«L'amour veut que je sois heureuse puisqu'il m'a fait rencontrer un

cœur comme le vôtre, mais je voudrais que vous eussiez pu être témoin

de ce qui s'est passé dans mon cœur quand j'ai lu écrit dans votre

lettre: «Ma chère maîtresse.»

«N'allez pas abuser du pouvoir que vous avez sur moi; vous pourriez me

tromper, il est vrai, mais je vous en crois incapable; je ne crains rien

de vous que la faiblesse de vos sentiments, mais songez que c'est le

plus grand de tous les crimes.

«Vous m'avez fait voir comment vous écrivez quand vous aimez;

écrivez-moi toujours de même et je serai trop heureuse.

«Adieu, je vous aime passionnément et je vous aimerai toute ma vie si

vous voulez.»

Mais ce qui efface tout, ce qui fait oublier à la marquise ses chagrins

et ses peines, c'est que Saint-Lambert lui mande qu'il ne quitte pas la

Lorraine, qu'il lui sacrifie non seulement son voyage en Angleterre,

mais aussi celui qu'il projetait en Toscane; elle est ravie, elle

exulte:

«Ce qui guérit toutes les plaies de mon cœur, ce qui le transporte de

joie et d'amour, c'est que vous restez en Lorraine: alors la tête me

tourne de plaisir et d'amour. Croyez que vous ne connaissez pas mon

cœur, qu'il est plus tendre mille fois que vous le croyez, et que mes

expressions quelque passionnées qu'elles soient sont toujours au-dessous

de mes sentiments, parce qu'il n'y en a aucune qui puisse rendre ce que

je sens pour vous.

«Vous n'allez point en Toscane et n'y allez point pour moi; non, je ne

puis trop vous aimer, mais aussi je vous jure qu'il est impossible de

vous aimer davantage.

«Vous n'allez point en Toscane, si vous saviez comme cela pénètre mon

cœur!... Je vous adore, je vous adore!»

Mme du Châtelet ne pense qu'à son ami; il n'est sorte d'amabilité, de

gracieuseté qu'elle n'imagine pour lui être agréable. Elle fait faire

pour lui une montre dont le boîtier s'ouvrira par un secret et qui

contiendra son portrait. Elle demande naïvement à Saint-Lambert s'il

veut la copie de celui que possède Voltaire, ou s'il en désire un autre,

qu'on ferait spécialement pour lui. Saint-Lambert, qui n'a pas de

préjugés, répond que celui, qui a déjà fait le bonheur de Voltaire, lui

convient à merveille; mais il désire qu'elle soit habillée et coiffée

comme dans son rôle d'Issé.

Une autre fois, ce sont les agréments personnels de son ami qui

préoccupent la marquise:

«Je vous envoie une bouteille énorme d'huile de noisette tirée sans feu,

lui écrit-elle; il est étonnant comme cela fait venir les cheveux, et je

vous prie de vous en inonder la tête comme un pharisien; vous verrez

quel effet cela fera. Vous savez que je ne veux pas que vous les

coupiez; il est juste que j'en aie soin. Mais si ce présent vous fait

trop de peine à recevoir, vous pouvez me renvoyer une bouteille d'huile

de lampe, car c'est précisément le même prix.»

Cependant Mme du Châtelet a entendu dire que l'abbé de Bernis a composé

un poème des _Saisons_. Elle s'en inquiète parce que Saint-Lambert a

l'idée de traiter le même sujet. Alors elle invite l'abbé à souper en le

priant d'apporter son poème, ou du moins ce qu'il y en a de fait. Hélas!

son plan est exactement le même que celui de Saint-Lambert; c'est à

croire qu'il en a eu connaissance par le vicomte d'Adhémar ou par

Panpan.

La marquise est navrée.

N'est-ce pas désolant, en effet, qu'on ait pris à l'adoré un sujet qui

était fait exprès pour son talent?

