Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril,

cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal[138], chez Mlle

de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il

reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait

aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations

littéraires.

[138] Sur la rive droite de l'Oise, à 6 kilomètres de Versailles.

CHAPITRE XXIII

Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749.

A peine arrivée à Paris, Mme du Châtelet reprend sa vie de travail

acharné. Elle n'a d'autre distraction que d'écrire à Saint-Lambert et à

Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernière une correspondance

des plus suivies: il est si important de ménager la favorite, qui peut

lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou

contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amitié,

protestations sincères malgré tout, car si la marquise est toujours

inquiète de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert,

l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre

toujours, mais elle pardonne.

Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indifférente. Un

jour elle apprend que la fille de son amie, «la divine mignonne», est

tombée gravement malade. Aussitôt elle prodigue à la mère les

témoignages du plus affectueux intérêt. Elle est au désespoir de n'être

pas près d'elle, quand elle la sait triste et inquiète; elle voudrait

partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attachée.

Enfin, l'enfant se rétablit et Mme du Châtelet s'en réjouit comme s'il

s'agissait de sa propre fille.

Ces émotions ont ravivé, dans le cœur de la marquise, toutes les

douleurs de l'éloignement:

«C'est alors, écrit-elle à son amie, que notre séparation me devient

insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amère et que vous

êtes d'une nécessité indispensable pour mon bonheur.»

Puis elle lui parle de ses projets, de son désir de la rejoindre et des

bontés que le roi a pour elle:

«Je m'arrange pour partir le plus tôt que je pourrai.

«Je vous ai mandé que le roi me laissait le petit appartement de la

reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un

petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui

me sera fort utile dans mon dernier mois, où il me faudra me promener,

malgré que j'en aie. Ce pourra même être, tout l'été, le passage du roi

pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...»

Mme du Châtelet est à ce point en confiance avec Mme de Boufflers

qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de ménage.

Son fils n'a pas beaucoup goûté cette grossesse imprévue:

«Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne

sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma

grossesse, et il se donne les airs de n'être pas content des deux mille

écus de rente que je lui ai arrangés; pour peu qu'il continue, je lui

ôterai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et

le laisserai avec son régiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour

lui par amitié, autant je ferai peu pour une âme intéressée.»

Comme il est en résidence à Lunéville, elle recommande à Mme de

Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigéner.

Puis la marquise a changé de femme de chambre; elle a été obligée de

mettre dehors la Chevalier[139]. Celle qui la remplace est «d'une

adresse charmante et du service du monde le plus agréable, mais c'est

une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues». Il est vraiment

impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne «qui ne

sait pas attacher une épingle, mais qui sait gouverner en couches», et

au moins ce n'est pas «une espèce».

[139] Mme du Châtelet avait le cœur bon, car elle écrit peu

après: «La Chevalier est placée, et c'est un repos d'esprit pour

moi, car elle me faisait pitié.»

La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse:

«_Vale et me ama; tu eris semper deliciæ animæ meæ._»

Les deux dames sont dans une intimité si confiante que la divine Émilie

est chargée de la mission la plus délicate. Mme de Boufflers l'a priée

de surveiller le vicomte d'Adhémar, et de lui dire ce qu'elle en pense.

La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte

qu'elle trouve sot, déplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du

mal; elle souhaiterait même «qu'il soit quitté à la première occasion»;

mais, d'un autre côté, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne

va-t-elle de nouveau revenir à Saint-Lambert? Enfin, Mme du Châtelet,

après bien des hésitations, rend hommage à la vérité et écrit à son amie

cette phrase assez ambiguë:

«J'éclaire la conduite du vicomte le plus qu'il m'est possible; je ne le

crois pas d'une fidélité bien exacte, mais je crois aussi qu'il n'y a

rien qu'il aime autant que vous.»

