--Permettez, dit Maître Samin avec solennité, permettez Monsieur

Rabevel, qu’un modeste magistrat de province vous félicite et vous serre

la main; voilà ce qui s’appelle réfléchir et agir. Ah! Monsieur, si

notre pays était mené par des hommes de votre trempe!

--Il est piqué, pensa Rabevel.

La voiture remonta la côte. Bernard arrêtait avec Béral les clauses de

l’arrangement. Ils étaient d’accord en arrivant à la Commanderie, bien

que le fournisseur déclarât que ce qu’on lui demandait en retour

constituait un véritable chantage.

--Pas de mauvais sang, déclara Rabevel avec bonne humeur, soyez

tranquille. Le chantage a une définition légale. Le petit papier que

nous allons arranger ne contiendra rien qui puisse de près ou de loin

rappeler cette définition.

--Dites donc, observa Béral quand il eut signé, la mort dans l’âme, vous

m’avez appelé Rocambole tout à l’heure. Qu’est-ce que vous êtes donc

vous, alors?

--Mandrin, mon cher, Mandrin. Vous êtes Rocambole chez Mandrin. Vous

comprenez?

--Crapule, fit Béral entre ses dents.

--Non, répondit sans se fâcher Bernard qui avait entendu, pas crapule:

malin. Ce n’est pas la même chose. La crapule c’est vous qui pouvez

aller en prison demain. Le malin c’est moi. Et le malin joyeux, car

«c’est double plaisir de tromper un trompeur». Maintenant, allons

prendre un bock dans ce patelin béni des dieux. Et abandonnez cette

longue figure. Une petite mention au chapitre des profits et pertes et

voilà tout. Vous avez joué. Vous avez perdu. Vous allez payer. C’est

régulier. Un galant homme n’insiste pas. Et maintenant tâchez de tenir

vos engagements car je vous aurai à l’œil.

Il se retourna vers Mauléon, regarda Angèle qui venait d’entrer.

--Voilà, Monsieur Mauléon, voilà votre honneur sauvé, dit-il en lui

tendant le papier. Votre station centrale sera refaite suivant les

spécifications que m’a données mon ingénieur-conseil, la canalisation

entièrement revue et complétée, les conditions de réception conformes à

des prescriptions sévères.

--Vous pouvez le dire, interrompit Béral amer.

--... Réception dont je viendrai moi-même m’occuper avec mon conseil

technique. Et une petite indemnité de quarante mille francs; voilà ma

part d’associé presque payée. Je vous disais bien que la Cie Carrézas

ferait les frais de mon cadeau.

--Ah! vous me sauvez la vie, s’écria Mauléon. Comment vous en remercier?

--Ne parlons pas de ça», fit Bernard; il passa à côté d’Angèle qui, au

cri de reconnaissance poussé par son père s’était sentie véritablement

troublée; elle lui prit la main et lui dit avec une émotion réellement

venue des profondeurs d’elle-même:

--Moi aussi, je vous remercie.

Il se contenta de baiser sa main sans la regarder et sans mot dire.

--Nous allons revenir, tout à l’heure, fit Mauléon, pour le rendez-vous

avec les créanciers. Pourvu que ça se passe aussi bien!» Il était

tremblant de joie et d’espoir. Bernard lui dit à voix basse comme ils

rejoignaient Maître Samin resté devant la porte: «Donnez cinquante

francs à l’huissier pour l’indemniser de son dérangement et congédiez-le

tout de suite; il faut qu’il ait le temps d’aller bavarder avec vos

créanciers qui doivent baguenauder déjà dans les rues; il les préparera,

sans s’en douter, mieux que personne, à ce que nous leur dirons.»

Il ne se trompait pas. Quand, à six heures, ils rentrèrent à la maison,

les quelque vingt personnes qui causaient en groupes devant la porte

leur firent des saluts empreints d’une considération qu’ils n’eussent

pas témoignée la veille à Mauléon. Celui-ci les fit entrer dans la

grande cuisine où furent apportées toutes les chaises de la maison.

Bernard l’avait voulu ainsi; la tante Rose s’empressait autour des

fourneaux qui dégageaient une odeur appétissante. Le financier

prétendait que le contentement de l’estomac étouffe toutes les

revendications. Il se rappela tout d’un coup une scène analogue à

Cantaoussel, quatorze ans auparavant; là, s’était décidée la grande

affaire de sa vie...

