Puis elle se leva, prit la main d’Olivier et descendit l’escalier des

remparts, droite, sombre, muette comme Andromaque s’allant livrer à

Pyrrhus.

CHAPITRE DEUXIÈME

Rabevel repartit le lendemain. Il avait passé une nuit de colère et

d’orgueil dans cette chambre voisine de celle où mêlaient leurs souffles

les deux êtres qu’il comptait désunir à jamais. Abraham l’avait

longuement sermonné avant son départ.

--Quoi, lui disait-il, te voilà riche et puissant. Ne peux-tu pas

détourner ton activité vers des choses bonnes et grandes? Si tes

affaires marchent toutes seules comme tu le dis, pourquoi ne cherches-tu

pas à faire du bien? Il ne manque pas d’institutions philanthropiques

qui attendent des mécènes et des administrateurs.

--Cela ne m’intéresse pas. Réellement, je donne avec plaisir pour elles;

mon budget prévoit tous les ans une subvention aux œuvres de

bienfaisance: jamais les Petites Sœurs des Pauvres ne viennent en vain

chez moi. Mais c’est tout ce que je peux faire.

--Visite les pauvres...

--Non. Très peu pour moi. Ça alors, c’est du temps tout-à-fait perdu. Je

peux mieux faire.

--Tu manques d’humilité, Bernard. C’est pourtant la première qualité à

acquérir pour gagner le ciel... Mais vraiment ne te sens-tu pas, si peu

que ce soit, attiré par la misère à secourir?

--Pas le moins du monde. Je te le dis, la grâce me manque. Ces choses-là

ne se font, comme tu le dis, que pour gagner le bonheur éternel. Ne me

vois-tu pas brancardier à Lourdes?

--Au moins si tu ne peux faire du bien, reste neutre, ne fais pas le

mal. Tu as assez de moyens de te distraire: les voyages, les sports, le

monde, sans chercher autour de toi une proie à dévorer. Mille fois je

t’en ai supplié. Il y a d’autres femmes qu’Angèle.

--Nous verrons, nous verrons...

Bernard songeait à cet entretien avec un sourire, tandis que le train

roulait sur les plaines du Lot. Quel mal commettrait-il donc en

reprenant Angèle? Quoi? Il élevait son fils, faisait à la jeune femme

une vie agréable, donnait à François, ignorant de tout et par conséquent

ne souffrant de rien, les meilleurs postes? Voyons! Seule une colère

divine déraisonnable pouvait être soulevée, au dire des curés encore. Il

fit une moue de pitié. En quoi son existence n’était-elle pas régulière

et bonne? A qui causait-il du tort? Il s’était défendu contre Mulot et

Blinkine? Cela c’était la conséquence normale d’un état de guerre

endémique; ce n’était pas lui qui avait créé batailleuse la race des

hommes. Il trompait sa femme? D’abord elle l’ignorait. Et puis, pourquoi

était-il fait ainsi? Se refréner, se mortifier?... Et pour quoi faire

s’il vous plaît?

Le train s’arrêtait en gare de Figeac. Il se pencha à la portière et

crut reconnaître une vieille dame, accompagnée d’un homme et d’une

petite fille.

--Eh! mais c’est vous, Madame Boynet? s’écria-t-il.

--Oui, Monsieur.

La vieille le regardait, hésitait. Il se nomma.

--Ah! Monsieur, que de changements depuis que je ne vous ai vu! Que de

misères: Tenez, ajouta-t-elle à voix basse, en voilà une grande misère:

cette fillette est ma nièce, fille d’un frère de feu Boynet qui était un

petit entrepreneur de maçonnerie, installé tout près de Figeac. Les

affaires n’allaient pas fort. Mais il avait un garçon, Paulin, à

l’école, qui était bien intelligent. Je les aidais, c’est moi qui lui ai

payé le Lycée. Puis il a eu des bourses. Une année il y a six ans de

cela, il a manqué son concours de bourse; il était malade, ce jour-là.

