Voltaire, en lui offrant un de ses ouvrages, lui adresse ces
compliments flatteurs:
A vous qu'il est si doux et de voir et d'entendre,
Qui remplissez si bien mon esprit et mon cœur,
Qui savez tout penser, tout dire et tout comprendre,
Vous dont l'esprit sublime et dont l'amitié tendre
Font mon étonnement ainsi que mon bonheur.
La vie s'écoule plus charmante encore peut-être à Commercy qu'à
Lunéville, car Commercy «étant réputé campagne» l'étiquette est moindre,
s'il est possible.
Chaque jour amène des distractions nouvelles. Tantôt on va donner à
manger aux cygnes, tantôt on rame sur le grand canal; tantôt on va
goûter dans la forêt, à la Fontaine Royale; tantôt on visite les
environs en carrosse ou à cheval. Voltaire rajeunit à vue d'œil; il
charme toute la cour par sa gaieté et sa verve inépuisables.
C'est pendant ce séjour à Commercy, s'il faut en croire Mme de la
Ferté-Imbault, que le roi de Pologne eut la fantaisie de faire faire le
portrait de Mme de Boufflers; mais la marquise, qui détestait les
portraits et qui de plus craignait l'ennui et la fatigue des séances,
s'y refusait toujours obstinément. Stanislas eut alors recours à un
stratagème: «il imagina de faire venir en même temps que l'artiste un
cordelier auquel il donna l'ordre de lire à haute voix, pendant chaque
séance de peinture, les _Contes_ de la Fontaine; le contraste entre le
livre et le lecteur égayait tellement Mme de Boufflers qu'elle
consentait à se tenir tranquille».
Le 25 juillet au matin toute la cour admire une superbe éclipse de
soleil. Le roi, les courtisans, Voltaire, tout le monde est armé de
verres fumés pour mieux observer le phénomène. Malheureusement les
nuages ont empêché d'en voir le commencement: «A neuf heures
quarante-trois, il y avait près d'un doigt, et à midi quarante-trois le
soleil était encore éclipsé de plus d'un demi-doigt. Les montres étaient
montées sur un cadran solaire qui est dans la cour du château.» Mme du
Châtelet, grâce à ses connaissances techniques, éblouit toute la cour.
Voltaire est ravi: il mène une vie délicieuse, il est dans un beau
palais, il jouit de la plus grande liberté, il travaille à ses heures,
Mme du Châtelet est près de lui, que peut-il désirer de plus? Mais il a
si bien pris l'habitude de se plaindre qu'il écrit malgré tout à
d'Argenson: «Je suis un des plus malheureux êtres pensants qui soient
dans la nature.»
Mme du Châtelet est non moins ravie de son séjour: «Le roi de Pologne
est très aimable, écrit-elle à d'Argental, et d'une bonté qui
m'enchante.»
A propos des d'Argental, ils doivent venir en août faire une visite à
Cirey. C'est entendu et promis. Mais comment quitter Commercy où l'on
s'amuse tant, où l'on a tant à faire, où l'on est absorbé du matin au
soir, et où l'on est si bien fêté? comment quitter ce roi de Pologne,
si aimable, si bon? Quand on lui parle de s'éloigner, il jette les haut
cris, il refuse. Quoi, l'on attend les d'Argental à Cirey! Eh bien!
qu'ils viennent à Commercy, le roi les invite.
«Plus de Cirey, mes chers anges, écrit Voltaire à d'Argental, le 2 août.
Nous avons représenté au roi de Pologne, comme de raison, qu'il faut
tout quitter pour M. et Mme d'Argental. Il a été bien obligé d'en
convenir; mais il est jaloux, et il veut que vous préfériez Commercy à
Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part de venir le voir. Vous
serez bien à votre aise; il vous fera bonne chère: c'est le seigneur de
château qui fait assurément le mieux les honneurs de chez lui. Vous
verrez son pavillon avec des colonnes d'eau, vous aurez l'opéra ou la
comédie le jour que vous viendrez... Mme du Châtelet joint ses prières
aux miennes, refuserez-vous les rois et l'amitié?» (Août 1748.)
