Rabevel, qu’un modeste magistrat de province vous félicite et vous serre
la main; voilà ce qui s’appelle réfléchir et agir. Ah! Monsieur, si
notre pays était mené par des hommes de votre trempe!
--Il est piqué, pensa Rabevel.
La voiture remonta la côte. Bernard arrêtait avec Béral les clauses de
l’arrangement. Ils étaient d’accord en arrivant à la Commanderie, bien
que le fournisseur déclarât que ce qu’on lui demandait en retour
constituait un véritable chantage.
--Pas de mauvais sang, déclara Rabevel avec bonne humeur, soyez
tranquille. Le chantage a une définition légale. Le petit papier que
nous allons arranger ne contiendra rien qui puisse de près ou de loin
rappeler cette définition.
--Dites donc, observa Béral quand il eut signé, la mort dans l’âme, vous
m’avez appelé Rocambole tout à l’heure. Qu’est-ce que vous êtes donc
vous, alors?
--Mandrin, mon cher, Mandrin. Vous êtes Rocambole chez Mandrin. Vous
comprenez?
--Crapule, fit Béral entre ses dents.
--Non, répondit sans se fâcher Bernard qui avait entendu, pas crapule:
malin. Ce n’est pas la même chose. La crapule c’est vous qui pouvez
aller en prison demain. Le malin c’est moi. Et le malin joyeux, car
«c’est double plaisir de tromper un trompeur». Maintenant, allons
prendre un bock dans ce patelin béni des dieux. Et abandonnez cette
longue figure. Une petite mention au chapitre des profits et pertes et
voilà tout. Vous avez joué. Vous avez perdu. Vous allez payer. C’est
régulier. Un galant homme n’insiste pas. Et maintenant tâchez de tenir
vos engagements car je vous aurai à l’œil.
Il se retourna vers Mauléon, regarda Angèle qui venait d’entrer.
--Voilà, Monsieur Mauléon, voilà votre honneur sauvé, dit-il en lui
tendant le papier. Votre station centrale sera refaite suivant les
spécifications que m’a données mon ingénieur-conseil, la canalisation
entièrement revue et complétée, les conditions de réception conformes à
des prescriptions sévères.
--Vous pouvez le dire, interrompit Béral amer.
--... Réception dont je viendrai moi-même m’occuper avec mon conseil
technique. Et une petite indemnité de quarante mille francs; voilà ma
part d’associé presque payée. Je vous disais bien que la Cie Carrézas
ferait les frais de mon cadeau.
--Ah! vous me sauvez la vie, s’écria Mauléon. Comment vous en remercier?
--Ne parlons pas de ça», fit Bernard; il passa à côté d’Angèle qui, au
cri de reconnaissance poussé par son père s’était sentie véritablement
troublée; elle lui prit la main et lui dit avec une émotion réellement
venue des profondeurs d’elle-même:
--Moi aussi, je vous remercie.
Il se contenta de baiser sa main sans la regarder et sans mot dire.
--Nous allons revenir, tout à l’heure, fit Mauléon, pour le rendez-vous
avec les créanciers. Pourvu que ça se passe aussi bien!» Il était
tremblant de joie et d’espoir. Bernard lui dit à voix basse comme ils
rejoignaient Maître Samin resté devant la porte: «Donnez cinquante
francs à l’huissier pour l’indemniser de son dérangement et congédiez-le
tout de suite; il faut qu’il ait le temps d’aller bavarder avec vos
créanciers qui doivent baguenauder déjà dans les rues; il les préparera,
sans s’en douter, mieux que personne, à ce que nous leur dirons.»
Il ne se trompait pas. Quand, à six heures, ils rentrèrent à la maison,
les quelque vingt personnes qui causaient en groupes devant la porte
leur firent des saluts empreints d’une considération qu’ils n’eussent
pas témoignée la veille à Mauléon. Celui-ci les fit entrer dans la
grande cuisine où furent apportées toutes les chaises de la maison.
Bernard l’avait voulu ainsi; la tante Rose s’empressait autour des
fourneaux qui dégageaient une odeur appétissante. Le financier
prétendait que le contentement de l’estomac étouffe toutes les
revendications. Il se rappela tout d’un coup une scène analogue à
Cantaoussel, quatorze ans auparavant; là, s’était décidée la grande
affaire de sa vie...
