A quelque temps de là, au sortir d’un banquet où il avait eu pour voisin

un secrétaire avantageux et élégant, d’il ne savait plus quel conseil

d’administration, il fut entraîné par ce jeune homme, qui disait se

nommer Roger de Poulétous, au milieu d’une bande joyeuse et échoua sur

les minuit dans un hôtel particulier du quartier de l’Étoile: «Nous

sommes ici chez Linda, dit Poulétous, c’est la première appareilleuse de

Paris.»--«Très peu pour moi, répondit Bernard, je n’use pas de cette

denrée.»--«Bah! on va toujours boire une coupe de Clicquot en regardant

les photographies.»

Bernard feuilleta l’album distraitement. Tout à coup il demeura muet de

surprise. Poulétous se pencha: «C’est Viviane, une petite femme des

Folies-Bergères, elle est extraordinaire, passionnée, belle et bonne

fille; mais difficile.

--Vous êtes sûr que c’est la personne que vous dites?

--J’ai mes raisons pour cela, répondit le jeune fat. Du reste,

appelons-en à Linda». Linda accourue acquiesçait. Elle ajouta:

--On la confond souvent avec sa sœur jumelle qui est la maîtresse d’un

industriel et qui a gardé son prénom: Pauline. Cette Pauline est plus

belle et, au dire de Viviane, tout à fait étonnante. Mais elle est sage;

elle a été mariée, détournée du foyer conjugal par son amant et

maintenant elle reste fidèle à celui-ci; souvent on me l’a demandée:

rien à faire, même par l’intermédiaire de Viviane. Mais voulez-vous voir

celle-ci?

Rabevel hésitait; vraiment il n’en avait nul désir. La curiosité

l’emporta enfin.

--Demain à cinq heures, dit-il.

Le lendemain il revint chez Linda. La jeune Viviane lui parut un peu

plus petite et moins brune que sa sœur dont elle lui fit d’ailleurs

l’éloge en termes dithyrambiques. Comme il se réhabillait, un peu

surpris et reconnaissant d’avoir rencontré chez une professionnelle un

don total, une mélancolie, une frénésie amoureuse rares, elle lui dit:

«On se donne une fois ainsi, à un homme qui vous plaît». Il promit de

revenir.

Il revint. Il trouvait là un dérivatif, un exutoire. Son corps se

calmait et se lassait. Mais bientôt l’esprit aussi se mit de la partie.

La fille qui paraissait s’attacher à lui de jour en jour, devint

jalouse, lui fit des scènes; elle avait une roublardise insidieuse, une

attention toujours en éveil qui lui permettaient de n’agir point à faux,

de ne pas s’aiguiller sur une mauvaise voie. Ils en vinrent peu à peu

aux luxures compliquées, aux visites de bouges où elle le guidait, aux

voluptés amères, aux orages, aux coups. Parfois Bernard regrettait

qu’elle ne fût pas à lui seul; il voulut lui acheter un hôtel,

l’installer dans ses meubles: «Pas un sou de toi, lui disait-elle; moi

je suis comme Pauline, celui que j’aime, je l’aime pour lui. C’est parce

que tu ne me paies pas que je peux te parler comme à un mari».

Un jour, elle ne vint pas à leur rendez-vous. Il s’inquiéta, ayant été

absent une quinzaine, s’aperçut alors qu’il ne savait même pas son

adresse. Il téléphona à Linda:

--Comment? Vous ne savez pas? Mais, mon pauvre monsieur, Viviane a eu

une phtisie galopante, elle a été enlevée dans l’affaire de huit jours.

C’est bien triste, allez! Venez me voir, nous parlerons d’elle...

Le lendemain il déjeunait avec Bordes: «La petite est en deuil, dit le

vieil homme, elle a perdu sa sœur, qui paraît-il, était charmante mais

qu’elle ne voyait pas depuis longtemps; je crois que cette enfant

faisait la noce; et, dame, Pauline est très à cheval sur les principes

de la morale bourgeoise...»

Fin d’aventure mélancolique. Bernard regretta la petite courtisane.

Quand il revit Pauline, vêtue de noir, le souvenir ravivé lui fit

presque mal. Quelle délicieuse maîtresse avait été cette Viviane; et

quelle devait être Pauline! Il n’y fallait plus penser... Et Angèle

restait toujours inaccessible. Il se reprit à s’occuper des enfants.

