était oublié qui n’était pas Bernard. Immense puissance du don corporel!
Une suavité dévalante l’alanguissait; l’indulgence, la douceur, la
tendresse, toutes les émotions et tous les sentiments harmonieux de la
plénitude la plus parfaitement comblée, l’envahissaient; elle n’était
plus qu’une créature extasiée et qui désormais s’ignorait mortelle. La
bougie éclairait faiblement son divin visage et Bernard se sentit
orgueilleux de la voir enfin heureuse: «Tu ne m’en veux pas?» dit-il.
Elle leva la tête suivant le mouvement instinctivement onduleux de son
cou, appointa un peu ses lèvres, le contempla sans autre réponse qu’un
sourire et laissa tomber le visage sur son épaule. Depuis douze ans elle
n’avait connu que les étreintes de François, étreintes brèves de nomade
dont elle avait la crainte et l’horreur, persécutée du souvenir de leurs
premières nuits où le mari s’était maladroitement montré lubrique et
brutal. Avec Bernard, elle retrouvait enfin le délice insensiblement
conquis, la pudeur réservée, l’absence chaste de l’intention précise; et
pourtant quelle ardeur autrement violente calcinait leur couple
adultère! Quelle douceur de feu!
Ils causèrent à voix basse, se retrouvèrent, firent enfin le point de
leur voyage. Il lui raconta sa vie; il lui dit sa solitude et son
indifférente fidélité à Reine; il avait dû édifier sa fortune; pas une
journée, pas une heure où le désir d’un corps de femme l’eût visité.
Qu’il eût songé à elle, certes! en pouvait-elle douter? Mais c’était
avec résignation, l’œuvre essentielle étant d’abord de devenir riche
pour disposer à son gré des êtres et des choses. Il l’entretint
longtemps ainsi; elle aimait l’entendre, lui faire conter ses roueries
et ses combinaisons, riait tout bas en le traitant de rusée canaille
avec un doux roucoulement de la gorge où semblait s’avancer et
s’attarder le désir. Il finit par conclure: «Et maintenant il n’y a plus
qu’une chose à faire: venir à Paris sous prétexte d’élever notre
Olivier. Je t’installerai un gentil nid. Nous serons heureux, si
heureux!» Olivier! elle n’y songeait plus. Son fils lui apparut
aussitôt, si beau! et si plein d’une amoureuse et naïve admiration! Il
l’appelait quelquefois _Maman-Petite-Sainte_ et soudain, revenant en
coup de bélier, tous les remords l’envahirent à gros bouillons et la
submergèrent de dégoût. Elle ne sentit plus de son vertige que son
entraînement horriblement sexuel, se mit sur son séant, blanche et
réellement secouée d’une nausée. Elle repoussa Bernard du bras, la
figure bouleversée de crainte et du déchirement intérieur. L’image de la
Tante Rose, humble et vertueuse, l’image de Blinkine ardemment repenti
et qui peut-être priait pour elle à cette heure dans une cellule,
l’image du petit Olivier soudain prévenu de son indignité et ruisselant
de larmes, lui apparurent, insupportables, la rejetant avec mépris dans
une irrémissible honte. Ce fut une crise de désespoir étouffé, affres
silencieuses qui craignaient l’éveil de la maisonnée muette, de larmes
ravalées, de hoquets qui la secouaient à la briser; la mise en œuvre,
pour la destruction et le détraquement, de tous les ressorts prodigieux
d’une incomparable machine vivante.