Mme du Châtelet n'était pas seulement chargée de surveiller d'Adhémar,

c'est elle qui faisait l'office de boîte aux lettres. Naturellement, Mme

de Boufflers et son amant éprouvaient le besoin de s'écrire. Le faire

ouvertement eût été trop dangereux, et il avait fallu recourir à un

intermédiaire; jusqu'alors c'était le digne abbé Porquet qui avait

rempli cet office. Il y eut des inconvénients; une lettre fut perdue:

«or, cela n'est point bon à égarer», et il fut décidé qu'à l'avenir Mme

de Boufflers enverrait ses missives amoureuses à Mme du Châtelet, qui

les remettrait elle-même au vicomte. Ce dernier, qui écrivait aussi par

toutes les postes, lui confierait les réponses; Mme du Châtelet les

enverrait à l'aimable Panpan qui, fidèle à son rôle si plein

d'abnégation, les porterait secrètement à Mme de Boufflers. De cette

façon les convenances seraient sauvées, la morale sauvegardée, et tout

se passerait le mieux du monde, au nez et à la barbe de Stanislas. Ainsi

fut fait, et cette poste clandestine fonctionna à merveille.

Malgré tout, malgré son intimité avec Mme de Boufflers, Mme du Châtelet

n'est pas en sécurité, elle craint toujours une trahison possible de

Saint-Lambert. Sa correspondance est toujours pleine de contradictions,

et d'incohérences. Si Saint-Lambert reste quelques jours sans écrire, la

pauvre femme en perd la tête:

«11 mai.

«Point de lettre de vous aujourd'hui; voilà qui est affreux! Ce n'est

pas pour me rendre la confiance et la tranquillité d'esprit nécessaires

à la vie que je mène. Imaginez, si vous pouvez, ce que c'est que d'être

du jeudi au dimanche à attendre une lettre et que cette lettre n'arrive

point! Tous mes soupçons alors me reprennent et je suis très malheureuse

quand la réflexion se mêle d'examiner votre conduite.

«Je vous avais toujours mandé qu'au retour du roi j'exigeais que vous

fussiez à Nancy; il est bien singulier que cette garde à remplacer se

trouve précisément placée dans le mois du retour du roi... Le hasard

vous sert toujours bien singulièrement pour m'inquiéter...»

Elle fait tout au monde pour abréger le temps de leur séparation et

pour pouvoir partir le plus tôt possible: elle s'est séquestrée

absolument, elle ne sort plus, ne voit plus personne, ne fait que des A

et des B.

«Savez-vous la vie que je mène depuis le départ du roi? Je me lève à

neuf heures, quelquefois à huit. Je travaille jusqu'à trois heures, je

prends mon café à trois heures. Je reprends le travail à quatre heures.

Je le quitte à dix heures pour manger un morceau, seule. Je cause

jusqu'à minuit avec M. de Voltaire qui assiste à mon souper, et je

reprends le travail à minuit jusqu'à cinq heures.»

Mais, pour mener cette vie-là, au moins faudrait-il avoir l'esprit

tranquille et il ne cesse de l'agiter.

Heureusement, jusqu'à présent, sa santé se soutient merveilleusement.

«Je suis sobre, dit-elle, et je me noie d'orgeat, cela me soutient. Mon

enfant remue beaucoup et se porte, à ce que j'espère, aussi bien que

moi...»

Ce qui désole la marquise, c'est l'indifférence de Saint-Lambert: elle,

qui n'a même pas le temps de manger et de dormir, écrit des lettres

interminables; lui n'a rien à faire, et il ne trouve même pas le temps

de griffonner quatre lignes tous les trois jours.

«Et vous vous vantez d'aimer, lui dit-elle. Moi, je vous aime à la

folie, et c'est bien une folie, mais c'est pour ma vie.»

Ces reproches ne produisant aucun effet, la marquise se fâche enfin:

«Je suis bien sotte, moi, de me tuer pour partir plus tôt.

«Si vos inégalités, si vos froideurs, si les contradictions et les

obscurités de votre conduite continuent, je ne prendrai pas le parti de

rester ici; mais d'incertitude en incertitude j'attraperai le huitième

mois, temps où il ne me sera plus possible de partir quand je le

voudrai.»