«Messieurs, dit-il avec bonhomie, ni Mauléon ni moi n’aurions eu l’idée

de vous faire entrer dans cette cuisine pour respirer le fumet d’un

repas qui sent bougrement bon, si nous ne comptions absolument que vous

serez ce soir des nôtres pour faire honneur à ce repas. Nous avons en

effet l’intention de fêter dignement le succès que nous venons de

remporter aujourd’hui en démasquant l’escroc dont nous, et vous avec

nous, avons été victimes et qui a failli tuer dans l’œuf une affaire

véritablement destinée à la prospérité la plus grande. Mais je vous

tiens plutôt pour des associés que pour des créanciers et je vais me

faire un plaisir de vous raconter la petite comédie à laquelle s’était

livré notre fournisseur.» Il leur raconta, en effet, avec son brio

habituel, la scène de l’après-midi et conquit son auditoire déjà prévenu

en sa faveur par l’admiration communicative de l’huissier. Il entra

ensuite dans l’exposé des possibilités de l’affaire et proposa un

système de paiements échelonnés et sans intérêts. Son astuce oratoire

toujours en éveil, apte à saisir les interruptions ou les velléités

d’interruptions pour les tourner à l’avantage de l’interrupteur flatté

et s’en faire un partisan, eut tôt obtenu l’assentiment général:

«Monsieur Bétournel, disait-il par exemple, me pose une objection qui

est en effet fort grave et que je le remercie de signaler, car nous

allons la résoudre de manière à ne pas laisser de doute dans nos

esprits... Monsieur Pigasse, dont on voit bien qu’il doit avoir une

grande habitude des affaires, me fait observer avec juste raison...

Monsieur Caraman est plus perspicace que moi, j’avais en effet négligé

le côté de la question qu’il nous éclaire; heureusement qu’à l’examen ce

côté, qui aurait pu être grave, apparaît secondaire...

--En somme, déclara-t-il en terminant, vous avez deux solutions: ou bien

tuer la poule pour avoir les œufs qui se forment dans son ventre; ou

bien laisser s’engraisser la poule pour avoir des œufs plus gros. Je dis

des œufs plus gros et voici comment: je concède un privilège d’option

aux prix actuels aux créanciers qui voudront s’assurer des terrains

irrigués, jusqu’aux cinq sixièmes de leur créance, le sixième en sus

devant être payé au comptant. Si vous en voulez, hâtez-vous; je suis en

effet en pourparler avec le Syndicat agricole du Morbihan qui est

acheteur pour une colonie de Bretons à un prix supérieur du tiers. Voici

la correspondance échangée... Pour ceux qui ne veulent ni attendre pour

être payés, ni profiter de cette occasion de terrains, je propose de les

régler à la minute même contre un escompte de dix pour cent; ah!

évidemment, il faut bien que je m’y retrouve. Vous pouvez être

tranquilles, si nous allions au tribunal (je dis ça, je sais bien

qu’aucun de vous n’est assez chicanier pour ça, vous laissez la bêtise

aux gens de Pampelonne) le tribunal me donnerait bien les dix pour cent

et termes et délais pour m’acquitter en raison de l’escroquerie dont

j’ai été victime. Et vous mangeriez de l’argent au delà de ces dix pour

cent. Alors, Messieurs, trois solutions et à votre service. 1º)--de

l’argent tout de suite soit neuf dixièmes de votre créance; 2º)--de

l’argent d’ici trois ans pour la totalité de votre créance; 3º)--des

terrains. Et maintenant, allons à table. La tante Rose s’impatiente et

on réfléchit mieux devant un bon dîner. Nous signerons tout ça tout à

l’heure.»

Pendant le repas, Bernard étudiait, en les faisant parler, le caractère

de ses convives. La plupart, cultivateurs riches, avaient avancé des

fonds à Mauléon, quelques-uns avaient fourni des matériaux; le

charpentier, le maçon qui avaient construit les massifs des machines et

les réservoirs d’irrigation se trouvaient là aussi. Mais tous, quel que

fût leur métier restaient, avant tout, petits propriétaires terriens,

attachés à un domaine et toujours désireux de l’arrondir. Ils

convoitaient, cela transparaissait dans leurs propos, les terrains

irrigués; et l’allusion au Syndicat du Morbihan (invention du rusé

Bernard) les avait considérablement troublés. Rabevel y ramena

négligemment la conversation quand ses hôtes commencèrent à être

échauffés par le vin. L’un d’eux, Joindou, gros propriétaire des

environs, s’écria à haute voix:

