décidés, entre autres le chevalier de la Morlière[121]. Longchamp avait
également amené quelques amis «capables de bien claquer et à propos».
[121] Le chevalier de la Morlière était un chef de claque
émérite, et il est resté célèbre:
«Il s'était fait une manière de bâiller éclatante et prolongée qui
produisait le double effet de faire rire et de communiquer le même
mouvement au diaphragme de ses voisins. Un jour, la sentinelle
l'avertit de ne pas faire tant de bruit: «Comment, mon ami, lui
dit-il, vous qui paraissez un homme de sens et qui avez l'habitude
du spectacle, est-ce que vous trouvez cela beau?--Je ne dis pas
cela, lui répond le soldat un peu adouci, mais ayez la bonté de
bâiller plus bas.» (SUARD, _Mélanges de littérature_.)
Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crébillon, il est
vrai, bâillaient à qui mieux mieux; c'était la manière de siffler de
l'époque, et non la moins dangereuse puisqu'elle était contagieuse. Mais
les troupes de la Morlière applaudissaient et cela faisait
compensation.
Cependant la décoration, pour laquelle on avait dépensé des sommes
considérables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait
beaucoup au troisième acte, comme nouveauté, fut loin de produire
l'effet terrifiant qu'on espérait; en somme, les trois premiers actes
parurent assez froids.
Malheureusement il se produisit au quatrième acte, celui sur lequel
l'auteur fondait les plus grandes espérances, un incident burlesque qui
faillit faire tomber la pièce.
On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des
comédiens, était de prendre place sur la scène elle-même, à droite et à
gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient même debout, au fond
du théâtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille
inconvénients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des
acteurs, et on avait même été obligé de placer des sentinelles sur la
scène, pour maintenir l'ordre.
Le soir de _Sémiramis_ la foule était immense, aussi bien sur la scène
que dans la salle; c'est à peine si les comédiens pouvaient se mouvoir.
Au quatrième acte, à la scène du tombeau de Ninus, quand le fantôme se
montre[122], il lui fut impossible de traverser les rangs des
spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en
aide et se mit à crier naïvement:
«Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plaît, place à l'ombre...»
Ces mots déchaînèrent un fou rire dans la salle; les partisans de
Crébillon les exploitèrent si bien que la pièce fut interrompue, et que
c'est à peine si on put la terminer.
[122] Dans la tragédie de _Sémiramis_, l'ombre de Ninus
paraissait sur la scène. Les comédiens français avaient eu la
singulière idée d'habiller de deuil l'acteur qui jouait le rôle
de l'ombre. A cette nouvelle, Voltaire s'était révolté, et il
avait prié sa nièce, Mme Denis, d'intervenir auprès de
d'Argental.
Voici la lettre de Mme Denis à d'Argental:
«Je reçois dans l'instant, Monsieur, une lettre de M. de Voltaire.
Sans doute qu'il ne sait point encore votre retour. Il me charge
de faire dire sur-le-champ aux comédiens qu'il défend absolument
que son ombre soit vêtue en noir. Voilà les propres mots de sa
lettre:
«_Les crêpes noirs sont ridicules. Il faut un habit guerrier tout
blanc, une cuirasse bronzée, une couronne d'or, un sceptre d'or et
un masque tout blanc comme dans la statue du_ Festin de Pierre.
_Je vous prie de ne pas souffrir que l'ombre porte le deuil
d'elle-même._»
«Il me mande qu'il sera à Paris les premiers jours de septembre et
que sa santé est fort mauvaise; _il est actuellement à Lunéville_.
Je me flatte que vous voudrez bien dire aux comédiens ses
intentions et les faire suivre. J'aurais saisi cette occasion avec
bien de l'empressement pour avoir l'honneur de vous voir, si je
n'avais une fluxion dans la tête, qui m'empêche de sortir. Je
n'ose espérer que vous m'en dédommagerez en me faisant celui de
passer chez moi à vos heures perdues. J'en serais trop flattée.
«MIGNOT DENIS.»
(Inédite.)
Voltaire voulant à tout prix savoir ce que le public, le vrai public,
pensait de sa pièce, se coiffe d'une énorme perruque sans poudre, qui
lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau à trois cornes, d'une
longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi déguisé il se rend au café
Procope, où ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un
coin obscur, et écoute. Poètes, auteurs, journalistes, amateurs,
discutaient avec passion la nouvelle pièce: les uns la portaient aux
nues, les autres la traînaient dans la boue. Après une heure et demie de
ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harassé de fatigue et la fièvre
dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait
complètement le cinquième acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux
comédiens leurs nouveaux rôles.