Elle lui déclare nettement qu'elle ne donnera les ordres définitifs,

qu'elle ne préviendra M. du Châtelet que quand elle sera contente de

lui, de sa conduite, de son amour, de son impatience. Si elle n'est pas

satisfaite de sa réponse, elle exigera une nouvelle lettre, et, comme il

faut huit ou dix jours pour échanger une missive, le mois de juin

arrivera. Or, si elle n'est pas à Lunéville le 1er juillet, qui est le

huitième mois, elle ne partira pas. Après tout, c'est peut-être ce qu'il

désire.

Enfin, elle termine sa lettre par ce trait du Parthe:

«Le vicomte n'a pas reçu de lettre; vous l'avez peut-être reçue pour

lui.»

Cependant Saint-Lambert a souvent des besoins d'argent; il est cousu de

dettes et il a, à ses trousses, toute une meute de créanciers; quand il

est serré de trop près, il n'hésite pas à recourir à l'influence de son

amie; déjà, à plusieurs reprises, il a obtenu, par son intermédiaire,

cinquante louis du roi de Pologne; quand Stanislas fait la sourde

oreille, c'est à la propre bourse de Mme du Châtelet que le brillant

officier fait appel; dans ce cas il veut bien, pour un instant, faire

trêve à ses mauvais procédés et il redevient aimable et tendre.

Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchassé, et cette

détresse pécuniaire lui donne un accès de tendresse inusitée. La pauvre

Mme du Châtelet, qui n'est plus habituée à ces galants propos, exulte

littéralement:

«18 mai.

«Non, il n'est pas possible à mon cœur de vous exprimer combien il

vous adore, l'impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous

pour ne vous quitter jamais...

«Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait éprouver de

plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais

reçu de vous que des lettres de bouderies.

«Ne me reprochez pas mon _Newton_; j'en suis assez punie. Je n'ai

jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour

le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête

et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me

reproche bien le peu de temps que j'ai donné à la société depuis que

je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous!

«Je vous aime à la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop,

et vous en abusez...

«Vous savez la manière dont le roi me traite et que la certitude de

mes couches à Lunéville ne dépendait plus que de vous. Votre lettre

d'aujourd'hui achève de me décider.»

Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du

Châtelet efface de son cœur tout sentiment de jalousie:

«Non, je n'ai plus de soupçons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est

si aisé de me les ôter, ces soupçons, que vous êtes bien coupable de me

les laisser. C'est en m'écrivant des lettres tendres que vous les

détruirez.»

Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionné, non

seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demandés et

qu'elle a dû emprunter à M. de Paulmy; mais elle continue à remuer ciel

et terre pour lui faire obtenir le régiment de M. de Thianges, qui n'en

demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui

procurer s'il est nécessaire.

Elle met de nouveau en mouvement tous ses amis, Mme de Boufflers, Mlle

de la Roche-sur-Yon. Elle songe même à faire intervenir le prince de

Craon, auquel le roi ne saurait rien refuser.

Quant à M. de Beauvau, elle ne lui demande plus rien parce qu'elle en

sait l'inutilité: «Il faut être toujours bien avec lui, dit-elle assez

aigrement; jouir des grâces et de la facilité de son commerce, et n'en

rien attendre.»

Mais il faut que Saint-Lambert agisse en personne, et la marquise est

devenue si confiante qu'elle lui mande elle-même: «Allez à Lunéville et

chauffez Mme de Boufflers pour ce régiment. Je vous assure que cela est

très vraisemblable, très possible, très faisable... Allez à Lunéville,

je l'exige; j'aime trop Mme de Boufflers pour la priver du plaisir de

vous voir.»

Malheureusement Mme de Boufflers venait justement de quitter la Lorraine

pour aller voir sa famille en Toscane, et il n'y avait pas lieu de

recourir à ses bons offices, au moins pour le moment.

Stanislas, attristé de sa solitude momentanée, écrivait à son ami

Voltaire:

«Commercy, 1749.

