commence à écrire le fameux poème des _Saisons_, dont il parle depuis si
longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le
comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.
Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour,
c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc
Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu
se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il
avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le
prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et
il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en
1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la
princesse de Talmont.
Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été
1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave
événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent
d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait
bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des
amis. Il a le cœur si bon, si généreux! Il a tout pardonné!
Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de
manifester quelque tendresse à son amie.
Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme
qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui
peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si
viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments
et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à
lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans
cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle
une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle
prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament,
elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui
rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le
courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au _Commentaire_
qu'elle ne veut pas laisser inachevé.
C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et
d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans
succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le
compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers
que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un
événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?
Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11
juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait
grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques
d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si
satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet,
le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi.
En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La
Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le
maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse
de Craon.
L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent
finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa
vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour
à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet
avec la princesse.
Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va
s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne
plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de
Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent
immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs
parents.
Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements
commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir
à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à
Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12
août.
A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et
l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour
être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti
dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les
flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le
philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire
qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le
laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il
est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure.
Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement.
Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait,
le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot:
«Lunéville, 29 août 1749, à 9 heures du matin.
«Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me faire
savoir si je puis compter sur les choses que vous m'avez promises,
et s'il n'y a point d'obstacles. Le mauvais état de ma santé ne me
permet ni de rester longtemps à la cour du roi, auprès de qui je
voudrais passer ma vie, ni d'avoir l'honneur de manger aux tables
auxquelles il faut se rendre à un moment précis, qui est souvent
pour moi le temps des plus violentes douleurs. Il fait froid
d'ailleurs les matins et les soirs pour les malades.
«Il serait un peu extraordinaire que, malgré votre amitié, on
refusât ici les choses nécessaires à un homme qui a tout quitté
pour venir faire sa cour à Sa Majesté.
«Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi.
«VOLTAIRE.»
A neuf heures un quart, pas de réponse!
Le philosophe, qui ne brille pas par la patience, reprend la plume:
«29 août 1749, à 9 heures 1/4 du matin.
«Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres en
vertu desquels je sois traité sur le pied d'un étranger; et ne me
mettez pas dans la nécessité de vous importuner tous les jours.
«Je suis venu ici pour faire ma cour au roi.--Ni mon travail, ni ma
santé ne me permettent d'aller piquer des tables.--Le roi daigne
entrer dans mon état; je compte passer ici quelques mois.
«Sa Majesté sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de
m'écrire quatre lettres pour m'inviter à aller chez lui.
«Je puis vous assurer qu'à Berlin je ne suis pas obligé à
importuner pour avoir du pain, du vin, de la chandelle.
Permettez-moi de vous dire qu'il est de la dignité du roi et de
l'honneur de votre administration de ne pas refuser ces petites
attentions à un officier de la cour du roi de France, qui a
l'honneur de venir rendre ses respects au roi de Pologne.
«VOLTAIRE.»
A neuf heures trois quarts, pas de réponse!
C'en est trop! Comment Voltaire peut-il laisser humilier ainsi en sa
personne un valet de chambre du roi de France! Il reprend la plume et
s'adresse au roi de Pologne lui-même:
«29 août 1749, à 9 heures 3/4 du matin.
«SIRE,
«Il faut s'adresser à Dieu quand on est en Paradis. Votre Majesté
m'a permis de venir lui faire ma cour jusqu'à la fin de l'automne,
temps auquel je ne puis me dispenser de prendre congé de Votre
Majesté. Elle sait que je suis très malade et que des travaux
continuels me retiennent dans mon appartement autant que mes
souffrances; je suis forcé de supplier Votre Majesté qu'elle
ordonne qu'on daigne avoir pour moi les bontés nécessaires et
convenables à la dignité de sa maison, dont elle honore les
étrangers qui viennent à sa cour. Les rois sont, depuis Alexandre,
en possession de nourrir les gens de lettres, et quand Virgile
était chez Auguste, Alliotus, conseiller aulique d'Auguste, faisait
donner à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis
malade, aujourd'hui, et je n'ai ni pain, ni vin pour dîner.
«J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, sire, de Votre
Majesté le très humble, etc.»