La cour revient à Lunéville le 17 août et Stanislas commence aussitôt
ses préparatifs pour aller passer quelques jours à Trianon, auprès de sa
fille.
Voltaire en fait autant; il veut assister à la première représentation
de _Sémiramis_ et il s'arrange de façon à faire coïncider son voyage
avec celui du roi de Pologne.
Mme du Châtelet ne veut pas quitter la Lorraine pour si peu de temps, et
puis le roi lui a demandé de tenir compagnie à Mme de Boufflers; elle
n'accompagnera donc pas son ami. N'a-t-elle pas alors la singulière
idée de vouloir que Saint-Lambert serve de compagnon de voyage à
Voltaire! Mais si ce dernier, toujours bonhomme, se prête à la
combinaison, Saint-Lambert se montre plus récalcitrant; il finit par
refuser nettement et il déclare qu'il ne quittera pas Nancy.
CHAPITRE XVIII
(1748)
Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du 26
août au 10 septembre 1748.
Tous les plaisirs de Lunéville sont interrompus par le départ de
Stanislas pour Versailles où il va voir sa fille.
Avant de s'éloigner, il conduit Mme de Boufflers à Plombières; il est
convenu qu'elle y fera une cure de quelques jours; puis de là, elle se
rendra au château de Saverne, résidence d'été des cardinaux de Rohan, où
elle est invitée à faire un séjour. C'est une demeure délicieuse qu'on a
surnommée, non sans motifs, _l'embarquement pour Cythère_, et qui a
laissé chez tous les contemporains des souvenirs inoubliables. C'est là
que la favorite attendra le retour du roi qui doit avoir lieu dans les
premiers jours de septembre[116].
[116] Voir _le Duc de Lauzun et la cour de Louis XV_, chapitre
XXV.
Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie à Plombières, il a
instamment prié Mme du Châtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun
prétexte sérieux pour se dérober, et puis, comment repousser la prière
du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dépend tellement de lui et
de la maîtresse! Donc, malgré son ardent désir de rester à Lunéville
avec Saint-Lambert, elle se croit obligée d'accepter et même de
témoigner beaucoup de satisfaction.
Mme du Châtelet n'était pas seule à accompagner Mme de Boufflers; le roi
de Pologne, avec un aveuglement et une naïveté touchants, avait
absolument exigé que le vicomte d'Adhémar fût également du voyage, et le
vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de résistance.
L'on devait encore retrouver à Plombières Mlle de la Roche-sur-Yon, qui
y était installée, depuis le 16 août, pour prendre les eaux, sous la
direction du _médecin-inspecteur_, M. de Guerre[117].
[117] Il avait été nommé par brevet de Stanislas du 4 décembre
1747.
La société était donc assez nombreuse pour qu'on n'eût pas à redouter
l'ennui; du reste, le séjour ne devait être que de quatre jours, et
quatre jours sont bien vite écoulés.
Déjà à cette époque, Plombières passait pour une résidence affreuse:
«C'est le plus vilain endroit du monde», disait Marie Leczinska.
Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait écrit sur ce
...sombre rivage
De Proserpine l'apanage
quelques vers qui témoignaient du triste souvenir qu'il en avait gardé,
et qui n'étaient pas de nature à promettre grand agrément à Mme du
Châtelet et à ses amies:
A MONSIEUR PALLU[118]
1729.
Du fond de cet antre pierreux,
Entre deux montagnes cornues,
Sous un ciel noir et pluvieux,
Où les tonnerres orageux
Sont portés sur d'épaisses nues,
Près d'un bain chaud, toujours crotté,
Plein d'une eau qui fume et bouillonne,
Où tout malade empaqueté,
Et tout hypocondre entêté,
Qui sur son mal toujours raisonne,
Se baigne, s'enfume, et se donne
La question pour la santé;
Où l'espoir ne quitte personne;
De cet antre où je vois venir
D'impotentes sempiternelles,
Qui toutes pensent rajeunir;
Un petit nombre de pucelles,
Mais un beaucoup plus grand de celles
Qui voudraient le redevenir;
Où, par le coche, on nous amène
De vieux citadins de Nancy,
Et des moines de Commercy,
Avec l'attribut de Lorraine,
Que nous rapporterons ici;
De ces lieux où l'ennui foisonne
J'ose écrire encore à Paris.
