Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du
conseiller aulique. Un orage violent étant venu à éclater, la maîtresse
de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce
que sa présence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison.
Voltaire indigné lui répondit: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien
de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre
vie.»
Mais toutes ces petites misères ne troublaient guère le philosophe. Il
se sentait si bien soutenu et défendu par le roi qu'il riait tout le
premier des absurdités qui se débitaient sur son compte. Il n'en
contribuait pas moins avec Mme du Châtelet à faire de la cour de
Lorraine la plus agréable des cours.
Certes, Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Voltaire étaient les étoiles
de première grandeur qui resplendissaient à Lunéville; mais il y avait
encore d'autres astres de moindre importance qui contribuaient pour une
très large part à l'agrément de la vie de chaque jour.
Mmes de Talmont, de Lutzelbourg, de Bassompierre, de Lenoncourt, de
Cambis, Alliot, Durival, Héré, etc., sont toutes pleines d'entrain et de
gaieté et forment des réunions charmantes.
Panpan, Porquet, d'Adhémar, le chevalier de Listenay, M. de Rohan, etc.,
leur donnent la réplique; Panpan surtout est d'une inépuisable gaieté,
il est le boute-en-train de la petite cour.
Depuis les malheurs immérités qui l'ont frappé, Panpan ne connaît plus
d'obstacles; s'il ne quitte plus et pour cause les régions platoniques,
il n'a pas renoncé au commerce des dames, bien au contraire; il ne s'en
montre que plus aimable et plus empressé. Entre les dames de la cour et
lui, c'est un échange incessant d'épîtres galantes, de cadeaux, de
plaisanteries. Sans cesse il offre à ses belles amies des fêtes, des
réunions, des soupers; mais bien entendu il n'est pas question de
jalousie. Un jour, il les convie à souper en leur adressant ces quelques
vers:
Il est permis à chaque dame
De m'amener son favori,
Quand ce serait même un mari.
Pour moi, qui suis à peu près femme,
Je crois qu'il m'est aussi permis
D'amener un de mes amis,
Fine fleur de chevalerie,
Noble et brave comme Amadis,
Plus expert en galanterie
Que tous les preux du temps jadis.
Mme de Lenoncourt avait fait croire à Panpan qu'elle se nommait Jeanne
et le facétieux lecteur lui adressait à tout propos ce vers de la
Pucelle:
Il était vrai, la Jeanne avait raison.
Grande est l'indignation de Panpan lorsqu'il apprend par hasard que Mme
de Lenoncourt s'est moquée de lui et qu'elle s'appelle Thérèse; il lui
écrit:
Croyez-vous donc que sans contrainte,
On puisse ainsi de sainte en sainte
Faire trotter mon Apollon?
Vous changez de nom à votre aise.
Change-t-on aisément de ton?
On ne saurait chanter Thérèse
Comme on chanterait Jeanneton.
Et pourquoi donc Thérèse? Et pourquoi donc plus Jeanne?
Avez-vous peur d'avoir toujours raison?
Mais votre esprit vous y condamne
Bien plus que votre premier nom.
Panpan ayant eu un jour la singulière idée de lancer un costume jaune du
plus fâcheux effet, Mme de Cambis lui demande d'y renoncer. Panpan, qui
n'aime pas à contrister les dames, s'exécute aussitôt en adressant à la
jeune femme ce galant madrigal:
Sur l'air: _Du haut en bas_.
Pour vous charmer,
Sans regrets j'ai quitté le jaune,
Pour vous charmer.
Que ne puis-je vous enflammer?
Ah! je quitterais même un trône,
Ainsi que j'ai quitté le jaune
Pour vous charmer.
Panpan ne se borne pas à donner des fêtes aux dames; il les comble de
cadeaux. Son amie, sa très chère amie, Mme Durival, ayant eu
l'imprudence de parler devant lui de flambeaux dont elle a grande envie,
Panpan s'empresse de les lui envoyer:
Les voilà, ces flambeaux; qu'en avez-vous à faire?
Dans votre esprit, dans vos beaux yeux,
La Raison et l'Amour en ont allumé deux,
Dont l'un nous brûle, et l'autre nous éclaire.