«VOLTAIRE.»
Le roi, que ces querelles ennuient à périr, qui ne veut pas se brouiller
avec Voltaire, mais encore moins peut-être avoir des difficultés avec un
homme aussi précieux que le conseiller aulique, se borne à remettre à
Alliot la lettre du philosophe en le chargeant d'y répondre.
Alliot s'en acquitte avec une insolence qui dut mettre Voltaire hors de
lui:
«Août 1749.
«Vous avez à dîner chez vous, monsieur; vous y avez potage, pain,
vin et viandes; je vous fais donner bois et bougies; et vous vous
plaignez à M. le duc, au roi même, aussi injustement. Sa Majesté
m'a remis votre lettre sans m'en rien dire; et je n'ai pas voulu
pour vous-même lui dire que vous aviez le plus grand tort du monde
de vous plaindre. Il est des règles ici qu'il faut suivre: aussi
vous aurez agréable de vous soumettre; je ne m'en dépars point;
c'est que rien ne se donne à la cave par extraordinaire sans un
billet de moi. Chaque jour, le détail est grand et pénible; il est
pour moi. Que vous importe, pourvu que vous ayez ce que vous
demandez?
«Vous n'avez manqué de rien, je le dis à vous-même; et vous dites
que vous avez manqué de tout!
«Vous êtes le premier qui se soit plaint de la façon dont on reçoit
les étrangers, puisque vous voulez l'être. Je vous ai fait donner
ce que vous avez demandé; et vous avez, encore une fois, tort de
vous plaindre.
«Vous citez la cour de France pour modèle! Elle a ses règles et
nous avons les nôtres; mais la nôtre est absolument inutile à la
cour de France. Vous le savez mieux que moi.
«Je suis très fâché pour vous-même de vos démarches, et j'espère
que vous sentirez combien elles sont déplacées puisque j'espère que
vous vous trouverez très bien de la façon avec laquelle vous avez
été traité jusqu'à présent, et à laquelle il n'y a rien à ajouter.
«Je vous nie qu'_Alliotus_, conseiller aulique, fit donner du pain,
du vin, de la chandelle à Virgile.
«Je le fais à M. de Voltaire parce que c'est un pauvre homme et que
Virgile était puissant et avait chez lui une table fine et
excellente, où il traitait ses amis et y était à son aise avec eux.
Ainsi nulle comparaison des temps; Virgile d'ailleurs travaillait
pour son plaisir et pour la gloire de son siècle, au lieu que M. de
Voltaire le fait par nécessité et pour ses besoins; ainsi on
accorde à l'un par bienséance ce que l'on n'aurait osé offrir à
l'autre, crainte d'être refusé.
«ALLIOT.»
Comment se termina l'incident? Nous l'ignorons. Il est probable que
Voltaire finit par se calmer. Il avait trop de raisons pour ne pas
pousser les choses à bout et s'acculer à une rupture qui aurait été
désastreuse pour Mme du Châtelet.
Depuis le retour de la marquise, Saint-Lambert, nous l'avons dit, se
montrait des plus aimables; la pauvre femme avait éprouvé de cette
tendresse inusitée une grande douceur et une véritable recrudescence
d'amour:
«Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi, quand vous êtes parti,
m'impatientait! Que mon cœur avait de choses à vous dire! Vous m'avez
traitée bien cruellement! Vous ne m'avez pas regardée une seule fois! Je
sais bien que je dois encore vous en remercier; que c'est décence,
discrétion, mais je n'en ai pas moins senti la privation.
«Je suis accoutumée à lire à tous les instants de ma vie dans vos yeux
charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m'aimez; je les cherche
partout et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble...
«Je viens de voir ma petite maison[141]. Le bleu en est charmant à
présent. On l'a éclairci; je crois qu'on pourra y habiter à la fin de la
semaine prochaine.
[141] _Jolivet_, que Stanislas avait gracieusement mis à la
disposition de la marquise pour y passer les heures les plus
chaudes de la journée.
«J'ai été et je suis revenue à pied. J'ai fait avec une espèce de
délices le même chemin que nous avions fait ensemble...
«Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi en
revenant d'Haroué. Songez qu'un jour est tout pour moi et je n'ai pas
besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne;
mais un jour passé avec vous vaut mieux qu'une éternité sans vous. Je
vous aime avec démence, je le sens chaque jour davantage. C'est un si
grand plaisir pour moi de passer avec vous tous mes moments que je ne
puis perdre un si grand bonheur sans désespoir...
«Il y a l'infini entre la manière dont je vous idôlâtre et celle dont je
vous aimais quand je suis partie pour Paris. Il me serait bien
impossible à présent de m'imposer une telle privation... A présent que
je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer
assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts--car je ne me
pardonnerai jamais d'avoir perdu cinq mois loin de vous--n'ont pas
affaibli cet amour charmant que je n'aurais pas osé espérer, qui fait le
bonheur de ma vie, et sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien
sûre qu'il n'existe personne aussi heureuse que moi; mais je vous avoue
que je le crains. Je vous avoue que, depuis mon retour, je n'ai pas
cessé de le craindre. Il me semble que, l'année passée, vous ne m'auriez
pas quittée, même pour trois jours, si gaiement, si indifféremment, sans
m'avoir dit, du moins des yeux, que vous partiez avec chagrin.
«Rassurez-moi, mon cœur en a besoin. La moindre diminution dans vos
sentiments me déchirerait de remords; je croirais toujours que ça a été
ma faute; que, sans Paris, vous auriez toujours été le même. Cette idée
me tourmente; ôtez-la-moi, si vous m'aimez. Songez que mon amour, que
les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter, m'ont assez
punie; que je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre
heureux, si vous pouvez m'aimer encore comme vous m'avez aimé. Ce n'est
qu'en vous comparant à vous-même que je puis me plaindre; non, je ne le
puis pas, vous m'avez trop montré d'amour ces deux derniers jours-ci.
Non, votre cœur charmant est trop juste et trop tendre pour ne pas
répondre au mien qui vous idolâtre. Je n'ai rien trouvé de mieux à vous
accorder que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les,
je vous le demande à genoux, bonheur de ma vie!»
Saint-Lambert, en effet, ne peut se dispenser d'aller rendre ses devoirs
au prince et à la princesse de Craon qui viennent de s'établir à Haroué
et il s'absente pour trois jours. Cette séparation plonge Mme du
Châtelet dans le désespoir; elle écrit le 30 août:
«Ne me laissez pas dans l'incertitude; je suis d'une affliction et d'un
découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments.
«Le prince va être bien heureux de vous posséder; il n'en connaîtra pas
le prix si bien que moi. Dites-lui bien que vous n'irez plus à Haroué
avant mes couches; je ne le souffrirai pas.
«Si vous ne rassurez pas mon cœur, si vous ne m'écrivez pas tendrement,
je serai bien à plaindre. Je ne me ferai soigner qu'à votre retour.
J'espérais travailler pendant votre absence, je ne l'ai pas encore pu.
«J'ai un mal de reins insupportable et un découragement dans l'esprit et
dans toute ma personne dont mon cœur seul est préservé...
«Je finis, parce que je ne puis plus écrire.»
Le jour même, la marquise pouvait encore aller à pied jusqu'à _Jolivet_,
pour surveiller les ouvriers et les travaux d'installation.
Le 31 août, elle écrivait encore:
«Samedi, au soir.
«Vous me connaissez bien peu, vous rendez bien peu justice aux
empressements de mon cœur si vous croyez que je puisse être deux
jours sans avoir de vos lettres, lorsqu'il m'est possible de faire
autrement...
«Quand je suis avec vous, je supporte mon état avec patience, je ne
m'en aperçois souvent pas; mais, quand je vous ai perdu, je ne vois
plus rien qu'en noir.
«J'ai encore été aujourd'hui à ma petite maison, à pied, et mon ventre
est si terriblement tombé, j'ai si mal aux reins, je suis si triste ce
soir, que je ne serais point étonnée d'accoucher cette nuit; mais j'en
serais bien désolée, quoique je sache que cela vous ferait plaisir.
J'en supporterai mes douleurs plus patiemment quand je vous saurai
dans le même lieu que moi... Je suis d'une affliction et d'un
découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. Je
ne désire que vous revoir encore. Il y a bien loin d'ici à mardi.»