Malgré Phébus qui m'abandonne
J'invoque l'Amour et les Ris.
[118] Intendant de Nevers.
Donc, aussitôt arrivées à Plombières, les deux dames s'installent, mais
dans quelles conditions, mon Dieu!
«Nous sommes ici logées comme des chiens, écrit Mme du Châtelet: tout y
est d'une cherté affreuse. On est logé cinquante dans une maison. J'ai
un fermier général qui couche à côté de moi; nous ne sommes séparés que
par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui
se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit
jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une
écurie.»
Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arrivé le jeudi
et l'on doit partir le lundi!
Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer
tous les projets. Il est si délicat à narrer, qu'il vaut mieux laisser
la parole à Mme du Châtelet:
«Quelque chose a pris Mme de Boufflers, précisément à la moitié du
chemin, écrit-elle à Saint-Lambert. Cela n'est-il pas désolant? Il n'en
faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de
même, quand cela l'aurait prise à Lunéville. Ce qui doit vous consoler,
c'est que je suis dans le même état.»
La vie à Plombières est d'une monotonie désespérante. Mme du Châtelet
passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire
une si séduisante description, et les jours lui paraissent terriblement
longs. Elle travaille toute la matinée, sauf une demi-heure qu'elle va
passer auprès de Mlle de la Roche-sur-Yon, à l'heure du bain.
A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à
trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper,
qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se
prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché.
Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très
agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre,
et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète
et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.
Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de
son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille
récriminations.
Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne
l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du
reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement,
etc.
La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville,
mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait
d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à
Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons.
D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des
difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir.
Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas
qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc
faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute
la douceur de leur vie.
Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y
prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à
peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument.
Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne
prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense
qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.
Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont
dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire
quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs
forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages.
«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font
le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je
serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans
vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon cœur
n'est jamais endormi.»
«Votre amour, les marques que j'en reçois, la manière dont vous
l'exprimez, tout ce que vous m'écrivez, fait mon bonheur, et enflamme
mon cœur... Il n'y a point de cœur comme le vôtre, ni d'amour qui
ressemble à celui qui nous unit... J'ai trouvé le trésor pour lequel
l'Évangile dit qu'il faut tout abandonner.»
Elle termine par cette phrase si tendre:
«Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et
de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi
vrai, peut tout faire supporter, même l'absence.»
Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilité et de tendresse; à l'en
croire, il se sent tellement emporté par sa passion, qu'il finit par en
redouter les conséquences; il demande même à Mme du Châtelet de
l'arrêter sur cette pente fatale et de lui apprendre à moins aimer:
«Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est à moi que vous vous adressez, à moi à
qui vous devez de connaître ce qu'on doit appeler aimer; en vérité, vous
ne pouviez plus mal vous adresser.»
Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas à son ami les
sentiments que plus que jamais elle éprouve pour lui:
«Désirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie,
tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant
d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne
pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les
marques de votre passion excitent dans mon cœur. Tous mes sentiments
sont durables, tout fait des traces profondes dans mon âme.
«Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon cœur,
vous réalisez toutes mes chimères. Je ne crois pas qu'il fût possible de
trouver un cœur aussi tendre, aussi appliqué, aussi passionné que le
vôtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois
que je partirais ce soir à pied, pour l'aller trouver. Peut-être
m'aimerez-vous également quelque jour, et alors, je ne désirerai plus
rien.»
Heureusement, quelque pénible que soit la séparation, on ne meurt pas
pour une absence de quatre jours! On est déjà au samedi. Encore
quarante-huit heures, et les heureux amants seront réunis! Mais hélas,
on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'après-midi, la
changeante marquise, qui trouve la vie de Plombières fort agréable,
annonce à son amie que ses projets sont changés, qu'elle est toujours
souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira
pas le lundi, ainsi qu'il est convenu.
Laissons la divine Émilie annoncer elle-même cette désastreuse nouvelle:
«C'est assurément la plus malheureuse femme du monde qui vous écrit...
