Cet éloignement lui est tellement douloureux qu'elle a pris la

résolution de tout avouer au roi, son intimité, sa liaison même, et de

lui demander de laisser venir l'homme qu'elle adore:

«Je suis fâchée que cette confidence ne soit pas un plus grand

sacrifice, ajoute-t-elle bravement, qu'elle ne me coûte pas davantage,

vous verriez si je balancerais.»

En effet, la première fois que Stanislas se présente chez elle pour lui

rendre visite, elle lui avoue qu'elle a du chagrin, qu'elle est malade,

qu'elle a la migraine. Le roi remarque en effet qu'elle a mauvais

visage.

Elle profite de l'occasion pour lui dire qu'elle a à lui parler et

qu'elle lui demande un quart d'heure de conversation après le dîner. Le

roi s'imagine qu'il est question de son mari, car la situation de M. du

Châtelet n'était toujours pas réglée et restait pour la marquise un

grave sujet de préoccupation.

--De quoi voulez-vous m'entretenir? lui dit-il. Vous est-il venu quelque

idée?

--Ce n'est point sur les affaires de mon mari, répond-elle, mais sur les

miennes propres, sur mon intérieur; vous avez assez de bontés pour moi

pour que j'aie de la confiance en vous; l'amitié ne va point sans

confiance et Votre Majesté m'en marque.

--Assurément, répondit le roi; mais de quoi s'agit-il? dites-le donc.

--Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience

d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demandée.

Le roi promit et se retira.

Mme du Châtelet, ravie, écrit à son amant:

«Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour

qu'on puisse recevoir de sa maîtresse; je n'en rougirai jamais si vous

le méritez.»

Aussitôt après le dîner, Mme du Châtelet eut l'audience qu'elle avait

sollicitée. Sans s'embarrasser dans les périphrases, elle aborda

nettement le sujet qui lui tenait au cœur.

--Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec

vous avec tant de liberté, vous me marquez tant de bonté et d'amitié,

que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort

amoureux de moi et qui est au désespoir de ne point aller à Commercy.

J'en suis si touchée que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y

mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fâche de ce

sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup,

et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause.

Le roi répondit:

--Je trouve très bon qu'il vienne me faire sa cour à Commercy; il n'a

qu'à y venir.

--Mais où le logerez-vous?

--Il n'a qu'à loger chez le curé, comme à l'autre voyage, riposta le

roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du

commencement, cela paraîtrait singulier et ferait tenir des propos. Ces

petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille

chipotages.

--Mais vous le mettrez des autres voyages?

--Nous verrons.

--J'espère que votre amitié pour moi vous donnera de la bonté pour lui.

--Oh! pour cela, oui.

Et Stanislas leva l'audience.

Mme du Châtelet avoue naïvement que, pendant toute cette conversation,

le roi paraissait plus embarrassé qu'elle et qu'il avait l'air d'en

désirer la fin.

Profitant de la permission si bénévolement accordée, Saint-Lambert

accourut à Commercy, et, ainsi qu'il était convenu, logea comme

d'habitude chez le curé.

Ce fut, certes, un grand bonheur pour Mme du Châtelet, mais non pas un

bonheur sans mélange, car la présence de Saint-Lambert lui amena bien

des ennuis. D'abord, Voltaire ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux et de

faire scènes sur scènes à la divine Émilie? Elle se défendit avec toute

l'énergie d'une mauvaise conscience; mais le philosophe, qui n'était pas

crédule, ne se laissa qu'à demi persuader. La paix se rétablit cependant

dans ce faux ménage, mais une paix boiteuse et qui laissait la porte

ouverte à de nouvelles crises.

Une autre tracasserie allait donner à Mme du Châtelet bien du souci.

Mme de Boufflers qui, jusqu'alors, avait été sa meilleure amie, qui

avait pris avec tant de désinvolture sa liaison avec Saint-Lambert, soit

qu'elle fût poussée par la jalousie, soit sous l'influence d'un autre

sentiment, était devenue, depuis le voyage de Plombières, aussi

quinteuse et désagréable qu'elle était autrefois complaisante et

gracieuse; c'était à tel point qu'elle rendait la vie intolérable à son

ancienne amie.

Mme du Châtelet se plaint amèrement de son caractère, de ses injustices

continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dépendance et

qu'elle peut la séparer de son ami; elle pousse même la patience jusqu'à

feindre de ne rien sentir; elle continue à lui témoigner mille

amabilités, à lui faire réciter ses rôles, etc., mais tout est en pure

perte.