Bernard essayait en vain de la calmer mais il semblait que ses paroles
ne fissent que l’exciter davantage. Presque à voix haute, sauvagement,
elle faisait: «Mourir, ah! mourir!» Il lui disait tendrement: «Angèle,
mon Angèle». Mais elle répétait encore: «Mourir! Je veux mourir...» Et
le repoussant avec violence, elle finit par ajouter: «Tu es la cause de
tout, toi, crapule!» puis par le secouer, le mordre à pleines dents. Il
se laissait faire, serrant les mâchoires, résistant à l’envie de la
rouer de coups, espérant qu’elle allait enfin se taire. Et, en effet,
elle retomba haletante, les yeux clos. Elle demanda: «Quelle heure
peut-il être?» Il répondit: «Je ne sais pas, mais l’Angélus
sonne».--«Alors, il est quatre heures; quelle nuit!»--«Je vais te
laisser», dit-il. Il se leva, passa sa robe de chambre, chaussa ses
mules. Elle ne parut l’entendre ni le voir, répéta d’une voix qu’il ne
lui connaissait pas «Quelle nuit!» Puis elle ajouta: «Quel désastre!»
et, tout doucement, regardant soudain vers lui avec crainte «Mourir!»
Lui, à peine guidé par les lueurs de la bougie mourante, se dirigeait à
tâtons vers la porte. Au moment où il l’entrebâillait, un courant d’air
brusque le fit retourner, il aperçut Angèle qui, descendue
silencieusement de son lit, avait ouvert la fenêtre et l’enjambait. Il
eut le temps de sauter, de la saisir aux pieds, de maintenir ce corps nu
tout entier déjà projeté dans l’espace et verticalement renversé contre
le mur, s’égratignant au crépi. Avec quelle peine surhumaine il put
remonter cette masse qui se défendait et voulait mourir, altérée de
vertige, de vide, de l’appel des roches basses où écumait le Viaur! Il
la tint enfin dans ses bras, épuisée, pourpre, farouche et muette. Il la
remit au lit, referma la fenêtre. La bougie s’était enfin éteinte, la
chambre était noire; seule, la tache livide de la croisée trouait les
ténèbres. Il alla à la porte, l’ouvrit, la referma en restant à
l’intérieur, immobile et invisible. Aussitôt que le loquet fut retombé,
Angèle se redressa comme un fantôme. Elle descendit du lit en gémissant,
revint à pas brisés vers la fenêtre. Comme elle mettait la main sur le
bouton, Bernard l’empoignait de nouveau, la couchait, la bourrait de
coups de poings qui meurtrissaient ses muscles et la laissèrent
endolorie, incapable d’un mouvement. Il dévissa le bouton de
l’espagnolette, retira la clé de la porte, sortit, ferma à double tour
et rentra dans sa chambre. Il se vit dans la glace, les yeux agrandis,
le teint de plomb. Il se lava hâtivement, s’habilla, descendit. Il
consulta sa montre. Quatre heures et demie. Il sortit. Le bourg dormait;
une pluie de fin de nuit automnale le transperça tout de suite et le fit
grelotter. Il traversa le village, consulta les plaques indicatrices,
trouva enfin ce qu’il cherchait et partit d’un pas accéléré sur la
route.
Au bout de trois quarts d’heure, il arrivait à Bellecombe; le Père
Blinkine sortait de l’office et le reçut tout de suite. Bernard ouvrit
la bouche, s’aperçut qu’il ne pourrait pas s’expliquer; il avait une
boule dans la gorge, il dit: «C’est grave. Viens à la Commanderie tout
de suite».--«C’est bien, répondit Abraham, en route». Ils retournèrent
par le même chemin jusqu’au pont de Faussergues. Là le moine indiqua un
raccourci sur la rive du Viaur. L’eau rapide et noire coulait le long
d’eux. L’indifférence, le mystère, le silence de cette nature qu’il
n’avait jamais vue à une heure aussi matinale serraient le cœur de
Bernard. Il dut demander à Abraham une pause de quelques minutes. Ils
arrivèrent enfin et trouvèrent Mauléon et les valets qui descendaient
dans la cuisine.
--Je n’ai pas pu dormir, dit Bernard, je suis allé chercher mon ami
Blinkine.
--Et vous avez bien fait! Mais, sapristi, je n’aurais jamais cru voir un
Parisien debout à six heures. Et il a bien fallu partir à quatre heures,
hein! pour être de retour à six!
