Un accident assez singulier arriva pendant les obsèques. Pour sortir du

palais, le cortège funèbre devait traverser la pièce du château où la

«troupe de qualité» avait si souvent et tout récemment encore donné des

représentations; à ce moment même et par une étrange fatalité, le

brancard sur lequel la bière était placée se brisa et le corps fut

précipité à terre, à la grande terreur des assistants. Le Père de Menoux

ne manqua pas de souligner cette singulière coïncidence et de faire

remarquer que l'accident s'était produit à l'endroit même où Mme du

Châtelet avait si souvent représenté ces spectacles que l'Église

condamne.

Voltaire ne se contenta pas de pleurer la fidèle compagne de sa vie; il

crut devoir prendre tous ses correspondants comme confidents de sa

douleur. «Je n'ai point perdu une maîtresse, écrit-il à d'Argental; j'ai

perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une

amie de vingt ans que j'avais vue naître! Le père le plus tendre n'aime

pas autrement sa fille unique!»

«C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le

désespoir où je suis», écrit-il à Mme du Deffant.

Les plaisanteries qui lui ont échappé au moment de l'accouchement de son

amie deviennent pour lui de véritables remords:

«Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce

serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le

reste de ma misérable vie.»

Enfin le poète compose ce quatrain qu'il veut placer sous un portrait de

sa divine amie:

L'univers a perdu la sublime Émilie.

Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.

Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie,

N'avaient gardé pour eux que l'immortalité.

Si la mort de Mme du Châtelet fut douloureusement ressentie par ses

amis, il faut avouer qu'elle excita en général peu de regrets et devint

même le sujet d'innombrables plaisanteries.

Collé écrit ces lignes cruelles:

«Il faut espérer que c'est le dernier air que Mme du Châtelet se

donnera: mourir en couches à son âge, c'est vouloir se singulariser;

c'est prétendre ne rien faire comme les autres.»

Cette mort si brutale n'inspire à Frédéric que cette épitaphe moqueuse:

Ci-gît qui perdit la vie

Dans le double accouchement

D'un traité de philosophie

Et d'un malheureux enfant.

On ne sait précisément

Lequel des deux l'a ravie.

Sur ce funeste événement

Quelle opinion doit-on suivre?

Saint-Lambert s'en prend au livre!

Voltaire dit que c'est l'enfant.

Le désespoir de Voltaire était touchant; il restait sourd à toutes les

consolations. C'est en vain que Stanislas allait passer de longues

heures avec lui; c'est en vain que Mme de Boufflers s'efforçait de

l'arracher à sa douleur, rien ne pouvait l'en distraire. Il avait

toujours compté passer sa vie avec cette amie rare; jamais l'idée d'une

séparation ne lui était venue! Que faire? Que devenir? Où aller? Les

projets les plus étranges lui venaient à l'esprit. Tantôt il voulait se

retirer à l'abbaye de Senones auprès de dom Calmet, et y passer le

reste de ses jours; tantôt il voulait se retirer en Angleterre.

Enfin le roi et Mme de Boufflers, toujours pleins de bonté, l'emmenèrent

à la Malgrange pour l'arracher à ses tristes souvenirs et lui rendre un

peu de calme et de repos.

Là, tous deux l'entourèrent d'affection et de soins et ils firent tous

leurs efforts pour le décider à rester près d'eux. Stanislas ne pouvait

se faire à l'idée de perdre ce Voltaire qui, depuis deux ans, faisait la

gloire, l'ornement et la joie de sa petite cour. Mais les instances

pressantes du roi, les prières de Mme de Boufflers, tout fut inutile,

malgré la certitude d'une existence paisible et heureuse, le philosophe

ne put se résigner à vivre dans ces lieux où il venait de tant souffrir,

où s'était éteinte celle qui avait été la compagne de sa vie et où tout

la lui rappelait.

Après bien des hésitations, il se décida à regagner Paris et à reprendre

sa vie errante. Auparavant, il voulut encore revoir une fois ce cher

Cirey où il avait passé de si douces années; puis, il y avait des

affaires d'intérêt à régler, sa bibliothèque à empaqueter, des meubles à

emporter; bref, un véritable déménagement à opérer.

Il partit donc avec M. du Châtelet[144].

