Mme de Boufflers ne veut pas entendre parler d'un racommodement, tout

est fini et bien fini. Saint-Lambert n'a plus «qu'à jouir de ce qui lui

reste». Mais elle n'a pas de rancune et elle est femme d'esprit, et puis

elle n'attache pas aux choses de l'amour plus d'importance qu'elles ne

méritent. Aussi, loin de témoigner aux coupables le moindre

ressentiment, elle leur fait bon visage, les prend même sous sa

protection et met la plus extrême bonne grâce à favoriser leurs

rendez-vous. Elle pousse même la complaisance jusqu'à laisser à

Saint-Lambert la jouissance du petit appartement secret qu'elle lui a

fait disposer près de la chapelle et de la bibliothèque. C'est là que la

divine Émilie, suivant l'exemple de Mme de Boufflers, va nuitamment

rendre visite à son amant.

Saint-Lambert, de son côté, fait contre mauvaise fortune bon cœur, et

il s'attache ouvertement à Mme du Châtelet, qu'il n'a prise d'abord que

par dépit.

Après tout, c'était encore assez glorieux pour un petit poète de

province d'enlever au plus grand génie du siècle une maîtresse

bien-aimée.

Les amours de Mme du Châtelet et de Saint-Lambert sont bientôt

troublées par les soucis que la santé du jeune officier donne à sa

maîtresse. Il n'est toujours pas très robuste; un jour il tombe vraiment

malade: il manque de se trouver mal, il a mal à la tête, il a des taches

rouges sur le corps. Vite, on fait venir Castres, qui le saigne deux

fois.

La pauvre marquise est affolée:

«Mon amour m'est bien cher, mais rien ne l'est vis-à-vis de l'inquiétude

où je suis. Il faut que je vous voie ou que je meure.»

Dès qu'elle a une minute de liberté, elle court soigner l'amant chéri.

Quand il va mieux, ses inquiétudes ne sont pas moins vives; les petits

billets se succèdent presque sans interruption; l'amour et la médecine

s'y mélangent agréablement:

«Ne vous purgez pas trop.»--«N'abusez pas de votre appétit.»--«Buvez

beaucoup de tisane.»--«La limonade ne vous convient peut-être pas en ce

moment.»--«Je vous envoie du thé; noyez-vous-en; prenez-le très chaud et

faites-le très léger; il ne vous échauffera pas et vous fera

transpirer.»--«Voilà du bouillon pour prendre très chaud, après les

eaux, une heure après.»

Puis, à chaque instant, ce sont des envois de livres pour distraire le

convalescent, d'eau de Sedlitz pour le dégager, de bouillon, de

perdreau, de poulet pour le réconforter! Enfin, comme la marquise

pratique l'antisepsie, elle adresse au cher malade des pastilles pour

«embaumer sa chambre et chasser le mauvais air»! Il faut d'abord «ouvrir

les fenêtres, bien balayer, puis brûler une demi-pastille».

La Chevalier, Antoine passent leur vie à courir de l'appartement de la

marquise à la chambre de Saint-Lambert et réciproquement; aussi sont-ils

sur les dents. Quand ils n'en peuvent plus, c'est Panpan qui les

remplace. Panpan est décidément né pour jouer les rôles de confident et

il n'échappe pas à sa destinée. Il porte à son vieil ami Saint-Lambert

les lettres, les paquets et au besoin le bouillon réparateur.

Dans la journée, le malade a quelques visites: Panpan naturellement;

puis Voltaire auquel on a persuadé qu'il était de son devoir de se

rendre chez son ami; on l'a mis, sous le sceau du secret, au courant de

l'asile mystérieux qui sert de refuge à Saint-Lambert et le poète

compatissant vient souvent voir son confrère en Apollon. Mme du

Châtelet, qui n'ose venir seule pour ne pas faire d'éclat, l'accompagne

toujours et elle peut ainsi, grâce à ce stratagème, retrouver le cher

malade.

Mais, le soir, dès que la société est retirée et que tout repose dans le

château, la marquise, dissimulée sous une mante, accourt chez l'adoré;

elle passe la plus grande partie de la nuit à le soigner ou à le

regarder dormir.

Tant de tendresse, tant d'affection, un dévouement si complet

touchent-ils le cœur de Saint-Lambert? On pourrait le croire, car, dans

sa reconnaissance, il écrit à son amie des lettres qui l'enthousiasment:

«Il est bien doux de s'éveiller pour relire vos lettres charmantes et

pour sentir le plaisir de vous adorer et d'être aimé de vous. Je sens

que je ne pourrais plus me passer de recevoir de ces lettres qui font le

bonheur de ma vie... Jamais vous n'avez été plus tendre, plus aimable,

plus adorée.»