--Oui, quatre heures et demie.
--Le lit n’était donc pas bon? Un peu d’énervement peut-être?...
--Oui, oui. Je monte chercher un mouchoir. En attendant, tu vas
t’asseoir, Abraham, je redescends tout de suite ou, si tu venais voir ma
chambre?
Ils montèrent, il entra chez Angèle: «Le Père Blinkine est là, dit-il,
il veut te voir. Habille-toi tout de suite et rondement.» Il la prit, la
mit debout. Elle se laissait faire comme une somnambule. Il dut lui
passer sa chemise, ses bas, un jupon, un peignoir. Il l’emmena dans sa
chambre; elle vit le moine, baissa la tête; enfin, elle se jeta à ses
pieds en pleurant. Bernard poussa un soupir de soulagement et
redescendit:
--Angèle a trouvé le Père dans le couloir et elle en profite pour se
confesser, on me congédie.
--Se confesser? dit Mauléon. Et en quel honneur?
--Tu ne sais donc pas, fit la Tante Rose, que c’est dimanche la fête de
la Sainte Vierge. Mécréant, va!
--Ah! bon, ne te fâche pas.
Le facteur entrait, porteur d’un télégramme pour Angèle.
--Je devine ce que c’est, dit Mauléon.
--Bien sûr, répondit la Tante Rose, ce n’est pas très difficile.
N’est-ce pas, monsieur Rabevel?
--Je crois deviner aussi, fit Bernard.
Un instant après, un pas retentit dans l’escalier. Le Père Blinkine
descendait, suivi par la jeune femme.
--Comme tu as l’air défait, ma pauvre petite! s’écria la Tante Rose.
--Oui, je ne suis pas très bien.
--Tu as voulu trop en faire hier au soir, tu vois; je te disais que tu
pouvais monter, qu’on achèverait le travail sans toi! Tu es belle, va,
avec ce pauvre petit museau de quatre sous, pâle comme un rat blanc!
Elle lui tendit la dépêche et ajouta:
--Qu’est-ce qu’il va dire de te voir comme ça, celui-là?... car c’est
bien de lui, hein?
Angèle avait ouvert le télégramme d’un geste vif; elle le lut à haute
voix:
«_Viens d’arriver Bordeaux bonne santé. Serai Commanderie demain matin.
Bons baisers à tous. François._»
Elle ajouta, regardant successivement Bernard, Abraham et Rose:
--Oui, qu’est-ce qu’il va dire en me voyant ainsi?
Et elle se mit à pleurer avec un véritable désespoir.
--Accompagne-moi un peu, Bernard, demanda le Père Blinkine.
Ils descendirent sans rien dire au long de la colline. Quand ils
arrivèrent dans la vallée, ils s’assirent pour se reposer un instant sur
la rive du Viaur.
--Je n’ai pas besoin d’exprimer, fit le moine d’une voix basse, toute la
tristesse que me cause ta conduite. Tu es conscient du mal que tu fais.
Ne crains-tu pas de lasser un jour la patience de Dieu?
Rabevel ne répondit pas. Le calme, l’accent douloureux de son ami
d’enfance le troublaient.
--Comment peux-tu donc, reprit celui-ci, persister dans ton péché? Tu
trahis ton camarade le meilleur et le plus cher. Tu fais échouer les
efforts d’une malheureuse qui ne t’a pas appelé. Tu trahis ta femme. Tu
sèmes le scandale et le désordre. Tu manques à la parole que tu m’avais
donnée, tu compromets ton salut éternel. Que tu me fais de peine,
Bernard!
Il le vit ébranlé. Il continua.
--Est-il donc possible que tu aies oublié ton enfance, ta jeunesse si
proche de Dieu, les enseignements de notre pauvre Père Régard? Dis, ne
sens-tu donc pas la déficience de l’être humain?