Dans la nuit du 3 au 4 septembre, Mme du Châtelet était à son bureau,
travaillant à son ouvrage sur Newton, lorsque, tout à coup, elle se
sentit indisposée. A peine eut-elle le temps d'appeler, et une fille
était née. L'enfant fut déposé sur un gros livre de géométrie pendant
qu'on couchait la mère.
Mme de Boufflers, M. du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, Stanislas
lui-même, tous accoururent auprès de la divine Émilie pour la féliciter
et se réjouir avec elle. L'enfant fut portée à la paroisse pour être
baptisée; puis envoyée immédiatement en nourrice, comme il était d'usage
constant à cette époque.
Voltaire n'est pas seulement heureux de cet événement, il est dans le
ravissement, il exulte; on croirait, en vérité, qu'il y a
personnellement une part quelconque, ou du moins qu'il tient à le faire
croire. Vite il prend la plume pour annoncer la bonne nouvelle à tous
ses amis, et il le fait dans des termes qui montrent toute son
allégresse:
Il écrit à d'Argental: «Mme du Châtelet, cette nuit en griffonnant son
Newton, s'est senti un petit besoin; elle a appelé une femme de chambre
qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite
fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers,
s'est remise au lit, et tout cela dort comme un liron à l'heure que je
vous parle...»
Il n'écrit pas moins gaiement à Voisenon, qu'il appelle «l'abbé
Greluchon». Il lui raconte qu'il s'est mis à faire un enfant tout seul,
qu'il a accouché de Catilina en huit jours, et qu'il est cent fois plus
fatigué que Mme du Châtelet:
«C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une
semaine ce que Crébillon avait été trente ans à faire. Je suis
émerveillé des couches de Mme du Châtelet, et épouvanté des miennes.»
Tout allait le mieux du monde et l'on s'attendait si peu à un incident
fâcheux que le 7 le roi partit pour la Malgrange. Mme du Châtelet riait
elle-même de ses inquiétudes, lorsque pendant la fièvre de lait elle
demanda un verre d'orgeat à la glace. On eut le tort de lui obéir et,
quelques heures après, elle était à la mort. Le médecin du roi, M.
Raynault, accourut et prit des mesures énergiques; malgré tout, le
lendemain, la malade eut des suffocations et des étouffements et son
état s'aggrava encore. Mme de Boufflers, effrayée, envoya chercher, à
Nancy, le célèbre Bagard et aussi M. Salmon. Ils tentèrent de nouveaux
remèdes qui amenèrent une détente, puis une amélioration sensible. L'on
commença à se rassurer, et les amis qui ne quittaient plus le chevet de
la malade se retirèrent pour lui permettre de reposer. Il ne resta
auprès d'elle que Saint-Lambert et Mlle du Thil, ancienne amie très
intime de Mme du Châtelet, qu'elle avait fait venir pour ses couches.
Tout à coup la malade eut une syncope. Saint-Lambert, Mlle du Thil
s'efforcèrent de la ranimer; ils n'y purent parvenir. Épouvantés, ils
appelèrent au secours.
On se précipita chez Mme de Boufflers, où toute la société s'était
retirée; la marquise, Voltaire, M. du Châtelet qui devisaient gaiement,
accoururent affolés; ils joignirent leurs efforts à ceux de
Saint-Lambert, mais tous perdaient la tête et ils étaient si troublés
qu'aucun d'eux ne songea à faire venir ni médecin, ni curé, ni jésuite,
ni sacrements. Du reste, tous les secours humains étaient inutiles, Mme
du Châtelet avait succombé.
La stupeur était générale. Mme de Boufflers, au désespoir d'avoir perdu
une amie si chère, pleurait abondamment. M. du Châtelet, Voltaire et
Saint-Lambert contemplaient, la douleur peinte sur le visage, celle qui
ne pouvait plus les voir. On entraîna M. du Châtelet. Voltaire résista
longtemps à toutes les supplications; enfin, il s'arracha à ce pénible
spectacle et sortit inconscient, au comble de la douleur. Il descendit
péniblement les quelques marches du perron qui mettait l'appartement en
communication avec la rue; mais accablé par le chagrin, il ne put
continuer et il alla s'effondrer sur la dernière marche, auprès de la
guérite de la sentinelle. Là, sans même essayer de se relever, il se
frappait la tête contre la pierre en sanglotant. C'est en vain que son
laquais le suppliait de se relever, de rentrer chez lui; il ne voulait
rien entendre.