Dans son zèle, Saint-Lambert lui adresse même quelques vers. Elle

répond, ravie:

«Vos vers sont délicieux; je les ai relus trois ou quatre fois... Je

crois qu'on peut tout exiger de votre esprit comme de votre cœur!»

Pas une lettre de Mme du Châtelet qui ne respire la passion la plus vive

et qui ne se termine par ces mots: «Je vous adore, je vous aime

passionnément.»

Bien entendu, elle continue à se rendre tous les soirs chez son amant,

mais ces petites visites nocturnes ne sont pas toujours sans

inconvénients pour un convalescent. Quelquefois la marquise a des

remords et elle écrit:

«Je m'éveille avec l'inquiétude de votre santé, moi qui suis accoutumée

à ne sentir que le plaisir de vous aimer et le bonheur d'être aimée de

vous. Je crains bien de vous avoir trop agité hier; ne me laissez rien

ignorer sur cela.»

Fort heureusement, les alarmes de la marquise étaient vaines.

Jusqu'à présent aucun nuage n'est venu troubler le ciel bleu de Mme du

Châtelet: il ne va plus en être de même. A peine rétabli, Saint-Lambert

manifeste quelque indifférence, et son amie s'en alarme. Tantôt il se

montre «froid et galant»; ce n'est point l'affaire de la marquise. Je

vous aime mieux «colère et tendre», lui écrit-elle.

Tantôt elle lui dit avec reproche que ses lettres «accourcissent» tous

les jours comme ses visites. «Voilà de quoi il faut être repentant»,

ajoute-t-elle gracieusement. Quelquefois elle est jalouse de Panpan qui

est plus gâté qu'elle:

«Assurément, Panpan a eu la préférence sur moi aujourd'hui et j'aurai

bientôt compté les lettres que vous m'avez écrites. Si vous voulez

cependant être seul et trouver un moyen de n'avoir plus de visites, je

pourrai vous aller voir cet après-midi. Si cela vous fait le moindre mal

de sortir, j'irai chez vous. Je suis chez moi et j'y suis toute seule.»

Il faut le reconnaître, les reproches de Mme du Châtelet sont tous sous

une forme aimable et tendre:

«Puisque vous êtes éveillé, pourquoi ne venez-vous pas me voir, puisque

je suis seule?... Vos œufs au bouillon vous attendent, et moi aussi;

mais je ne suis pas aussi froide qu'eux. Voulez-vous ne me voir que

quand nous ne pourrons pas être seuls? La plus grande marque

d'indifférence qu'on puisse donner, c'est de n'être pas avec ceux qu'on

aime quand on le peut sans indécence.»

Mais Saint-Lambert ne s'émeut pas pour si peu; il reste froid et guindé.

La marquise, qui s'est cru aimée, laisse éclater son chagrin et elle

s'emporte en reproches, en récriminations, en scènes de jalousie. Puis

elle a des remords, s'excuse, s'accuse; enfin commence pour elle une

triste existence de trouble, d'agitation et d'incohérences qui ne devait

cesser qu'avec sa vie.

«Que je regrette avoir été injuste hier et de n'avoir pas employé tout

le temps que nous avions à être ensemble à jouir de votre amour charmant

qui fait le bonheur de ma vie! Pardonnez-le-moi. Songez que je ne désire

d'être aimable, tendre, estimable, que pour être aimée et estimée de

vous; je pousse sur cela ma délicatesse à l'excès, mais doit-elle vous

déplaire? Je connais mes défauts, mais je voudrais que vous les

ignorassiez. Ce que je voudrais surtout, c'est savoir si vous avez passé

une bonne nuit et que votre cœur est le même pour moi.

«Vous m'avez écrit cinq lettres hier. Quelle journée! et que j'ai bien

tort d'en avoir corrompu la fin!... Adieu. Aimez qui vous adore, mais

aimez-la autant qu'hier dans la journée et oublions la soirée.»

Pendant que se déroulaient ces divers incidents, la vie joyeuse de

Lunéville suivait son cours plus que jamais. Tous les jours on invente

de nouvelles distractions: promenades à cheval, dîners au kiosque, à

Chanteheu, à Jolivet, promenades sur le canal, représentations

dramatiques, etc., etc. Voltaire et son amie sont de toutes les fêtes.