C’est le moment où je ne pouvais plus aider mon beau-frère à cause du

krach de Bordes, que vous savez. Pas d’argent. Le pauvre homme glorieux

de son fils demandait crédit au Lycée. Ah! ouiche! On lui fait des

difficultés, des enquêtes, toutes sortes de choses qui l’humilient. Il

veut oublier et, naturellement, il se met à boire. Un jour, il reçoit

une lettre pressante, recommandée je crois bien: «Si vous ne payez pas

les deux trimestres en retard, on met votre fils dehors». Il va au café;

il était tout seul avec le patron qui sort un moment après pour

rattraper son cheval, une bête assez pétulante qui venait d’échapper par

la cour. Le tiroir de l’argent était resté ouvert. Le pauvre homme

affolé y va, prend son argent et l’envoie tout de suite au Lycée. Le

lendemain les gendarmes sont venus. Ils avaient eu vite fait leur

enquête, vous pensez bien. Ils lui ont dit:

--Écoutez, Boynet, nous ne voulons pas vous porter du tort. Nous

comprenons bien les choses, allez. Un brave homme ne devient pas voleur

comme ça, sans motif, et on devine assez. Seulement, nous autres, il

faut faire ce qu’il faut faire. Alors, rendez-vous ce soir, à nuit

tombée, à votre pré de Lardillon sur la route de Figeac. On vous mènera

à la prison de Figeac sans menottes en ayant l’air de faire chemin

ensemble. Votre femme dira que vous êtes parti en voyage.

--Vous êtes bien bons, a répondu le pauvre homme. Il s’est habillé du

dimanche, a embrassé sa femme et est parti pour le pré de Lardillon.

Quand les gendarmes y sont arrivés, ils l’ont trouvé pendu dans un

pommier et tout froid. Ils ne le voyaient pas. C’est un garçon de ferme

qui passait: «Si c’est Boynet que vous cherchez, leur a-t-il dit,

regardez-le qui rigole dans son arbre en vous tirant la langue!» On m’a

prévenu tout de suite. J’ai trouvé ma pauvre belle-sœur à l’agonie et

cette pauvre petite fille toute pleurante qui va sur ses onze ans. Voilà

comment les malheurs arrivent, mon pauvre monsieur».

Rabevel eut quelque peine à cacher son trouble.

--Et qui est ce monsieur?

--C’est mon jeune frère; Clavenon, qu’il s’appelle; de mon nom de jeune

fille comme de juste. Il a trente-cinq ans et il est instituteur, veuf

sans enfant. Alors il a pris la petite Isabelle et il l’élève.

--Et qu’est devenu Paulin?

--Mort, Monsieur, d’épuisement et de honte. Voilà ce qu’a fait votre

sale Blinkine en me ruinant. C’est irréparable.

Le train s’ébranlait. Rabevel tira sa carte, la tendit à la veuve:

--Dites à votre frère de m’écrire; j’ai besoin d’un homme de confiance

pour la caisse chez moi; je lui ferai une bonne situation.

Il était tout bouleversé. Comme les évènements s’enchaînaient

terriblement! La morale naturelle n’était donc pas si conventionnelle ni

si vaine qu’il pût suffire dans ce monde tellement coordonné d’une

infraction vénielle à cette morale pour que se produisissent au loin,

par des répercussions mystérieuses, des conséquences mortelles? L’idée

de sa responsabilité le tracassa longuement; peu à peu cependant elle

s’atténua et elle avait disparu tout à fait quand il arriva à Paris.

Il occupa ses loisirs de septembre à préparer le nid qu’il avait rêvé

pour Angèle. Reine l’y aidait innocemment, heureuse de retrouver une

femme qui lui avait paru charmante et un enfant dont on pouvait espérer

qu’il tirerait de sa torpeur l’intelligence du petit Jean. François

tenait à passer son mois de congé dans le repos total que lui réservait

la solitude de la Commanderie. Aussi n’arriva-t-il avec Angèle et

Olivier que le troisième jour d’Octobre, avant-veille de son

embarquement. A la descente du train où les attendait Madame Rabevel, il

remarqua une grande affiche et poussa un cri d’étonnement: «Tiens!

Vassal donne un concert?»--«Tu le connais donc?» demanda Angèle.--«Mais

oui, c’est tout une histoire.»--«Eh bien! j’en suis friande, moi, des

histoires, déclara Reine; vous nous direz la vôtre tout à l’heure en

déjeunant.»

Rabevel les rejoignit au repas auquel assistait la famille Noë:

«Figure-toi, lui dit sa femme, que François connaît Vassal; tu sais, le

violoniste?»

--Oui, dit François, je l’ai connu de l’autre côté de la terre et je le

reverrais avec plaisir.

