Il n'est de plus sotte guenon

De Paris en Lorraine

Que celle dont je tais le nom

Qu'on peut trouver sans peine.

Vous la voyez coiffée en fleurs

Danser, chanter sans cesse;

Et surtout elle a la fureur

D'être grande princesse.

Cette princesse a cinquante ans

Comptés sur son visage

Elle a des airs très insolents,

Du monde aucun usage.

Elle est dépourvue d'agréments

Chargée de ridicules,

Et pour Monsieur de Guébriant

Elle a pris des pilules.

Par contre on vante les séductions irrésistibles de la jolie comtesse

de Lutzelbourg, mais c'est au détriment de sa partner:

Qu'à vos yeux, charmante Doris

Le dieu Pan s'efforce de plaire,

Je le crois bien; le maître du tonnerre

Pour de moindres beautés quitta les Cieux jadis;

Mais que le Dieu de la lumière

Pour une Issé de cinquante ans,

Sans attraits et sans agréments,

En berger travesti descende sur la terre,

Fût-ce Évangile que cela?

Au diable qui le croira.

Quel émoi dans le château si la divine marquise avait connu ces vers!

Il n'y a pas que le théâtre qui enchante les nouveaux hôtes de

Lunéville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilités, et les

journées s'écoulent sans qu'on y songe. Il les promène dans ses jardins,

leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil

ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes,

et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connaît

en flatterie, daigne se pâmer devant ces étranges fantaisies et cette

ingéniosité enfantine.

Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on

joue au trictrac, au billard; on tourmente Bébé, on rit, on cause; les

heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enragée,

organise une comète avec Stanislas, et voilà Voltaire et Mme du Châtelet

de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais

Voltaire qui les déteste! Cependant comment résister à un roi? Le

philosophe fait contre mauvaise fortune bon cœur, et il joue à la

comète qui l'ennuie à périr. D'autres fois, dans la journée, Stanislas

se réfugie avec Voltaire dans ses appartements privés, et il se fait

lire quelques pièces légères, les contes badins du philosophe, etc.

Seules, Mmes de Boufflers et du Châtelet assistent à ces lectures.

Quand le roi est couché, il se retire toujours à dix heures; Mme de

Boufflers entraîne ses intimes dans ses appartements particuliers, et là

commence une nouvelle soirée, délicieuse, sans entraves, où l'on dit

mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu'à une heure avancée. Ces

soupers sont charmants. Ils ne sont peut-être pas très somptueux, mais

Voltaire les égaie de sa verve étourdissante; ses récits, ses bons mots

font la joie des convives. «Nous avons soupé chez Mme de Boufflers,

écrit Saint-Lambert, où nous sommes morts de faim, de froid et de rire.»

Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mène lui paraît incomparable. Il

ne vit plus, comme à Paris, dans une anxiété continuelle, avec cette

lugubre Bastille toujours menaçante; il ne vit plus, comme à Berlin,

avec un souverain vaniteux, quinteux, à double face; il passe ses jours

avec un prince affable, lettré, qui l'apprécie à sa valeur et le comble

d'honneurs et de flatteries délicates. En réalité, c'est Voltaire qui

règne à Lunéville.

Et puis, cette petite cour si débonnaire, où nul n'a souci de

l'étiquette, où l'on jouit d'une liberté complète, où l'on travaille à

ses heures, où la divine Emilie est sans cesse près de lui, n'est-elle

pas la plus idéale des cours? «En vérité, ce séjour-ci est délicieux,

écrit-il à d'Argental; c'est un château enchanté dont le maître fait les

honneurs.»

Mme du Châtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis

dans cette cour où tout le monde lui fait fête. Mme de Boufflers a été

si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les

deux dames s'entendent à merveille et elles passent chaque jour de

longues heures dans une adorable intimité.

Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut célébrer ses aptitudes

si variées et si rares; mais elle craint de ne pas être à la hauteur du

sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la

Muse.

Le poète compose donc en son nom ces étrennes:

Une étrenne frivole à la docte Uranie!

Peut-on la présenter? Oh! très bien, j'en réponds.

Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie:

Les livres, les bijoux, les compas, les pompons,

Les vers, les diamants, le biribi, l'optique,

L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons,

L'opéra, les procès, le bal et la physique.

Mme du Châtelet riposte galamment par ce quatrain également de la main

de Voltaire:

Hélas! vous avez oublié,

Dans cette longue kyrielle,

De placer la tendre amitié:

Je donnerais tout le reste pour elle.

Mme du Châtelet mène une existence si douce qu'elle ne veut plus

entendre parler de s'éloigner et que son plus cher désir est de se fixer

à l'avenir avec son ami dans cette résidence incomparable à nulle autre

pareille.

Par un sentiment très louable, elle trouve que M. du Châtelet ne sera

pas de trop dans leur tête-à-tête, et elle cherche plus que jamais à

obtenir pour lui un établissement en Lorraine. Ce serait une raison de

plus pour elle de ne pas quitter le pays.

Elle avait déjà, depuis son arrivée, profité de l'extrême bienveillance

du roi pour tâcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour

son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux

serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment

concilier les intérêts des deux concurrents.

M. du Châtelet vivait à Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil

de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir à Lunéville. Elle espérait

que sa présence hâterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment.

Elle désirait d'autant plus vivement se fixer à Lunéville qu'un incident

nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie,

incident qui allait avoir pour elle de désastreuses conséquences.

CHAPITRE XV

Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de

Saint-Lambert avec Mme du Châtelet.

Nous avons vu dans un précédent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers

et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas échappé au vieux roi et

qui avait même provoqué sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les

amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fenêtre.

Les deux amants avaient donc continué à se voir, mais leurs rencontres

étaient moins fréquentes et il leur avait fallu recourir à d'étranges

subterfuges.

L'arrivée de Voltaire et de la divine Émilie à Lunéville n'avait rien

changé à la situation. A l'occasion des fêtes données en leur honneur,

Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois à la

cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les

intimes qui y assistaient étant tous dans la confidence. La marquise

présenta naturellement le jeune officier à Mme du Châtelet, et, avec la

franchise qui la caractérisait, elle ne lui dissimula nullement les

tendres liens qui les unissaient.

Si Saint-Lambert s'était imaginé qu'il serait plus heureux que ses

devanciers, il ne tarda pas à être désabusé. De même qu'il avait enlevé

au pauvre Panpan une enviable situation, de même il vit bientôt poindre

l'étoile qui allait le supplanter.

Il y avait alors à la cour un certain vicomte d'Adhémar, de la famille

de Marsannes[114], que Mme de Boufflers paraissait apprécier beaucoup et

que Stanislas voyait également de très bon œil. Cette faveur troublait

fort Saint-Lambert, l'inquiétait. Il en était malheureux, désolé, et il

n'avait pas la force de caractère de cacher sa souffrance.

[114] Son père, d'Adhémar de Monteil de Brunier, marquis de

Marsannes, avait été chambellan du duc Léopold; il devint ensuite

maître d'hôtel du roi de Pologne.

Que les temps sont changés! Le jeune poète ne consacre plus ses vers à

louer la maîtresse adorée. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et

récriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine à

dissimuler son dépit et la jalousie qui le dévore:

Ces rivaux que l'Amour auprès de vous rassemble

M'inquiètent, Thémire, et ne sont pas heureux;

Vous m'aimez mieux que chacun d'eux,

Vous m'aimez moins que tous ensemble.

Tantôt il prie, il se fait humble; rien ne le découragera, il redoublera

de tendresse et d'amour:

Thémire est plus sensible à l'amour qu'elle inspire

Je connois tout le prix du temps;

Je connois le cœur de Thémire,

J'en jouirai quelques instants.

Il faut, sans en perdre un, les passer auprès d'elle,

Opposer plus d'amour à sa légèreté;

Et du moins, si Thémire est encore infidèle,

Je ne l'aurai pas mérité.

Tantôt il peint la souffrance qu'il éprouve en voyant un rival heureux

près de celle qu'il adore. Il voudrait s'arracher à ce spectacle qui le

déchire, mais il ne peut s'y résoudre; tout ne vaut-il pas mieux que de

ne pas voir l'infidèle?