«Messieurs, dit-il avec bonhomie, ni Mauléon ni moi n’aurions eu l’idée
de vous faire entrer dans cette cuisine pour respirer le fumet d’un
repas qui sent bougrement bon, si nous ne comptions absolument que vous
serez ce soir des nôtres pour faire honneur à ce repas. Nous avons en
effet l’intention de fêter dignement le succès que nous venons de
remporter aujourd’hui en démasquant l’escroc dont nous, et vous avec
nous, avons été victimes et qui a failli tuer dans l’œuf une affaire
véritablement destinée à la prospérité la plus grande. Mais je vous
tiens plutôt pour des associés que pour des créanciers et je vais me
faire un plaisir de vous raconter la petite comédie à laquelle s’était
livré notre fournisseur.» Il leur raconta, en effet, avec son brio
habituel, la scène de l’après-midi et conquit son auditoire déjà prévenu
en sa faveur par l’admiration communicative de l’huissier. Il entra
ensuite dans l’exposé des possibilités de l’affaire et proposa un
système de paiements échelonnés et sans intérêts. Son astuce oratoire
toujours en éveil, apte à saisir les interruptions ou les velléités
d’interruptions pour les tourner à l’avantage de l’interrupteur flatté
et s’en faire un partisan, eut tôt obtenu l’assentiment général:
«Monsieur Bétournel, disait-il par exemple, me pose une objection qui
est en effet fort grave et que je le remercie de signaler, car nous
allons la résoudre de manière à ne pas laisser de doute dans nos
esprits... Monsieur Pigasse, dont on voit bien qu’il doit avoir une
grande habitude des affaires, me fait observer avec juste raison...
Monsieur Caraman est plus perspicace que moi, j’avais en effet négligé
le côté de la question qu’il nous éclaire; heureusement qu’à l’examen ce
côté, qui aurait pu être grave, apparaît secondaire...
--En somme, déclara-t-il en terminant, vous avez deux solutions: ou bien
tuer la poule pour avoir les œufs qui se forment dans son ventre; ou
bien laisser s’engraisser la poule pour avoir des œufs plus gros. Je dis
des œufs plus gros et voici comment: je concède un privilège d’option
aux prix actuels aux créanciers qui voudront s’assurer des terrains
irrigués, jusqu’aux cinq sixièmes de leur créance, le sixième en sus
devant être payé au comptant. Si vous en voulez, hâtez-vous; je suis en
effet en pourparler avec le Syndicat agricole du Morbihan qui est
acheteur pour une colonie de Bretons à un prix supérieur du tiers. Voici
la correspondance échangée... Pour ceux qui ne veulent ni attendre pour
être payés, ni profiter de cette occasion de terrains, je propose de les
régler à la minute même contre un escompte de dix pour cent; ah!
évidemment, il faut bien que je m’y retrouve. Vous pouvez être
tranquilles, si nous allions au tribunal (je dis ça, je sais bien
qu’aucun de vous n’est assez chicanier pour ça, vous laissez la bêtise
aux gens de Pampelonne) le tribunal me donnerait bien les dix pour cent
et termes et délais pour m’acquitter en raison de l’escroquerie dont
j’ai été victime. Et vous mangeriez de l’argent au delà de ces dix pour
cent. Alors, Messieurs, trois solutions et à votre service. 1º)--de
l’argent tout de suite soit neuf dixièmes de votre créance; 2º)--de
l’argent d’ici trois ans pour la totalité de votre créance; 3º)--des
terrains. Et maintenant, allons à table. La tante Rose s’impatiente et
on réfléchit mieux devant un bon dîner. Nous signerons tout ça tout à
l’heure.»
Pendant le repas, Bernard étudiait, en les faisant parler, le caractère
de ses convives. La plupart, cultivateurs riches, avaient avancé des
fonds à Mauléon, quelques-uns avaient fourni des matériaux; le
charpentier, le maçon qui avaient construit les massifs des machines et
les réservoirs d’irrigation se trouvaient là aussi. Mais tous, quel que
fût leur métier restaient, avant tout, petits propriétaires terriens,
attachés à un domaine et toujours désireux de l’arrondir. Ils
convoitaient, cela transparaissait dans leurs propos, les terrains
irrigués; et l’allusion au Syndicat du Morbihan (invention du rusé
Bernard) les avait considérablement troublés. Rabevel y ramena
négligemment la conversation quand ses hôtes commencèrent à être
échauffés par le vin. L’un d’eux, Joindou, gros propriétaire des
environs, s’écria à haute voix:
--Mais enfin, sans vous commander, Monsieur Rabevel, qu’est-ce qu’ils
viennent faire ici vos sales têtes de pioches de Bretons? On n’a pas
besoin d’eux, vous savez. Ils nous boufferont la laine et la peau, ces
gens-là. Ça travaille comme du monde gueusard, ça ne mange pas, ça fait
pelote et puis ça grouille d’enfants qui vont à l’ouvrage pour rien et
tirent le pain du pauvre monde; je les connais, moi, ces gars; j’ai fait
mon service à Lorient. Y a pas à tortiller; c’est des étrangers qui ne
sont pas d’ici. On a pas besoin d’eux.