Mais le poète, que ces nouvelles mettent de fort méchante humeur, au

lieu de remercier la marquise de la peine qu'elle a prise, la morigène

très vertement de s'être mêlée de ce qui ne la regardait pas.

«Ma foi, lui répond-elle gaiement, je voulais vous rendre service. Je

vous assure que ce n'était pas pour mon plaisir que j'ai entendu les

_Saisons_ de M. de Bernis.»

Sur ces entrefaites, Saint-Lambert raconte à la divine Émilie qu'il a eu

une querelle avec Mme de Boufflers, et même une querelle très violente.

Elle lui répond:

«5 juin 1748.

«Vous m'inquiétez extrêmement par ce que vous me dites de votre

brouillerie avec Mme de Boufflers et des explications que vous avez

eues et dans lesquelles vous avez craint de me brouiller avec elle.

Comment se fait-il que j'y aie été mêlée? Il ne me faudrait plus que

cela!

«Vous savez si j'ai le moindre reproche à me faire sur son compte, si

mon amitié s'est démentie un moment, et si je ne pourrais pas l'avoir

rendue témoin de tout ce que je vous ai dit d'elle! Mais l'innocence

ne sert à consoler que dans les choses où le cœur n'a pas de part;

elle ne suffit pas pour me rassurer, elle ne suffirait pas pour me

consoler; car, quoique vous ne vouliez pas croire à mon amitié pour

Mme de Boufflers, quoique vous en tourniez la vivacité en ridicule, il

est cependant très vrai que mes expressions ne sont pas au delà de mes

sentiments et que je l'aime avec toute la tendresse que je lui marque.

Jugez donc combien je suis effrayée d'avoir l'ombre d'une tracasserie

avec elle.

«Je vous demande en grâce de m'éclaircir cela, et de me marquer du

moins sur quoi cela roule, et si cela n'a laissé aucun nuage dans son

cœur.

«Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, je ne dis pas de

perdre son amitié, mais de la voir diminuer, et que la crainte et les

explications prissent la place de la confiance et de la vérité, qui

fait le fondement et le charme de notre commerce.»

Saint-Lambert qui joue un double jeu et qui a beaucoup de peine à se

maintenir en équilibre, entre la maîtresse passée qu'il regrette, et la

maîtresse présente dont il ne demanderait qu'à se défaire, ne serait pas

fâché d'amener entre les deux dames une brouille qui simplifierait sa

situation; il s'y emploie de son mieux. Mais Mme du Châtelet ne se

laisse pas émouvoir par de perfides insinuations; elle répond vertement:

«Il ne tiendrait qu'à vous que je prisse Mme de Boufflers en aversion

par tout ce que vous m'en dites, mais ses lettres démentent toujours les

vôtres. Je suis bien plus contente de son amitié que de votre amour, et

c'est à quoi je ne m'attendais pas... Mme de Boufflers m'aime beaucoup

mieux que vous.»

La marquise était d'autant moins désireuse d'avoir des tracasseries avec

Mme de Boufflers qu'elle comptait beaucoup sur elle pour l'aider à

réussir dans l'affaire qui lui tenait le plus à cœur, le commandement

de Lorraine.

Cette affaire était loin de se terminer comme elle l'avait espéré; elle

prenait même une très mauvaise tournure et les nouvelles qu'envoyait Mme

de Boufflers étaient rien moins que rassurantes.

Cette question était pour la marquise une «question de vie ou de mort».

«Si M. de Bercheny a le commandement, écrit-elle, il est impossible que

M. du Châtelet et moi remettions le pied en Lorraine; il n'y a ni charge

ni bienfait qui effacera le dégoût de voir un Hongrois, son cadet,

commander à sa place, et rien ne le doit faire supporter.»

Et puis n'est-ce pas elle qui a fait venir M. du Châtelet de Phalsbourg

où il vivait heureux? N'est-ce pas elle qui lui a fait faire cette

fausse démarche, qui lui cause ce dégoût, qui lui «casse le cou»? Le

moins qu'elle pourra faire honnêtement, ce sera de retourner vivre à

Cirey avec lui. Séduisante perspective!