--Mais enfin, sans vous commander, Monsieur Rabevel, qu’est-ce qu’ils

viennent faire ici vos sales têtes de pioches de Bretons? On n’a pas

besoin d’eux, vous savez. Ils nous boufferont la laine et la peau, ces

gens-là. Ça travaille comme du monde gueusard, ça ne mange pas, ça fait

pelote et puis ça grouille d’enfants qui vont à l’ouvrage pour rien et

tirent le pain du pauvre monde; je les connais, moi, ces gars; j’ai fait

mon service à Lorient. Y a pas à tortiller; c’est des étrangers qui ne

sont pas d’ici. On a pas besoin d’eux.

--Vous, vous n’avez pas besoin d’eux, répliqua doucement Rabevel; moi,

j’en ai besoin. Le Syndicat Agricole du Morbihan, suivant une

combinaison financière opérée avec son Département et approuvée par

l’État, envoie des familles, d’ailleurs choisies parmi les meilleures au

point de vue de la moralité, dans les départements plus riches et moins

peuplés...

--Oui, dit un autre, j’ai un de mes amis qui a fait son temps avec moi

et qui est du Gers; il paraît qu’il en est déjà arrivé là-bas de ces

Bretons.

--Ce Syndicat m’offre des prix avantageux, je serais trop bête de

refuser; n’est-ce pas votre avis?

--Dame, oui, répondit Joindou. Mais, tout de même, nous autres, vos

créanciers, nous vous avons aidés au moment où ça n’allait pas fort.

Maintenant vous nous virez l’échine. Il me semble, quand même, que, du

monde comme il faut, il serait un peu plus de reconnaissance, en parlant

par respect.

--Écoutez, fit Bernard d’un air embarrassé, moi, je vous ai proposé tout

à l’heure une combinaison que je trouve avantageuse pour vous; je ne

sais pas ce que vous voulez de plus.

--Eh! pardieu! s’écria Joindou, ce que nous voulons c’est rester entre

caussenards; on a pas besoin de monde d’autre pays.

--C’est très joli ça, mais je ne peux pas laisser mes terrains

improductifs uniquement pour vous éviter le désagrément d’un voisinage

de Bretons. D’autant plus, vous comprenez, que c’est moi qui aurais

l’entreprise des bâtisses pour leurs maisons. J’ai des propositions de

maîtres-maçons déjà pour tout ça, je suis sûr d’un gros bénéfice...

Servez le cognac, ma fille...

--Ça, c’est pas trop joli, non plus, dit l’entrepreneur de maçonnerie,

tombant dans le piège; moi, je disais trop rien, je pensais: ce monde

qui va venir faudra bien qu’il demeure en quelque endroit et qu’on fasse

des maisons; c’est toujours des sous de ramassés. Voilà que vous voulez

donner ça à des Parisiens.

--Ah! non, dit Bernard, pas des Parisiens, le déplacement me coûterait

trop cher; mais un entrepreneur des environs qui a eu vent de l’affaire

m’a écrit et je lui ai donné option pour le cas où je traiterais avec le

Syndicat.

--Et d’où est-il cet entrepreneur, sans vous commander? demanda le

charpentier.

--De Pampelonne.

--Ben, c’est du joli! s’écria le maître-maçon.

Les convives firent chorus. Des Pampelonnais! On voulait donc mettre la

discorde et la bataille dans le pays!

--Mais, sapristi! répliqua Bernard feignant la consternation,

proposez-moi autre chose, si vous avez mieux, vous autres.

--Eh! bien, dit Joindou, alors vous croyez que pour les écus on ne peut

pas s’aligner avec vos Bretons, nous autres caussenards? Et si nous vous

les achetions tous d’un lot vos terrains irrigués, vous nous donneriez

bien la préférence et même un petit rabais sur ces pioches du Morbihan?

Bernard se fit prier. La servante repassait le cognac. Joindou et ses

amis dépensaient pour le convaincre des trésors d’éloquence.

--Enfin, dit-il paraissant se décider tout d’un coup, tout ça ce sont de

bonnes paroles. On dit ça à la fin d’un bon dîner et, après, c’est fini.

Si j’accepte ce soir, demain vous ne serez pas de la même humeur, vous

viendrez tergiverser, et alors, naturellement, moi, je traiterai avec

les gens du Morbihan et ceux de Pampelonne. Ce n’est que lorsque vous

verrez arriver ces paroissiens que vous vous mordrez les doigts.