«Mme de Boufflers, mon cher Voltaire, en partant précipitamment

pour aller voir monsieur son père, m'a chargé de vous renvoyer

votre livre. Je sacrifie l'empressement que j'ai eu de le parcourir

à la nécessité que vous avez de le ravoir, espérant que vous me le

communiquerez quand vous pourrez. Vous savez comme je suis gourmand

de vos ouvrages.

«Me voilà seul! Les agréments de Commercy ne remplacent pas le

plaisir d'être avec ses amis; aussi je me prépare à le quitter

bientôt. Je voudrais que Mme du Châtelet, que j'embrasse

tendrement, employât le temps de l'absence à faire ses couches, et

la retrouver sur pieds.

«Je vous embrasse, mon cher Voltaire, de tout mon cœur.

«STANISLAS, roi.»

Le séjour de Mme de Boufflers en Toscane fut assez court. De là elle se

rendit à Paris où sa belle-mère l'appelait pour remplir ses devoirs à la

cour. Elle y arriva le 7 juin. Stanislas avait obtenu pour elle, on se

le rappelle, une place de dame surnuméraire auprès de Mesdames. Elle

n'avait pas encore été présentée en cette qualité et il était convenable

d'accomplir au plus tôt cette formalité.

Mme du Châtelet est doublement ravie de revoir l'amie pour laquelle elle

a repris toute son ancienne tendresse, et qu'elle aime cent fois mieux

près d'elle qu'à Lunéville. A peine débarquée, Mme de Boufflers accourt.

La divine Émilie rend compte à Saint-Lambert de leur entrevue avec une

candeur et une naïveté vraiment touchantes: tous les soupçons se se sont

envolés; il n'y a plus de place dans son cœur que pour l'amour et

l'amitié.

«Elle est venue chez moi à midi, nous ne nous sommes quittées qu'à huit

heures, et assurément le temps ne m'a pas duré. Nous avons toujours, en

vérité, presque toujours parlé de vous; elle a enchanté mon cœur, je

l'en aime mille fois davantage. Elle dit que vous m'aimez passionnément,

que vous le lui disiez sans cesse... Je lui ai dit à quel point je vous

adorais, que je m'en étais quelquefois repentie, que j'avais espéré vous

aimer faiblement, mais que ce n'était pas une âme comme la vôtre qu'on

pouvait aimer faiblement; que j'avais eu des torts, mais que mon amour

les avait bien réparés et qu'il me serait impossible d'en avoir à

présent quand je le voudrais; que je vous aimais passionnément; que je

craignais que vous ne m'aimassiez moins, que la moindre diminution dans

votre goût me rendrait malheureuse--enfin après le plaisir de vous voir,

il y a longtemps que je n'en ai eu de plus vif.

«Je ne soupçonnerai jamais Mme de Boufflers. Je me suis reproché tout ce

que je vous ai écrit sur cela. Je ne veux point empoisonner mon amitié

pour elle. Si jamais elle m'ôtait votre cœur, vous seriez apparemment

de moitié. Je veux m'abandonner sur cela à votre amour et à son amitié,

et je sens que, quelque chose que vous me fassiez l'un et l'autre, je

vous aimerai toujours tous deux. Vous voyez déjà ma confiance dans la

manière dont je vous parle d'elle. J'ai un goût naturel si vif pour elle

que, pour peu qu'elle y mette du sien, je l'aimerai à la folie. Elle est

charmante pour moi depuis son retour.»

Bien entendu il fut question entre les deux amies du fameux vicomte

d'Adhémar et de ses fredaines. Mme de Boufflers avoua très ingénument

qu'elle aimait encore le vicomte, bien qu'elle eût à se plaindre de lui;

mais elle avoua non moins ingénument que si elle le revoyait, elle ne

pourrait résister et que l'entrevue se terminerait par un

raccommodement.

