aujourd'hui. Je me réduis à cette apostille pour vous dire que je viens
d'exécuter ce que vous avez demandé au _philosophe_[135] par sa bonne
amie, et de vous embrasser cordialement.»
[134] Mme du Châtelet lui avait écrit quelques semaines
auparavant pour obtenir en Lorraine une lieutenance du roi pour
son fils, alors à Gênes. D'Argenson était ministre de la guerre.
[135] Stanislas lui-même, auteur du _Philosophe chrétien_.
Le 17 février, Voltaire et Mme du Châtelet se réinstallent à Paris.
Pendant que Voltaire est absorbé par des préoccupations littéraires, Mme
du Châtelet mène l'existence la plus remplie, la plus agitée; elle
revoit ses amis; va dans le monde, à la cour; soupe tous les soirs en
ville; entre temps, elle travaille à son ouvrage sur Newton, qu'à tout
prix elle veut achever avant ses couches. Sait-on jamais ce qui peut
arriver!
Son existence serait heureuse si elle n'était empoisonnée par les
soupçons, les inquiétudes que lui inspire la conduite de Saint-Lambert.
Elle le trouve froid, indifférent; elle s'imagine que sa grossesse l'a
détaché d'elle, qu'il est las de cet amour si violent, qu'il n'attend
qu'un prétexte pour rompre une liaison qui lui est à charge. Elle est
jalouse, non plus seulement de Mme de Boufflers, mais aussi de Mme de
Mirepoix, de Mme de Bouthillier, de Mme de Thianges.
Du côté de Mme de Boufflers, ses préoccupations ont d'autant plus de
raison d'être que la liaison de la marquise et du vicomte subit un
refroidissement évident. D'Adhémar est véhémentement soupçonné
d'infidélité. Mme de Boufflers ne va-t-elle pas profiter de l'isolement
de Saint-Lambert, pour reprendre son empire sur lui et le replonger dans
ses fers?
Pourquoi, au lieu d'être à Nancy, reste-t-il toujours à Lunéville, si ce
n'est parce que la marquise l'y attire et l'y retient?
Cette pensée torture Mme du Châtelet; elle prend en horreur l'amie
qu'elle aimait si tendrement; elle la croit capable des pires noirceurs.
Ses lettres, tantôt tendres, tantôt violentes, toujours passionnées,
reflètent lamentablement son état d'âme.
* * * * *
«Je joue un singulier rôle, il faut que j'aie bien de la vertu; l'envie
d'être digne de vous et du moins de me faire regretter, si vous ne
pouvez plus m'aimer, me soutient.
«On quitte le vicomte pour vous enlever à moi; je ne puis plus en douter
que par l'excès de la folie avec laquelle je vous aime. Le vicomte veut
partir et c'est moi qui l'en empêche, de peur de perdre quelqu'un qui
m'a arraché le bonheur de ma vie, et qui a employé tant d'art, de
noirceur et de manège pour vous détacher de moi, et qui y est enfin
parvenu...
«Je passe ma vie à pleurer votre infidélité et à cacher mes larmes à qui
pourrait me venger... Pour m'en récompenser, vous me faites mourir de
douleur, moi et _ce qui doit vous être cher_. Vous pouvez tout finir
d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si
vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...»
* * * * *
Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages,
dont le cœur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier
à la faveur!
Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la contrainte à laquelle Mme du
Châtelet se trouve condamnée et la violence qu'elle doit se faire pour
dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au
mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui écrit par chaque poste.
Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir
que l'amitié la plus tendre. C'est un véritable supplice.
Si Mme du Châtelet était vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout
finir. Elle n'aurait qu'à mettre le vicomte au courant de ce qui se
passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers
devant ce témoin embarrassant?
L'existence de la divine Émilie est donc fort triste. Outre les maux et
les incommodités de son état, elle n'a pas une minute de tranquillité.
Elle écrit tous les jours à Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par
jour; elle écrirait, même s'il ne devait pas lire ses lettres, pour
avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines,
ses inquiétudes et les transports de son cœur. Ses lettres
interminables sont un tissu d'incohérences, de reproches, de
tendresses, de menaces et de marques d'amour.
«Je sens que je vous excède de mes lettres», lui mande-t-elle naïvement;
mais elle continue de plus belle à l'en accabler.
«Je vous ai écrit vingt-trois lettres, et je n'en ai reçu que onze. Ce
serait bien autre chose, si on comptait par page!...»
«J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...»
Elle lui réclame son portrait; mais, «s'il le renvoie, il lui portera un
coup mortel».