Comme, malgré leurs rencontres fréquentes, Mme du Châtelet écrit sans

cesse à Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son

existence:

«L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien à faire avec un tel

caractère que de l'éviter et de rougir de l'avoir aimé, surtout moi qui

n'avais pas pour excuse l'illusion du goût et de l'amour, et qui

cependant la regrette peut-être plus que vous.

«Je vais à une heure à la Fontaine Royale à cheval; vous devriez y

venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne

veut aller au théâtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera

un plaisir extrême. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous

trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous

aime enfin pour vous aimer toujours.»

Les préoccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilité de Mme

de Boufflers furent compensés pour Mme du Châtelet par un grand bonheur.

Le roi, qui était décidément très désireux d'être agréable à la

marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle désirait.

Il créa pour M. du Châtelet la charge de grand maréchal des logis de la

cour avec 2,000 écus d'appointements, partageables entre le mari et la

femme. En même temps, il nomma M. de Bercheny grand écuyer. Cette

solution combla de joie la marquise; désormais, elle était assurée de

pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref,

c'était à ses yeux le bonheur parfait. Elle écrit, ravie, à d'Argental:

«Je ne puis trop me louer des bontés du roi de Pologne; assurément, je

lui serai attachée toute ma vie.»

C'est pendant les derniers jours du séjour à Commercy que se place un

incident tragique et comique à la fois.

Tout allait le mieux du monde: Mme du Châtelet était ravie d'avoir

obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle était

radieuse d'avoir retrouvé son cher Saint-Lambert; les fêtes succédaient

aux fêtes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'étaient les mauvaises

humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en

prendre son parti.

Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert

chez le curé; elle l'attirait chez elle et très imprudemment ne lui

ménageait pas les preuves de sa tendresse.

Un après-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans

un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient

les doux épanchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans

se faire annoncer; il traverse l'appartement, pénètre brusquement dans

le petit salon et trouve Mme du Châtelet et Saint-Lambert dans une

situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs

occupations.

A cette vue, le philosophe indigné ne peut se contenir; il accable

d'invectives sa divine amie et il ne ménage pas davantage son

partenaire. La marquise éperdue ne sait que répondre; mais

Saint-Lambert, après un moment d'émotion, se ressaisit. Il dit à

Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient à

sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra.

Voltaire s'éloigne furieux, en disant à Mme du Châtelet qu'il ne la

reverra jamais.

Le coup fut terrible pour le philosophe. Confiant dans sa maîtresse,

dans ses quarante-trois ans, dans un long attachement et dans un

commerce intellectuel qui était un grand charme pour tous deux, il se

croyait à l'abri de ce vulgaire désagrément. Il avait pardonné le passé

sur lequel on ne pouvait revenir, mais il entendait préserver le

présent.

Il oubliait sa propre ingratitude en maintes circonstances, son

indifférence quand sa vanité était en jeu, la froideur enfin de son

tempérament.

Quoi qu'il en fût, Voltaire rentra chez lui au comble de l'exaspération

et de la colère, et il fit aussitôt appeler Longchamp.

Sans explications, il lui ordonne de louer ou d'acheter une chaise de

poste, d'y faire mettre des chevaux et de tout préparer pour un départ

immédiat; il veut quitter Commercy cette nuit même.

Longchamp, qui tombe des nues et qui n'y comprend rien, croit prudent de

voir d'abord Mme du Châtelet. La marquise lui recommande de se tenir

tranquille et par-dessus tout de gagner du temps.

Le secrétaire revient alors auprès de Voltaire et lui affirme qu'il n'a

pu, malgré tous ses efforts, trouver une chaise de poste. Il reçoit

l'ordre d'aller le lendemain à Nancy en acheter une à tout prix.

Mme du Châtelet, mise au courant de l'immuable décision du philosophe,

comprend que la situation est grave et qu'il faut jouer le tout pour le

tout. Elle aussi est au désespoir; elle est désolée d'avoir fait de la

peine à son ami, qu'elle aime toujours après tout, et puis à aucun prix

elle ne veut rompre une liaison qui fait toute sa gloire. Donc elle se

rend chez Voltaire qu'elle trouve couché. Elle s'asseoit familièrement

sur son lit et commence des explications, des excuses assez pénibles.