Ceux-ci étaient devenus des jeunes gens. Rabevel suivit leur croissance

avec une véritable passion. Lorsqu’ils atteignirent leur dix-septième

année, Jean fut envoyé en Angleterre où il devait attendre son service

militaire tout en apprenant la langue du pays. Marc entra en classe

préparatoire à l’École Centrale, tandis qu’Olivier suivait les cours

spéciaux dont Rabevel avait réglé le programme. L’armateur avait

constaté que Marc entraînait toujours Olivier dans ses études; le jeune

Régis, plus intuitif, moins livresque, goûtait, choisissait et laissait

ce qu’il voulait. Souvent Bernard parlait de lui avec Marc. Nul ne

pouvait mieux lui faire connaître son fils. Les deux jeunes gens étaient

en effet de grands amis. Leur dissemblance profonde, leur don commun de

sympathie s’alliait dans l’étude réciproque dont ils étaient l’un pour

l’autre l’objet passionné. Jamais Marc n’avait encore pressenti, malgré

l’expérience intellectuelle dont il était redevable à sa rare culture,

qu’il pût exister un être aussi particulier, aussi distinct de tous les

types que son habituelle rigueur avait depuis longtemps catalogués.

Il l’initiait à la littérature. Mais, là même, les goûts de son ami

laissaient Marc perplexe. Olivier découvrait dans les classiques une

flamme que lui-même ne discernait que par les commentaires de son nouvel

ami. Pascal lui était une terrible révélation. Les modernes aiguisaient

sa sensibilité d’un métal tellement pur, mais les inquiétudes de l’âme

contemporaine lui demeuraient encore mystérieuses. Apte à percevoir et à

organiser avec raffinement toutes les émotions, il savourait les

amertumes, il ouvrait un large cœur à toutes les voix imaginaires, mais

ne se prêtait point à la tendance romantique qui, de trop de jeunes

gens, fait des Werther et des René.

--Je sais bien, disait-il, en parlant du romantisme avec Marc, je sais

bien que la nature est une grande amie vivante, je la connais bien,

puisque je la crée. Elle se plaint, elle se réjouit, elle palpite et

souffre. Et je m’agrandis à compatir. Mais je sais bien aussi que tout

cela se passe en moi: c’est un jeu délicieux. Mais c’est un jeu; et je

n’en demeure la dupe volontaire que pour le temps offert à mon plaisir.

Olivier avait ainsi pris l’habitude de dévoiler à son ami l’étonnant

mystère de cette joie intime qui l’éclairait. Celui-ci ne pouvait saisir

qu’à de rares intervalles le fil ténu qui, parti de ses perceptions,

l’amenait à la magnifique éclosion d’émotions et de figures, dont son

existence spirituelle s’alimentait avec passion. La sécheresse des

analyses auxquelles il était rompu depuis si longtemps, l’accoutumance

aux traductions que nos auteurs ont données des phénomènes de la vie

psychique, s’émerveillaient en Marc d’une telle abondance et d’une telle

fraîcheur. Son ironie était submergée par la pureté du flot. Mais ce

charme même soulevait une répugnance de son esprit: car, disait-il à

Rabevel, Olivier se livre totalement. Il multiplie son existence en

l’incorporant aux mille existences réelles ou imaginaires de la nature,

des héros et de ses camarades préférés; il accroît son expansion vitale

prodigieusement; peu importe quand il ne s’agit que de la nature

solitaire, du vent, de l’espace, des pierres solliciteuses de son désir

qui les anime; mais dans une foule humaine?

Olivier, en effet, avait à l’extrême ce don divinatoire de sympathie qui

permet à quelques hommes de susciter en chacun, parmi tant d’aspects

multiples qu’elle revêt, l’âme secrètement préférée. Il savait toucher

ses camarades. Marc lui-même n’osait s’avouer l’ivresse où le

plongeaient ses récits. Le moindre de ses souvenirs prenait une vie qui

s’insinuait dans les moelles. «Aux récréations d’hiver, disait-il à

Rabevel, quand on demeure autour du poële, tous nos camarades attentifs

le prient de parler au gré de sa fantaisie. Et quand il s’arrête, ils

restent saisis, comme tout à coup réveillés».