De plus, si elle abandonne la Lorraine, elle ne pourra plus voir

Saint-Lambert qu'à de rares moments; or, elle connaît la légèreté

naturelle de son amant; il se dégoûtera bien vite d'un commerce si

difficile et si rare.

«Je compte si peu sur votre cœur, lui dit-elle, votre caractère est si

différent du mien que vous seriez incapable de m'aimer longtemps, même

dans le sein du bonheur; jugez si vous m'aimerez malheureuse et d'une

espèce de malheur qui nous sépare nécessairement.»

Tous les soucis que lui donne le caractère dur et quinteux de son amant,

toutes les préoccupations que lui inspire l'avenir de son mari, ont mis

Mme du Châtelet dans l'état le plus lamentable; elle ne dort ni ne

mange, elle ne fait que végéter; elle a continuellement la fièvre, «pas

assez pour perdre toute sensibilité, mais assez pour joindre les

souffrances du corps aux chagrins de l'âme».

Son état moral, en effet, n'est pas meilleur que le physique: sa douleur

est si profonde qu'elle ne peut supporter aucune dissipation et que la

société lui est devenue insupportable. Elle a la tête «complètement à

l'envers», elle est devenue tout hébétée, et elle a été obligée de

suspendre tout travail.

Son changement physique est affreux; il n'y a que son cœur qui reste

immuable.

Saint-Lambert ne prend qu'une part très relative aux chagrins de son

amie et à ses lamentations; il s'en émeut fort peu et il reste

volontiers plusieurs postes sans lui écrire. Il est vrai que, si par

hasard il ne reçoit pas de lettre par tous les courriers, il manifeste

aussitôt beaucoup de mauvaise humeur; il se dit sacrifié, oublié; il en

arrive même, pour un motif aussi futile, jusqu'à menacer d'une rupture.

Mme du Châtelet, après s'être révoltée contre «les injustices et les

briganderies des hommes», lui répond tristement:

«10 juin 1748.

«Comment pouvez-vous toujours me soupçonner? Puis-je vous négliger un

moment? Je vous jure que je vous ai écrit toutes les postes, je vous

jure que mon cœur est plein de vous et ne peut s'occuper d'autre

chose... Vous m'écrivez la lettre la plus sèche, et, hors un congé, on

n'en peut pas voir de plus cruelle. Vous oubliez que vous m'avez mandé

de vous écrire à Nancy, et que vous êtes à Lunéville, et que cela fait

deux jours de différence. Je peux mourir, les courriers peuvent perdre

vos paquets, mais je ne puis jamais vous négliger un moment, ni

manquer à vous écrire. On n'aime guère quand on est si désinvolté et

si détaché, qu'on traite si cavalièrement sa maîtresse, et qu'on est

si prêt à l'abandonner...

«Ne me mettez pas à de telles épreuves, ma tête n'est pas assez bonne

pour cela; quand mon cœur la conduit, elle n'a pas le sens commun.

«... Vous avez trop l'air de me mettre le marché à la main et de ne

tenir à rien. Comment voulez-vous qu'on ait avec vous cette confiance

et cette sûreté sans laquelle mon cœur n'est point à son aise et ne

peut bien aimer? Peut-être vaudrait-il mieux n'être que votre amie...

mais je n'ai point envie d'être votre amie, fâchez-vous-en si vous

voulez.»

Cependant Mme de Boufflers, ainsi que la divine Emilie le lui a demandé,

s'est entremise très activement en faveur de M. du Châtelet; elle a

redoublé d'insistance auprès du roi, et employé tous ses moyens de

persuasion pour obtenir la nomination du marquis; elle a échoué devant

l'obstination de Stanislas, qui hésite toujours entre le Hongrois et le

Lorrain et ne peut se décider.