Tout d'abord, elle lui soutient qu'il s'est mépris sur le plus innocent

des tête-à-tête, que l'obscurité l'a trompé, qu'il a mal vu. Mais

Voltaire l'interrompt brusquement: il a vu, bien vu; il est inutile

d'insister.

Mme du Châtelet, puisque le mensonge ne sert à rien, prend le parti de

la franchise: eh bien, oui, c'est vrai, elle a été infidèle; mais est-ce

sa faute, à elle? Est-ce sa faute si elle a un cœur aimant, un

tempérament ardent? Est-ce sa faute si Voltaire l'abandonne, la

délaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires? Est-ce sa faute

s'il agonise depuis des années? En réalité, n'est-ce pas une nouvelle

preuve d'amour qu'elle lui donne en le ménageant? Puisque sa santé le

condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le

remplace que tout autre? Va-t-il prendre au tragique, lui, philosophe,

un accident si banal, et dont personne ne se soucie? Va-t-il de gaieté

de cœur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans?

Va-t-il la réduire au désespoir pour un fait dont elle n'est pas

responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond

elle l'adore, elle est à lui à jamais.

Voltaire, après s'être d'abord bouché les oreilles, se laissait peu à

peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude

logique; sa colère s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider

qu'il lui tendait les bras.

--Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut

que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point

devant mes yeux.

La réconciliation accomplie, Mme du Châtelet embrasse Voltaire, le

supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De là elle court chez

Saint-Lambert qu'elle doit calmer à son tour, car il se prétend offensé

et, conformément aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout

massacrer. A force de supplications, de tendresse, Émilie finit par lui

faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprès de Voltaire une

démarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez

penaud, se présente chez le philosophe et balbutie quelques excuses;

Voltaire, qui a retrouvé toute sa philosophie, ne le laisse pas achever;

il l'embrasse et lui dit:

--Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes

dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants

trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour

les plaisirs.

Le soir même, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et, à partir de ce

moment, Voltaire, Mme du Châtelet et Saint-Lambert vécurent dans la plus

parfaite harmonie. Voltaire composa même sur ce singulier incident de sa

vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a détruit le

manuscrit[128].

[128] L'abbé de Voisenon raconte une plaisante anecdote au sujet

des rapports de Mme du Châtelet et de Voltaire:

«Mme du Châtelet n'avait rien de caché pour moi; je restais

souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il

n'y avait que l'amitié la plus vraie, qui faisait les frais de nos

veillées. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement

détachée de Voltaire. Je ne répondais rien; je tirais un des huit

volumes (des lettres manuscrites de Voltaire à la marquise,

lettres qu'elle avait divisées en huit beaux volumes in-quarto) et

je lisais quelques lettres. Je remarquais des yeux humides de

larmes; je renfermais le livre promptement en lui disant: «Vous

n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même

épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était

faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été le médecin.»

(VOISENON, _Œuvres complètes_, 1781.)

Ce faux «ménage à trois», d'un accord commun, qui paraît si choquant à

nos mœurs plus réservées, n'avait rien qui effrayât nos ancêtres; de

même que Voltaire, le premier émoi passé, avait trouvé plaisant de

composer une petite comédie sur sa mésaventure, de même Saint-Lambert ne

dédaigna pas d'écrire un conte iroquois, _les Deux Amis_, où il vante

les avantages et l'agrément de l'amour à trois.

La nouvelle est assez piquante et assez caractéristique des mœurs de

l'époque pour mériter une brève description:

Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, élevés l'un près de l'autre,

étaient liés par la plus étroite amitié. Non loin de leur cabane vivait

une jeune fille vive, aimable et gaie, Erimée. Tolho et Mouza s'éprirent

peu à peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient

trop pour se rien cacher, ils se firent bientôt l'aveu de leur passion

réciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne

désespoir, désespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu'à se

précipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli

éternel.

Puis, la réflexion aidant, ils en arrivèrent l'un et l'autre à une

solution moins radicale.

«Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de

l'amour avec l'ami de mon cœur, l'ornement de ma vie?»

Mouza s'interrogeait de son côté: «Si Tolho goûtait dans les bras

d'Erimée les plaisirs de l'amour, pourquoi mon âme en serait-elle

affligée? mon âme, qui est heureuse des plaisirs de Tolho. C'est parce

qu'Erimée serait à Tolho et ne serait pas à moi. Mais, si Erimée le

veut, ne pouvons-nous pas être heureux l'un et l'autre. Elle serait à

nous et, alors?...»