Le philosophe, qui continue à vivre dans une quiétude parfaite, croit le

moment opportun de célébrer une fois de plus les vertus d'Émilie, et il

lui adresse ces vers:

Il est deux dieux qui font tout ici-bas;

J'entends qui font que l'on plaît et qu'on aime.

Si ce n'est tout, du moins je ne crois pas

Être le seul qui suive ce système.

Ces deux divinités sont l'esprit et l'amour,

Qui rarement vivent ensemble;

L'intérêt les sépare et chacun a son cour,

Heureux celui qui les rassemble!

Assez d'ouvrages imparfaits

Sont les fruits de leur jalousie.

Ils voulurent pourtant un jour faire la paix:

Ce jour de paix fut unique en leur vie;

Mais on ne l'oubliera jamais,

Car il produisit Émilie.

L'époque du carnaval amène une recrudescence de gaieté et d'entrain.

Tous les jours il y a bal masqué, souper, et les réjouissances se

prolongent souvent jusqu'à une heure très avancée de la nuit.

Un soir, le philosophe, déguisé en sauvage, accompagne Mme du Châtelet,

costumée en nymphe. Une autre fois, c'est Mme du Châtelet, habillée en

turc, qui promène Mme de Boufflers en sultane.

Et le poète de lui adresser ce quatrain:

Sous cette barbe qui vous cache,

Beau Turc, vous me rendez jaloux!

Si vous ôtiez votre moustache,

Roxane le serait de vous.

Comme il ne faut pas que la divine Emilie soit seule l'objet des

attentions du poète, Voltaire n'oublie pas Mme de Boufflers, et il

compose pour elle cette charmante épître, qui la dépeint si bien:

LE PORTRAIT MANQUÉ

On ne peut faire ton portrait:

Folâtre et sérieuse, agaçante et sévère,

Prudente avec l'air indiscret,

Vertueuse, coquette, à toi-même contraire,

Ta ressemblance échappe en rendant chaque trait.

Si l'on te peint constante, on t'aperçoit légère;

Ce n'est jamais toi qu'on a fait.

Fidèle au sentiment avec des goûts volages,

Tous les cœurs à ton char s'enchaînent tour à tour,

Tu plais au libertin, tu captives les sages,

Tu domptes les plus fiers courages;

Tu fais l'office de l'Amour.

On croit voir cet enfant en te voyant paraître;

Sa jeunesse, ses traits, son art,

Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-être:

Serais-tu ce Dieu, par hasard?

La vie est délicieuse, et les jours s'écoulent sans qu'on s'en

aperçoive; tous les hôtes du château vivent dans la joie, dans un

bonheur sans mélange. «Nous avons passé à Lunéville un bien joli

carnaval, écrit dans son enthousiasme la divine Émilie. Le roi de

Pologne me comble de bontés et je vous assure qu'il est bien difficile

de le quitter.» Il était peut-être encore plus difficile de quitter

Saint-Lambert.

Enfin le carême arriva et l'on se calma un peu; des plaisirs tranquilles

remplacèrent les fêtes bruyantes.

La vie joyeuse de Lunéville allait forcément prendre fin par le départ

de tous ceux qui en faisaient tout l'agrément.

Stanislas allait partir pour Versailles voir sa fille et Mme de

Boufflers devait l'accompagner; Mme du Châtelet était rappelée à Cirey

par ses fermiers; Voltaire devait être à Paris pour surveiller ses

intérêts littéraires; Saint-Lambert était déjà parti pour Nancy

rejoindre son régiment.

Mme du Châtelet s'éloigne la première, ayant, avec son imagination de

femme amoureuse, inventé une combinaison qui devait lui donner quelques

jours de bonheur complet.

Elle prétexta un avocat à consulter, des affaires urgentes à régler, des

achats indispensables à faire; bref, au lieu de regagner directement

Cirey, elle alla passer quelques jours à Nancy, dans les bras de

l'heureux Saint-Lambert.

Quant à Voltaire, elle lui avait aisément persuadé que les voyages ne

lui valaient rien, et en particulier celui de Nancy; qu'il serait

beaucoup mieux à Lunéville, et le philosophe, plus aveugle que jamais,

s'était laissé convaincre. Mme de Boufflers, mise dans la confidence, et

toujours fidèle amie, s'était engagée à retenir Voltaire par ses grâces

et ses flatteries, et à le garder près d'elle aussi longtemps qu'il le

faudrait.