Comme Mme du Châtelet craint toujours de perdre l'amant qu'elle adore,

tout est pour elle sujet à inquiétude et à tourments; à peine rassurée

d'un côté, elle tremble de l'autre. Ne vient-elle pas d'apprendre que

Saint-Lambert a l'étrange prétention de convertir Mme de Bassompierre,

la propre sœur de la favorite? De quoi se mêle-t-il, en vérité?

«Mais savez-vous que Mme de Boufflers m'a inquiétée sur la Bassompierre;

elle dit que vous ne la quittez pas et que vous voulez la convertir;

voilà assurément un beau projet, et quand elle le sera, qu'en

ferez-vous? Elle est fort digne, je vous assure, de rester comme elle

est; mais vous seriez bien indigne d'y penser. Je ne crois pas que votre

cœur pût jamais être de la partie. Mais aussi je compte trop sur votre

probité pour vouloir me tromper sur cela, et je vous jure que vous

aimant passionnément, sentant que je ne puis être heureuse qu'avec vous,

il me serait impossible d'empêcher qu'une infidélité ne détruisît

entièrement mon goût.

«Ne croyez pas que Mme de Boufflers ait voulu faire une malice; elle ne

m'en a parlé qu'à cause du danger des sermons, mais j'ai été tout de

suite au fait. Je sais qu'elle a du goût pour vous et vous un peu pour

elle. C'est assez pour m'inquiéter.»

Mme de Boufflers doit passer un mois à Versailles, à Marly et à Vauréal

chez la princesse de la Roche-sur-Yon. Saint-Lambert, qui est décidément

dans une phase d'amour, manifeste une grande inquiétude et craint que le

retour de Mme du Châtelet n'en soit retardé. «Ne vous troublez pas à ce

sujet, lui répond Mme du Châtelet, l'_insupportable_ marquis est là[140]

et par conséquent de toutes façons Mme de Boufflers et moi, nous

reviendrons chacune de notre côté.»

[140] C'est de M. de Boufflers qu'il s'agit.

Cette tendre préoccupation de son amant touche au dernier point la

divine Émilie qui ne trouve pas de termes assez vifs pour exprimer son

attendrissement:

«Dimanche.

«Non, la plus aimable créature qui respire, non, ne croyez pas que Mme

de Boufflers ni personne au monde puisse me retarder d'une seconde. Je

vous assure que je vous sacrifie ma santé; mais tout ce que je refuse,

tout ce que je ne fais pas, ne sont pas des sacrifices. Il faut, en

vérité, que je sois de fer; mais l'amour me donne bien du courage.

«Je vous adore et je suis dévorée de l'impatience la plus vive. Je me

flatte toujours de partir... Il est important que je puisse finir mon

livre; mais voilà la dernière fois de ma vie que j'aurai quelque chose

à faire qui ne sera pas vous.

«Je vous le répète, je ne connais qu'un bonheur: c'est de passer tous

les moments de ma vie avec vous quand vous m'aimez ou du moins quand

vous me le montrez. Vous enflammez mon cœur et je ne vois plus que vous

dans la nature. Votre cœur charmant, tel que vous me le montrez dans

vos deux lettres que je viens de recevoir à la fois, est pour moi la

pierre précieuse de l'Évangile. Je veux tout sacrifier pour en jouir,

pour le conserver; je m'arrange pour ne pas revenir ici que vous ne m'en

pressiez pour y venir avec moi; car si vous ne vous dégoûtez pas de moi

par la continuité de la jouissance et par l'inaltérabilité de mes

sentiments, vous n'auriez pas sur moi le crédit de me faire vous quitter

un moment.

«Savez-vous que quand vous m'aimez comme vous m'aimez par cette poste,

quand vous faites goûter à mon cœur le seul bonheur digne d'être

désiré, j'en suis quelquefois affligée. Je dois accoucher dans trois

mois et j'aurais trop de regrets à la vie si........

«Je ne fais ici que des _x_, et malgré le retard de mon départ, il me

restera encore bien des choses à faire là-bas.

«Je ne vois plus d'apparence du voyage de Mme de Boufflers. Elle me

traite délicieusement et je l'aime autant que je la crains, ce qui est

bien rare.