Bernard soupira.
--Ne sens-tu pas, poursuivait Abraham, comme nous sommes peu de chose?
Tu as voulu la richesse, tu l’as. Tu as voulu la puissance, tu l’as.
Partout la vie te sourit. Il suffit que tu souhaites quelque chose pour
que tu possèdes cette chose. Et que tu la possèdes de la façon qui
t’agrée. C’est à dire en la conquérant toi-même, avec cette satisfaction
pour ton orgueil qui est de constater que seul, toi, tu pouvais par ton
astuce la conquérir au nez des concurrents. Tu as voulu les délices de
la chair, celle de l’esprit, tu les as eues toutes à ton gré. Ne sens-tu
pas pourtant combien tout ce que tu as obtenu est vide?
--Hélas! s’écria Bernard. Si! Je ne le sens que trop! Mais ce qui me
manque à moi, c’est Angèle. Voilà le nom de ma déficience. Tu me
méprises? Mais dis-moi donc un mot, un seul mot, Abraham, toi qui es le
fils de la race qui a toujours aimé avant tout la justice dans le
Seigneur. Dis-moi s’il est juste que je souffre sans savoir pourquoi? et
s’il serait juste que je cherche partout en m’humiliant et en pleurant,
et toujours vainement, le remède à cette déficience?
--Le problème du mal, répondit Blinkine, toujours le problème du mal.
Pourquoi se noie-t-on en tombant dans la mer? pourquoi s’écorche-t-on
les genoux en tombant dans les rochers? Veux-tu la solution métaphysique
du problème?
--Eh! non, fit Bernard, je la connais; elle satisfait mon intelligence;
ce n’est pas sur elle qu’échouerait ma foi; elle échoue sur la vanité de
mes efforts. Avoue que si la guerre éclatait, ta foi chancellerait en ce
Dieu bon? Non? Tu le crois; je te connais, Abraham. Eh! bien, j’ai
constamment la guerre en moi; j’ai douté, j’ai tremblé; jamais la grâce
que je sollicitais de toute ma ferveur ne m’est venue secourir...
--«Abêtissez-vous, faites dire des messes...»
--Je sais, Abraham. Mais je ne suis pas Pascal; ce n’est pas ma raison
qui se révolte contre la Divinité; encore une fois ma tempe est prête à
l’accueillir, à ne pas s’insurger contre le mal. Elle s’étonne seulement
de ne pouvoir accueillir ce Dieu en le voulant. La grâce me manque je te
dis, la grâce! et ne manque-t-elle pas aussi à Angèle? Si nous sommes
entraînés dans ce tourbillon qui nous roule si terriblement, n’est-ce
pas cette parenté de damnés qui nous a unis étroitement? Elle s’abêtit
pourtant, Angèle, elle ne manque pas sa messe quotidienne, elle a la
crainte du péché et l’horreur. Et pourtant... Tiens, tu l’as confessée,
tu sais donc que cette nuit elle a commis l’offense la plus grave envers
le Créateur, la tentative de suicide, le crime qui s’appelle:
Désespoir... Eh! bien, pourquoi est-elle désespérée, sinon parce que, de
tous ses efforts, elle appelle Dieu et que celui-ci, après lui avoir
clairement montré la gravité du péché, l’abandonne sans sa grâce... Que
diras-tu, Abraham, homme d’équité?
Le moine répondit que c’était sa propre faute:
--Sans doute, dit-il, ai-je mal dirigé cette âme si délicate, si
complexe. Il faut que je change ma thérapeutique, que je prie et que je
veille pour que Dieu m’éclaire sur la voie que je dois suivre moi-même.
Mais, encore une fois, promets-moi de ne plus tenter cette âme.
--Promets-moi, Abraham que je pourrai vivre sans elle!