Mme du Châtelet, qui sait par la correspondance à peu près quotidienne

qu'elle entretient avec la favorite, les efforts tentés en sa faveur,

écrit avec reconnaissance:

«Mme de Boufflers est une amie adorable. Elle met une sensibilité dans

l'amitié, dont à peine je l'eusse cru capable; et, quoique je l'aime

avec une tendresse extrême, je trouve que je ne l'aime point trop.»

Tant de marques d'attachement méritent bien quelques remerciements et

Mme du Châtelet veut aller les porter elle-même à son amie. Et puis

n'a-t-elle pas promis au roi de Pologne de revenir à la fin de juin?

Bien qu'elle en veuille cruellement au roi de son injuste obstination,

elle veut tenir sa parole, et elle se dispose à aller rejoindre la cour

à Commercy.

Certes, si elle n'écoutait que ses intérêts, elle n'irait pas, car elle

ne peut espérer obtenir ce qu'on a refusé aux instances de Mme de

Boufflers, et «le dégoût d'échouer» sera plus grand quand elle l'aura

été chercher elle-même.

D'autre part, si le bonheur de retrouver l'homme qu'elle aime devrait

seul suffire à l'attirer en Lorraine, les humeurs de Saint-Lambert, ses

mauvais procédés ont fini par lui enlever toute sécurité et elle part

sans courage et sans confiance.

«Peut-être ne m'aimerez-vous plus quand j'arriverai, écrit-elle, et je

crains toujours de vous aimer mal à propos, et j'avoue que je désire

souvent de ne vous avoir jamais aimé... Je tâche toujours de tenir mon

âme dans une telle situation que je trouve des ressources dans mon

courage, dans ma philosophie, et surtout dans mon goût pour l'étude, si

vous m'abandonnez. Vous me présentez trop souvent cette idée pour que je

la perde, et vous me reprochez ensuite de vous aimer moins. Mais comment

voulez-vous qu'on se livre au plaisir d'aimer quand on craint à tout

moment de s'en repentir?»

Soit qu'il soit sensible aux reproches, soit que l'arrivée prochaine de

sa maîtresse réveille un peu son goût, Saint-Lambert se décide enfin à

écrire une lettre tendre, aimable. La marquise, qui ne demande qu'à

croire à l'amour qu'elle inspire, est ravie. Elle écrit gaiement:

«J'ai pensé vous jouer un beau tour; j'ai pensé me tuer en descendant de

carrosse; j'ai une jambe tout écorchée, et, comme je ne cesse de

marcher, je pense que j'arriverai avec une jambe pourrie comme

Philoctète. Ç'aurait été bien mal prendre mon temps, car vous m'aimez

trop pour que je n'aime pas la vie. Je crois que je parviendrai à avoir

la même santé que vous, car j'ai des battements de cœur perpétuels; je

ne retrouverai mon bonheur et ma santé qu'à Commercy. Je le sens bien,

puisque vous y êtes...

«Vous m'avez bien des obligations, s'il est vrai que je sois assez

heureuse pour vous avoir fait connaître le plaisir de bien aimer; il

vous rend bien aimable et il est impossible d'être si tendre et de faire

à ce point la félicité d'un autre sans être heureux soi-même.

«Non, ne le croyez pas, je ne verrai que vous à Commercy; mes yeux ne

verront et ne chercheront que vous, et toutes mes paroles les plus

indifférentes voudront vous dire que je vous adore. Je m'abandonne au

plaisir de vous aimer, et je ne me le reproche plus, car je suis

contente de votre cœur et votre amour enflamme le mien.»

La réunion à Commercy est fixée au 1er juillet. Mme du Châtelet en est

folle de joie. Elle passe des nuits sans sommeil; sa santé est toujours

déplorable, mais son amour augmente.