--Vous, vous n’avez pas besoin d’eux, répliqua doucement Rabevel; moi,
j’en ai besoin. Le Syndicat Agricole du Morbihan, suivant une
combinaison financière opérée avec son Département et approuvée par
l’État, envoie des familles, d’ailleurs choisies parmi les meilleures au
point de vue de la moralité, dans les départements plus riches et moins
peuplés...
--Oui, dit un autre, j’ai un de mes amis qui a fait son temps avec moi
et qui est du Gers; il paraît qu’il en est déjà arrivé là-bas de ces
Bretons.
--Ce Syndicat m’offre des prix avantageux, je serais trop bête de
refuser; n’est-ce pas votre avis?
--Dame, oui, répondit Joindou. Mais, tout de même, nous autres, vos
créanciers, nous vous avons aidés au moment où ça n’allait pas fort.
Maintenant vous nous virez l’échine. Il me semble, quand même, que, du
monde comme il faut, il serait un peu plus de reconnaissance, en parlant
par respect.
--Écoutez, fit Bernard d’un air embarrassé, moi, je vous ai proposé tout
à l’heure une combinaison que je trouve avantageuse pour vous; je ne
sais pas ce que vous voulez de plus.
--Eh! pardieu! s’écria Joindou, ce que nous voulons c’est rester entre
caussenards; on a pas besoin de monde d’autre pays.
--C’est très joli ça, mais je ne peux pas laisser mes terrains
improductifs uniquement pour vous éviter le désagrément d’un voisinage
de Bretons. D’autant plus, vous comprenez, que c’est moi qui aurais
l’entreprise des bâtisses pour leurs maisons. J’ai des propositions de
maîtres-maçons déjà pour tout ça, je suis sûr d’un gros bénéfice...
Servez le cognac, ma fille...
--Ça, c’est pas trop joli, non plus, dit l’entrepreneur de maçonnerie,
tombant dans le piège; moi, je disais trop rien, je pensais: ce monde
qui va venir faudra bien qu’il demeure en quelque endroit et qu’on fasse
des maisons; c’est toujours des sous de ramassés. Voilà que vous voulez
donner ça à des Parisiens.
--Ah! non, dit Bernard, pas des Parisiens, le déplacement me coûterait
trop cher; mais un entrepreneur des environs qui a eu vent de l’affaire
m’a écrit et je lui ai donné option pour le cas où je traiterais avec le
Syndicat.
--Et d’où est-il cet entrepreneur, sans vous commander? demanda le
charpentier.
--De Pampelonne.
--Ben, c’est du joli! s’écria le maître-maçon.
Les convives firent chorus. Des Pampelonnais! On voulait donc mettre la
discorde et la bataille dans le pays!
--Mais, sapristi! répliqua Bernard feignant la consternation,
proposez-moi autre chose, si vous avez mieux, vous autres.
--Eh! bien, dit Joindou, alors vous croyez que pour les écus on ne peut
pas s’aligner avec vos Bretons, nous autres caussenards? Et si nous vous
les achetions tous d’un lot vos terrains irrigués, vous nous donneriez
bien la préférence et même un petit rabais sur ces pioches du Morbihan?
Bernard se fit prier. La servante repassait le cognac. Joindou et ses
amis dépensaient pour le convaincre des trésors d’éloquence.
--Enfin, dit-il paraissant se décider tout d’un coup, tout ça ce sont de
bonnes paroles. On dit ça à la fin d’un bon dîner et, après, c’est fini.
Si j’accepte ce soir, demain vous ne serez pas de la même humeur, vous
viendrez tergiverser, et alors, naturellement, moi, je traiterai avec
les gens du Morbihan et ceux de Pampelonne. Ce n’est que lorsque vous
verrez arriver ces paroissiens que vous vous mordrez les doigts.