Bernard aussi cherchait à le faire parler; il y réussissait sans peine

et il s’émerveillait de l’entendre. Le jeune homme avait le don de tout

rendre concret; pas un mot de lui qui ne suscitât dans ses auditeurs une

confirmation soudaine et comme l’acquiescement de toute leur chair. Il

ne semblait pas qu’il pût se tromper jamais; il jugeait bien, il

devinait même. Toutes les délices de l’aventure, les voyages aux îles

perdues, les femmes étranges couronnées de fleurs, les immenses villes

des Antipodes, la chasse au requin, la vie salubre en liberté dans la

nature exotique et première s’évoquaient par éclairs avec le souvenir de

tant de récits. Déjà aux lendemains de ces curieuses conférences, des

«grands» silencieux et préoccupés se penchaient sur les atlas.

Ainsi commençaient à se vérifier les craintes de Marc. Olivier,

polarisateur exceptionnel et pratiquement indifférent, non par égoïsme

mais par inconscience, risquait de créer des sympathies, des

entraînements qu’il accueillerait avec faveur pour les éléments ainsi

ajoutés à sa jouissance, mais qu’il rejetterait dès qu’il en aurait

exprimé le suc. Sa méconnaissance des devoirs habituellement reconnus

par la loi morale, son indifférence à toute conséquence de ses paroles

ou de ses actes du moment qu’il savait son intention irréprochable, ne

pouvaient-elles engendrer autour de lui des catastrophes, des chagrins

ou des ressentiments?

Marc le redoutait. D’ailleurs cette aspiration pneumatique de tous les

souffles environnants ne risquait-elle pas d’être viciée un jour par

quelque apport morbide capable de corroder et de détruire la magnifique

organisation d’Olivier? Ne se complaisait-il pas déjà aux troubles

souvenirs de cette Balbine Vassal? Les deux amis débattaient ce problème

en rentrant chez eux un soir de printemps.

--Tu es sceptique en toutes choses, dit enfin Olivier. Tu regardes

généralement la vie et les hommes d’un air de froideur à peine amusée

tandis que je me donne à eux avec passion. Le cours ordinaire des

événements te montre ironique et glacé et, tout d’un coup, tu crains

pour nos camarades! Et subitement tu t’inquiètes à mon sujet!

Tranquillise-toi, ni mes voisins, ni moi, ne courons de danger...

Mais Marc ne se sentait pas tranquille, car il l’aimait.

Il n’en dit rien pourtant à Rabevel, ni à Angèle. Et le mois de mai de

cette année 1907 se passa sans que rien de particulier vînt troubler la

vie accoutumée. Le prestige d’Olivier et son influence s’accroissaient

sans cesse parmi ses grands camarades. Une mélancolie qui lui était

devenue habituelle depuis ses quinze ans et dont le motif demeurait une

énigme l’auréolait d’un mystère nouveau. La période des examens

approchait. Déjà les vieux internes débraillés et farouches commençaient

à se procurer des bougies pour le travail nocturne et clandestin dans

les salles désertes. La fièvre des concours créait ses habituelles

alternatives d’énervement et de dépression. Seul, Olivier, que son

impeccable mémoire mettait à l’abri de toute surprise, ne changeait pas

ses habitudes et continuait à la fois son travail scolaire régulier et

les études complémentaires par lesquelles Marc l’aidait à étendre chaque

jour les possessions de son esprit. Pendant les récréations

interminables où les _pistons_, les _taupins_, les _flottards_,

pâlissaient sur leurs cours, sauvagement retirés dans les repaires les

moins accessibles à la vigilance du pion, il leur rendait visite et

amenait toujours sur ces pauvres visages surmenés ce sourire heureux qui

témoignait de leur reconnaissance.

Un soir, Marc parut soucieux; Olivier, d’ailleurs morose, respecta son

silence qu’il attribuait à l’approche fatale du concours d’entrée à

l’École Centrale. Mais, le lendemain, après le déjeuner, Marc lui

déclara:

--J’ai quelque chose d’assez grave à t’apprendre, Olivier.

--Je t’écoute.

--J’ai surpris une conversation entre deux de nos camarades, Resseguier

qui prépare Normale et Jobert qui prépare Saint-Cyr. Ce sont, tu le

sais, non pas des gars transcendants mais d’honnêtes élèves qui peuvent

être reçus dans la moyenne ou _tangents_. Depuis quelques jours ils

étaient, à la suite d’une série malencontreuse de _colles_, dans cet

état de découragement qui n’épargne pas les meilleurs. Hier matin,

j’entends Resseguier qui est interne, demander à son camarade qui est

externe, s’il y avait quelque chose d’intéressant dans le journal.