Mme du Châtelet arriva à Cirey le 1er mai. Dès qu'elle en reçut la

nouvelle, Mme de Boufflers rendit au philosophe sa liberté.

Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que Voltaire s'éloigna de cette

cour aimable où il venait de passer des jours si doux, de ce roi

excellent, dont il avait pu apprécier les qualités si rares, et qu'il

aimait maintenant si sincèrement. Mais, si l'on se quittait, ce n'était

pas pour longtemps. L'on était trop enchanté les uns des autres pour

pouvoir désormais vivre séparés. L'on se promit, l'on se jura une

rencontre prochaine. Il fut convenu qu'une fois les affaires réglées à

Cirey et à Paris, on se retrouverait à Commercy à la fin de juin. Comme

à Lunéville, Stanislas mettait le château à la disposition de Voltaire

et de son amie.

CHAPITRE XVI

(1748)

Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin).

Le séjour de Mme du Châtelet à Nancy a été si délicieux; elle s'en est

arrachée avec tant de peine, qu'elle a fait promettre à son amant de

venir la voir à Cirey, pendant le court séjour qu'elle y doit faire avec

Voltaire. Saint-Lambert naturellement a promis, parce qu'il ne pouvait

faire autrement; mais il a promis sans enthousiasme. A peine partie la

marquise, se rappelant les détails de leur dernière entrevue, et ce

qu'elle sait aussi du caractère de son ami, se trouble et s'inquiète;

elle lui écrit en arrivant à Cirey:

«Toutes mes défiances de votre caractère, toutes mes résolutions contre

l'amour n'ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne

cherche plus à le combattre, j'en sens l'inutilité; le temps que j'ai

passé avec vous à Nancy l'a augmenté à un point dont je suis étonnée

moi-même; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrême à

vous aimer et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence.

«Je suis bien contente de vous quand nous sommes en tête à tête, mais je

ne le suis point de l'effet que vous a fait mon départ. Vous connaissez

les goûts vifs, mais vous ne connaissez pas encore l'amour. Je suis sûre

que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à

Lunéville, et cette idée m'afflige, indépendamment de toute inquiétude.

Si vous ne devez m'aimer que faiblement; si votre cœur n'est pas

capable de se donner sans réserve, de s'occuper de moi uniquement, de

m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous du mien?...

«J'ai bien peur que votre esprit ne fasse plus de cas d'une plaisanterie

fine que votre cœur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur

d'avoir tort de vous trop aimer...»

Aimer! c'est bientôt dit, mais ce mot a-t-il pour tous deux la même

signification?

«J'attache à ce mot, lui dit-elle, bien d'autres idées que vous; j'ai

bien peur qu'en disant les mêmes choses nous ne nous entendions pas.»

La marquise vit dans un état d'agitation extrême, mais cela ne l'empêche

pas de juger avec finesse et perspicacité l'homme auquel elle a si

imprudemment donné son cœur:

«... Ma lettre est pleine d'inconséquences, avoue-t-elle; elle se

ressent du trouble que vous avez mis en mon âme: il n'est plus temps de

la calmer. J'attends votre première lettre avec une impatience qu'elle

ne remplira peut-être point; j'ai bien peur de l'attendre encore après

l'avoir reçue.»

Par un malheureux hasard, les brûlantes missives de Mme du Châtelet

n'arrivent pas à Nancy aussitôt qu'elles le devraient. Ce retard

provoque naturellement chez Saint-Lambert une recrudescence d'amour des

plus violentes, et lui si froid, en général, écrit une lettre qui

enthousiasme la marquise:

«Pourquoi faut-il que je doive la lettre la plus tendre que j'aie encore

reçue de vous au chagrin de n'en avoir eu de moi? Il faut donc ne vous

point écrire pour se faire aimer? Mais, si cela est ainsi, vous ne

m'aimerez bientôt plus, car il faut que je vous dise tout le plaisir que

m'a fait votre lettre; après celui de vous voir, je n'en puis avoir de

plus vif...

«Voyez quel pouvoir vous avez sur moi, et combien il vous est aisé

d'apaiser la rage qui s'élevait dans mon âme. Votre lettre y a remis le

calme et la douceur; je me reproche de vous avoir soupçonné, je vous en

demande pardon. Je m'abandonne à tout mon goût pour vous... Je ne puis

être heureuse si vous ne m'aimez davantage. Il est bien sûr que je ne le

puis être que par vous; j'ai assez combattu le goût qui m'entraîne vers

vous pour avoir senti tout son pouvoir.»