Et comme on lui réclamait des détails, son regard lointain rayonnant aux

chers souvenirs soudain rappelés, il raconta:

--J’ai rencontré Vassal, lors d’un de mes premiers voyages à Tahiti. Il

venait de donner une série de concerts en Australie. Nous prîmes passage

ensemble à Auckland sur le _Malgave_, un beau bateau qui faisait les

services de San Francisco et devait me déposer à Rarotonga, dans

l’archipel de Cook.

La présence de Vassal à bord fut vite connue. Les belles Américaines qui

étaient allées voir pour se distraire les geysers de la

Nouvelle-Zélande, ne se lassaient point de faire des grâces devant cet

admirable artiste qui est, vous le savez, un homme très simple, pas du

tout cabotin, mais si lointain! Plus d’une de ces beautés dites

étincelantes se piqua au jeu mais Vassal ne voyait rien. Quoiqu’il eût

vingt-deux ans il avait l’air d’un adolescent, tant il était charmant

avec de beaux yeux pleins de candeur. Ces voyageuses s’en toquaient.

Un soir, elles avaient organisé, au profit de je ne sais plus quelle

œuvre de charité, un concert auquel il prit part. J’ai appris ce jour-là

ce qu’est la musique. Les perruches se taisaient; elles sentaient

confusément passer le génie dans ce petit salon, tandis que la mer

assaillait le bateau. Certainement elles furent touchées par ce mélange

non prémédité de la voix inconsciente de l’Océan et de la mélodie ailée

qui prétendait décrire toute la douleur humaine.

On avait acclamé le musicien et l’interprète. On avait enlevé Vassal.

Souriant, toujours un peu absent, l’air mal éveillé d’un songe, il se

laissait fêter, emporter vers le fumoir où l’on avait soupé et dansé

jusqu’au matin.

Pour moi, rêvant dans mon fauteuil à l’écart, je ne m’étais pas levé,

tant je craignais de rompre le sortilège et je m’étais assoupi.

Ce fut le violon de Vassal qui m’éveilla. Après que chacun avait eu

regagné sa cabine, il était venu rechercher son instrument. Se croyant

seul, il l’avait repris, et, de toute son âme, pour lui-même, jouait le

plus beau chant... Ah! sur cet admirable visage frémissant de Narcisse

léonin, ces yeux lumineux, ces narines palpitantes, la divine

transfiguration de la musique donnait un sens idéalisé à la passion, au

désir, à la colère et aux regrets qu’elle évoquait... Quand il eut

terminé, je ne pus m’empêcher de gémir, il m’aperçut:

--Je vous en prie, lui dis-je en m’excusant, n’attribuez pas à

l’indiscrétion ce qui est le fait d’un hasard. Votre violon m’a tiré du

sommeil et je n’ai pas osé vous interrompre. L’aurais-je voulu que ce

n’était plus en mon pouvoir...

Il faut avoir vu le sourire de cet homme pour en pressentir la bonté et

qu’il vit dans un autre monde que nous-mêmes.

--Il fallait pourtant m’arrêter, me dit-il doucement.

Il me regarda.

--... car enfin, ajouta-t-il, c’est un monologue à voix haute que vous

avez surpris.

--Il était si beau que je ne pouvais l’interrompre. Et il disait tant de

choses que je ne sais exprimer mais que mon cœur reconnaît...

--Si votre cœur, reprit-il, a reconnu des paroles...

Je ne le laissai pas achever:

--... des paroles fraternelles... lui dis-je.

Il me tenait la main. Nous montâmes ensemble sur le pont. Une heure

après nous étions amis.

Nous avons ensemble vu s’éveiller l’aurore sur le Pacifique Austral.

Cela ne vous dit rien, mais parlez de ce moment aux hommes qui l’ont

connu. C’est une chose inoubliable dont le souvenir poursuit celui qui

ne la possède plus, d’un regret amer. En y songeant, je retrouve sur mes

dents la saveur saline et parfumée de l’alizé venu des îles à la

rencontre des vaisseaux.

Vassal n’a certainement pas oublié cette navigation dans les courants

incessants du vent frais et les soirs pleins d’une tendresse inconnue de

nos climats. Les cieux s’illuminaient par flambées écarlates avant que

mourût la lumière du soleil. Des nuages prodigieusement colorés se

traînaient avec langueur. Puis la Croix du Sud apparaissait, et les

Centaures, et toutes les constellations inconnues de nos climats. Je les

nommais à Vassal. Tous deux nous demeurions extasiés, créant pour le

futur la nostalgie dont souffrent ceux qui ont une fois succombé au

charme du Pacifique.