Lorsqu'on travaille pour vous plaire,
Les vers viennent en foule, on les tourne aisément;
Mais tourner des flambeaux, c'est toute une autre affaire.
Vous auriez eu ceux-ci dès le premier moment,
Si vous saviez aussi promptement faire
Un tourneur qu'un poète, et surtout qu'un amant.
Mme Durival veut répondre dans la même langue, mais elle a plus de bonne
volonté que de facilité. Panpan, qui est un puriste, la plaisante sur
son inexpérience tout en lui décochant un compliment flatteur:
Je ne sais pas si dans l'art de rimer
Vous serez toujours écolière,
Mais je sais, et tout sert à me le confirmer,
Que vous serez toujours maîtresse en l'art de plaire.
Panpan, nous l'avons dit, était resté dans la plus étroite intimité avec
Mme de Boufflers. Il avait conservé pour elle non pas une simple
affection, mais un véritable culte. Elle n'avait pas d'ami plus dévoué,
plus attaché. Dans tous ses vers, dans toutes ses lettres, le nom de la
charmante femme revient sans cesse; on voit, on sent qu'il l'adore
toujours. Pas un anniversaire ne se passe sans qu'il lui adresse des
vers. Elle-même éprouve toujours pour lui la plus tendre, la plus fidèle
amitié. En 1746, Panpan reconnaissant lui envoie ce bouquet:
Du bon esprit naît le bonheur suprême;
En tout vous en suivez la loi.
Quels vœux former pour vous? Ah! je ne saurais même
Vous souhaiter plus de bontés pour moi.
L'affection si profonde qu'il éprouve pour la mère, il l'a reportée sur
la fille, sur la «divine mignonne»; il comble l'enfant de cadeaux et de
marques d'affection.
Un jour il lui apporte deux petits amours de porcelaine, accompagnés de
ces vers:
On voit, jeune Boufflers, croître en vous tous les ans
Les beautés, les grâces légères,
Les vertus et les agréments
De la plus aimable des mères.
Souffrez donc que j'apporte à vos jeux innocents
Ces deux jolis marmots qui, maintenant vos frères,
Deviendront dans peu vos enfants.
Si Mme de Boufflers est charmante pour son ancien ami, Voltaire n'est
pas moins aimable pour son modeste «confrère en Apollon»; il saisit avec
empressement toutes les occasions de lui montrer son estime et son
amitié. En 1748, il lui offre ses ouvrages avec cette dédicace:
Cher Panpan, lecteur bénévole,
Vous dont l'amitié me console
De la haine des beaux esprits,
Recevez chez vous mes écrits.
Qu'ils y bravent la main des Parques,
Qu'ils soient placés chez les monarques,
Mais surtout dans votre taudis.
Panpan très touché des attentions de son _Idole_, ne manque jamais
l'occasion de lui témoigner sa gratitude:
Je ne veux plus de toi, muse, que quelques vers
Pour chanter le plaisir, mes amis et Boufflers.
Fais-les couler avec délices
Du sein de cet humble réduit.
Qu'ils fassent, s'il se peut, un jour assez de bruit
Pour que de ses bontés Voltaire s'applaudisse
Et que Joffrin rougisse
De m'avoir éconduit.
Depuis que l'on est de retour à Lunéville, les fêtes se succèdent sans
interruption. Mme du Châtelet, qui est infatigable, fait marcher de
front les comédies, l'opéra, les lectures, les travaux astronomiques,
ses amours, etc.
Voltaire n'est pas moins actif. Il compose des madrigaux pour les dames,
il refait _Sémiramis_, il écrit l'histoire de la guerre de 1741; enfin,
il travaille nuit et jour, sans trêve ni repos.
Il ne perd pas une occasion d'adresser au roi et à la favorite
d'aimables compliments.
A MADAME DE BOUFFLERS
Le nouveau Trajan des Lorrains
Comme roi n'a pas mon hommage;
Vos yeux seraient plus souverains,
Mais ce n'est pas ce qui m'engage.
Je crains les belles et les rois:
Ils abusent trop de leurs droits;
Ils exigent trop d'esclavage.