«Pourquoi faut-il que vous m'aimiez moins, parce que je vous adore
davantage? Seriez-vous de ceux que l'amour refroidit?...»
De temps à autre, cependant, il y a dans la correspondance une note
gaie. Entre deux reproches, la marquise fait à son amant cette
confidence amusante:
«M. du Châtelet n'est pas si affligé que moi de ma grossesse; il me
mande qu'il espère que je lui ferai un garçon.»
Mais Saint-Lambert n'a-t-il pas la fâcheuse idée de retourner à
Lunéville! Qu'y va-t-il faire? Les soupçons, les inquiétudes de la
marquise reprennent plus violents que jamais.
«Dimanche.
«Je n'ai point de lettre de vous aujourd'hui. Cela est abominable. Cela
est d'une dureté et d'une barbarie qui sont au-dessus de toute
qualification, comme la douleur où je suis est au-dessus de toute
expression. Ne soyez pas excédé de mes lettres; si je n'en reçois pas
par la première poste, je ne vous écrirai plus.
«Ma grossesse augmente encore mon désespoir; cependant, je me conserve
comme si la vie m'était chère.»
Les récriminations entre les deux amants continuent incessantes et
chaque jour plus âpres, plus pénibles.
Saint-Lambert, qui évidemment a assez de cette liaison, cherche tous les
prétextes pour soulever des querelles. Quand les lettres qu'il reçoit
sont froides, il en manifeste beaucoup d'humeur et il ne ménage pas les
reproches; quand elles sont tendres, il n'y répond même pas.
Puis il se pique de jalousie. Il reproche amèrement à Mme du Châtelet de
l'oublier et tantôt d'être en coquetterie avec le chevalier de Beauvau,
tantôt avec le comte de Croix. Il en paraît même si affecté qu'il la
menace nettement d'une rupture.
La pauvre femme répond tristement:
«Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand même
vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous négliger? Vous êtes le
commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions
et de toutes mes pensées.
«Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que
m'ont faits vos soupçons, votre dureté, l'idée que vous avez pensé à me
quitter, que vous me l'avez écrit, que vous avez risqué ma santé et ma
vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort,
même sans me le dire, car ce n'est qu'à la troisième lettre que vous
êtes entré en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit
effacé?... Vous avez bien à réparer avec moi; ne négligez pas de fermer
les plaies de mon cœur... Vous m'avez tellement déchirée, vous
paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas même l'avoir
senti.»
Mais si Saint-Lambert est détaché d'elle, les sentiments de Mme du
Châtelet sont restés immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle
fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime toujours
passionnément. Le roi de Pologne doit venir prochainement à Trianon; les
nouvelles assiduités de Saint-Lambert auprès de Mme de Boufflers ont dû
certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupçons anciens;
elle fera tout au monde pour les dissiper: «Votre bonheur et votre
fortune sont la seule manière de me consoler de votre perte», lui
dit-elle.
Cependant, la marquise a besoin de connaître les véritables sentiments
de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des
arrangements pour ses couches; les fera-t-elle à Paris ou à Lunéville?
«C'est à vous de décider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux
dernières lettres. Êtes-vous détaché de moi? Je ne le croirai que quand
vous me l'aurez bien répété, et je sens que, si vous me le répétez, je
ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le goût ne se
raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon cœur.»
La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente
qu'elle a écrite: «Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas
démêlé dans la fureur qui y régnait tout l'amour qui l'avait dictée.»
Saint-Lambert daigne pardonner et écrire un peu plus tendrement;
aussitôt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aimée
de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se décide à
faire ses couches à Lunéville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout.
Mais ce n'est pas tout de le désirer, il faut encore en avoir la
permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de
Mme de Boufflers? Elle se décide alors à avouer à son amie une situation
qu'elle lui a jusqu'à ce jour soigneusement dissimulée:
«Paris, jeudi 3 avril 1749.
«Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret, sans attendre
votre réponse sur celui que je vous demandais: je sens que vous me le
promettez et que vous le garderez, et vous allez voir qu'il ne pourra se
garder encore longtemps.
«Je suis grosse, et vous imaginez bien l'affliction où je suis: combien
je crains pour ma santé et même pour ma vie; combien je trouve ridicule
d'accoucher à quarante ans[136], après en avoir été dix-sept sans faire
d'enfants; combien je suis affligée pour mon fils. Je ne veux pas encore
le dire, de crainte que cela n'empêche son établissement, supposé qu'il
s'en présentât quelque occasion, à quoi je ne vois nulle apparence...