Seulement c’est à moi que vous en voudrez. Non, merci, je connais trop
cette manière de procéder. Allez, n’en parlons plus et restons bons
amis.
De voir Bernard rompre et s’évader acheva d’amener les hésitants. Il ne
fallait pas laisser travailler et s’installer des étrangers, ni manquer
une telle affaire. Le monsieur craignait des volte-faces, eh bien!
pourquoi ne signerait-on pas un papier tout de suite? Comme ça, on le
tiendrait, lui aussi; et il n’y aurait plus qu’à aller régulariser en
passant l’acte chez le notaire. Il voulait son argent comptant? On
pourrait le lui donner le lendemain, s’il acceptait les obligations du
Gouvernement ou du Foncier. Le cognac circulait toujours. Bernard vaincu
enfin céda. On envoya chercher des timbres au bureau de
l’enregistrement: «Le receveur n’est pas encore couché, il les donnera,
il est bien complaisant cet homme», dit la tante Rose. Bernard eut vite
arrangé les choses:
--Les terrains sont en plaine, bien desservis, toutes les parcelles se
valent et seront pareillement irriguées. Si vous voulez, nous faisons
cent parts identiques. Vous êtes vingt; arrangez-vous entre vous, voilà
la carte, la superficie. Nous allons calculer le prix de la part. Et
chacun suivant sa bourse pourra prendre le nombre de parts qu’il voudra.
Après cela, le géomètre fera le tracé sur le terrain; pour la situation
de chaque lot, à l’amiable; sinon, le tirage au sort. Ça va? Oui? Eh!
bien, à vous de calculer vos disponibilités. Voyons, Joindou, combien de
parts prendrez-vous?
--Moi? toutes celles qui resteront. Demandez d’abord aux autres.
--Et s’il n’en reste pas?
--Ah! Mille dieux! Eh! bien, disons dix, si vous voulez.
--Et vous, Bétournel?
--Moi, je suis maçon, j’ai juste le temps de cultiver mon jardin le
soir. Avec deux parts, je serai assez riche.
--Et vous Pigasse?
--Ma foi, je crois bien que si vous acceptez aussi les obligations des
chemins de fer pour le paiement, je prendrai sept parts.
--Sept parts. Et vous, Caraman?...
Quand il eut fini le recensement, le total arrivait à cent vingt huit
parts. Il fallut procéder à une répartition que l’orgueil et l’émulation
rendirent assez laborieuse mais à laquelle on arriva enfin. Un beau
contrat sous seing privé fut établi alors par Bernard pour servir de
base aux actes notariés. Une clause innocente y prévoyait, pour la
fourniture de l’eau d’irrigation, des conditions extrêmement
rémunératrices. Les convives très gais, très bruyants et comptant l’un
sur l’autre, signèrent successivement sans se faire prier après avoir
fait mine de lire mais chacun d’eux n’ayant jeté les yeux que sur le
chiffre qui le concernait personnellement. Quand le dernier des convives
fut sorti, Bernard, accablé de fatigue mais rayonnant de joie et de
vanité, put dire à Mauléon: «Voilà une journée bien remplie! nos
créanciers sont devenus nos débiteurs. Sur ce, mon bon ami, constatons
qu’il va être minuit et permettez-moi d’aller me coucher. Je tombe de
fatigue.» Il alla souhaiter le bonsoir à Angèle et à Tante Rose qui
s’affairaient dans la cuisine avec les domestiques pour remettre tout en
ordre et il monta dans sa chambre. La fenêtre était restée entrebâillée;
quelques bouffées de brise entraient par instants. La nuit était noire,
orageuse, ouverte parfois dans le lointain en lueurs subites de cratère
par des éclairs de chaleur. Il distinguait à ses pieds une confuse masse
de feuillage inerte au fond de l’abîme. Plus noir encore que l’ombre, le
Viaur serpentait, à peine miroitant aux intervalles où la lune dégagée
un instant des nues y pouvait baigner sa lumière. «Quelle température
étouffante!» murmura Rabevel. Il se dévêtit entièrement, passa sa robe
de chambre sur son corps nu. Il ne se sentait pas à l’aise, nerveux et
mal disposé au sommeil. Il fit quelques pas de long en large, revint à
la fenêtre, attendant il ne savait quoi. Enfin, il entendit le murmure
de prières qui l’avait tant frappé à son premier séjour; il en fut
irrité, ferma la croisée. «Elles m’agacent, ces bougresses, avec leurs
mômeries», fit-il de mauvaise humeur. Il s’allongea sur son lit, mais
les paroles de nouveau lui parvinrent après un instant: «Étoile du
Matin... Maison d’Or...» Elles lui furent vraiment insupportables: «Ah!