Le soir, la cabale resta stupéfaite de ne plus retrouver les endroits
qu'elle devait siffler. _Sémiramis_ eut un grand succès et fut jouée
quinze fois de suite, ce qui était très joli pour l'époque.
Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10
septembre; mais il avait passé par tant d'émotions que sa santé était
fort ébranlée: la fièvre ne le quittait pas.
Jusqu'à Château-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais, à partir
de ce moment, ses souffrances augmentèrent, et, quand il arriva le 12 à
Châlons, il était dans l'état le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer
à poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrêter à l'hôtel de _la
Cloche_ qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit à la
poste où il s'alita.
Il se jugeait lui-même si malade qu'il recommanda à Longchamp «de ne le
point abandonner, et de rester près de lui pour jeter un peu de terre
sur son corps quand il serait expiré».
La nuit fut très mauvaise; il avait le délire, parlait sans cesse de
_Sémiramis_, du _Catilina_ de Crébillon, etc. Le lendemain, il était au
plus mal: il n'avalait que du thé et de l'eau panée, et c'est à peine
s'il pouvait remuer.
Le soir du sixième jour, Voltaire déclara qu'il ne voulait pas mourir à
Châlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on
l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal à
Nancy. L'on s'arrêta à la poste et le malade fut couché dans un bon lit.
Puis Longchamp se mit à table près de son maître et commença à dévorer
un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: «Que
vous êtes heureux d'avoir un estomac et de digérer!» A ce moment
Longchamp, après plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et
une douzaine de rouges-gorges. Il invita son maître à l'imiter. Voltaire
se laissa tenter et avala deux oiseaux avec appétit. Sur ce il
s'endormit et se réveilla le lendemain dans les meilleures dispositions
du monde.
Le soir même il était à Lunéville, où il retrouvait Mme du Châtelet.
Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, après les émotions violentes
que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas.
Il est arrivé le 29 et il s'est installé à Trianon, qu'on lui réserve
toujours lors de ses fréquents voyages. Comme d'habitude, il a emmené
avec lui un détachement de sa bouche, c'est-à-dire un contrôleur, un
cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne également,
ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de
Thianges, le neveu de son grand veneur.
On rend au roi les mêmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef
de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses.
Chaque jour, le roi se rend de Trianon à Versailles et il passe la
journée avec la reine, dans l'appartement du comte de Clermont que l'on
a mis à sa disposition.
Stanislas adorait sa fille et il lui témoignait sa tendresse de mille
façons touchantes. Il vivait avec elle sur un pied de bonhomie et de
familiarité qui excluait tout cérémonial. Quand ils étaient seuls, il
n'y avait qu'un père et une fille tendrement unis. Il la tutoyait
volontiers, et il ne craignait pas de lui rappeler les mauvais jours
qu'ils avaient traversés ensemble: «Vois, Marie, lui disait-il un jour,
comme la Providence protège les honnêtes gens! Tu n'avais pas de chemise
en 1725, et tu es reine de France!»
Un autre jour, voulant se reposer dans ses appartements, il lui disait
familièrement: «Tiens, Marie, voilà ma perruque; fais qu'on n'y touche
pas jusqu'à ce que je sois éveillé. Je vais dormir sur ton canapé.»
Par contre, les relations de Stanislas avec Louis XV étaient empreintes
d'une cérémonieuse froideur. Marie Leczinska prenait souvent son père
pour confident de ses chagrins intimes, et elle ne lui cachait pas les
tristesses de sa vie. Mais, si Stanislas pouvait compatir aux chagrins
de sa fille, son propre genre de vie prêtait trop à la critique pour
qu'il pût se permettre la moindre observation vis-à-vis de son gendre.
On prétend même que Louis XV, en apprenant la liaison de Stanislas avec
Mme de Boufflers, aurait dit: «A présent mon beau-frère n'a plus rien à
me reprocher.»
La reine était, en grande partie, responsable de la situation dont elle
se plaignait, et Stanislas était trop juste pour lui dissimuler les
torts qu'elle avait eus. Elle avait agi vis-à-vis de son époux avec
autant de maladresse que d'inexpérience.