Amoureux de ma liberté,
Pourquoi donc me vois-je arrêté
Dans les chaînes qui m'ont su plaire?
Votre esprit, votre caractère
Font sur moi ce que n'ont pu faire
Ni la grandeur ni la beauté.
Non content de tous ces travaux divers, le poète compose encore de
petites pièces destinées au théâtre de la cour et qui doivent être
interprétées par la troupe «de qualité.»
Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Mme de Lutzelbourg, Mme de
Lenoncourt, le vicomte de Rohan, Panpan, Saint-Lambert, etc.,
contribuent à l'éclat des représentations. Tous ont dû accepter des
rôles, et ils s'en tirent non sans éclat.
«Depuis que je suis ici, écrit Mme du Châtelet, je n'ai fait que jouer
l'opéra et la comédie. Votre ami nous a fait une comédie en vers et en
un acte qui est très jolie, et que nous avons jouée pour notre clôture.
J'ai joué aussi l'acte du feu des _Éléments_[129], et je voudrais que
vous y eussiez été, car, en vérité, il a été exécuté comme à l'Opéra.»
[129] Ballet de Roy, musique de Destouches.
Voltaire ne se contente pas de faire des comédies, il en joue. On lui
demande d'interpréter des rôles, et le poète, qui adore les planches, ne
se fait pas trop prier. Il profite de l'occasion pour couvrir de
louanges son hôte bienfaisant.
Voici le compliment qu'il débite à Stanislas et à la princesse de la
Roche-sur-Yon après avoir joué le rôle de l'assesseur dans
l'_Étourderie_[130]:
O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère,
Esprit juste, esprit vrai, cœur tendre et généreux,
Nous devons chercher à vous plaire,
Puisque vous nous rendez heureux.
Et vous, fille des rois, princesse douce, affable,
Princesse sans orgueil et femme sans humeur,
De la société, vous, le charme adorable,
Pardonnez au pauvre assesseur.
[130] Comédie en un acte de Fagan.
Mais le poète n'adresse pas uniquement ses louanges aux grands de la
terre; les interprètes qui se distinguent ont droit aussi à ses éloges.
Mlle de la Galaizière ayant, joué à ravir le rôle de Lucinde dans
l'_Oracle_[131], reçoit ces vers charmants:
J'allais pour vous au dieu du Pinde
Et j'en implorais la faveur.
Il me dit: «Pour chanter Lucinde
Il faut un dieu plus séducteur.»
Je cherchai loin de l'Hippocrène
Ce dieu si puissant et si doux;
Bientôt, je le trouvai sans peine,
Car il était à vos genoux.
Il me dit: «Garde-toi de croire
Que de tes vers elle ait besoin;
De la former, j'ai pris le soin;
Je prendrai celui de sa gloire.»
[131] Petite comédie de Saint-Foix.
Cependant, cette succession de plaisirs, d'opéras, de comédies devait
avoir une fin. On ne peut toujours s'amuser. Et puis, ne faut-il pas
avant tout respecter les lois de l'Église? A l'approche de l'Avent,
Stanislas décide que les spectacles vont cesser.
Voltaire s'incline devant la volonté royale; la troupe «de qualité»
donne une dernière et brillante représentation, et, à la fin du
spectacle, le poète, entouré de tous les interprètes, s'avance sur le
devant de la scène et, parlant à Stanislas, lui adresse ce compliment:
Des jeux où présidaient les Ris et les Amours,
La carrière est bientôt bornée;
Mais la vertu dure toujours:
Vous êtes de toute l'année.
Nous faisions vos plaisirs et vous les aimiez courts;
Vous faites à jamais notre bonheur suprême,
Et vous nous donnez tous les jours
Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours,
C'est celui d'un roi que l'on aime.