Je vois très clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne désire
plus qu'elle aille à Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y
est comme un chien, comme un pauvre à l'hôpital; elle n'y dort pas une
minute, et il est sûr que si sa santé va mal, elle ne s'y rétablira pas.
Mais elle est dure sur elle-même, faible et complaisante, et elle reste
volontiers où elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime
mieux être ici avec son indisposition qu'à Lunéville où elle n'aurait ni
vicomte, ni comète; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut
empêcher.
«Vous auriez pitié de moi si vous voyiez l'excès de malaise et d'ennui
où je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'être dans une écurie,
toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour
une maudite comète qui ne m'intéresse point, et de penser que je
pourrais passer, à Cirey ou à Lunéville, des jours délicieux avec vous.
«Il faut regarder ceci comme un temps de calamité, et tâcher de n'en
plus essuyer de semblable.
«Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je
travaille dix heures par jour et je n'avais pas compté être si
longtemps.»
Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du
Châtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais,
en revenant, elle écrit à Saint-Lambert cette phrase bien
caractéristique de la religion de l'époque: «Je viens de la messe, où
j'ai lu Tibulle, et où je ne me suis occupée que de vous.»
Il n'est toujours pas question de départ. Le lundi, même silence. N'y
tenant plus, Mme du Châtelet interroge son amie et apprend, avec
douleur, que sa santé ne lui permettra pas de se mettre en route avant
le jeudi, peut-être même le vendredi!
«Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse à moi-même
et aux autres! Comment! je pourrais être avec vous, et je suis encore
ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je
mécontente tout le monde.»
Elle est d'autant plus désolée, d'autant plus troublée qu'elle reçoit de
Saint-Lambert des lettres qui l'inquiètent. Le brillant officier, qui
cherche à distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succès
mondains: il est en coquetterie réglée avec Mme de Thiange, avec Mme de
Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Châtelet soit calme,
quand il courtise ces dames, il ne pense qu'à elle, à elle seule. Cet
aveu surprenant ne rassure qu'à demi la marquise qui lui répond
sévèrement:
«Je ne puis vous savoir gré de vos coquetteries; il est vrai que votre
lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce
qui était en vous pour distraire votre cœur.
«Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupiré auprès de Mme
de Thiange, et que ce ne fût pas pour elle: auriez-vous dû seulement
savoir si elle y était, et si elle est jolie? Mon cœur a encore bien
des choses à apprendre au vôtre.
«Peut-être vous accoutumez-vous à vous passer de moi; peut-être
coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier?
«Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien,
je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.»
Elle se lance dans un véritable dithyrambe amoureux:
«Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous
ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait
jamais, vous aurez empoisonné ma vie; mais si vous m'aimez comme vous
savez aimer, vous serez bien heureux.
«J'ai essayé ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne
le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne
venez pas à Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce
n'est pas la peine de vivre pour éprouver des privations si cruelles.
J'ai aujourd'hui un dégoût de tout, qui va jusqu'au dégoût de moi-même;
mais je songe que vous m'aimez peut-être encore et cela me rend du goût
pour la vie.»
Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un
peu d'aigreur dans leurs rapports.
Mme de Boufflers reçoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitôt après
l'avoir lue, elle la déchire avec soin. Mme du Châtelet qui a reconnu
l'écriture est surprise, et le soupçon lui traverse l'esprit.
Le lendemain, Saint-Lambert écrit encore à Mme de Boufflers, mais cette
fois une lettre ouverte qu'il charge la divine Émilie de remettre
elle-même; dans cette missive, il ne craint pas de dire à la marquise
qu'il _l'aime à la folie_ et qu'elle lui _permet sans doute de l'adorer
toujours_.
«Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolérable?» écrit Mme
du Châtelet indignée.
«Vous m'avez ôté toute ma confiance en vous, vous m'avez trompée.
«Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais
un monstre de fausseté et de duplicité. Mais il n'y a pas de dessein,
quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez
semblant... _On n'adore point son amie, on ne l'aime point à la folie_,
surtout quand on se pique d'attacher aux termes des idées précises.»