A son tour, Saint-Lambert paraît sur le perron; il aperçoit Voltaire et
court lui porter secours. Le philosophe le reconnaît et lui dit, la voix
pleine de sanglots: «C'est vous qui me l'avez tuée!» Puis, tout à coup,
saisi de rage, il se précipite sur lui avec une fureur sauvage, et le
saisissant à la gorge: «Eh! mon Dieu, monsieur, de quoi vous
avisiez-vous de lui faire un enfant!»
Comme souvent les incidents comiques se mêlent aux scènes les plus
tragiques, Voltaire, rentré dans ses appartements, s'abandonnait à la
plus amère douleur lorsque tout à coup, il se rappelle que Mme du
Châtelet porte au doigt une bague en cornaline entourée de petits
diamants et dont le chaton recouvre son portrait. Que penserait M. du
Châtelet si ce témoignage compromettant tombait entre ses mains!
En vérité, le scrupule était honorable, mais tardif. Le philosophe
oubliait qu'il vivait depuis quinze ans avec la divine Émilie, et que si
le mari était susceptible de faire des réflexions, il les avait faites
depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, Voltaire, sans perdre de temps,
charge Longchamp de courir auprès de la première femme de chambre et de
lui demander de retirer la précieuse bague. Ces soins étaient inutiles;
voici ce qui s'était passé:
A peine la marquise expirée et le premier affolement un peu calmé, Mme
de Boufflers avait pris Longchamp à part et lui avait dit d'enlever
immédiatement du doigt de la morte la bague de cornaline et de la garder
jusqu'à nouvel ordre. Le lendemain, Mme de Boufflers avait fait appeler
Longchamp, qui lui avait remis la bague; Saint-Lambert était présent. La
marquise souleva le chaton qui était à secret et, avec une épingle,
enleva le portrait de Saint-Lambert qu'elle lui rendit. Puis elle
chargea Longchamp de restituer la bague à M. du Châtelet.
Soit naïveté, soit désir de calmer le chagrin de son maître, Longchamp
avoua au philosophe toute la vérité.
En apprenant qu'on avait trouvé l'image de Saint-Lambert là même où
devait être son propre portrait, Voltaire s'écria avec philosophie:
«Ah! voilà bien les femmes! J'en avais ôté Richelieu. Saint-Lambert m'en
a expulsé! Un clou chasse l'autre! Ainsi vont les choses de ce monde.»
Et il n'en pleura que davantage.
La mort si imprévue de Mme du Châtelet jeta la consternation dans la
cour de Lunéville, et en plongea tous les hôtes dans une morne
tristesse. Le roi aimait beaucoup cette aimable femme si gaie, si pleine
d'entrain: sa perte lui fut douloureuse. Mme de Boufflers pleurait une
amie de longue date dont elle avait pu maintes fois, malgré quelques
dissentiments passagers, éprouver la fidélité et l'attachement.
Voltaire était anéanti par ce coup funeste; Saint-Lambert lui-même
ressentait une véritable douleur, qui n'était pas exempte de remords.
Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus à la
dépouille mortelle de celle qui depuis deux ans avait si bien su
contribuer à l'agrément de sa vie; toute la cour assista à ses
funérailles. Le 11 septembre elle fut inhumée à Saint-Remy[142], la
nouvelle église paroissiale de Lunéville; une grande dalle de marbre
noir sans nom ni date indiquait seulement l'endroit où elle
reposait[143].
[142] Actuellement église Saint-Jacques.
[143] En 1793, la tombe de Mme du Châtelet fut profanée; on
souleva le marbre, on enleva le cercueil de plomb et l'on rejeta
pêle-mêle les ossements avec les décombres. En 1858, les
ossements retrouvés ont été réunis et placés au même endroit dans
une caisse de bois.