Est-ce amitié que je sens pour Thémire?

Mais ces désirs sans cesse renaissants,

Mille besoins et du cœur et des sens,

Sont de l'amour; la beauté les inspire.

Un mot, un geste, un regard, un sourire,

Un rien augmente et trouble mon bonheur;

Je trouve en tout quelque secret mystère,

Quelque rapport à l'état de son cœur;

A chaque instant ou je crains ou j'espère,

Tout me paraît ou dédain ou faveur.

Ces changements, ce désordre enchanteur,

De l'amitié sont-ils le caractère?

Mais cependant, quand un rival heureux

Pour quelque temps rend Thémire infidèle,

Malgré ses torts, je l'aime encor pour elle,

Et, pour la voir, je demeure auprès d'eux.

En les voyant, quelquefois je soupire,

Et je me dis: «Ah! je l'aimois bien mieux!»

Mais aussitôt un regard de Thémire

Sèche les pleurs qui coulent de mes yeux.

Je me console en cherchant à lui plaire;

Je souffre moins du bonheur d'un rival

Que d'un instant d'absence ou de colère:

Ne point l'aimer serait le plus grand mal.

Je le crains peu. Toujours tendre et fidèle,

Je sentirai toujours ce besoin d'elle,

Cette amitié que rien ne peut m'ôter,

Ce goût si vif que le plaisir enflamme:

Ces sentiments sont l'âme de mon âme;

Si je les perds, je cesse d'exister.

Voilà à quelle situation critique étaient réduites les amours de

Saint-Lambert pendant les premiers temps du séjour de Voltaire et de Mme

du Châtelet à Lunéville.

Pour que l'on s'explique clairement les événements qui vont se dérouler,

il importe de bien préciser également les rapports réciproques du

philosophe et de la divine Emilie à la même époque.

Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs

relations sont restées les mêmes, leur intimité s'est singulièrement

refroidie. Le poète n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au

contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Châtelet; dans une

lettre à d'Argental elle expose son état d'âme avec beaucoup de

franchise et de finesse:

«J'ai reçu de Dieu, écrit-elle, il est vrai, une de ces âmes tendres et

immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions; qui ne

connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût, et dont la ténacité sait

résister à tout, même à la certitude de n'être pas aimée; mais j'ai été

heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon

âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun

moment de dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être

aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été

longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie

entière avec lui; et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir

d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si

heureux et que ça n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes.

«Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes: la plaie

de mon cœur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai

tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait

peut-être au monde que mon cœur qui eût cette immuabilité qui anéantit

le pouvoir du temps; que si l'âge et les maladies n'avaient pas

entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour

moi, et que l'amour me l'aurait ramené enfin; que son cœur, incapable

d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre, et m'aurait consacré sa

vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa

passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené

insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l'amitié, et ce

sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse.

«Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi

paisible et aussi faible que celui de l'amitié?...»

Mme du Châtelet avait raison de douter d'elle-même. Déjà quelques

symptômes inquiétants avaient montré que l'amitié ne lui suffisait plus.

Déjà, à Paris, avec Clairaut le mathématicien qui revoyait avec elle le

_Commentaire sur Newton_; déjà à Sceaux pendant les représentations

théâtrales, où elle jouait au naturel les rôles d'amoureuse avec le

comte de Rohan, elle n'avait pu dominer complètement les élans de son

cœur: ce fut même au point d'inquiéter Voltaire et de provoquer entre

les deux amants des scènes de jalousie des plus pénibles.

C'est à Lunéville que la crise qui menaçait éclata, et avec une violence

dont on ne peut se faire l'idée.

Mme du Châtelet avait souvent entendu parler de Saint-Lambert par Mme de

Graffigny, par Panpan, par Mme de Boufflers, par Voltaire lui-même; il

arrivait précédé d'une réputation de poète, d'homme à bonnes fortunes;

sa belle prestance, son air froid et distingué lui plurent extrêmement.