«Adieu. Voilà comme on écrit quand on aime comme je fais. Adieu. Je

vous adore. Mon âme se détache pour vous aller trouver. Je crois que je

mourrai de joie quand je vous reverrai, si je vous retrouve tel que je

vous ai laissé.»

Dans son impatience de la revoir, Saint-Lambert a même proposé à son

amie de venir à cheval au-devant d'elle. Touchée aux larmes d'un procédé

si délicat et d'un empressement si inattendu, Mme du Châtelet refuse

parce qu'elle redoute pour son ami la trop grande chaleur; mais elle lui

écrit:

«Croyez que rien n'est perdu pour la sensibilité de mon cœur, mon cher

amant, bonheur de ma vie.

«Si je voulais vous exprimer combien je vous aime, il faudrait que je

fisse des expressions qui pussent vous rendre les emportements de mon

âme, car elles ne sont pas encore trouvées.»

Avant de revenir en Lorraine, Voltaire et Mme du Châtelet doivent faire

un court séjour à Cirey; M. du Châtelet, qui est décidément un mari

incomparable, offre à Saint-Lambert de venir avec lui au-devant de la

marquise jusqu'à Troyes, et de l'accompagner à Cirey. A cette nouvelle,

la marquise ne peut s'empêcher de s'écrier naïvement: «Mon Dieu, que M.

du Châtelet est aimable de vous avoir offert de vous amener!»

Mais ce n'est pas tout de venir; il faudrait que le chevalier de

Listenay fût du voyage; on le prierait d'occuper Voltaire et le mari

pendant qu'elle-même et Saint-Lambert fileraient le parfait amour. Si le

chevalier ne peut venir, il faut avoir recours à l'obligeant Panpan

qui, lui, se chargera bien de cette mission de confiance!

La divine Émilie apprend en même temps que son fils a l'intention de

venir également au-devant d'elle. Mais elle n'en veut à aucun prix! Il

est indispensable que Mme de Boufflers le retienne à Lunéville sous un

prétexte quelconque, comédie, service, ou tout autre. Mon Dieu, qu'en

feraient-ils à Cirey! Il ne pourrait que les gêner.

Enfin, dernière recommandation, et non des moins pressantes, de

l'impatiente marquise: si la cour doit aller à Commercy, il faut que

Saint-Lambert prévienne bien vite le curé d'avoir à préparer, comme

d'habitude, le nid qui abrite leurs amours.

Cependant la perspective d'un tête-à-tête avec M. du Châtelet ne paraît

pas sourire à Saint-Lambert. Si la marquise, par accident, était retenue

à Paris, que deviendrait-il, lui, seul avec le mari? Ce serait gai!

La marquise riposte, indignée, qu'il n'a qu'à amener le chevalier ou

Panpan, comme elle le lui a déjà recommandé, et que du reste la chance

de la revoir dix ou douze jours plus tôt, peut bien lui faire risquer un

tête-à-tête ennuyeux. Comment peut-il hésiter!

Enfin l'heure du départ sonne. Au moment de quitter Paris, la marquise

écrit une _dernière_ lettre:

«_Avant de partir._

«Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon cœur nage dans

la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon départ. Je dis

adieu à tout le monde avec une joie délicieuse, même aux gens que je

croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes démarches ou de mes

actions qui ne tende à me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre

imparfait, mais il faut que je me rejoigne à vous ou que je meure. Je

vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je

crois que vous méritez et qui font mon bonheur.»

La marquise sera le 25 à Troyes, le 26 à Bar-sur-Aube, le 27 à Cirey.

Elle espère bien retrouver son amant à Bar-sur-Aube: «Je crois que je

mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!»

CHAPITRE XXIV

(1749)

Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments de

Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M.

Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son

accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de

cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire.

Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30

juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy

et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet.

L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie,

aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant

donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus

en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y

perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse

de son hôte.

Pour se consoler il écrit _Catilina_, _Electre_, et il fait de temps à

autre des lectures à ses amis.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 24 / 26 段