[136] Elle devrait dire quarante-trois.
«Personne ne s'en doute, il y paraît très peu: je compte cependant être
dans le quatrième et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'à
quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas
quelques étourdissements ou quelques incommodités, et si ma gorge
n'était fort gonflée, je croirais que c'est un dérangement.
«Vous sentez combien je compte sur votre amitié et combien j'en ai
besoin pour me consoler et pour m'aider à supporter mon état. Il me
serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'être privée de
vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire à Lunéville
et y donner cet embarras-là? Je ne sais si je dois assez compter sur les
bontés du roi pour croire qu'il le désirât et qu'il me laissât le petit
appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher
dans l'aile[137] à cause de l'odeur du fumier, du bruit et de
l'éloignement où je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne
soit alors à Commercy et qu'il ne voulût pas abréger son voyage;
j'accoucherai vraisemblablement à la fin d'août ou au commencement de
septembre au plus tard.
[137] Elle veut parler de l'aile droite de la cour d'honneur où
étaient situés les appartements des étrangers. En sous-sol se
trouvaient les écuries royales.
«J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait
bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-être plus; car,
avec le temps de mes couches, cela ira au moins à huit mois, et, pour
peu qu'il me restât la moindre incommodité, je ne pourrais au
commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de
couches; ce sera un des temps de ma vie où notre amitié sera la plus
agréable et la plus nécessaire et où les bontés du roi me seront de la
plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espère
que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de
considérations doivent m'arrêter; je ne veux point abuser des bontés du
roi pour moi ni de votre amitié. M. du Châtelet veut que j'accouche à
Lunéville, ou du moins le désire fort; je le désire plus que lui, mais
c'est à vous de voir si cela est possible et convenable; c'est à vous de
me dire si vous le désirez, si le roi le désire et ce que vous me
conseillez.
«Si je dois accoucher à Lunéville, j'y retournerai à la fin de mai ou au
commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains
point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blessée, je
suis très forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de
vous. Décidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux,
faites que je sois avec vous. J'attendrai votre réponse avec impatience.
Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos
mains.
«Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne
garde. Il serait bien cher d'accoucher à Paris, et bien triste d'y
accoucher sans vous.»
En prévenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait à Mme de
Boufflers, la marquise ajoutait:
«Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable
et utile, et je lui avoue tout ingénument que je serais au désespoir
d'accoucher ici. Elle a le cœur bon dans le fond, mais je crois que la
meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis
incapable de soutenir l'idée d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous,
et que, si je n'en mourais pas, la tête m'en tournerait et que je suis
capable de mille extravagances.» (3 avril.)
Par malheur, le roi de Pologne venait d'être fort souffrant et le moment
était mal choisi pour l'entretenir de la requête de la divine Émilie.
Une nuit, Stanislas avait été pris par des douleurs violentes, résultat
d'une forte indigestion, et son état avait été un moment si inquiétant
que son entourage avait été fort alarmé. Il se remit peu à peu,
cependant; mais le bruit de sa maladie s'était répandu, et la _Gazette
de Hollande_ avait même annoncé qu'il était au plus mal.
A cette nouvelle Voltaire, qui était attaché au roi par les liens de la
reconnaissance et de la plus vive amitié, fut très profondément affecté;
il s'empressa de lui écrire pour lui exprimer tous ses vœux et lui dire
les tendres sentiments dont son cœur était plein.
A peine rétabli, le roi remercie le philosophe:
«Je serais, mon cher Voltaire, au désespoir si je me trouvais aussi
embarrassé à répondre à vos sentiments pour moi qu'à la production de
votre incomparable génie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient
capables de vous exprimer combien je suis sensible à tout ce que vous me
dites. Toute mon éloquence est au fond de mon cœur. C'est par son
langage que vous connaîtrez ma façon de m'expliquer pour vous marquer ma
reconnaissance de la part que vous avez prise à ma légère incommodité et
pour vous assurer combien je suis de tout mon cœur à vous.
«STANISLAS, roi.»
En avril, le roi de Pologne vint faire à Trianon un de ses séjours
habituels. Il était accompagné du duc Ossolinski, du marquis de
Boufflers et de M. de la Galaizière.
Mme du Châtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le
quitter le moins possible, vint s'installer à Trianon auprès de lui.
Elle espérait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperçue
et que le roi, déjà préparé par Mme de Boufflers, lui accorderait au
château de Lunéville le petit appartement de la reine qu'elle avait déjà
occupé et qu'elle souhaitait de nouveau très vivement.