Elle partira de Paris le samedi 29 juin. Elle n'a pas fait le quart de

ce qu'elle a à faire, et malgré cela elle accomplit en huit jours ce qui

exigerait bien trois mois. Cette activité fébrile met son sang dans une

agitation bien contraire à sa figure et à sa santé, mais qui prouverait

à son ami combien elle l'aime, s'il en était témoin.

Elle écrit à Saint-Lambert, à cinq heures du matin:

«Je ne sais si votre cœur est digne de tant d'impatience. Quand je

songe aux lettres que j'ai reçues de vous, je me trouve bien

déraisonnable de vous tant aimer, de désirer si passionnément de vous

revoir; ne croyez pas que vous tiendrez éternellement ainsi mon âme dans

votre main, et qu'après m'avoir désespérée il vous suffira de m'écrire

une lettre tendre pour me rendre tout mon amour. Ne mêlez plus

d'amertume au plaisir que je trouve à vous aimer; laissez-moi jouir du

charme que je trouve dans votre amour. Quoique je sois peut être plus

géomètre que vous, je ne suis pas si composée. Je ne vous dirai pas que

je vous aimerai toujours _à proportion_ de ce que je serai aimée; mais

je vous dirai bien que je ne puis être heureuse en vous aimant, si vous

ne m'aimez avec excès. Souvenez-vous qu'en fait d'amour, _assez_ n'est

point _assez_.

«Adieu. Je me meurs d'impatience de vous dire moi-même combien je vous

aime.»

CHAPITRE XVII

(1748)

Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin au 10

août; à Lunéville, du 11 au 26 août.

Voltaire et Mme du Châtelet quittent Paris au jour fixé, c'est-à-dire le

29 juin 1748. Ils se rendent directement à Commercy pour rejoindre le

roi de Pologne qui y est installé depuis le 15 juin.

S'il faut l'en croire, le philosophe part sans enthousiasme, il suit

_son astre_ «cahin caha»; comme d'habitude il est agonisant et il a

fallu «l'empaqueter» pour Commercy.

Le fidèle Longchamp accompagne ses maîtres.

Naturellement le voyage ne peut s'accomplir sans encombre. A

Châlons-sur-Marne l'on s'arrête à l'hôtel de _la Cloche_ pour changer de

chevaux. La marquise, qui éprouve quelque fatigue, demande à Longchamp

de lui faire apporter un bouillon. Mais la maîtresse de l'hôtel, qui

sait par les indiscrétions du postillon à quels illustres voyageurs elle

a affaire, se fait un devoir de les servir elle-même.

Quand Longchamp veut régler la dépense, l'hôtesse demande modestement

un louis, soit 24 livres, pour prix de son bouillon. Longchamp stupéfait

en réfère à la divine Émilie qui jette les hauts cris, proteste,

s'indigne. Mais la femme ne veut rien entendre; elle déclare qu'un louis

est chez elle le prix «d'un œuf, d'un bouillon ou d'un dîner», et

qu'elle ne diminuera pas un sol.

Voltaire, qui s'impatiente au fond de sa chaise de poste, descend à son

tour et intervient dans la discussion. Il le fait d'abord avec bonhomie;

il déclare s'en rapporter aux sentiments honnêtes de cette femme; il lui

explique qu'il ne demande qu'à payer un prix raisonnable, mais que sa

prétention est exorbitante; que jamais, dans aucun pays, un bouillon n'a

coûté un louis, etc.; toute son éloquence échoue devant l'entêtement de

l'aubergiste.

Alors le philosophe se met en colère; il déclare qu'il ne veut pas être

volé, qu'il ne paiera pas, qu'il ira plutôt devant la justice de son

pays, etc.

