicieuse...
--Vous n’avez jamais examiné la mienne, dit soudain à côté d’eux une
voix.
C’était la voix d’Isabelle. Elle voulait avoir l’air de plaisanter, mais
le regard d’Olivier la fit rougir. Elle se leva, s’en fut. Les deux
jeunes gens se regardèrent. Rabevel qui prêtait l’oreille et avait tout
entendu, espéra.
Ce soir-là, en regagnant sa chambre, Olivier parut pensif mais ses yeux
décelaient sa joie. Il oubliait la mollesse de ses camarades, la sagesse
inaltérable de Marc, tous ces caractères si différents de lui et dont
s’irritait sa passion de vivre et son désir de se trouver des
semblables: il lui semblait qu’il touchait au port. L’ombre grave et
douce de sa mère, la silhouette terrible de Balbine, la grande image
passionnée de Vassal qu’accompagnait toujours dans sa mémoire la clameur
marine, s’effaçaient; la vivante Isabelle proche et radieuse, porteuse
d’une énigme, prometteuse d’aventure, arrêtait son cœur qu’oppressait le
sentiment du miracle imminent. Tout y était propice. Et, plus tard, que
surgissent les ombres muettes! que les intrigues, les fureurs et les
amours se pénètrent et s’exaspèrent! Dieux justes! comme par avance, il
se sentait comblé!
Rabevel, lui, méditait sur cette curieuse aventure. Il ne pouvait croire
que la jeune fille imaginât l’étendue de ce qu’elle avait donné à
espérer. Après beaucoup d’hésitations, il résolut de lui parler. Dès
qu’il eut fait naître une occasion favorable, il l’entretint d’Olivier.
--Savez-vous, dit-il, que ses études terminées au mois de Juillet, je
crains bien qu’il ne veuille nous quitter?
Elle le regarda avec méfiance.
--Écoutez, reprit-il, je vais jouer avec vous cartes sur table; je
voudrais garder auprès de moi Olivier, d’abord parce que je l’aime
beaucoup, ensuite parce que sa mère ne se consolerait pas de son départ.
Vous seule pouvez, je le devine maintenant, nous le conserver. Il suffit
que vous arriviez à être aimée de lui comme il est aimé de vous. Ne
protestez pas, je parle en vieux papa. Et je vous jure que je me
chargerai du mariage et de la dot. Il faut nous conserver Olivier.
Voulez-vous?
--Il n’aimera jamais personne d’un véritable amour, répondit-elle,
pensive. Je le crains bien, allez. Peut-être quelque bacchante et
encore, est-ce sûr? moi, il m’aime je crois, autant qu’il puisse aimer.
Au fond, il n’aime que la sensation, l’émotion. Je serais bien étonnée
qu’il changeât un jour.
--Tel qu’il est, l’aimez-vous? Oui. Eh bien! il faut le conquérir, il
faut le garder. Nous voici à Pâques. Nous allons passer quelques jours à
la campagne. Je vous invite en même temps qu’Olivier, voulez-vous?
Elle accepta, tremblante d’espérance et de crainte: elle se promettait
d’user de toute son intelligence, de ruse même puisque le cœur ne
suffisait pas. Bernard la considérait toute méditative. Lui-même
s’inquiétait de la place que le jeune homme prenait dans son cœur.
«Serait-il mon démon de midi?» se dit-il en se moquant de soi-même.
Quelques jours après, la ravissante Isabelle, portant un livre et une
brassée de fleurs, surgissait au milieu du hall de la maison de campagne
de Rabevel dans la gloire de ses cheveux flottants:
--Quel affreux vent! me voici toute décoiffée. Vous riez, heureux
hommes! monsieur Marc, voulez-vous tenir ce livre, je vous prie, pendant
que je répare le désordre de ma chevelure?
--Puis-je en voir le titre?
--Non, devinez-le.
--Dites-moi au moins le nom de l’auteur.
--Shakespeare.
--Bien. Avez-vous déjà lu ce livre?
--Oui.
--L’avez-vous relu?
--Lu et relu.
--Alors c’est _Roméo et Juliette_. Parfaitement. J’ai deviné. Œuvre
sublime!
Et, le livre fermé, Marc déclama une tirade de Roméo.
--Comment, s’exclama Rabevel, vous connaissez par cœur ce passage
entier?
--Je l’ai si souvent lu! il exprime tant de choses si proches de
moi-même. N’est-ce pas le propre de ces grands écrivains que d’être
avant tout des grands hommes! Olivier, mieux que moi, doit sentir cela.
--Je sens en effet que les grands écrivains sont les plus universels.
--D’où il suit, conclut Isabelle, que chacun est assuré de trouver dans
une belle œuvre au moins une partie qui l’émeuve plus profondément parce
qu’elle est sœur de lui-même?
--Je le pense, dit Olivier. Il y a dans _Roméo et Juliette_ toute une
scène haletante et équivoque entre Juliette et Dame Capulet dont j’ai
toujours été remué plus que du reste...
--Vous êtes ainsi? demanda Isabelle en frémissant légèrement.
--Hélas! répondit Olivier. Mais vous qui avez si souvent relu ce livre,
Mademoiselle?
--Tout m’y paraît pathétique ainsi qu’à vous. Mais je n’en connais pas
par cœur des passages entiers! Je n’ai pas de mémoire.» Elle sourit avec
une incomparable finesse. «Tout au plus, dit-elle, pourrais-je en
répéter une phrase...
Mais Marc qui l’observait depuis son arrivée et déjà pressentait la
nouvelle ardeur de ce jeune cœur: Vous l’avez retenue, dit-il. Je la
devine. Je sais quelle elle est. Je vais vous la lire.»
Il cherchait, en feuilletant le livre; il savait ce qu’il cherchait.
Isabelle feignait de ne plus sourire.