--Ah! fit le moine en se levant, pécheur qui te complais dans ton péché!
que la colère divine t’épargne... Je reviendrai demain à la Commanderie,
ajouta-t-il avec un grand air de tristesse, pour te dire au revoir,
peut-être adieu. Tu auras été la grande douleur de mon existence. Cette
conscience persévérante dans le mal est effroyable.
--Rends-moi heureux, dit Rabevel.
Abraham hocha la tête avec accablement. Ils ne se comprendraient jamais.
Ils se quittèrent, se tournèrent le dos, reprirent, chacun de son côté,
le chemin du pays où on parlait leur langue.
Pour Bernard, la journée se passa rapidement; quand le soir arriva,
c’est à peine s’il avait achevé avec Mauléon, leurs co-contractants et
le notaire, de tout mettre en règle. Ils n’avaient vu, de la journée,
Angèle qu’une forte migraine retenait à la chambre. Le repas du soir fut
triste sans elle. Les deux hommes très fatigués se taisaient. La Tante
Rose les servait elle-même en silence. Le petit Olivier, qui n’était pas
bavard, mangeait et rêvait en même temps. Ils montèrent se coucher de
bonne heure. «Je monte avec vous, Monsieur Rabevel, dit l’enfant. Maman
veut que je couche dans sa chambre cette nuit parce qu’elle est un peu
malade.»
Séparés et, pour combien de temps? ils l’ignoraient, Angèle voulant que
ce fût pour toujours, Bernard voulant que ce ne fût que pour quelques
jours. Ils passèrent, chacun dans son lit, une affreuse nuit; Angèle, le
cœur écartelé de ses remords, de la crainte de la rechute, du désespoir
de n’être pas soutenue de Dieu, et, enfin de l’horrible approche de
François dans sa couche; à cette approche allaient toutes les
appréhensions et les colères de Bernard... Le jour se leva sur leurs
cauchemars. Jamais ni l’un ni l’autre n’avait plus secrètement apporté
soin plus attentif à sa toilette. Quand François arriva, il trouva belle
mine à tous. Lui-même était alerte, sain, hâlé, respirant la joie et la
force, visiblement étranger aux complications mentales et sentimentales.
Olivier s’était emparé de lui aussitôt, l’interrogeait, l’embrassait, le
couvrait de mille caresses, le pressait de mille questions. Le père,
heureux, goûtait dans cette affection et cette curiosité le plus parfait
encens qui le pût flatter.
Après le déjeuner, Blinkine arriva et les trois camarades revécurent de
nouveau les heures de l’enfance. Puis ils allèrent bavarder sur les
remparts au soleil adouci de Septembre, emmenant Mauléon, Angèle et
Olivier. L’enfant ne cessait de les étonner par son intelligence:
--Que vas-tu faire de ce petit? demanda Bernard.
--Eh! que veux-tu que j’en fasse?... Un marin comme son père, son
grand-père, son arrière-grand-père, et cœtera... N’est-ce pas, Angèle?
Bon sang ne peut mentir.
--Oh! oui, fit Olivier, tu veux bien, maman?
--Mon pauvre petit! s’écria la mère, le prenant dans ses bras.
--Eh! dit François en riant, je suppose que tu n’aimes pas mieux ton
fils que ton époux? Va, il ne risquera pas davantage que moi; il n’y a
plus de naufrages aujourd’hui.
--Des années sans le voir...
--Et moi?
--Toi, ce n’est pas pareil; tu es un homme fait, tu as toujours été
sérieux et fort. Ah! que je m’inquiéterais de cet enfant quand il
partirait!
--Bah! il va partir avec moi comme mousse le mois prochain...
L’enfant battit des mains.
--Tu n’y penses pas, s’écria Angèle. Comme mousse, le mois prochain! Ce
petit qui n’a que treize ans!
--C’est l’âge, dit Rabevel. Je dois même dire que la plupart des mousses
qui s’embarquent sur nos voiliers ont moins de douze ans.
--Tu vois, fit François, je ne le lui fais pas dire. D’ailleurs, voyons,
raisonnablement, que risquera ton Olivier avec son père?