Les représentations étant terminées, Voltaire charmait encore son hôte
en lui faisant lecture de ses travaux. Il poursuivait toujours
l'histoire de la guerre de 1741 et venait d'achever l'épisode relatif
aux derniers malheurs de la maison des Stuart. Un jour, il donnait
lecture à la cour assemblée d'un passage des plus pathétique. L'émotion
était générale, car on ne pouvait entendre l'historien sans se rappeler
les propres et cruelles infortunes de Stanislas. Et puis, ne savait-on
pas que la princesse de Talmont, qui assistait à la lecture, au premier
rang, était la maîtresse du prince Édouard? La lecture fut interrompue
par l'arrivée du courrier. L'indignation, la stupeur furent générales
quand on apprit qu'en vertu du traité conclu avec l'Angleterre, le
prétendant venait d'être arrêté à la sortie de l'Opéra. Il avait fallu
en arriver aux pires extrémités; le prince, saisi par les archers, avait
été enfermé à Vincennes, puis conduit hors du royaume.
Stanislas, saisi de pitié et n'écoutant que son cœur, envoya aussitôt
un courrier au prince exilé pour lui offrir un asile dans ses États.
Les derniers temps du séjour en Lorraine sont attristés par des
querelles assez fréquentes entre Saint-Lambert et Mme du Châtelet.
Cette dernière se plaint sans cesse de la froideur de son amant; elle
l'accuse de la délaisser, de l'oublier, tant et si bien que la
séparation allait presque devenir un soulagement pour tous les deux:
«Me laisser envoyer deux fois chez vous sans m'écrire, me voir à quatre
heures quand je vous demande de venir à une heure, et cela en me mandant
que vous vous portez bien, c'est me dire assez comment vous pensez pour
moi après la façon dont vous m'avez quittée hier au soir. Il faut partir
pour Paris et nous séparer à jamais. Je ne sais ce qui arrivera demain;
mais je puis tout supporter, hors la façon indigne dont vous me
traitez.»
* * * * *
«Vous m'avez traitée si froidement aujourd'hui; vous avez eu l'air si
peu occupé de moi; vous avez si peu songé à chercher des expédients, à
m'en demander, à m'en parler, à vous en plaindre; vous m'avez si peu
regardée; enfin, je suis si excessivement mécontente de vous que je me
console bien aisément de ne pouvoir vous ouvrir la porte de la
maréchale; je me repens seulement de vous l'avoir proposé et de l'avoir
imaginé; je suis une indigne créature de vous en avoir parlé; je sens
tout mon tort et je n'en aurai plus de cette espèce. Je suis bien
heureuse que vous ayez de si mauvais procédés avec moi à la veille de
mon départ; j'en serai plus heureuse à Paris. Je suis bien persuadée
que vous n'avez pas tenté de venir ce soir et je ne vous écrirais pas si
je ne voulais pas vous faire voir que je me suis aperçue de votre
conduite et qu'elle fait sur moi l'effet qu'elle y doit faire.»
* * * * *
Cependant, avant de se rendre à Paris, Mme du Châtelet avait des
intérêts qui la rappelaient à Cirey, des bois à visiter, des
contestations à terminer; il fut décidé que l'on y passerait les fêtes
de Noël. Voltaire et la divine Émilie prirent congé de Stanislas et de
sa cour le 20 décembre.
Les adieux avec Saint-Lambert furent déchirants naturellement: toutes
les querelles étaient oubliées; on ne se rappelait plus que les heureux
moments. On se promit de s'écrire beaucoup, et au besoin plusieurs fois
par jour, et de se retrouver très prochainement.
CHAPITRE XXII
(1749)
Séjour à Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à Paris,
de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28 avril
1749.
Mme du Châtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey.
On arriva à Châlons à huit heures du matin; mais la marquise avait gardé
si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut même pas s'y
arrêter, et l'on se rendit directement à la maison de campagne de
l'évêque, qui était un de leurs amis.
Le prélat, qui avait en séjour quelques invités, fit aussitôt servir un
plantureux déjeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du
Châtelet, très animée, proposa une partie de comète ou de cavagnole; on
accepta et l'on se mit incontinent à la table de jeu. Cependant, neuf
heures et demie avaient sonné, heure fixée pour le départ. Les chevaux
étaient à la porte et les postillons s'impatientaient. Après une heure
d'attente, comme la partie de comète battait son plein, on fit dire aux
postillons de s'en aller, et de revenir à deux heures.
A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais,
hélas! on avait recommencé une nouvelle partie, et la marquise, qui
perdait, ne voulait pas entendre parler de départ.