Mais l'hôtesse, loin de se laisser intimider, se fâche de son côté; elle

crie plus fort que Voltaire et Mme du Châtelet; elle crie qu'on refuse

de lui payer ce qu'on lui doit, qu'elle va appeler la maréchaussée,

faire arrêter les voyageurs; elle prend à témoin ses concitoyens qui peu

à peu sont accourus au bruit et forment autour de la chaise de poste un

cercle très hostile. Malgré tout, Voltaire, fort de son droit, ne veut

rien entendre. Mais Mme du Châtelet lui montre la foule qui les entoure,

et lui dit à voix basse que tout cela peut fort mal tourner; il cède

donc et paye le louis, objet du litige, mais non sans pester et sans

envoyer à tous les diables Châlons-sur-Marne et son hôtel, et en jurant

que de sa vie il ne s'arrêtera dans cette localité où l'on détrousse si

bien les voyageurs.

Ils repartent accompagnés par les huées des aimables habitants de cette

ville hospitalière.

Enfin, après trois jours de route, l'on arrive à Commercy le 1er

juillet, à huit heures du soir. Voltaire à l'agonie, n'en pouvant plus;

Mme du Châtelet, au contraire, soutenue par l'espoir de tomber dans les

bras de son cher amant, ne sent pas la fatigue et se montre plus jeune

et plus alerte que jamais.

Tous deux descendirent au château où leurs appartements étaient

préparés. L'entrevue avec le roi fut des plus touchantes; enfin après

des embrassades sans fin et après s'être bien dit tout le plaisir que

l'on avait à se revoir, l'on se sépara, remettant au lendemain toutes

les choses intéressantes que l'on avait à se raconter.

Une première déception, et la plus cruelle, attendait Mme du Châtelet.

Elle arrivait impatiente, comptant sur une nuit d'amour qui lui ferait

oublier les tristesses de la séparation; elle croyait voir Saint-Lambert

en débarquant, ou tout au moins trouver un mot lui indiquant où et

comment elle pourrait le rencontrer; rien, personne, pas un mot.

Désolée, désespérée, elle envoie son valet de chambre courir la ville,

tâcher de se renseigner. Impossible de découvrir le bel officier! Force

fut d'y renoncer. La marquise, désolée, en est réduite à remplacer les

effusions sur lesquelles elle comptait par une longue lettre où elle

reproche à son ami sa maladresse. Il lui était si facile d'envoyer

Antoine, son valet de chambre, au château; il aurait vu le Chevalier et

lui aurait indiqué le lieu du rendez-vous. Pour n'avoir pas trouvé cela

il fallait avoir bien peu d'imagination ou bien peu d'empressement.

«Je ne vous sais pas mauvais gré de n'être pas venu, lui écrit-elle

outrée, mais bien de ne m'en avoir marqué aucun empressement, et de

n'avoir vu que les difficultés sans songer aux expédients... Vous avez

si peu d'empressement que je trouve que je suis revenue beaucoup trop

tôt. Je ne m'attendais pas à passer la nuit à vous gronder, mais je me

gronde bien plus de vous avoir montré tant d'empressement. Je saurai me

modérer et prendre votre froideur pour modèle. Adieu, j'étais bien plus

heureuse hier au soir, car j'espérais vous trouver amoureux.»

Enfin ils se virent le lendemain et ce malencontreux incident fut vite

oublié.

L'appartement que Voltaire occupait dans le château était situé au

second étage de l'aile gauche et donnait sur les jardins. Celui de Mme

du Châtelet était au rez-de-chaussée, dans la même aile; les croisées

donnaient sur la grande cour du fer à cheval.

Comment la marquise et Saint-Lambert allaient-ils s'arranger pour se

voir facilement? On se rappelle l'ingénieuse combinaison qui, grâce à la

connivence du curé, permettait au jeune homme, lors des séjours de la

cour à Commercy, de se rendre chaque soir chez Mme de Boufflers.