[144] La fille de Mme du Châtelet mourut en nourrice au bout de

peu de jours.--Pendant le séjour de Voltaire à Cirey, M. du

Châtelet eut un jour la fantaisie d'ouvrir une cassette sur

laquelle la marquise avait écrit: _Je prie M. du Châtelet de

brûler tous ces papiers sans y regarder; ils ne peuvent lui être

d'aucune utilité._ Longchamp lui conseillait sagement de se

conformer à cette prescription; mais la curiosité l'emporta et il

lut quelques lettres qui n'eurent pas lieu de le satisfaire. Il

finit alors par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par tout

jeter au feu.

Les adieux avec Stanislas furent touchants; tous deux, très émus, se

promirent un revoir prochain. Voltaire assura qu'il reviendrait, que son

absence ne serait que de courte durée; mais au fond tous deux sentaient

bien que la séparation était définitive.

Le philosophe ne fut pas seul à quitter la cour; Saint-Lambert suivit

bientôt son exemple, mais pour des motifs différents. Il trouvait que

Lunéville était un bien petit théâtre pour un poète de son envergure, et

il profita de la célébrité que lui donnaient ses aventures avec la

divine Émilie pour affronter la scène parisienne, la seule qu'il jugeât

digne de ses mérites.

Ainsi se trouva brisée par la mort de Mme du Châtelet cette intimité

charmante qui faisait le bonheur du roi Stanislas; ainsi se trouvèrent

dispersés ces personnages qui avaient contribué à donner à la petite

cour tant de célébrité et de renom.

Heureusement pour le roi de Pologne, Mme de Boufflers ne l'abandonna

pas; elle demeura fidèlement auprès de lui jusqu'à sa mort.

Nous verrons dans un prochain volume ce qu'il advint de la cour de

Lorraine pendant les dernières années du roi Stanislas et aussi quel

fut le sort de Mme de Boufflers. La charmante femme eut l'art de rester

ce qu'elle avait toujours été, aimable et séduisante, et, en dépit de

l'âge qui avançait, elle continua à inspirer des passions tout aussi

vives et violentes que dans ses jeunes années.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729

Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la

Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession

d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de

Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de

Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à

la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu

et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son

fils François lui succède 1

CHAPITRE II

(1729-1737)

Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les

chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son

enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de

Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé

duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de

Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets 30

CHAPITRE III

(1737-1740)

Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant

de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de

la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve

de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis

polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau

sexe.--Scandales de la cour de Lunéville 48

CHAPITRE IV

(1735-1740)

Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau,

Saint-Lambert, Desmarets 73

CHAPITRE V

Liaison de Voltaire avec Mme du Châtelet 90

CHAPITRE VI

(1739)

Séjour de Mme de Graffigny à Cirey 103

CHAPITRE VII

Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la

capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et

l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de

Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt

au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à

Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville 123

CHAPITRE VIII

(1745 à 1747)

Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de

Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux 145

CHAPITRE IX

La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes 161

CHAPITRE X

Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société

intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le

chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé

Porquet 179

CHAPITRE XI

Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son

goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe

de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du

roi.--Le vin de Tokay.--Bébé 202

CHAPITRE XII

État des mœurs au dix-huitième siècle 222

CHAPITRE XIII

(1739 à 1748)

Voltaire et Mme du Châtelet 255

CHAPITRE XIV

(1748)

Séjour à Lunéville (février, mars, avril) 272

CHAPITRE XV

Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de

Saint-Lambert avec Mme du Châtelet 283

CHAPITRE XVI

(1748)

Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin) 307

CHAPITRE XVII

(1748)

Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin

au 10 août; à Lunéville, du 11 au 26 août 327

CHAPITRE XVIII

Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du

26 août au 10 septembre 1748 338

CHAPITRE XIX

(1748)

Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26

août au 10 septembre 1748 352

CHAPITRE XX

(1748)

Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6

octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est

interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à

Commercy, du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à

Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet

est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend

Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du

philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation

générale.--_Les Deux Amis_ 367

CHAPITRE XXI

Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les

dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du

théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet 385

CHAPITRE XXII

(1749)

Séjour de Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à

Paris, de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28

avril 1749 401

CHAPITRE XXIII

Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749 427

CHAPITRE XXIV

(1749)

Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments

de Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M.

Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son

accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de

cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire 445

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 26 / 26 段