En attendant, la pluie tombait à verse, et les postillons criaient,
juraient, menaçaient de tout abandonner; à la fin, on finit par les
installer ainsi que leurs chevaux dans les écuries du château. Ce n'est
qu'à huit heures du soir qu'on put arracher la marquise à sa table de
jeu.
On arriva à Cirey le 24 décembre. Mais tout à coup Mme du Châtelet, qui
dans la vie ordinaire était toujours vive et de bonne humeur, devint
rêveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en
apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connaître la cause. Ce fut
d'abord en vain. Cependant, à force d'insistance et de prières, il finit
par arracher à la marquise son douloureux secret: elle lui confia
qu'elle avait de graves inquiétudes, et qu'à certains symptômes elle
avait tout lieu de se craindre dans une situation intéressante.
La position était d'autant plus délicate que, depuis de longues années,
elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amitié.
Comment sortir honorablement de ce pas difficile?
L'occasion était unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de
se désintéresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire
à la divine Émilie de se tirer de là comme elle pourrait. Mais il avait
le cœur trop généreux pour agir ainsi. Touché aux larmes de la détresse
et des angoisses de Mme du Châtelet, il n'eut qu'une idée: lui venir en
aide et apaiser ses inquiétudes. Il s'y employa avec autant de zèle que
s'il eût été l'auteur responsable du désastre.
Très sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal
intéressé et de voir avec lui à quel parti il convenait de s'arrêter:
c'était bien le moins qu'il aidât la marquise à sortir de l'embarras
dans lequel il l'avait placée.
Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mandé en toute hâte, arriva à Cirey.
On peut deviner ce que furent les conférences entre Mme du Châtelet,
Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manquèrent assurément ni de piquant,
ni de saveur. Enfin, après un long examen de la situation, le singulier
trio ne trouva que deux solutions possibles:
La première était de dissimuler la grossesse, de disparaître pendant
quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficultés! Et
on restait toujours à la merci d'une indiscrétion.
La seconde était d'attribuer à M. du Châtelet ce qui juridiquement lui
appartenait. Mais, si pour le public la chose était facile, il n'en
était pas de même vis-à-vis du marquis.
C'est cependant à ce dernier parti que les trois amis s'arrêtèrent comme
le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comédies fut
chargé d'organiser le scénario.
Donc, Mme du Châtelet écrit à son mari, qui était alors à Dijon, de
venir promptement à Cirey, qu'un procès est menaçant, que sa présence
peut tout arranger; que, de plus, elle a à lui remettre une forte somme
d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette
dernière perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt
à Cirey, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie; Mme du
Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on
a conviés à faire un séjour, tout le monde s'empresse autour du
châtelain et lui fait fête. Dans la journée, on chasse, on parcourt les
bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chère, on sert des
vins généreux, la bonne humeur est générale; on cause chasse, pêche,
chiens, chevaux, c'est-à dire qu'on choisit de préférence les sujets
chers à M. du Châtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le
monde l'écoute avec déférence.
Charmé d'un succès auquel il n'est pas habitué, le marquis en profite
pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette
comédie joue le premier rôle, étourdit toute la société par les contes
les plus drôles et les plus divertissants; la marquise, placée auprès de
son mari, porte une toilette des plus suggestives.
Dès le second soir, le marquis, grisé par ses propres paroles, par le
bruit, par le vin, perd à peu près la raison.
Grand fut son étonnement de se réveiller le lendemain matin, les fumées
du vin dissipées, dans la propre chambre de son épouse, tendrement
couché auprès d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait dû
céder à ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il
n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'était passé.
La même charmante existence se prolongea pendant trois semaines au
milieu de plaisirs toujours renouvelés et de la gaieté générale. A ce
moment, la marquise avoua timidement à son mari qu'elle éprouvait
d'étranges symptômes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle
était appelée quelques mois plus tard à lui donner un nouvel héritier.
A cet aveu, M. du Châtelet pensa s'évanouir de joie; puis, après avoir
tendrement embrassé sa chère épouse, il courut annoncer la bonne
nouvelle à Voltaire, à Saint-Lambert et à tous les amis qui se
trouvaient dans le château. Tout le monde le félicita de cet heureux
événement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les
compliments de son entourage.