Le roi, en effet, fut charmé de revoir la divine Émilie, charmé de jouir
de sa société. Elle passait avec lui toutes les matinées et dînait en sa
compagnie à midi.
Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait à
Versailles auprès de sa fille et il restait avec elle jusqu'à cinq
heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la
Roche-sur-Yon qui, elle aussi, était venue à Versailles pour le voir
plus facilement, et ils jouaient à la comète. Marie Leczinska favorisait
ces entrevues, dans l'espoir que son père se déciderait enfin à épouser
la princesse, et qu'il renoncerait ainsi à Mme de Boufflers. Mais le
vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne
pouvaient le faire départir de banales relations de politesse. A sept
heures, il retournait à Trianon.
Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au
travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée
dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite
son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs,
elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus.
Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui
l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de cœur et des maux de tête
incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises.
De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de
travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de
Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est
pour faire la cour à Mme de Boufflers?
Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus
aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé
de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son
grade dans un régiment de grenadiers?
Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme.
«Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle
écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait
une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut
entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc.,
etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur
de sa vie. C'est «se casser le cou».
Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous
arrêterez, cela m'a fait connaître votre cœur et voir à quoi vous me
sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais
cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne
pourrai jamais l'oublier.»
L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en
arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des
robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après
des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être
exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit:
«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été
et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas
quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à
votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous
êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas
irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y
sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher
sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à
Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour
toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste
ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh!
vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni
le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et
votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis,
puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais
un peu de courage.»
Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui
témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe
encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à
l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son
cœur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour
lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges.
Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers
elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont
grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de
nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du
prince! Mme de Boufflers a le cœur excellent; mais elle ne met de
chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien
de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée
d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas
pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare
qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la
princesse n'ose pas recommencer.
Mme du Châtelet en est arrivée à un si profond degré de chagrin qu'elle
envisage désormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les
soupçons plus ou moins justifiés que la jalousie lui inspire:
«Tout ce que Mme de Boufflers m'a écrit sur votre sujet, et sur votre
fortune en dernier lieu, la manière dont elle sent et partage mes peines
sur cela, ont resserré les liens qui m'attachent à elle, et, si vous me
quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la haïrai
jamais. Je ne lui cache point combien je suis indignée de la facilité
avec laquelle vous avez embrassé cette prétendue ressource des
grenadiers, et de l'indifférence avec laquelle vous vous êtes résolu à
vous séparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon cœur, cela
est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez...
«Mme de Boufflers met des grâces dans les choses qu'elle fait que je n'y
mettrais jamais; je suis tout étonnée, et assurément je dois l'être, que
son amitié délicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me
quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par
reconnaissance...
«Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y
ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le même lieu que vous. Je ne
suis sûre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne haïrai jamais
Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amitié pour vous.»
A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle écrit encore. Mais cette
fois sa raison l'a abandonnée; elle est dévorée de jalousie et ne le
cache plus:
«Mme de Boufflers me fait l'éloge de votre amour pour moi. Je devrais en
être bien aise, je lui en sais gré et cependant tout m'est suspect de ce
côté-là. Ma tête est un chaos de contradictions. _Si elle ne fût venue
que cet hiver, je l'aurais quittée._
«Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous êtes bien cruel d'avoir
troublé le bonheur que je trouvais à vous aimer si tendrement. Vous ne
connaissez pas tout ce que vous m'avez ôté.
«... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernières lettres; je me
suis bien consultée et bien examinée; je vous trompais et me trompais
moi-même quand je vous disais que le soupçon était loin de mon cœur; je
ne puis être tranquille tant que vous serez à Lunéville en mon absence.
Si ce soupçon détruit votre goût, il flétrit le mien, et assurément mes
soupçons sont autrement fondés que les vôtres. Rien ne peut nuire plus à
vos affaires que d'être à Lunéville quand le roi arrivera... Passez
trois semaines à Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon cœur...»
Du reste, tout le monde est persuadé qu'il est raccommodé avec Mme de
Boufflers, que le vicomte est quitté; tout le monde le dit. Il faut à
tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera à Mme du Châtelet la
tranquillité, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit.
La marquise avait profité de son séjour à Trianon pour obtenir de
Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu'à se louer des
procédés du roi à son égard:
«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand
et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je
fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y
être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que
cela dépend de tout autre chose.
«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que
j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis
sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le
roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une
injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais
comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.»