Quand Mouza fit part à son ami d'enfance de ces réflexions si sages,

Tolho, frappé de leur côté pratique, ne put s'empêcher de s'écrier: «O

moitié de moi-même, je sens que je puis tout partager avec toi.»

La candide Erimée, consultée, trouva que ce mariage en partie double

n'avait rien qui fût de nature à l'effrayer et même par certains côtés

pouvait passer pour fort avantageux; aussi loin d'élever des objections

se déclara-t-elle? toute prête à l'accepter. Aussitôt dit, aussitôt

fait. Un vieux sachem qui passait par là fut prié de donner, sans perte

de temps, la bénédiction à l'aimable et impatient trio.

Cette union tourna du reste le mieux du monde: «Erimée ne parut se

refroidir ni pour l'un ni pour l'autre de ses époux; on n'a point su

lequel des deux lui était le plus agréable. On a dit qu'elle était plus

tendre avec Mouza et plus passionnée avec Tolho.»

Saint-Lambert termine sa nouvelle par ces quelques lignes qu'il serait

dommage de ne pas citer dans toute leur candeur:

«Tous trois, après avoir passé leur jeunesse dans les plaisirs et les

agitations de l'amour, jouirent de la paix et des douceurs de l'amitié.

L'heureuse Erimée fut toujours vigilante, douce, attentive et

laborieuse, et le modèle de la fidélité conjugale.»

Le conte iroquois parut charmant aux contemporains et imprégné d'une

philosophie souriante dont personne ne songea à se choquer.

A partir des incidents de Commercy, Mme du Châtelet, Voltaire,

Saint-Lambert vivent dans une intimité plus étroite que jamais, d'autant

plus douce qu'ils n'ont plus rien à se cacher; ils se comblent

mutuellement d'attentions délicates et de prévenances: c'est l'âge d'or!

Aussi, peu de temps après, le philosophe n'hésite-t-il pas à proclamer

sa vie la plus enviable de toutes, «près de Boufflers et d'Emilie».

Il écrit au président Hénault:

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Que m'importent de vains discours

Qui s'envolent et qu'on oublie?

Je coule ici mes heureux jours

Dans la plus tranquille des cours,

Sans intrigue, sans jalousie,

Auprès d'un roi sans courtisans,

Près de Boufflers et d'Émilie.

Je les vois et je les entends,

Il faut bien que je fasse envie.

Le philosophe s'est si bien résigné à son sort et il a si bien pardonné

à Saint-Lambert qu'il lui adresse une délicieuse épître, où il se

plaisante lui-même sur ses infortunes:

A SAINT-LAMBERT

Tandis qu'au-dessus de la terre,

Des aquilons et du tonnerre,

La belle amante de Newton,

Dans les routes de la lumière,

Conduit le char de Phaéton,

Sans verser dans cette carrière,

Nous attendons paisiblement,

Près de l'onde castalienne,

Que notre héroïne revienne

De son voyage au firmament;

Et nous assemblons pour lui plaire,

Dans ces vallons et dans ces bois,

Les fleurs dont Horace autrefois

Faisoit des bouquets pour Glycère.

Saint-Lambert, ce n'est que pour toi

Que ces belles fleurs sont écloses;

C'est ta main qui cueille les roses,

Et les épines sont pour moi.

Ce vieillard chenu qui s'avance,

Le Temps, dont je subis les loix,

Sur ma lyre a glacé mes doigts,

Et des organes de ma voix

Fait trembler la sourde cadence.

Les Grâces, dans ces beaux vallons,

Les dieux de l'amoureux délire,

Ceux de la flûte et de la lyre

T'inspirent tes aimables sons,

Avec toi dansent aux chansons,

Et ne daignent plus me sourire.

Dans l'heureux printemps de tes jours,

Des dieux du Pinde et des Amours,

Saisis la faveur passagère;

C'est le temps de l'illusion.

Je n'ai plus que de la raison;

Encore, hélas! n'en ai-je guère.

Mais je vois venir sur le soir,

Du plus haut de son Aphélie,

Notre astronomique Émilie,

Avec un vieux tablier noir,

Et la main d'encre encor salie,

Elle a laissé là son compas,

Et ses calculs et sa lunette;

Elle reprend tous ses appas:

Porte-lui vite à sa toilette

Ces fleurs qui naissent sous tes pas,

Et chante-lui sur ta musette

Ces beaux airs que l'amour répète

Et que Newton ne connut pas.