Le roi lui avait d'abord témoigné beaucoup de tendresse, mais des
maternités fréquentes avaient fini par agacer la reine qui crut de bon
air de faire peu de cas des empressements de son époux. «Eh! quoi!
disait-elle, toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher!»
Sous le prétexte de raisons de santé, elle faisait faire de longs jeûnes
au roi.
Et puis, Marie Leczinska avait mille manies innocentes, mais énervantes.
Elle avait peur des esprits et voulait toujours une femme près d'elle
pendant la nuit, d'abord pour lui faire des contes pour l'endormir,
ensuite pour la rassurer. C'est à peine si cette femme s'éloignait quand
le roi arrivait. La reine ne dormait presque pas et se levait cent fois
pour s'occuper de sa chienne; puis elle se couvrait de façon si exagérée
qu'on étouffait littéralement sous les couvertures.
S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, très sujette à caution
quand il s'agit de Marie Leczinska, Stanislas aurait trouvé sa fille la
plus ennuyeuse des reines, et il aurait complètement approuvé la
conduite de son gendre.
«Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il
raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction
était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à la fin la
jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne
trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller de prendre une
maîtresse comme l'on prend une médecine.»
Louis XV, en effet, prit la médecine sous les espèces de Mme de Mailly,
et, de ce jour, il ne remit plus les pieds chez la reine.
La malheureuse princesse, complètement abandonnée, menait l'existence la
plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, élevées loin d'elle à
l'abbaye de Fontevrault; elle en resta séparée pendant douze ans sans
les revoir une seule fois.
Elle vivait retirée dans ses appartements, livrée à d'incessantes
pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et
de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait,
et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre
chinois, dont elle forma tout un cabinet[123]. Comme son talent n'était
pas très décidé, elle avait attaché à sa personne un peintre, qu'elle
nommait gaiement son «teinturier», et qui revoyait ses œuvres. Elle
appelait plaisamment son atelier «son laboratoire».
[123] Ce cabinet chinois a été légué par la reine à sa dame
d'honneur, la comtesse de Noailles; il existe encore,
admirablement conservé, au château de Mouchy.
Marie Leczinska cherchait encore une consolation à l'abandon dans lequel
elle vivait dans les soins d'une société intime, où elle trouvait
beaucoup de charme. On se réunissait tous les soirs chez sa dame
d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole[124], et,
malgré la sévérité de la princesse, la conversation était parfois fort
gaie.
[124] Le cavagnole était un jeu importé vers le milieu du
dix-huitième siècle de Gênes où on le nommait _cavaiola_. C'était
une sorte de loto; il se jouait à l'aide de petits tableaux à
cinq cases contenant des figures et des numéros.
Voltaire en dit dans une de ses épîtres:
On croirait que le jeu console,
Mais l'ennui vient, à pas comptés,
A la table d'un cavagnole,
S'asseoir entre deux Majestés.
Un des plus intimes du petit cercle royal était le président
Hénault[125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la
dauphine. C'était un homme aimable et poli, qui n'est resté connu que
par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu déjà faire
de longs séjours à Lunéville, lorsqu'il se rendait aux eaux de
Plombières. Il éprouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le
roi l'aimait beaucoup.
[125] 1684-1770. Président au Parlement. Il avait composé un
_Abrégé chronologique de l'histoire de France_ qui lui avait
ouvert les portes de l'Académie. On disait que ce livre avait été
fort utile à M. et à Mme Geoffrin, parce qu'il leur avait appris
qu'Henri IV n'était pas le fils d'Henri III, et que Louis XII
n'était pas le père de Louis XIII, ce qui les avait étonnés au
dernier point.
Moncrif, le lecteur de la reine, était aussi un des assidus de ces
réunions journalières; c'était un homme agréable, très simple, et que
l'Académie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus
que modestes: il avait écrit une histoire des chats. Par la protection
de la reine, il fut nommé historiographe de France. «Historiographe!
s'écria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous
voulez dire!»
Ce qui en lui plaisait le plus à la reine, c'est qu'il passait pour
avoir des mœurs irréprochables. Voltaire prétendait cependant que cette
réputation était usurpée; il assurait l'avoir entendu dire à quelques
danseuses de l'Opéra: «Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de
souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait
quatre-vingt-douze marches à monter, un petit souper assez bon, et dix
louis à gagner.» La proposition ne passait pas inaperçue, et l'on
prétendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du
pavillon de Flore qu'il habitait.
Moncrif, lui aussi, était un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur
son invitation, il avait été faire un séjour à la cour de Lunéville.