non, dit-il, faisant un retour sur lui-même, alors quoi? Je deviens
neurasthénique?» Mais ces mots bourdonnants le cernaient toujours. Il
eut l’idée de quitter la chambre, de descendre. «Non, voyons.» Il sortit
pourtant sur le palier, arriva jusqu’à l’escalier; mais les prières y
avaient encore meilleur accès, montaient plus claires avec une sorte de
tranquillité paisible et familiale. Il se jugea ridicule, pensa à
retourner chez lui; puis il eut l’idée, ou plutôt il crut avoir l’idée
d’une farce, il ne voulut pas se sonder davantage et entra tout
doucement dans la chambre d’Angèle. Il y avait derrière la porte un
immense placard rempli de robes; il s’y logea tant bien que mal et
attendit.
Ce fut seulement lorsque le pas de la jeune femme résonna dans
l’escalier qu’il prit conscience de l’acte qu’il venait d’accomplir; il
en trembla presque. Comment avait-il pu se donner à lui-même (et y
croire?) le prétexte d’une farce? Mais Angèle entrait; il ne songeait
plus à rien; il était là immobile et désormais passif, haletant d’il ne
savait quelle espérance et quelles craintes. Son ancienne maîtresse
était donc enfin tout près de lui, seule, ignorant sa présence... Elle
tourna le commutateur, dit à mi-voix: «Suis-je sotte, il n’y a plus de
courant, passé minuit». Elle posa son bougeoir sur le marbre de la
cheminée, resta quelques secondes à la fenêtre, puis s’assit toute
pensive. Bernard lui trouvait l’air fatigué et dégoûté de toutes choses,
une mine de Cassandre; il en fut remué et la plaignit obscurément sans
pouvoir démêler les motifs de sa pitié. Elle commença de se déshabiller
lentement, l’esprit visiblement ailleurs; elle pliait avec soin ses
vêtements, les déposait sur le dossier d’une chaise; à un geste qu’elle
fit, Bernard crut qu’elle allait venir au placard et trembla comme un
enfant pris en faute. Il se sentait indiscret, coupable,
extraordinairement intimidé; au fond de lui-même il craignait d’être
surpris dans sa retraite et de paraître ridicule et odieux. Cependant
Angèle était maintenant en chemise et il devinait les formes de son
corps à travers l’étoffe transparente. Elle alla vers la fenêtre et
s’apercevant au passage dans la glace de l’armoire, se retourna après
l’avoir dépassée, mit le bougeoir au-dessus de son visage qu’elle
examina un instant; Bernard apercevait son image, goûtait cette
expression brusquement tendue et presque cruelle de la femme qui se
critique dans un miroir; mais celle-ci pouvait sourire; ses trente ans
restaient intacts. Elle soupira pourtant, revint à la fenêtre, s’y
pencha attentivement, tournée vers celle de la chambre de Bernard; elle
fut un instant aux écoutes, puis se rassit en soupirant encore. Elle
avait l’air chagrin d’une petite fille abandonnée, la posture lasse, ses
deux avant-bras allongés sur les cuisses. Elle se leva de nouveau,
laissa tomber sa chemise et apparut toute nue. Elle prit sur le lit sa
chemise de nuit; au moment où elle allait la passer, un souffle d’air
frais monté de la vallée pénétra dans la chambre; elle frissonna,
murmura: «Ah! qu’il fait doux!» et reposa sur le lit sa chemise de nuit
sans la mettre. Elle décrocha du mur une grande cuvette de tôle
émaillée, s’y assit les jambes croisées, renversa le broc sur ses
épaules, s’abandonna au ruissellement de l’eau froide avec délices. Le
vent entré par quelque lucarne dans le couloir fit battre une fenêtre.
La jeune femme se leva aussitôt apeurée, courut à sa porte et la ferma à
double tour. Puis elle s’essuya, se frictionna, et s’assit sur son lit.