--Non, répondit Jobert. J’ai seulement vu un entrefilet annonçant

l’arrivée de ce Vassal, dont nous a parlé souvent Olivier, à New-York

d’où il partira pour donner des concerts dans les principales villes des

États-Unis et de l’Amérique du Sud.

--En a-t-il de la veine, celui-là, au lieu de s’abrutir comme nous le

faisons!

--Et hélas! sans grand espoir de succès, je crois.

--C’est tant pis pour nous, reprit Resseguier avec violence, pourquoi

rester ici au lieu de tenter la chance? Crois-tu qu’un Olivier par

exemple pourrait mener la vie qui nous est destinée?

--C’est bien vrai. Mais il est mieux préparé que nous à l’aventure. Il

sera marin; il n’a pas de parents qui l’arrêtent: son père est marin;

rien qui le lie; il ne se soucie ni d’argent, ni de situation. Tandis

que nous...

--Et qu’en ferons-nous de cette situation, même si nous y parvenons,

puisque nos goûts ne seront pas satisfaits! Ah! si je trouvais seulement

un copain qui eût assez de cran pour tenter la chance!

--Tu parles sérieusement? demanda Jobert en tremblant un peu.

--Écoute, reprit Resseguier plus bas, écoute... Mais cherchons d’abord

un endroit plus sûr».

Ayant terminé son récit, Marc se tourna vers Olivier:

--Qu’en penses-tu? dit-il.

Olivier montra ce jeune sourire et ces yeux brillants qui témoignaient

de son plaisir.

--C’est merveilleusement excitant, répondit-il. Enfin! voilà deux petits

gars qui n’ont pas peur. C’est bien, cela; c’est digne de Français.

Comme ils ont raison!

--Il faut que tu sois réellement inconscient pour parler de la sorte,

s’écria Marc. Ne te rends-tu pas compte de ta responsabilité si une

telle équipée a lieu?

--En quoi suis-je responsable? Mes camarades sont libres; je ne les ai

même pas conseillés! et puis, que risquent-ils? D’éprouver leur

vocation? De manger un peu de vache enragée? De trimer pour gagner leur

vie pendant un temps. Ce n’est rien, tout cela, auprès des compensations

qui leur sont réservées!

--Mais quelles compensations, malheureux?

--Comptes-tu pour rien la jouissance de la liberté? Le plaisir des

voyages, de la contemplation des spectacles toujours divers de la

nature, de...

--De tout ce qui fait ton bonheur à toi, n’est-ce pas? Mais ne te

rends-tu pas compte que tu es un être unique, tellement riche de moyens

que tu ne t’assouvis jamais. Douze heures de jour t’offrent douze heures

d’excitation intellectuelle ou sentimentale variées. Et tu trouverais

ton bonheur n’importe où car il est en toi. Tandis que pour nous!

--Ils apprendront, va, ne t’inquiète pas...

--Et les parents?

--Laissons les parents, Marc. Et puis nos camarades ne sont pas encore

partis; pas vrai? attendons...

Ils n’attendirent pas longtemps. On se rappelle cette surprenante série

d’évasions dont le Lycée Janson de Sailly fut le siège en Juin 1907. En

trois semaines une vingtaine d’élèves disparurent. Ils déjouaient toutes

les précautions et la plupart demeurèrent introuvables. Certains

cependant furent surpris dans les ports au moment où ils allaient

s’embarquer. Un autre, arrêté à la frontière espagnole, trompant la

vigilance des gardiens, s’échappa et se blessa grièvement en tombant

dans la montagne. L’opinion s’était émue, on fit des enquêtes qui

naturellement ne pouvaient aboutir à rien. Olivier et Marc venaient de

passer brillamment leurs examens. Ils se préparaient à goûter de

tranquilles vacances. Ce fut à ce moment qu’on interpella le

gouvernement sur ce qui fut appelé l’_épidémie d’évasions_.

Le ministre lut à la tribune un rapport du Proviseur qui attribuait une

part de responsabilité au nommé Olivier Régis, élève d’une tenue

disciplinaire parfaite et d’une valeur intellectuelle tout à fait

supérieure mais dont «l’esprit étrange, les récits de souvenirs

exotiques et le prestige personnel avaient certainement contribué à

fourvoyer ses camarades».

Marc sortait avec son père de l’École Centrale où il avait rempli

quelques formalités réglementaires, lorsqu’il eut l’idée d’assister à la

séance du Parlement. Ils arrivèrent comme un orateur s’étonnait de

l’action possible «d’un jeune sauvageon sur des éléments organisés de la

société civilisée».