--Voyons, François, ne songes-tu pas que cet enfant aura des camarades,
qu’il ne sera pas constamment avec toi, que les matelots dans les
ports...
--Il est bien jeune pour penser à ce que tu penses. Et quant à cela, tu
es bien comme toutes les mères; quand l’instant sera venu, ma pauvre
Angèle, il faudra en faire ton deuil. Le Père Régard lui-même qui était,
au dire de ces Messieurs, un être extraordinaire, n’en a point sauvé
Bernard... Ne t’inquiète donc pas de ton fils. Il sera comme un coq en
pâte. Il grandira, forcira, deviendra audacieux et solide. Et puis, tu
sais, dans un bateau, il y a de tout, il ne sera privé de rien. Que
crois-tu qu’il lui manquera?
--Sa mère, répondit Angèle. Tu veux donc m’abandonner, Olivier?
L’enfant lui sauta au cou:
--Viens avec nous? dit-il.
--Ce n’est pas possible, cela, déclara Rabevel; je ne puis m’engager
dans cette voie. Tous mes commandants de bateau me demanderaient
aussitôt pour leur économie ou leur agrément d’emmener leur femme et je
ne pourrais m’y refuser après ce précédent.
--Soyez tranquille, dit Angèle, j’ai l’horreur du voyage en bateau, qui
me rend malade; je ne demanderai donc rien. Je veux garder mon fils
jusqu’à vingt ans. Quand il sera grand, alors, s’il veut être marin, il
le dira. Si non, il restera avec sa mère.
--Il sera marin, fit François, et par conséquent, mousse pour commencer.
--Allons, François, interrompit Blinkine, du calme. Il me semble qu’il y
a un moyen de tout arranger. Que l’enfant soit marin s’il le veut quand
il sera en âge de choisir; tu es tranquille là-dessus puisque tu te dis
sûr de sa vocation. En attendant on pourrait lui faire donner une
instruction où serait soigneusement prévu tout ce qui est nécessaire à
cette carrière: l’étude de l’anglais, des mathématiques, de certaines
sciences... On pourrait également lui faire pratiquer assidûment
certains sports; le préparer en somme largement pour le métier de
Capitaine au long cours tout en réservant l’avenir par une instruction
classique qui lui permît de choisir une autre carrière s’il s’y
décidait.
--Il n’y a rien à faire, dit François, buté. Rien. L’enfant partira avec
moi.
--Sois donc raisonnable, reprit Blinkine. Nous mettrons l’enfant au
collège de St Joseph de Rodez qui est très bon, pour...
--Oui. Vous le dégoûterez de la mer. Vous me donnerez à dix-huit ans un
petit monsieur incapable de faire quoi que ce soit, qui choisira le
droit ou la médecine et que je devrai entretenir de ma sueur toute ma
vie, avocat sans causes ou médecin sans pratiques. A moins qu’il ne
devienne receveur ou rat-de-cave ou percepteur. Non, merci, mon vieux.
Que ma femme ait des idées comme celles-là, elle est excusable, mais un
homme!
--Alors tu veux me séparer de mon fils, s’écria Angèle d’un accent
tragique. Tu veux me rendre malheureuse pour le reste de mes jours?
--J’aurais peut-être une solution qui contenterait tout le monde, dit
Rabevel doucement. L’enfant est très intelligent, bon et travailleur;
cela est incontestable. Je propose de le prendre à Paris où je
surveillerai moi-même ses études et les dirigerai dans le sens voulu
pour qu’à vingt ans il puisse entrer dans ma flotte auprès de son père
et devenir Capitaine au bout d’un ou deux ans, ou bien, si la mer ne
l’attire plus, pour qu’il puisse devenir mon second; car j’aurai besoin
d’un bras droit. Mon fils ne sera jamais ni très intelligent, ni très
actif; bon à faire un secrétaire de Conseil d’Administration. Marc qui
promet beaucoup s’orientera très probablement vers la partie technique;
Olivier pourrait à mes côtés se mettre au courant de la tâche
administrative et me remplacer quelque jour. Qu’en penses-tu, François?