Militaire, poète, physicien, habitué des sociétés les plus brillantes de
Paris, le comte de Tressan[126] était également fort apprécié dans le
cercle de la reine; la légèreté de ses mœurs en faisait bien un peu un
objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener à
de meilleurs sentiments, lui témoignait une bienveillance toute
particulière.
[126] Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan, né au Mans
le 5 octobre 1705 dans le palais de son grand-oncle, évêque du
Mans. Il fit ses études au collège de la Flèche et à
Louis-le-Grand. Il était petit-neveu de la duchesse de Ventadour,
gouvernante du roi. Son père, ses oncles, tous ses parents
étaient de la société intime du Palais-Royal.
Souvent même Tressan se permettait des familiarités qui, de la part d'un
autre, auraient été sévèrement réprimées. Un soir, dans la conversation,
on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et
approcheraient bientôt de Versailles:
--Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal?
dit la reine inquiète.
--Madame, répondit un des assistants, Votre Majesté courrait grand
risque d'être houssardée.
--Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous?
--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
--Mais si vos efforts étaient inutiles?
--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son
maître; après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
manger comme les autres.
La pieuse reine se contenta de rire de ce propos galant, mais fort
irrévérencieux.
On avait donné à Tressan le surnom de «mouton» qu'il avait déjà chez Mme
de Tencin; et, comme les femmes de la société de la reine avaient été
surnommées «les saintes», on l'appela le «mouton des saintes».
Quand il faisait quelque escapade, quelque absence inexplicable, on lui
infligeait comme pénitence de composer un cantique, une traduction de
psaumes, ou quelque pièce de poésie pieuse.
Un jour que Tressan arrivait de l'armée après une campagne très
périlleuse, la reine lui demanda:
--Eh bien! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers.
Avez-vous un peu pensé à nous?
--Oui, madame, répondit-il; je n'ai point oublié que je servais mon
Dieu, mon roi et ma patrie.
--Mais le moral, comment va-t-il?
--Madame, il va son petit train.
Comme il fit plusieurs fois la même réponse, on lui donna le surnom de
«petit-train» qui désormais fut substitué à celui de «mouton».
Stanislas, naturellement, recevait mille marques d'attention de tous les
membres de la petite société de sa fille; il les connaissait tous
intimement. Il était même particulièrement lié avec Tressan, dont les
goûts littéraires, les qualités brillantes lui plaisaient extrêmement.
Il allait le retrouver prochainement en Lorraine.
Pendant son séjour, Stanislas eut plus d'une fois d'assez vives
discussions avec sa fille qui voulait à tout prix le remarier avec Mlle
de la Roche-sur-Yon. La princesse qui était fort riche, mais dont la
situation à la cour était mal définie, ne demandait pas mieux que d'unir
son sort à celui du roi de Pologne: «Cette princesse, écrit d'Argenson à
propos de ce projet d'union, a des dégoûts sur son rang dont on lui
refuse les prérogatives avec affectation; cela ressemble à une
bourgeoise qui achète la main d'un vieux duc pour se donner un
rang[127].»
[127] Mme de la Ferté-Imbault prétend que c'est Marie Leczinska
qui s'opposa au mariage de son père pour ne pas perdre ses
économies. C'est une pure calomnie; la reine n'aurait rien tant
désiré que de voir son père se remarier.
Mais Stanislas, qui avait trouvé on ne peut plus agréable de ne plus
être en butte aux récriminations de sa femme, appréciait tellement sa
nouvelle situation qu'il s'obstinait à n'en vouloir pas changer.
Il eut avec sa fille, qui lui reprochait sa conduite, ou plutôt son
inconduite, plusieurs scènes assez violentes pour qu'on les entendît de
l'antichambre; sans s'éloigner du respect qu'elle devait à son père,
Marie Leczinska lui fit de respectueuses représentations; elle l'exhorta
à chasser Mme de Boufflers et à se constituer enfin une situation
régulière en épousant la princesse.
Non seulement Stanislas ne voulut rien entendre, mais encore il profita
de son séjour à Versailles pour contribuer à la fortune de la chère
favorite; il sollicita de son gendre une place de dame auprès de
Mesdames pour la marquise de Boufflers; Louis XV l'accorda, sans
empressement il est vrai, et il n'y eut encore aucune expédition de
brevet.
Le roi, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il désirait, sachant que Mme de
Boufflers avait quitté Plombières et l'attendait à Lunéville, songea au
retour.