Bernard considérait cette nudité adorable que la maternité avait
respectée. Comme à Saint-Cirq, quatorze ans auparavant, il voyait de
nouveau aux lueurs vacillantes de la bougie deux fleuves d’ombre et de
lait rôder et s’affronter sur ces roches tendres d’un mouvement agile,
élastique et coordonné. Angèle polissait ses ongles distraitement, ses
beaux seins fermes à peine ébranlés par le mouvement du buste. Bernard
en crut sentir la chair entre ses lèvres fondue, la masse brûlante et
lourde dans ses paumes. Enfin, la jeune femme allongea sur le lit ses
hautes cuisses de chasseresse et s’étendit tournée vers lui; son corps
ne fut plus qu’une immobile statue d’ivoire dorée de lueurs pâles,
d’ombres plus chaudes que ces lueurs, et, dans ces ombres transparentes,
fleuri d’autres ombres opaques, comme le mystère qu’elles célaient.
Rabevel la contemplait avec l’attendrissement respectueux que l’amour
ajoute au désir en lui ôtant son caractère animal. Le même refrain lui
revenait toujours où il qualifiait à la fois l’être bien aimé tout
entier: «Qu’elle est belle!» cri de reconnaissance, cri de l’admiration
vouée par lui au cœur, à l’esprit et au corps de cette créature
passionnée. Une heure sonna; la jeune femme se dressa, parut hésitante,
alla jusqu’à la porte, écouta; on eût dit qu’elle attendait. Le silence
régnait. Elle réprima un sanglot que Bernard perçut à peine, et, tout
doucement, fit tourner la clef dans la serrure, ouvrit, écouta un
instant, le cou tendu, puis repoussa la porte sans bruit. De nouveau,
elle sembla hésiter, la main sur la serrure; mais elle se décida, ne
tourna pas la clef et, après avoir soufflé la bougie, se mit au lit.
Dans l’obscurité, elle se laissa enfin aller et pleura longuement. Les
sanglots s’entrecoupaient de paroles indistinctes où Bernard crut
reconnaître son nom. Puis les pleurs cessèrent peu à peu et il perçut
enfin le souffle régulier de sa maîtresse endormie.
Nul raisonnement, nulle volonté qui lui frayât pourtant un chemin vers
elle. Ce doux être le magnétisait comme par une onde de délice
obéissante au rythme de son sein. Elle était nue, ouverte à son caprice
sans nul rempart opposé au désir. Et cependant il avait beau
s’apparaître à lui-même, véhément, embrasé d’amour, éperonné de mille
flèches, nimbé de cette imminence mystérieuse qui ne laisse à l’âme
antagoniste que l’alternative de l’égarement ou du repli; il avait beau
éprouver à l’extrême de l’évidence que sans elle la vie ne pouvait plus
être autre chose qu’un gouffre vertical vertigineusement fuyard sous son
pied déjà posé... toutes ces velléités de piège ou d’audace se serraient
dans une embâcle inattendue. Sa joie de retrouver au bout de douze ans,
seule et parfaite, la créature de son sang, s’exaltait et s’exténuait
des ivresses de sa famine; un vagabondage de souvenirs, une
contamination foisonnante de mirages le poussaient au délire. Il écarta
les rideaux de son placard, sortit à pas de loup, étouffant de chaleur,
de fatigue et d’une fièvre subite, tituba, se retint aux couvertures du
lit proche et s’abattit enfin sourdement contre la table de nuit.
Éveillée en sursaut, mais muette, et l’œil aigu, Angèle scrutait
l’ombre. La respiration de Rabevel toute proche la rejeta en arrière.
Elle n’osait crier craignant le scandale si vraiment c’était lui qui
approchait. Elle souffla à voix basse: «Qui êtes-vous». Point de
réponse. Alors, courageusement, elle frotta une allumette et aperçut le
corps de Bernard sur la descente de lit. Elle alluma la bougie, se
pencha sur son visage; il portait une blessure au-dessus du sourcil: «Il
a dû glisser, se dit-elle, tomber, le front sur l’encoignure du marbre».
Elle le souleva péniblement, l’étendit sur son lit, nettoya la blessure
qui lui sembla superficielle et qu’elle baisa longuement: «Quel grand
fou!» se répétait-elle. «Quel grand fou!» Elle fit une compresse d’eau
fraîche qui le ranima; il ouvrit les yeux, eut pendant une grande minute
un air perdu qui la bouleversa, la mit tout de suite, toute affolée,
contre lui, de tout son corps, rongée d’une inquiétude sans nom; et il
ne reprit enfin ses sens que pour la posséder, sanglotante d’amour, de
remords et de la joie de l’avoir retrouvé.