Et comme Saint-Lambert, dans son dépit de se croire oublié, lui a

reproché l'inconstance de ses goûts et d'avoir pris «pour une grande

passion un de ces simples engouements dont il la croit coutumière», elle

lui répond:

«Je vous jure que, depuis quinze ans, je ne me suis connu qu'un goût;

que jamais mon cœur n'a eu rien à se refuser, ni à combattre, et que

vous êtes le seul qui m'ayez fait sentir qu'il était encore capable

d'aimer.

«Si vous m'aimez comme je le veux être, comme je mérite de l'être, comme

il faut aimer enfin pour être heureux, je n'aurai que des grâces à

rendre à l'amour...

«Cette lettre n'est pas aussi tendre que mon cœur. Croyez que je vous

aime encore plus je ne vous le dis...»

Toutes les lettres de Mme du Châtelet se terminent par l'éternel

refrain: «Venez à Cirey.» Mais elle a beau insister, s'impatienter,

assurer Saint-Lambert que ce voyage n'aura «aucun des inconvénients

qu'il peut craindre», que «Voltaire vit dans une sécurité parfaite»; le

jeune homme estimant qu'il jouerait un rôle assez piteux en venant

troubler le tête-à-tête de la marquise et du philosophe, ne peut se

décider.

Et puis, il projette en ce moment même un voyage en Angleterre et en

Toscane avec le prince de Beauvau; tous leurs préparatifs sont faits,

tout est arrêté. Il n'a pas une minute à lui. Il faut même qu'il aille

passer quelques jours à Lunéville pour régler certaines affaires

urgentes avant de s'éloigner.

A la première nouvelle de ce déplacement qui peut paraître cependant

naturel, Mme du Châtelet est hors d'elle-même et elle ne peut dissimuler

plus longtemps le soupçon qui la ronge, l'inquiétude qui empoisonne sa

vie:

«Je vous défends de quitter Nancy, répond-elle à Saint-Lambert; c'est un

sacrifice que j'exige de vous et que vous me devez... Je me trouve bien

extravagante de vous disputer à la plus aimable femme du monde!»

Cette fois l'aveu lui a échappé, elle est jalouse, et jalouse de qui? de

sa meilleure amie, de Mme de Boufflers.

La pensée qu'elle est éloignée, que la marquise et le bel officier

peuvent se voir sans contrainte à toute heure du jour ou de la nuit,

torture la malheureuse femme et lui fait souffrir mille morts.

Au fond, avec sa perspicacité féminine, elle devine bien qu'elle tient

la place d'une autre, que son amant l'aime peu ou point, que son cœur

est resté à la maîtresse adorée, à Mme de Boufflers; bien qu'elle

cherche à se persuader le contraire, elle devine que, s'il ne dépendait

que de Saint-Lambert, les liens anciens seraient vite renoués.

Ces soupçons, si douloureux pour son amour-propre, n'ont pris corps que

peu à peu; elle n'a pas voulu y croire, d'abord: elle les a chassés,

mais à la moindre alerte ils reviennent plus violents que jamais; alors

elle ne peut se contenir, elle éclate en reproches, en récriminations,

elle se voit environnée d'embûches: «Mon cœur et la vérité de mon

caractère sont bien déplacés au milieu de tant de faussetés et de tant

de manèges, s'écrie-t-elle rageusement, j'aime mieux en être la victime

que de l'imiter.»

Pour avoir la paix et apaiser les soupçons de son amie, Saint-Lambert

se décida enfin à lui donner satisfaction et à aller passer vingt-quatre

heures à Cirey. Cette courte visite permit aux deux amants de se

réconcilier, et les inquiétudes de la marquise se trouvèrent calmées, au

moins pour un temps.

Le 15 mai, Voltaire et la divine Émilie étaient réinstallés à Paris.

Mme du Châtelet s'occupe immédiatement de ses affaires; en même temps

elle recommence à travailler à son _Commentaire sur Newton_, qui est

attendu, promis, annoncé depuis deux ans, et dont sa réputation dépend.

Mais c'est un ouvrage qui demande le plus grand recueillement et la plus

grande application et avec la vie qu'elle mène, elle a bien de la peine

à y travailler.

Le philosophe n'est pas moins absorbé. Il lui faut revoir tous ses amis,

s'occuper de ses ouvrages, de ses tragédies, des représentations,

visiter les comédiens, stimuler leur zèle, etc. Il n'a pas une minute à

lui.