Saint-Lambert, que les légèretés, réelles ou supposées, de Mme de

Boufflers troublaient profondément, et qui se voyait menacé de perdre

une conquête qui avait été si flatteuse pour sa vanité, s'imagina qu'un

peu de jalousie serait de nature à lui ramener l'infidèle.

Il s'efforça donc de plaire à Mme du Châtelet; il lui fit la cour très

ostensiblement et il déploya en son honneur toutes les grâces de sa

personne et de son esprit. Il n'en fallait pas davantage pour mettre le

feu aux poudres. Mme du Châtelet prit pour argent comptant les

politesses du jeune homme; surprise, charmée, elle se crut aimée et elle

en perdit la tête.

Pour Saint-Lambert, ce n'était qu'un jeu; il ne songeait nullement à

pousser l'intrigue à fond; mais la marquise ne l'entendait pas ainsi:

elle le lui fit bien voir.

Après un marivaudage préliminaire et quelques escarmouches sans

importance, Mme du Châtelet et Saint-Lambert se retrouvèrent à une

soirée chez M. de la Galaizière; ils purent s'isoler un peu; le jeune

officier, continuant son manège et sans se douter qu'il arrivait au

moment psychologique, risqua quelques tendres aveux; à sa grande

surprise, la marquise tomba dans ses bras, demi-pâmée, en lui jurant un

amour éternel.

Mme du Châtelet ne s'inquiète pas de savoir si Saint-Lambert est

sincère, s'il n'obéit pas à des mobiles équivoques; elle ne s'inquiète

pas davantage de la disproportion d'âge; elle ne se dit pas le mot de la

duchesse de Chaulnes qui, fort avant sur le retour, avait pris un jeune

amant: «Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois.»

Saint-Lambert lui a dit qu'il l'aimait, cela lui suffit; et elle

s'éprend pour le bel officier d'une passion automnale et exaltée qui

bientôt dépasse toutes les bornes.

Rien ne l'arrête: ni le qu'en-dira-t-on, ni la crainte de Mme de

Boufflers, ni la colère possible de Voltaire s'il découvre l'intrigue.

Son pauvre cœur inoccupé, auquel un ingrat n'a pas rendu la justice

qu'il méritait, a enfin trouvé un aliment au feu qui le consume depuis

des années. Elle aime, elle est aimée! Que lui importe le reste! Le ciel

peut crouler, l'univers s'effondrer.

La pauvre femme nage dans la joie; elle ressent toute l'ivresse d'un

premier amour, elle n'a plus que dix-huit ans! Elle est à cette heure

charmante des débuts d'une liaison, où l'on éprouve un besoin si ardent

de causer avec l'être aimé, que dix fois par jour il faut lui griffonner

quelque tendresse pour apaiser son cœur en attendant la rencontre.

C'est l'époque des serrements de main furtifs, des regards à la dérobée,

des fleurs échangées. Personne ne connaît le doux mystère de son âme;

elle en jouit doublement.

Comme les deux amoureux sont tenus à beaucoup de ménagements, qu'il faut

s'observer avec soin pour que ni Mme de Boufflers, ni Voltaire, ni

personne ne devine leur secret, ils ne peuvent s'écrire ouvertement

aussi souvent qu'ils le voudraient. Alors, Mme du Châtelet imagine un

vrai moyen de comédie. Il y a dans le salon du Roi une harpe respectée;

c'est celle dont se sert Mme de Boufflers pour égayer les réunions du

soir. Personne ne touche au précieux instrument! C'est donc lui qui sera

le dépositaire de la correspondance amoureuse. C'est dans cette harpe

que Mme du Châtelet et Saint-Lambert iront déposer leurs messages et

chercher les réponses. Comme on traverse le salon à chaque instant, rien

n'est plus simple et ne peut être moins remarqué.