Dans sa colère, et avec la perspicacité de la femme jalouse, elle
soupçonne la vilaine comédie que joue Saint-Lambert depuis le
commencement de leur idylle.
«Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de
ses légèretés, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez à vous
distraire. Cela est toujours flatteur pour moi.
«Je suis bien sûre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites
toujours accroire que vous êtes amoureux d'elle; mais on n'aime guère
quand on peut dire à une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous
aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous
me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse.
«Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de
délicatesse, si j'écrivais sur ce ton-là à Paris[119] et si je disais un
mot qui ne marquât l'amitié la plus décidée telle. Si ce ton-là vous est
nécessaire pour conserver les bontés de Mme de Boufflers, perdez-les
courageusement, ou vous ne méritez pas mon cœur.»
[119] A Voltaire.
Cette idée, ce soupçon empoisonnent la vie de Mme du Châtelet. Elle
souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi
dans son amour-propre. Elle est d'autant plus troublée que dans sa
naïveté elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours,
qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle éprouve d'en
être séparée et de la joie que le retour prochain doit lui procurer.
Mme du Châtelet n'était pas au bout de ses peines.
Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours
pas question de départ. La divine Émilie, anxieuse, interroge Mme de
Boufflers, et cette dernière lui répond tranquillement qu'elle est
parfaitement en état de partir; qu'elle aurait même pu voyager, sans
inconvénient, depuis le mardi, mais que décidément elle se plaît à
Plombières, et qu'elle se décide à y rester pour son plaisir.
Mme du Châtelet, outrée d'avoir été jouée, désespérée à la pensée de
prolonger encore son absence, répond à son amie de rester, puisque le
cœur lui en dit; mais que, quant à elle, elle ne demeurera pas un jour
de plus, et qu'elle va immédiatement commander sa chaise de poste.
Elle était en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annonça la
visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la
douceur même, ne se possède plus. Il fait une scène violente; il
reproche à la marquise d'avoir un mauvais cœur, d'être une âme égoïste;
il l'accuse de risquer, pour un caprice, la santé de son amie, etc.
Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mêle à la querelle. Elle
approuve bien entendu d'Adhémar; elle oublie les dix jours que la divine
Émilie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche
de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis.
Bref, les deux dames se séparent fort aigrement, presque brouillées, et
Mme du Châtelet désolée se décide à rester encore.
Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misères et elle
quitta, pour toujours, cet «infernal séjour». Le soir même, toute la
petite société se retrouvait à Lunéville.
CHAPITRE XIX
(1748)
Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26 août
au 10 septembre 1748.
Pendant que Mme du Châtelet et Mme de Boufflers se querellent à
Plombières, voyons ce que sont devenus le roi de Pologne et l'illustre
auteur de _Sémiramis_.
Tous deux sont partis de Lunéville le 26 août, à cinq heures du matin.
Ils se sont arrêtés à Nancy et sont descendus à la _Mission_ pour y
prendre un repas, et, en même temps, voir le Père de Menoux. Mais le roi
a commandé son dîner pour dix heures, et il n'est que huit heures et
demie. Qu'importe! il veut être servi tout de suite «sans se mettre en
peine si les viandes sont cuites ou non». Après un dîner détestable, les
deux voyageurs se séparent.
Stanislas passe une journée à Commercy, puis il va voir M. de Meuse dans
sa terre de Sorrey. Il arrive le 29 août à Versailles, et, suivant son
habitude, s'installe aussitôt à Trianon.
Voltaire, de son côté, s'arrête trois jours chez son ami l'évêque de
Châlons, Choiseul-Beaupré; puis, deux jours chez M. de Pouilli. Il
arrive à Paris le 29 également, le matin même de la première
représentation de _Sémiramis_.
Le poète n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa pièce. En
choisissant, en effet, un sujet déjà traité par Crébillon, il n'avait
cherché qu'à humilier un confrère[120], mais il n'ignorait pas qu'une
cabale puissante s'était organisée pour faire échouer sa nouvelle
œuvre.
[120] Crébillon avait fait jouer une _Sémiramis_ le 10 avril
1717.
Le soir de la première représentation, on eût dit qu'une bataille allait
se livrer dans le paisible asile de la Comédie.