En quittant le Palais-Bourbon, ils s’acheminèrent vers les

Champs-Elysées où devait les attendre Olivier. Ils le trouvèrent assis

sous les ombrages en compagnie de Rabevel.

--Ainsi, demanda celui-ci, mon petit Olivier a fait parler de lui à la

Chambre?

--Croyez-vous, demanda Marc, que nos représentants ne feraient pas mieux

de laisser le Gouvernement se préoccuper d’affaires plus graves, de ces

constantes provocations allemandes qui viennent encore de se renouveler?

--Bah! dit Rabevel, ces provocations n’ont aucune importance. La guerre

est une affaire qui ne rapporte pas. Nous vivons à une époque pratique.

Il n’y aura pas de guerre. On s’arrangera toujours. N’est-ce pas, Noë?

--Je crois qu’on s’arrangera toujours parce que notre pays est trop

inférieur en puissance à l’Allemagne et que nous serions écrasés dans

une guerre. C’est la seule raison...

Marc eut un rire amer.

--Type de la première génération, dit-il, Noë: la crainte de l’Allemagne

qui conduit aux pires faiblesses et, nous abaissant toujours, renforce

de nos concessions l’ennemi; politique qui rend celui-ci gourmand et

mène fatalement à la guerre. Type de la deuxième génération, Rabevel:

des affaires il n’y a que cela de vrai. Des affaires! la guerre, la

Défense Nationale, la Patrie, des blagues! Mais si la génération des

Bernard Rabevel se trompe, nous sommes fichus!

--Vous schématisez! s’exclama Rabevel. Et un schéma n’exprime pas la

vérité. Une génération, je vous le demande, qu’est-ce que cela? Vous

avez défini celle de Noë et la mienne. Qu’est la vôtre?

--Oh! la nôtre, dit simplement Marc, c’est la génération sacrifiée.

Quelque différents que nous soyons, Olivier et moi, par exemple, nous

nous ressemblons par ce point que nous sommes destinés à payer la

couardise de nos grands-parents et le goût de la jouissance et de

l’argent de nos parents. Quant à nous, si nous vivons, nous

abandonnerons la mystique de la justice de Noë Rabevel et celle des

affaires de Bernard Rabevel et nous tâcherons d’être _des hommes_.

--Très beau ce système représentatif, répondit Bernard. Mais, vous

l’avez dit vous-même, Olivier, par exemple, ne vous ressemble pas.

--Olivier est une exception, un être prodigieusement ardent qui se

trouverait à sa place dans votre génération _où l’on vit sa vie_, un

être indiscipliné, ennemi des contraintes volontaires. Ce surgeon

demande un tuteur, mais s’il veut des amis dignes de lui, une femme

digne de lui, il ne la trouvera dans sa génération qu’en s’adaptant à

celle-ci. La vôtre paraît détraquée aux jeunes gens d’aujourd’hui:

apporter aux affaires et à la vie cette fièvre malsaine nous dégoûte. La

pourriture générale des mœurs, la corruption des consciences, la

vénalité des gens, l’issue dramatique de tous les conflits sentimentaux

aigus tout cela nous fait crier: Assez! de l’air pur!

--Vous êtes dur pour nous, dit Bernard piqué. Quel moraliste!

--Ce qu’il y a de plus fort, répondit Marc, c’est que nous ne sommes pas

des moralistes. Nous avons simplement réfléchi. Vous êtes hommes

d’affaires: eh bien! c’est le bilan de votre génération qui nous fait

peur. Vous êtes condamnés par nos grands-parents au nom des principes

hérités de 1848; ces principes grandiloquents nous font horreur. Nous

vous condamnons au nom des tristes résultats de l’expérience que vous

constituez: intellectuellement, le chaos; socialement, l’iniquité;

moralement, la corruption; financièrement: la faillite;

internationalement, la guerre, car la guerre viendra. Je dis: nous vous

condamnons, je me trompe. Nous avons hâte simplement de vous voir

changer ou vous démettre.

Pour la première fois, Noë entendait dans la voix tranquille de Marc le

son de la passion. Il était néanmoins aussi outré que Bernard de ce

procès rapide et qui lui parut si partialement conduit. Il chercha une

diversion:

--Sais-tu, dit-il en se tournant vers l’armateur, que certains députés

se sont étonnés qu’il ait suffi d’un élément tel qu’Olivier pour faire

craquer le petit cadre social où l’on vit?

--En es-tu surpris? demanda Bernard.