Voici quelques-uns des billets de Mme du Châtelet, écrits dans la lune

de miel de ces nouvelles amours, sur de petits papiers microscopiques à

bordure dentelée, avec un petit filet rose ou bleu. Ces lettres sont

empreintes d'un sentiment si vrai, si profond; elles respirent une

passion si sincère qu'elles en sont touchantes:

«Oui, je vous aime; tout vous le dit, tout vous le dira toujours, et je

fais mon plaisir et mon bonheur de vous le dire. Je vais tâcher de

donner la lettre. Je vous en remercie et vous en remercierai bien

davantage ce soir.»

* * * * *

«Je volerai chez vous dès que j'aurai soupé. Mme de Boufflers se couche.

Elle est charmante et je suis bien coupable de ne lui avoir pas parlé;

mais je vous adore, et il me semble que, quand on aime, on n'a aucun

tort. Il faut que j'aille par les bosquets.»

* * * * *

«J'apprends à force, mais je ne sais rien de bien, sinon que je vous

adore, que vous avez conquis mon cœur, et qu'il est à Nicolas pour

toute ma vie. Donnez-moi des nouvelles de Nicolas.»

* * * * *

«Il n'y a point de bonheur sans vous; venez donc finir le mien. Pouilli

sera le prétexte. Je suis seule à présent, de ce moment seulement.»

* * * * *

«Il fait un temps charmant, et je ne peux jouir de rien sans vous; je

vous attends pour aller donner du pain à mes cygnes et me promener.

Venez chez moi dès que vous serez habillé; vous monterez ensuite à

cheval si vous voulez.»

* * * * *

«Tâchez de vous trouver dans le salon pour la sortie du dîner, parce que

nous prendrons notre revanche; et c'est bien quelque chose de jouer avec

ce que l'on aime, car je suppose que vous m'aimez encore un peu.»

* * * * *

«Je suis une paresseuse; je me lève, je n'ai qu'un moment, et je

l'emploie à vous dire que je vous adore, vous regrette et vous désire.

Venez donc le plus tôt que vous pourrez. Vous boirez et dînerez ici;

j'espère aussi que vous y aimerez.»

* * * * *

«Vous m'avez dit hier des choses si tendres et si touchantes que vous

avez pénétré mon cœur; mais aimez-moi donc toujours de même. Croyez

que, quand vous m'aimez, je vous adore. J'ai passé la nuit la plus

agréable qu'on puisse passer sans vous; votre idée ne m'a point quittée.

Vous voulez que je vous mande ce que je ferai aujourd'hui! Ce que je

veux faire tous les jours de ma vie: je vous verrai, je vous aimerai, je

vous le dirai; mais que je le lise donc dans les yeux charmants que

j'adore.»

* * * * *

«Je m'éveille avec la douleur de vous avoir affligé un moment hier, avec

l'inquiétude de la manière dont vous aurez passé la nuit: mais avec tout

l'amour que votre cœur charmant mérite. Comptez que le mien en est

pénétré; que je n'ai jamais plus senti combien je suis heureuse d'être

aimée de vous et que je ne l'ai jamais mérité davantage. Je vais dîner à

table, c'est-à-dire assister... Je vous adore, et c'est pour toute ma

vie... mais il faut se coiffer.»

* * * * *

Ce n'était pas tout de s'aimer et de se le dire cent fois par jour et de

se l'écrire vingt fois; il fallait encore déjouer les yeux trop

perspicaces, prévenir les indiscrétions possibles, endormir la jalousie

de Voltaire, apaiser la colère de Mme de Boufflers quand elle

découvrirait l'intrigue, ce qui ne pouvait tarder.

Avec des précautions on pouvait encore espérer dissimuler aux yeux du

public; mais, comme la harpe ne suffisait plus à apaiser l'impatience de

Mme du Châtelet, il avait fallu mettre dans la confidence le valet de

chambre de Saint-Lambert, le fidèle Antoine, et la femme de chambre de

la marquise, la non moins fidèle Mlle Chevalier. Puisque tous deux

passaient leur vie à porter de tendres missives, il eût été oiseux de

vouloir leur rien cacher; mais on croyait pouvoir compter sur leur

discrétion.