N'était-il pas superflu d'imaginer un autre stratagème? Puisque celui-là

avait si bien réussi pour Mme de Boufflers, autant valait s'y tenir, et

l'utiliser pour celle qui lui avait succédé. Ainsi pensa Saint-Lambert,

et il se rendit chez le curé qui, toujours complaisant, s'empressa de

mettre à sa disposition le précieux appartement. De cette façon les deux

amants pouvaient se voir aussi fréquemment qu'ils le voulaient, sans que

Voltaire ni Stanislas eussent le moindre soupçon de ce qui se passait.

Seule la favorite était dans la confidence et elle se prêtait de bonne

grâce aux désirs de ses amis.

Ces visites nocturnes n'étaient pas toujours sans inconvénients ni

danger. Une nuit Mme du Châtelet, au lieu de passer par l'orangerie,

voulut prendre par les jardins; elle tomba dans un trou nouvellement

creusé, et elle n'en sortit qu'à grande peine et fortement contusionnée;

c'est par miracle qu'elle échappa à un affreux accident.

La présence du philosophe et de la marquise avait rendu à la cour de

Stanislas toute sa gaieté et tout son entrain.

Bien que Voltaire soit arrivé à l'agonie et qu'il affirme que son état

ne s'améliore pas, il est de toutes les fêtes, de tous les

divertissements. On donne des concerts, des soupers, des spectacles. Mme

du Châtelet, qui veut à tout prix plaire au roi de Pologne, se

multiplie; elle joue toutes les pièces qui ont déjà été données à

Sceaux. Elle représente avec succès _la Femme qui a raison_, _le Double

Veuvage_, les opéras du _Sylphe_, de _Zelindor_. Mme de Boufflers, Mme

de Lenoncourt, Mme de Lutzelbourg, M. de Rohan-Chabot, Panpan, Porquet,

etc., Voltaire lui-même lui donnent la réplique. Ces représentations ont

le plus grand succès: «On a de tout ici, hors du temps, écrit le

philosophe. Il est vrai que les vingt-quatre heures ne sont pas de trop

pour répéter deux ou trois opéras et autant de comédies.»

A la fin du _Double Veuvage_, Mme de Boufflers adresse au roi ces

quelques vers de Saint-Lambert:

De la raison j'apprends l'usage,

Pour aimer vos vertus, pour respecter vos lois.

Je consacre à vous rendre hommage

Les premiers accents de ma voix.

Après la représentation de _Zelindor_, c'est à Mlle de la Roche-sur-Yon,

qui est arrivée le 6 août, que Mme de Boufflers récite ce quatrain de

Voltaire:

Princesse, dans ces lieux on vous répète encore

Des sons par l'Amour applaudis.

Vous entendrez chanter: _Qui vous voit, vous adore_.

Tous nos cœurs vous l'ont déjà dit.

Voltaire était l'âme de tous les plaisirs. Les jours où l'on ne jouait

pas la comédie, on s'assemblait dans l'appartement du roi et l'on

faisait des lectures. C'est là que pour la première fois le philosophe

lut ses contes de _Zadig_, qu'il venait d'achever, et de _Memnon et

Babouck_, peinture des mœurs de Paris. C'est là également qu'avant de

l'envoyer aux Comédiens Français, qui devaient la représenter le 17

juillet, il donna lecture, en grande cérémonie, de sa pièce de

_Nanine_[115].

[115] Il fit imprimer son conte de _Zadig_ chez Leseure de Nancy,

et chez le libraire Briflot, à Bar, la 4e édition du _Panégyrique

de Louis XV_.

Entre temps, Voltaire rime des madrigaux pour les dames. Lui, qui

s'entend si bien en flatteries, n'a garde d'oublier celle qui est

toute-puissante dans l'esprit du roi. C'est à elle qu'il dédie ses

meilleures chansons:

CHANSON POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS

Pourquoi donc le Temps n'a-t-il pas,

Dans sa course rapide,

Marqué la trace de ses pas

Sur les charmes d'Armide?

C'est qu'elle en jouit sans ennui,

Sans regret, sans le craindre.

Fugitive encor plus que lui,

Il ne saurait l'atteindre.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 18 / 26 段