--J’avoue, dit Noë qui hésitait entre le Jean-Jacques Rousseau de

l’_Émile_ et le baron Portalis du Code Civil, que cette désagrégation

subite me laisse d’autant plus rêveur qu’elle a été absolument innocente

et semble naturelle.

--Rien de plus naturel, crois-moi, mon cher Noë, répartit vivement

Bernard.

Il réfléchit un moment, puis:

--Mais attendez-vous à la réciproque. Quelque jour, Olivier, s’il n’a

déjà fui vers la solitude des Tropiques sur le beau bateau que je lui

réserve, sera lui aussi happé et dévoré par cette société civilisée...

Marc sentit subitement combien ces mots confirmaient ses propres

craintes.

--Oui, dit-il, qu’Olivier avec sa curiosité passionnée et ce don

constant de soi, tombe sur des éléments malsains et que deviendra-t-il?

Olivier qui rêvait et n’avait jusque-là pris aucune part à la

conversation, sursauta:

--Hé là, hé là! dit-il en essayant de sourire, me croyez-vous capable de

fréquenter la pègre et de me donner à elle?

--Évidemment non, évidemment non...

--Mais alors, que craignez-vous pour moi?

--Je ne sais pas, moi, avoua Marc assez perplexe. Mais enfin, je conçois

très bien que, ainsi que je le soutenais tout à l’heure, il puisse

exister des raffinements sociaux qui te soient pernicieux...

--Peut-être même funestes? dit Noë.

--Nous exagérons tous, concéda Bernard. Il y a certainement des milieux

sociaux capables de raffiner, de transformer, d’absorber même Olivier en

lui révélant des émotions dont il ne se doute point, pas plus que la

presque totalité des civilisés. Mais de là...

Il n’acheva pas et tira sa montre:

--Six heures. Veux-tu m’accompagner, Olivier, puisque tu dînes ce soir à

la maison. Je voudrais passer chez mon caissier Clavenon, qui est

malade, pour savoir s’il pourrait tout de même faire chez lui un petit

travail comptable assez pressé.

--Allons, dit Olivier, après qu’ils eurent serré les mains de Noë et de

Marc.

Clavenon habitait du côté du Palais-Royal un petit appartement simple et

propre tout égayé par les seize ans et la belle humeur constante de sa

nièce Isabelle. Ce fut elle qui ouvrit la porte et renseigna tout de

suite les visiteurs. L’oncle Clavenon allait mieux, une grippe maligne

tout à fait finie; seulement il restait faible: pas de sorties ni

d’imprudences.

--Croyez-vous, Mademoiselle, qu’il puisse faire un petit travail urgent

de comptabilité?

--Mais oui, Monsieur Rabevel, cria une voix enrouée à travers la

cloison. Entrez donc si vous ne craignez pas les microbes.

Et quand Bernard fut dans la chambre:

--De quoi s’agit-il?

--Il me faudrait un état complet des pièces de caisse suivant les

bordereaux du mois dernier.

--Eh bien! Monsieur, faites-moi envoyer ces bordereaux et je vous ferai

ça tout de suite. Pour quand vous le faudrait-il? Pour après-demain? Ah!

diable! Alors envoyez-moi les bordereaux ce soir... Mais il n’y a plus

personne au bureau pour faire les courses à cette heure-ci. Eh bien!

Isabelle viendra les chercher. Veux-tu, petite?

--Mais oui, fit la jeune fille. Je vais mettre mon chapeau.

Rabevel la considéra; elle était blonde, d’un visage tout enchanté d’une

intelligence riante et de la pureté de son cœur. Il observa qu’Olivier

la regardait aussi. Hé! hé! se dit-il, c’est de son âge.

Ils revinrent à pied le long des quais que le couchant parait de roses

et de violettes. Ils marchèrent d’abord en silence les yeux fixés sur

cette eau rapide qui allongeait auprès de la rive les herbes flottantes.

Puis la jeune fille leva les yeux vers Olivier. Il s’était découvert,

offrant à ses regards une magnifique chevelure solaire et le front

rayonnant d’un jeune dieu. Il dit quelques mots à Bernard. Le ton du

discours, le timbre de la voix, le regard souverain, l’allure directe de

ce personnage nouveau, présentaient une originalité si forte et si

attractive qu’Isabelle en fut frappée.

--Il est tout de même beau, mon fils, pensait Bernard orgueilleusement

tandis que les jeunes gens entamaient la conversation.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 6 / 14 段