Pendant son court séjour à Cirey, il a écrit à Stanislas pour lui

témoigner sa gratitude des bienfaits dont il a été comblé.

A peine arrivé à Paris, il reçoit du roi ce mot charmant:

«Lunéville, 17 mai 1748.

«J'ai cru, mon cher Voltaire, jusqu'à présent, que rien n'était

plus fécond que votre esprit supérieur; mais je vois que votre

cœur l'est encore plus. J'en reçois les marques bien sensibles;

j'aime son style au delà du style le plus éloquent. Je veux tâcher

de me mettre au niveau en répondant à vos sentiments par ceux que

votre incomparable mérite m'a inspirés et par lesquels vous me

connaîtrez toujours tout à vous et de tout mon cœur.

«STANISLAS, roi.»

Mme du Châtelet était plus éprise que jamais; elle écrivait par chaque

poste des volumes à son cher Saint-Lambert, et pour éviter les

indiscrétions elle les adressait au fidèle Panpan, qui se chargeait de

les faire parvenir à leur destination. La divine Émilie jouissait à ce

moment d'un calme d'esprit complet, car Mme de Boufflers était venue

faire un séjour à Paris, et de ce côté au moins elle avait tout

apaisement; aussi, pendant cette période, les lettres de la marquise

sont-elles remplies de tendresses, de caresses, et des expressions de

l'amour le plus exalté:

«Je voudrais passer la nuit à vous écrire, mais il est trois heures et

je meurs de sommeil et de douleur d'être à quatre-vingts lieues de vous;

cela m'est tous les jours plus sensible, je vous aime tous les jours

davantage.. Mon cœur vous adore sans distraction et sans

interruption.... Je vous adore et je ne connaîtrai le bonheur que

lorsque je serai réunie à vous pour jamais.»

Malheureusement le séjour de Mme de Boufflers à Paris est de courte

durée; rappelée par le vieux roi qui ne peut se passer d'elle, elle

reprend la route de la Lorraine. Aussitôt recommence pour Mme du

Châtelet une existence cruelle, remplie d'inquiétudes et de tourments.

A peine la favorite est-elle rentrée à Lunéville que Saint-Lambert y

retourne également. Cette précipitation paraît bien suspecte à la

marquise. Et puis par une fâcheuse coïncidence, depuis qu'il est à

Lunéville les lettres du brillant officier se font de plus en plus

rares; elles ne sont ni longues, ni tendres; l'écriture en est large;

elles ne ressemblent point à celles de Nancy! On ne peut s'y tromper:

«Pourquoi ne m'aimez-vous jamais autant à Lunéville qu'à Nancy?» demande

la marquise soupçonneuse. Et pour elle la réponse n'est pas douteuse.

Tantôt la pauvre femme qui se croit abandonnée, sacrifiée, prie,

supplie, mendie des lettres:

«Je suis persuadée qu'il partirait une lettre de Lunéville tous les

jours si vous vouliez... Si vous saviez la différence que cela fait dans

ma vie et dans mon bonheur, vous auriez cette complaisance; mais

pourquoi faut-il que c'en soit une!»

Tantôt elle s'indigne de l'abandon dans lequel il la laisse:

«Vous êtes comme le sylphe, lui dit-elle, _non, vous n'aimez qu'à

tourmenter mon âme_...

«Avez-vous des caprices impardonnables! Vous avez voulu que je vous

aimasse à la folie et nous faisons les seaux du puits. Plus je vous aime

et moins vous m'aimez...

«Je vous l'ai prédit que je vous serais insupportable quand je vous

aimerai autant que je puis aimer. Pourquoi l'avez-vous voulu? Croyez

qu'il n'est pas aisé de faire mon bonheur. Avez-vous voulu que je vous

adore pour me tourmenter ou pour me sacrifier? Il me vient de temps en

temps des idées bien tristes.»

Mais Saint-Lambert, s'il écrit peu, a eu l'adresse de commencer sa

réponse par ces mots: «Ma chère maîtresse.» Cette petite tendresse

comble de joie la marquise qui oublie tout et écrit dans son

ravissement:

«Je ne veux rien vous reprocher aujourd'hui, je ne veux que vous adorer

et vous remercier de m'avoir rendu la vie: en vérité, je vous aurais

fait pitié si vous aviez vu l'état où j'étais, et cet état dure depuis

que je vous sais à Lunéville...

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 17 / 26 段