Avant de s'éloigner, il remit des cadeaux à tout son entourage. Les
officiers qui l'avaient gardé reçurent une tabatière d'or avec son
portrait; les exempts, une tabatière d'or, mais sans portrait.
Stanislas prit congé de sa fille le mardi 10 septembre et il reprit la
route de la Lorraine. Il arriva à Lunéville le 13, impatiemment attendu
par Mme de Boufflers et Mme du Châtelet.
CHAPITRE XX
(1748)
Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6
octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est
interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à
Commercy du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à
Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet
est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend
Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du
philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation
générale.--Les _Deux Amis_.
Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer à Mme de
Boufflers l'heureux succès de sa négociation: il avait obtenu pour elle,
auprès de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle désirait
vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'écrire trois lettres à
Mesdames pour les remercier. Grand fut l'étonnement des princesses
auxquelles Louis XV n'avait parlé de rien. Elles s'empressèrent d'aller
porter leurs lettres au roi, qui se borna à leur répondre: «C'est vrai,
j'ai promis une place auprès de vous, mais seulement quand il y aurait
une vacance.»
Après son lamentable retour à Lunéville, Voltaire avait dû s'aliter et
recourir à la science du célèbre Bagard.
Peu à peu cependant, à force de soins et de repos, son état s'améliore,
et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre à
la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et
le poète est assez bien rétabli pour la suivre et s'y installer avec
elle.
Malheureusement, à peine arrivé il reçoit des nouvelles qui le mettent
hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que
jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les
Italiens préparent une parodie de _Sémiramis_. Une parodie!
Permettra-t-on ce crime de lèse-Voltaire? Le poète fait demander une
audience immédiate au roi de Pologne. Le roi accourt à son chevet et
écoute avec bienveillance ses doléances. Il est entendu que Voltaire
écrira à la reine de France une lettre très forte, très touchante, pour
solliciter sa protection, et Stanislas, de son côté, appuiera la
supplique auprès de sa fille. La promesse d'une si haute protection
calme un peu le malade qui rédige aussitôt sa lettre, et, dans son zèle,
il n'hésite pas à faire appel en sa faveur à l'inépuisable bonté de la
reine, et même à sa piété!
Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en même
temps à Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars, à MM. de
Maurepas, de Gèvres, de Fleury, au président Hénault, bref à l'univers
entier.
Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa
d'intervenir. Elle fit répondre sèchement que «les parodies étaient
d'usage et qu'on avait travesti Virgile». Heureusement, Mme de Pompadour
s'en mêla et la pièce fut interdite.
Ces alarmes apaisées, Voltaire renaît à l'existence et reprend peu à peu
sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine à
la mettre à jour. C'est surtout vis-à-vis de Frédéric, auquel il n'a pas
écrit depuis un an, qu'il a des reproches à se faire. Le roi, assez
jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Châtelet
peuvent éprouver à se laisser «enfumer» par Stanislas, ni quel charme
peut les retenir dans une «tabagie», surtout quand Potsdam leur tend les
bras. Le monarque écrit à son ami des lettres railleuses et se moque
agréablement de son abandon:
Du plus bel esprit de France,
Du poète le plus brillant,
Je n'ai reçu depuis un an
Ni vers ni pièce d'éloquence.
. . . . . . . . . . . . . . .
Cependant, un bruit court en ville:
De Paris on mande tout bas
Que Voltaire est à Lunéville!
Mais quels contes ne fait-on pas!
Voltaire, qui se sent des torts, avoue bien à son royal correspondant
qu'il a passé quelques mois à la cour de Lorraine «entre Stanislas et
son apothicaire»; mais il trouve pour s'excuser une raison merveilleuse
et bien digne de lui. S'il est à Lunéville au lieu d'être à Berlin,
comme son cœur l'y pousserait, c'est qu'à Lunéville il est tout près de
Plombières, qu'il va à chaque instant puiser des forces à cette fontaine
de Jouvence et essayer de faire «durer encore quelques jours une
malheureuse machine». Or, la vérité est qu'il déteste Plombières, qu'il
n'y a pas mis les pieds depuis dix-huit ans, et qu'il compte bien n'y
retourner jamais.
Cependant Saint-Lambert n'avait pas été invité au voyage de Commercy et
Mme du Châtelet se désolait d'une séparation qui assurément devait être
courte, mais qui ne lui en était pas moins cruelle.