Seulement c’est à moi que vous en voudrez. Non, merci, je connais trop

cette manière de procéder. Allez, n’en parlons plus et restons bons

amis.

De voir Bernard rompre et s’évader acheva d’amener les hésitants. Il ne

fallait pas laisser travailler et s’installer des étrangers, ni manquer

une telle affaire. Le monsieur craignait des volte-faces, eh bien!

pourquoi ne signerait-on pas un papier tout de suite? Comme ça, on le

tiendrait, lui aussi; et il n’y aurait plus qu’à aller régulariser en

passant l’acte chez le notaire. Il voulait son argent comptant? On

pourrait le lui donner le lendemain, s’il acceptait les obligations du

Gouvernement ou du Foncier. Le cognac circulait toujours. Bernard vaincu

enfin céda. On envoya chercher des timbres au bureau de

l’enregistrement: «Le receveur n’est pas encore couché, il les donnera,

il est bien complaisant cet homme», dit la tante Rose. Bernard eut vite

arrangé les choses:

--Les terrains sont en plaine, bien desservis, toutes les parcelles se

valent et seront pareillement irriguées. Si vous voulez, nous faisons

cent parts identiques. Vous êtes vingt; arrangez-vous entre vous, voilà

la carte, la superficie. Nous allons calculer le prix de la part. Et

chacun suivant sa bourse pourra prendre le nombre de parts qu’il voudra.

Après cela, le géomètre fera le tracé sur le terrain; pour la situation

de chaque lot, à l’amiable; sinon, le tirage au sort. Ça va? Oui? Eh!

bien, à vous de calculer vos disponibilités. Voyons, Joindou, combien de

parts prendrez-vous?

--Moi? toutes celles qui resteront. Demandez d’abord aux autres.

--Et s’il n’en reste pas?

--Ah! Mille dieux! Eh! bien, disons dix, si vous voulez.

--Et vous, Bétournel?

--Moi, je suis maçon, j’ai juste le temps de cultiver mon jardin le

soir. Avec deux parts, je serai assez riche.

--Et vous Pigasse?

--Ma foi, je crois bien que si vous acceptez aussi les obligations des

chemins de fer pour le paiement, je prendrai sept parts.

--Sept parts. Et vous, Caraman?...

Quand il eut fini le recensement, le total arrivait à cent vingt huit

parts. Il fallut procéder à une répartition que l’orgueil et l’émulation

rendirent assez laborieuse mais à laquelle on arriva enfin. Un beau

contrat sous seing privé fut établi alors par Bernard pour servir de

base aux actes notariés. Une clause innocente y prévoyait, pour la

fourniture de l’eau d’irrigation, des conditions extrêmement

rémunératrices. Les convives très gais, très bruyants et comptant l’un

sur l’autre, signèrent successivement sans se faire prier après avoir

fait mine de lire mais chacun d’eux n’ayant jeté les yeux que sur le

chiffre qui le concernait personnellement. Quand le dernier des convives

fut sorti, Bernard, accablé de fatigue mais rayonnant de joie et de

vanité, put dire à Mauléon: «Voilà une journée bien remplie! nos

créanciers sont devenus nos débiteurs. Sur ce, mon bon ami, constatons

qu’il va être minuit et permettez-moi d’aller me coucher. Je tombe de

fatigue.» Il alla souhaiter le bonsoir à Angèle et à Tante Rose qui

s’affairaient dans la cuisine avec les domestiques pour remettre tout en

ordre et il monta dans sa chambre. La fenêtre était restée entrebâillée;

quelques bouffées de brise entraient par instants. La nuit était noire,

orageuse, ouverte parfois dans le lointain en lueurs subites de cratère

par des éclairs de chaleur. Il distinguait à ses pieds une confuse masse

de feuillage inerte au fond de l’abîme. Plus noir encore que l’ombre, le

Viaur serpentait, à peine miroitant aux intervalles où la lune dégagée

un instant des nues y pouvait baigner sa lumière. «Quelle température

étouffante!» murmura Rabevel. Il se dévêtit entièrement, passa sa robe

de chambre sur son corps nu. Il ne se sentait pas à l’aise, nerveux et

mal disposé au sommeil. Il fit quelques pas de long en large, revint à

la fenêtre, attendant il ne savait quoi. Enfin, il entendit le murmure

de prières qui l’avait tant frappé à son premier séjour; il en fut

irrité, ferma la croisée. «Elles m’agacent, ces bougresses, avec leurs

mômeries», fit-il de mauvaise humeur. Il s’allongea sur son lit, mais

les paroles de nouveau lui parvinrent après un instant: «Étoile du

Matin... Maison d’Or...» Elles lui furent vraiment insupportables: «Ah!