Voltaire vivait dans la sécurité la plus complète. Plongé dans les

répétitions, les travaux littéraires; absorbé par le roi, les

courtisans, qui l'encensaient à l'envi, il était trop occupé pour

s'apercevoir de rien. Et puis, les maris ne sont-ils pas toujours les

derniers à se douter de ces accidents-là? Or Voltaire, pour Mme du

Châtelet, n'était plus depuis longtemps qu'un mari, et elle le traitait

comme tel.

N'éprouvait-elle pas cependant quelques remords de tromper ce pauvre

Voltaire dont le long attachement méritait bien quelques égards? En

aucune façon. Mme du Châtelet, avec la désinvolture des femmes qui,

quand elles sont éprises, ont avec leur conscience de si singuliers

accommodements, ne songeait pas un instant que sa trahison pouvait

désespérer le philosophe, et elle ne se faisait pas le plus léger

reproche. Était-ce sa faute à elle si la situation de maîtresse de M.

de Voltaire était devenue une sinécure? Du reste, n'avait-elle pas la

délicatesse de lui cacher l'intrigue avec soin? En apparence, qu'y

avait-il de changé? Mais si le philosophe apprenait la vérité? Eh bien,

il serait temps alors de lui faire comprendre qu'il était le premier

coupable et qu'il ne devait s'en prendre qu'à la pauvreté de ses

ressources.

Si Mme du Châtelet vivait, en ce qui concerne Voltaire, dans une

sécurité relative, il n'en était pas de même vis-à-vis de Mme de

Boufflers.

Enlever sciemment un amant à sa meilleure amie n'était pas un acte fort

délicat. C'était même une trahison qui pouvait lui être durement

reprochée.

Pouvait-elle espérer lui dissimuler la vérité? Mais Mme de Boufflers

était très fine, très perspicace, et on ne la tromperait pas longtemps.

Or, s'attirer le courroux de Mme de Boufflers était le pire des

désastres. N'allait-elle pas vouloir se venger? N'allait-elle pas, d'un

mot, faire crouler le fragile bonheur de l'imprudente qui la bravait?

L'inquiétude et le trouble de la marquise étaient extrêmes. Elle prit la

résolution d'agir loyalement et de s'ouvrir avec franchise à son amie.

En mettant sa conduite sur le compte d'une de ces passions entraînantes,

irrésistibles, peut-être obtiendrait-elle son pardon? C'était un moyen à

tenter et étant donné le caractère de Mme de Boufflers, peut-être pas le

plus mauvais. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Tous les

jours, la divine Émilie remet au lendemain la confidence difficile, si

bien que, de lendemain en lendemain, le temps s'écoule.

Les appréhensions de Mme du Châtelet étaient du reste bien superflues.

La favorite, nous le savons, n'ignorait pas ce qui se passait,

Saint-Lambert ayant eu soin de ne lui rien dissimuler, dans l'espoir

assez improbable de ramener par la jalousie la maîtresse qui

l'abandonnait.

Mme de Boufflers, trop heureuse du prétexte qu'on lui offrait,

s'empressa d'en profiter pour rompre définitivement avec Saint-Lambert,

en lui reprochant amèrement son infidélité. Elle oubliait tout

naturellement qu'elle lui avait donné l'exemple.

Le poète, assez confus, plaide les circonstances atténuantes, s'excuse

d'un moment d'erreur, enfin sollicite son retour en grâce:

Quelques soupçons, un instant de colère,

Méritoient-ils cet excès de rigueur?

Malgré mes torts, tu lisois dans mon cœur:

En t'adorant pouvoit-il te déplaire?

Dans tes regards, je vois ton changement;

L'expression d'un tendre sentiment

N'anime plus ces yeux si pleins de charmes.

Si de Doris je feins d'être l'amant,

Tu ne vois rien, ou tu vois sans alarmes;

Si près de toi j'ai moins d'empressement,

De ma froideur tu te plains froidement.

C'en est donc fait, et je vais de mes larmes

Payer toujours la faute d'un moment!

Ton amitié, dans cet état funeste,

Soutient mon cœur; ce prix m'étoit bien dû.

Je vais jouir de tout ce qui me reste,

Et regretter tout ce que j'ai perdu.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 16 / 26 段