--Ah! dit celui-ci ébloui, cela, c’est autre chose! Si, au lieu d’un
capitaine, tu fais d’Olivier un armateur, ce n’est pas moi qui m’en
plaindrai!
--Bien. Et, vous voyez, cette solution a l’avantage de convenir à la
mère qui ne saurait être désormais inquiète de son fils. N’est-ce pas
Angèle?... Olivier pourra être interne ou, si vous le permettez, vivre
chez nous avec Jean. Vous le verrez aux vacances et à Paris quand il
vous plaira d’y venir.
François s’écria, tout joyeux:
--Que tu es gentil, Bernard! Quel chic type! T’occuper ainsi de mon
fils!
--Mais, mon petit, c’est la moindre des choses. Tu es mon ami de
toujours, je t’aide parce que j’ai eu plus de chance que toi; en somme
je ne fais que remplir mon devoir. D’ailleurs, note que j’y ai mon
avantage: Olivier m’apporte un capital d’intelligence et de volonté
c’est-à-dire ce qui manque le plus. Je découvre cette pépite et je
l’adopte tu comprends. Allons, mon vieux, si ta femme est d’accord, la
chose est faite.
Angèle et Abraham avaient échangé des regards effrayés. Bernard
voulait-il donc enlever l’enfant?
--Moi, je ne demande pas mieux, dit Angèle, mais Olivier n’a pas besoin
d’aller à Paris, n’est-ce pas? Vous pourriez indiquer avec exactitude et
précision la matière de l’enseignement que vous voulez lui voir suivre.
Je suis sûre que les Frères de St Joseph de Rodez ne demanderaient pas
mieux que de se conformer à votre programme. Qu’en pensez-vous, Abraham?
--Je m’en porte garant.
--Ah! dit Rabevel, il ne faut pas exiger de moi l’impossible. Si je
prends Olivier, c’est que je veux en faire un garçon capable de me
remplacer. Il faut donc que je suive ses études jour par jour pour les
diriger et en modifier les directions à ma guise. Cela je ne puis le
faire de Paris à Rodez. Si vous ne pouvez vous sentir séparée de votre
fils par six ou sept cents kilomètres, alors abandonnons le projet,
embarquez l’enfant et mettons que je n’ai rien dit.
--Évidemment, repartit François, tu n’es pas raisonnable, ma pauvre
Angèle. Il me semble pourtant qu’à ta place j’aurais aimé cette
solution!
--Faisons mieux, dit Bernard. Venez à Paris. J’ai dans un de mes
immeubles, un petit appartement toujours disponible où je reçois les
membres de mes Conseils d’Administration: il me sert de garde-meubles
car ma femme change souvent son décor. Venez vous installer. Vous
n’aurez aucun loyer à payer et Reine sera heureuse de vous avoir auprès
d’elle. Et votre fils, externe au Lycée, ne vous quittera que pour ses
cours.»
Ah! le piège astucieux, inévitable! Blinkine crut qu’il allait haïr
Bernard. Angèle se sentit perdue. Elle consulta Abraham. Que faire? Mais
déjà François accablait son ami de protestations de gratitude. Il se
retourna vers sa femme, s’étonna qu’elle ne se montrât pas plus
enthousiaste et plus reconnaissante. Angèle ne put se tenir de le
mépriser, à cette minute, tant il lui parut imbécile. Encore une fois,
elle se sentit, sous le ciel immense et tranquille, abandonnée de Dieu,
privée de la grâce, mal défendue par ceux-là mêmes qui la souhaitaient
la plus pure; un infini désir de cette mort qui lui était interdite
emplit de nouveau son cœur. Elle dit avec difficulté: «Je vous
remercie».