Une nuit, sur le pont, il joua de nouveau pour nous seuls, la poignante

mélodie qui nous avait unis.

Longtemps nous étions restés sans parler, saisis par la secrète

puissance qui du bois sonore s’insinue dans notre cœur. Et puis Vassal,

s’approchant de moi, tira une photographie qu’il me montra à la clarté

du fanal.

--Voici, me dit-il, l’inspiratrice de cette musique. C’est ma femme. Que

fait-elle en ce moment, aux Antipodes? Quelle folie de parcourir le

monde alors qu’on a le bonheur chez soi! Mais hélas! il faut vivre. Ce

voyage triomphal aux Indes et en Australie m’assure la renommée en

France et, désormais, je l’espère, une sécurité sédentaire: seulement,

il fallait d’abord aller chercher la consécration de l’étranger. Vous ne

saurez jamais quel supplice est pour moi cet éloignement de ma femme!

--La voix de votre violon me le fait assez comprendre.

--Comment exprimer la passion dont je suis possédé? Cette femme est mon

cœur, mon cerveau, mes entrailles. Ma pensée ne la quitte pas. Elle est

jeune, peut-être un peu volage, très adulée, et je tremble et je

m’exalte et je vibre tout entier comme mon violon. Par elle seule, je

pense et je vis. Sans elle je ne comprends pas la possibilité d’une

existence. Je tremble d’amour, d’angoisse, de désir. Je l’adore; il me

semble que son sourire vaut tous les sacrifices, même celui de ma vie.

En sa présence, réellement, je comprends les contes des poëtes et ce

qu’est la folie.

--Pourquoi être parti seul?

--Ah! les circonstances, l’éducation de notre fille...

Longtemps et souvent Vassal me parla de sa femme. Il était manifestement

ravi de pouvoir évoquer cette image qui lui était chère. Il était rongé

de passion, de jalousie, d’inquiétude, et d’une sorte de perpétuelle

douleur physique et morale. Ses confidences me révélaient le caractère

de sa femme en même temps que le sien propre. Je devinais en elle un

petit félin prodigieusement intelligent, sensuel, intéressé et sournois;

excitatrice unique de toutes les activités matérielles et mentales d’un

homme qu’elle exaltait par le sentiment de la plénitude réalisée à son

contact; assouvissant, par les raffinements les plus incroyables, les

désirs de l’intelligence ou des sens que son intuition saisissait au

fond de l’âme de cet admirable artiste avant qu’ils ne fussent formulés.

Et avec cela, probablement, dans ce coin intérieur que les femmes ne

livrent jamais, calculant, supputant, cherchant sa voie, réglant ses

plans et sa conduite aux mieux de ses intérêts; trompant sans doute son

mari; par lui, elle jouissait de la gloire, des succès artistiques, des

voyages; par d’autres, des toilettes, des bijoux, de la fortune.

Mais c’étaient là des hypothèses...

--Sans doute, dit Rabevel. En tout cas, l’évocation de ce touchant amour

promené par un solitaire sur les mers les plus désertes de la planète

est bien faite pour provoquer la rêverie.

--Il faut voir cet homme prodigieux, dit Reine, il faut le voir.

On consulta les journaux. Vassal donnait justement son dernier concert

en matinée ce jour-là. Rabevel promit de venir mais il ne pourrait

rester jusqu’à la fin ayant son courrier à signer.

François n’avait pas exagéré. Le violoniste était doué d’un admirable

talent. Bernard regretta de ne pouvoir assister à tout le concert et

s’en alla avec peine. Quand Vassal eut achevé, François le rejoignit

dans le petit salon où il s’était retiré. Le musicien l’embrassa, salua

Angèle, Reine, Eugénie et Noë, caressa les enfants; puis il leur

présenta sa femme.

Balbine Vassal était une femme assez petite, sensiblement du même âge

que son mari mais à laquelle les teintures et les artifices conféraient

une extraordinaire apparence de jeunesse. Elle avait de beaux yeux dont

le regard suspect dévêtait les hommes; le visage était assez brut,

portait un grand nez qui en faisait le caractère et lui donnait une

sorte de laideur sensuelle. Une croupe massive faisait deviner sous les

jupes le muscle infatigable des impudiques.