De grandes réjouissances eurent lieu à Cirey en l'honneur de cette
maternité si imprévue et M. du Châtelet les présidait avec une fierté
bien légitime.
La comédie imaginée par Voltaire et ses amis réussit donc à merveille.
Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles
plaisanteries.
Quelqu'un disait: «Quelle diable d'idée a donc pris à Mme du Châtelet de
coucher avec son mari?»
--«Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse.»
Cette délicate négociation heureusement terminée, la réunion des deux
époux n'avait plus de raison d'être; M. du Châtelet retourna donc à son
corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son régiment, Voltaire
et la divine Émilie firent leurs préparatifs pour regagner Paris.
Depuis que l'on avait quitté Lunéville, Voltaire entretenait avec
Stanislas une correspondance assez suivie. Dès la fin de décembre, il
avait écrit au roi pour lui envoyer ses vœux de nouvel an. En même
temps, il lui parlait avec colère d'un pamphlet où on le
vilipendait[132]:
«C'est un livre imprimé au fond de l'enfer», répond le roi qui prend
part à la juste indignation de son ami; mais en même temps il l'engage à
se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, «l'envie effrénée
n'attaquant que le mérite. Mieux vaut, lui dit-il, mépriser la noirceur
des malhonnêtes gens et se contenter d'être estimé des gens d'honneur».
[132] _Voltairiana_.
Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet
également ses dernières productions[133].
[133] 31 janvier.
«_Memnon_ m'a endormi bien agréablement, lui répond le monarque, et j'ai
vu dans un profond sommeil que la sagesse n'est qu'un songe.»
Mais le roi ne veut pas être en reste de politesse avec son ami, il
soumet à son appréciation un opuscule qu'il vient de terminer:
«Je vous envoie _le Philosophe chrétien_ qui a été continué depuis votre
départ. Memnon dira bien qu'il y a de la folie de vouloir être sage;
mais, du moins, il est permis de se l'imaginer. Ce philosophe ne mérite
pas un moment de votre temps perdu pour le parcourir, mais il connaît
votre indulgence pour se présenter devant vous. Faites-lui donc grâce en
faveur du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez si vous le
jugez digne de vous occuper un moment...» (5 février 1749.)
Stanislas envoya aussi _le Philosophe chrétien_ à sa fille qui lui
répondit que l'ouvrage était d'un athée, et qu'elle y reconnaissait la
main de Voltaire. Ce dernier, auquel le propos fut rapporté, s'indignait
fort d'être soupçonné de collaboration à un livre qui, disait-il,
n'était pas écrit en français.
Entre Stanislas et Voltaire, c'est un échange perpétuel de bons procédés
et de gracieux compliments, et comme les petits cadeaux entretiennent
l'amitié, le philosophe fait envoyer à son confrère couronné quelques
friandises du bon faiseur parisien.
«Nous mangeons vos bonbons tout notre saoul, écrit le prince
reconnaissant; vos soins à nous les envoyer en font la plus agréable
douceur.»
La marquise elle-même écrit souvent au monarque, et Stanislas lui répond
très fidèlement. Il lui mande le 17 février 1749:
«Je vous rends mille grâces, ma chère marquise, du compte que vous me
rendez de ce que vous faites. J'envie le bonheur de tous les lieux où
vous vous trouvez. J'espère avoir le plaisir de vous rejoindre
immédiatement après Pâques; Mme l'Infante m'en donnera le temps. Jusqu'à
ce moment, le carême me deviendra bien mortifiant. J'ai réfléchi sur ce
que M. d'Argenson[134] vous a dit. Si vous ne faites rien avant mon
arrivée, je crois que la gloire me reviendra, quand j'y serai,
d'effectuer ce qu'on vous a promis. Du moins, j'y emploierai tous mes
soins et tout l'empressement que vous me connaissez pour tout ce qui
vous intéresse. Soyez-en, je vous en conjure, persuadée, car, en vérité,
je suis de tout mon cœur, votre très affectionné
«STANISLAS.
«_A M. de Voltaire_