CHAPITRE XXI

Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les

dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du

théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet.

Le voyage à Commercy, signalé par les graves incidents que nous venons

de raconter, ne fut que de quelques jours; dès le 17 octobre, la cour

était de retour à Lunéville.

Mme du Châtelet, qui n'a plus de ménagements à garder ni vis-à-vis du

roi, ni vis-à-vis de Voltaire, est heureuse de sa liberté relative, et

elle en profite pour jouir plus complètement de son cher Saint-Lambert;

car sa passion pour lui, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. Elle

n'a qu'un ennui: c'est la mauvaise humeur persistante, nous pourrions

dire la méchanceté de Mme de Boufflers. Cette méchanceté se manifeste

sous toutes les formes et de façon incessante.

Bien que la divine Émilie et son ami se voient à tout instant, il n'y a

pas de jour où la marquise n'éprouve encore le besoin d'écrire.

* * * * *

«Je m'éveille et ce n'est pas pour vous voir, c'est pour aller à

Chanteheu. Qu'ai-je à faire à Chanteheu, puisque je suis bien résolue à

ne vouloir point avoir d'obligation à une femme avec laquelle je sens

que je ne pourrai pas vivre? Le bonheur de vivre avec vous est le seul

que mon cœur puisse connaître, mais vous ne voudriez pas que je

l'achetasse à ce prix... Je ne veux avoir d'autres chaînes que celles

qui m'attachent à vous. Il y a bien peu de gens qui soient dignes qu'on

leur ait obligation. J'ai aimé Mme de Boufflers assez pour ne le pas

craindre, mais je ne pense plus de même. Je sens que, peu à peu, ses

humeurs ont lassé mon amitié, et je suis aussi détachée d'elle que je

vous suis liée invinciblement. Je vous aurai une obligation extrême de

lui montrer la façon dont je pense; je n'aurai point d'aigreur avec

elle, mais je sens que je n'aurai plus les mêmes manières. Mon extérieur

est toujours l'image de mon cœur, quoi que vous en puissiez dire, et je

ne crains pas que vous me le niez longtemps... Il me reste bien peu de

temps à vous voir, mais on m'en dérobe trop. Je ne suis heureuse qu'avec

vous.»

* * * * *

«On ne peut point écrire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on

a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'âme fort agitée. Je vois qu'il n'y

a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procédés ne font

pas plus sur elle que la colère; je crois qu'elle les craint encore

davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour éloigner le

roi de moi; elle n'y a pas réussi, mais elle y réussira. Mes bons

procédés ne m'ont attiré que des aigreurs; elle ne veut pas que nous

passions notre vie ensemble, cela est sûr. Mais si vous m'aimez autant

que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime,

nous nous en passerons bien. J'ai passé ma vie dans l'indépendance, et

assurément je ne choisirai pas ses chaînes; je ne veux dépendre que de

mon goût et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela

est sûr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je

vous assure qu'il faut songer à ne s'en plus embarrasser et à ne s'en

plus occuper.»

* * * * *

«Vos lettres sont charmantes, surtout la dernière. Vous avez plus

d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas

cette vanité-là, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre

et ne cesse de me prêcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excédée; je

fais plus que je dois. Mais c'est assurément ce qui ne peut jamais

m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je

ne suis point en reste. Oui, délices de mon cœur, puisque vous voulez

un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande

impatience.»

* * * * *

Mme du Châtelet n'était pas seule à éprouver des tracasseries. Le

philosophe lui-même avait aussi quelques ennuis. Le Père de Menoux et

le parti dévot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire à la cour

de Lorraine, éprouvèrent une grande déception en voyant à quel point

leurs chimériques projets étaient loin de se réaliser. Non seulement la

présence du philosophe et de la divine Émilie n'avait pas nui à la

faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la

favorite n'en était que plus complète, plus absolue.

Le parti dévot, fort marri de sa déconvenue, commença donc à faire

campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attiré: le Père de

Menoux, en particulier, s'efforçait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et

il ne manquait pas une occasion de l'engager à se défier de Voltaire. Un

jour où il lui parlait avec véhémence de l'hypocrisie du philosophe, le

roi lui répondit spirituellement:

--C'est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son

hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il

pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs?

On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait à

l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait

que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les allées du

bosquet où Voltaire avait médité pendant le jour; on affirmait qu'on

entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du réprouvé.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 21 / 26 段