On devinait que derrière son front étroit devaient rouler des

combinaisons de stupre et d’argent en volutes fumeuses où s’enivrait sa

pensée. L’impureté flambait autour d’elle en silence.

--Elle a de l’allure, cette petite femme, dit Noë, quand ils l’eurent

quittée.

--Elle me répugne, dit Angèle.

--Bah! reprit la douce madame Rabevel, elle ne paraît pas très

vertueuse, bien que nous ne puissions rien assurer. Mais sa conduite ne

nous regarde pas; il est certain qu’elle a un genre étonnant.

--Je ne la voudrais pas en contact avec mon mari, dit Eugénie en

regardant amoureusement Noë qui fit semblant de se rengorger.

--Pourquoi? N’êtes-vous pas sûre de son amour et de sa fidélité? Eh

bien! alors? Moi, je vous avoue que je la recevrais chez moi sans rien

craindre... Qu’en pensez-vous, Angèle?

--Je ne sais pas, répondit la jeune femme qui tremblait.

Elle commençait déjà de redouter les attaques de Rabevel. Comment

allait-il la provoquer? Mais Bernard ne parut pas s’occuper d’elle. Il

se borna à venir visiter avec Reine l’appartement préparé pour la jeune

femme. Angèle fut confuse du désir évident de somptuosité et de largesse

qui avait présidé à l’aménagement: meubles, tentures, vaisselle, linge

de maison, tout avait été choisi avec un goût parfait et sans nul souci

de la dépense. Elle voulut remercier Rabevel:

--C’est Reine que vous devez remercier, je ne me suis occupé de rien.

--C’est vrai, fit la jeune femme: il s’est borné à me donner carte

blanche et à me dire d’agir comme pour moi.

--Comme je vais me plaire là-dedans avec mon petit Olivier!

--Tu vas m’y oublier, dit François, taquin.

Elle rougit. Bernard paraissait n’avoir pas entendu. Elle se souvint de

la tactique qu’il avait employée lors de son précédent voyage à Paris;

mais elle ne craignait plus ce système de feinte indifférence; elle

avait prémuni son cœur contre toute surprise: il n’est rien de tel que

de connaître exactement le péril pour le surmonter; la seule chose

qu’elle redoutât était la part d’inconnu, le secret projet de Rabevel.

Elle se promit de prier beaucoup et de se consacrer tout à son fils.

Quand François fut reparti, elle accompagna elle-même Olivier au Lycée

Janson de Sailly où Marc et Jean allaient commencer leurs études

secondaires. Elle avait pris la résolution de vivre à l’écart, autant

que possible. Mais Eugénie et Reine lui furent vite d’indispensables et

parfaites amies. Il ne se passait pas un jour qu’elles ne se réunissent

toutes trois, heureuses d’un contact désintéressé, certaines d’une

affection partagée. Les enfants faisaient leurs devoirs tantôt chez

l’un, tantôt chez l’autre, ravis de cette diversité de domiciles, de la

rentrée le soir sur le coup de dix heures dans leur maison chaude après

le bol d’air froid dans la rue. Bientôt les jeunes femmes devinrent

inséparables; ce fut la meilleure protection que pouvait souhaiter

Angèle. D’autre part, très attentive à ses devoirs religieux, très

pieuse, elle en revint bientôt, par une pratique sévère, à une vie

réglée, non pas bigote, mais extrêmement scrupuleuse et d’où la

vigilance de la conscience chaque jour se visitant elle-même extirpait

le moindre désir.