non, dit-il, faisant un retour sur lui-même, alors quoi? Je deviens

neurasthénique?» Mais ces mots bourdonnants le cernaient toujours. Il

eut l’idée de quitter la chambre, de descendre. «Non, voyons.» Il sortit

pourtant sur le palier, arriva jusqu’à l’escalier; mais les prières y

avaient encore meilleur accès, montaient plus claires avec une sorte de

tranquillité paisible et familiale. Il se jugea ridicule, pensa à

retourner chez lui; puis il eut l’idée, ou plutôt il crut avoir l’idée

d’une farce, il ne voulut pas se sonder davantage et entra tout

doucement dans la chambre d’Angèle. Il y avait derrière la porte un

immense placard rempli de robes; il s’y logea tant bien que mal et

attendit.

Ce fut seulement lorsque le pas de la jeune femme résonna dans

l’escalier qu’il prit conscience de l’acte qu’il venait d’accomplir; il

en trembla presque. Comment avait-il pu se donner à lui-même (et y

croire?) le prétexte d’une farce? Mais Angèle entrait; il ne songeait

plus à rien; il était là immobile et désormais passif, haletant d’il ne

savait quelle espérance et quelles craintes. Son ancienne maîtresse

était donc enfin tout près de lui, seule, ignorant sa présence... Elle

tourna le commutateur, dit à mi-voix: «Suis-je sotte, il n’y a plus de

courant, passé minuit». Elle posa son bougeoir sur le marbre de la

cheminée, resta quelques secondes à la fenêtre, puis s’assit toute

pensive. Bernard lui trouvait l’air fatigué et dégoûté de toutes choses,

une mine de Cassandre; il en fut remué et la plaignit obscurément sans

pouvoir démêler les motifs de sa pitié. Elle commença de se déshabiller

lentement, l’esprit visiblement ailleurs; elle pliait avec soin ses

vêtements, les déposait sur le dossier d’une chaise; à un geste qu’elle

fit, Bernard crut qu’elle allait venir au placard et trembla comme un

enfant pris en faute. Il se sentait indiscret, coupable,

extraordinairement intimidé; au fond de lui-même il craignait d’être

surpris dans sa retraite et de paraître ridicule et odieux. Cependant

Angèle était maintenant en chemise et il devinait les formes de son

corps à travers l’étoffe transparente. Elle alla vers la fenêtre et

s’apercevant au passage dans la glace de l’armoire, se retourna après

l’avoir dépassée, mit le bougeoir au-dessus de son visage qu’elle

examina un instant; Bernard apercevait son image, goûtait cette

expression brusquement tendue et presque cruelle de la femme qui se

critique dans un miroir; mais celle-ci pouvait sourire; ses trente ans

restaient intacts. Elle soupira pourtant, revint à la fenêtre, s’y

pencha attentivement, tournée vers celle de la chambre de Bernard; elle

fut un instant aux écoutes, puis se rassit en soupirant encore. Elle

avait l’air chagrin d’une petite fille abandonnée, la posture lasse, ses

deux avant-bras allongés sur les cuisses. Elle se leva de nouveau,

laissa tomber sa chemise et apparut toute nue. Elle prit sur le lit sa

chemise de nuit; au moment où elle allait la passer, un souffle d’air

frais monté de la vallée pénétra dans la chambre; elle frissonna,

murmura: «Ah! qu’il fait doux!» et reposa sur le lit sa chemise de nuit

sans la mettre. Elle décrocha du mur une grande cuvette de tôle

émaillée, s’y assit les jambes croisées, renversa le broc sur ses

épaules, s’abandonna au ruissellement de l’eau froide avec délices. Le

vent entré par quelque lucarne dans le couloir fit battre une fenêtre.

La jeune femme se leva aussitôt apeurée, courut à sa porte et la ferma à

double tour. Puis elle s’essuya, se frictionna, et s’assit sur son lit.