Bernard n’était pas homme à tenter vainement ses aventures. Mais il

n’était pas homme à renoncer à ses desseins. Il avait très vite discerné

que la défense était fortement établie. L’attitude de la froideur

nonchalante ni celle d’un amour incendiaire vis-à-vis de Reine n’avait

apporté aucun trouble à l’indifférence d’Angèle. Il comprit que

l’élément de surprise qui avait joué si violemment auparavant n’aurait

plus aucun succès; il ne fallait plus songer à exciter la jalousie de la

jeune femme. Il fallait trouver autre chose. Mais quoi? Il était

perplexe. L’arrivée de Clavenon (le frère de Mme Boynet) et de sa petite

nièce Isabelle avait eu aussi une influence singulière sur le cours de

ses pensées. Libéré de toute croyance, il avait remplacé la religion par

une sorte de réseau vague, et d’ailleurs à peu près inconscient, de

causes et d’effets dont la science et la raison ne parvenaient pas à

formuler les lois compliquées. Telles celles du retentissement inouï

d’un seul acte, condamné par la morale, bien que naturel, dans le

système tout entier de la société. «Au fond, se disait-il, il n’y a rien

de surprenant, en principe, à de tels phénomènes de retentissement et

d’imbrication; la société est un organisme, un ensemble de relations

compliqué fondé sur cet instinct moral et construit d’après ses

principes; il n’est pas étonnant que la moindre lésion du système se

répercute sur l’ensemble.» Le terrible ensemble de la mort de ce Boynet

suivi dans la tombe par une femme sensible et un fils souffreteux à qui

la mère avait manqué, lui paraissait illustrer sévèrement sa thèse; il

n’était pas loin d’en ressentir une crainte superstitieuse qu’il ne

s’avouait pas exactement mais qui le retenait dans ses terribles

penchants.

Mais il se connaissait. Il avait pris Clavenon comme caissier pour

réparer dans la mesure du possible la catastrophe qu’il avait causée

dans cette famille, pour se rendre propice le Destin. Il comptait aussi

à force de voir cet homme, s’habituer au visage de son idée, émousser sa

crainte, reconquérir la liberté de son esprit. Alors on verrait avec

cette Angèle qui croyait le narguer.

Cependant le temps s’écoulait. Les mois suivaient les mois. Rien ne se

passait qui pût accrocher une raison de changer. Bernard finissait par

trouver de la douceur aux réunions de ces trois femmes qui lui étaient

chères à un titre différent. Il réclamait que ces réunions se fissent

chez lui, bavardait avec Noë, surveillait les enfants et guidait leurs

travaux. Ses affaires continuaient à prospérer; il devenait un peu

nonchalant, l’excès considérable de ses revenus ne lui laissant pas

d’aiguillon. Il effectua des voyages d’inspection qui lui donnèrent de

la distraction, changèrent ses idées, le ramenèrent plus sain et plus

vif au foyer. Les succès de Marc et d’Olivier compensaient l’amertume

que lui causait l’impavide et incompréhensive paresse de Jean. Quand, à

leur seizième année, il les ramena chargés de prix et de couronnes, il

lui sembla que le triomphe de ces enfants était plus beau que ses

propres réussites et il en conçut plus d’orgueil.

C’est à cette époque que lui arriva une aventure singulière. Le vieux

Bordes s’était installé à Paris et y menait la vie qui avait toujours

été la sienne parmi les tempêtes d’adoration et de courroux de sa femme.

Un jour qu’il avait prié Rabevel au restaurant, il arriva accompagné

d’une personne que Bernard trouva fort belle et qu’il lui présenta sous

le nom de Pauline. Pauline dit peu de choses mais son sourire les

rendait spirituelles et sut flatter Bernard. A la fin du repas, tandis

qu’elle était au vestiaire, Bordes confiait à son collègue que cette

fille était étonnante, attentive, gentille, prévenante, mais d’un

caractère altier et d’un tempérament de feu: «Ce qu’il me faudrait!» dit

en riant Bernard.

--«Écoutez, répondit de même Bordes, soyez gentil, attendez que je sois

mort, je n’en ai pas pour longtemps...»

Il n’y a que le premier pas qui coûte. Bordes ayant cédé une première

fois à sa maîtresse qui voulait être traitée par lui comme une femme

honnête (ne lui consacrait-elle pas sa jeunesse!) continua à la

présenter à ses amis; Bernard eut de nouveau l’occasion de la revoir et

s’émerveilla de sa correction et de ses attentions affectueuses pour le

vieil homme. «Je compte bien lui laisser toutes mes actions des tramways

de Limoges, dit-il un jour à Rabevel, elle mérite bien ça.»--«Bigre,

répondit celui-ci, si elle devient jamais détentrice d’un paquet pareil,

il faudra que les co-actionnaires comptent avec elle.» Bordes cligna de

l’œil.--«Vous avez peur, hein!»; il lui poussa le coude: «Allons, elle

est gentille; vous vous entendrez toujours...» Mais Bernard n’eut pas

envie de sourire; décidément il vieillissait, cet imbécile; il aurait pu

inventer autre chose.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 5 / 14 段