Bernard considérait cette nudité adorable que la maternité avait

respectée. Comme à Saint-Cirq, quatorze ans auparavant, il voyait de

nouveau aux lueurs vacillantes de la bougie deux fleuves d’ombre et de

lait rôder et s’affronter sur ces roches tendres d’un mouvement agile,

élastique et coordonné. Angèle polissait ses ongles distraitement, ses

beaux seins fermes à peine ébranlés par le mouvement du buste. Bernard

en crut sentir la chair entre ses lèvres fondue, la masse brûlante et

lourde dans ses paumes. Enfin, la jeune femme allongea sur le lit ses

hautes cuisses de chasseresse et s’étendit tournée vers lui; son corps

ne fut plus qu’une immobile statue d’ivoire dorée de lueurs pâles,

d’ombres plus chaudes que ces lueurs, et, dans ces ombres transparentes,

fleuri d’autres ombres opaques, comme le mystère qu’elles célaient.

Rabevel la contemplait avec l’attendrissement respectueux que l’amour

ajoute au désir en lui ôtant son caractère animal. Le même refrain lui

revenait toujours où il qualifiait à la fois l’être bien aimé tout

entier: «Qu’elle est belle!» cri de reconnaissance, cri de l’admiration

vouée par lui au cœur, à l’esprit et au corps de cette créature

passionnée. Une heure sonna; la jeune femme se dressa, parut hésitante,

alla jusqu’à la porte, écouta; on eût dit qu’elle attendait. Le silence

régnait. Elle réprima un sanglot que Bernard perçut à peine, et, tout

doucement, fit tourner la clef dans la serrure, ouvrit, écouta un

instant, le cou tendu, puis repoussa la porte sans bruit. De nouveau,

elle sembla hésiter, la main sur la serrure; mais elle se décida, ne

tourna pas la clef et, après avoir soufflé la bougie, se mit au lit.

Dans l’obscurité, elle se laissa enfin aller et pleura longuement. Les

sanglots s’entrecoupaient de paroles indistinctes où Bernard crut

reconnaître son nom. Puis les pleurs cessèrent peu à peu et il perçut

enfin le souffle régulier de sa maîtresse endormie.

Nul raisonnement, nulle volonté qui lui frayât pourtant un chemin vers

elle. Ce doux être le magnétisait comme par une onde de délice

obéissante au rythme de son sein. Elle était nue, ouverte à son caprice

sans nul rempart opposé au désir. Et cependant il avait beau

s’apparaître à lui-même, véhément, embrasé d’amour, éperonné de mille

flèches, nimbé de cette imminence mystérieuse qui ne laisse à l’âme

antagoniste que l’alternative de l’égarement ou du repli; il avait beau

éprouver à l’extrême de l’évidence que sans elle la vie ne pouvait plus

être autre chose qu’un gouffre vertical vertigineusement fuyard sous son

pied déjà posé... toutes ces velléités de piège ou d’audace se serraient

dans une embâcle inattendue. Sa joie de retrouver au bout de douze ans,

seule et parfaite, la créature de son sang, s’exaltait et s’exténuait

des ivresses de sa famine; un vagabondage de souvenirs, une

contamination foisonnante de mirages le poussaient au délire. Il écarta

les rideaux de son placard, sortit à pas de loup, étouffant de chaleur,

de fatigue et d’une fièvre subite, tituba, se retint aux couvertures du

lit proche et s’abattit enfin sourdement contre la table de nuit.

Éveillée en sursaut, mais muette, et l’œil aigu, Angèle scrutait

l’ombre. La respiration de Rabevel toute proche la rejeta en arrière.

Elle n’osait crier craignant le scandale si vraiment c’était lui qui

approchait. Elle souffla à voix basse: «Qui êtes-vous». Point de

réponse. Alors, courageusement, elle frotta une allumette et aperçut le

corps de Bernard sur la descente de lit. Elle alluma la bougie, se

pencha sur son visage; il portait une blessure au-dessus du sourcil: «Il

a dû glisser, se dit-elle, tomber, le front sur l’encoignure du marbre».

Elle le souleva péniblement, l’étendit sur son lit, nettoya la blessure

qui lui sembla superficielle et qu’elle baisa longuement: «Quel grand

fou!» se répétait-elle. «Quel grand fou!» Elle fit une compresse d’eau

fraîche qui le ranima; il ouvrit les yeux, eut pendant une grande minute

un air perdu qui la bouleversa, la mit tout de suite, toute affolée,

contre lui, de tout son corps, rongée d’une inquiétude sans nom; et il

ne reprit enfin ses sens que pour la posséder, sanglotante d’amour, de

remords et de la joie de l’avoir retrouvé.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 3 / 14 段