mettre en route sans éprouver les aventures les plus extravagantes, nous
le retrouvons le 14, au matin, sur le grand chemin, dans le plus
pitoyable état: sa voiture a versé, elle est en morceaux, quant à lui,
il est couvert de contusions et peut à peine remuer. Heureusement, les
braves gens du pays accourent pour le tirer de ce mauvais pas, et ils en
profitent pour piller un peu les bagages et garder quelques souvenirs de
l'illustre voyageur; ils trouvent entre autres des portraits du roi et
de la princesse Ulrique et, comme ils sont très attachés à leurs
souverains, ils gardent précieusement leurs images. Enfin, le carrosse
est péniblement raccommodé; Voltaire, tout endolori, remonte dans le
véhicule et l'on se remet en route pour gagner Schaffenstad, où le poète
compte passer la nuit et goûter un repos bien gagné. Il arrive à minuit:
hélas! le feu est aux quatre coins du village; le cabaret, l'église sont
déjà réduits en cendres. Quant à trouver un gîte, il n'y faut pas
songer.
C'est une des mille aventures de voyage de Voltaire.
Enfin, il parvient à Bruxelles où il trouve Mme du Châtelet au comble de
l'exaspération et de la colère, outrée de sa conduite et jurant de ne
jamais la lui pardonner. Il suffit de quelques heures pour tout apaiser.
Voltaire fut si éloquent, si persuasif, si repentant de sa conduite; il
jura si bien qu'il n'avait pu faire autrement, qu'il ne recommencerait
pas, que la divine Émilie se laissa convaincre, ce dont elle mourait
d'envie, et elle oublia tous ses griefs. La vie reprit comme par le
passé.
Maintenant, Voltaire est réconcilié avec la cour et il a ses entrées
franches dans la capitale.
Le plaisir de jouir enfin de la liberté ne lui a pas fait oublier les
doux souvenirs de Cirey. En avril 1744, il se retrouve avec la divine
Émilie dans ce paisible et verdoyant asile. Le président Hénault qui, en
se rendant à Plombières, leur fait une courte visite, écrit après les
avoir vus:
«Ils sont là tous deux, tout seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des
vers de son côté, et l'autre des triangles...
«Si l'on voulait faire un tableau, à plaisir, d'une retraite délicieuse,
l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'âme, de l'aménité, des
talents, de la réciprocité de l'estime, des attraits de la philosophie
jointe aux charmes de la poésie, on aurait peint Cirey.»
Tous les vilains souvenirs du passé ont disparu, toutes les craintes se
sont effacées: Voltaire est maintenant fort bien vu à la cour; il est
devenu un favori, un courtisan. Bien loin d'avoir à se cacher, il se
montre partout avec son amie. Ils vont ensemble à Fontainebleau; ils
vont à Sceaux, chez la duchesse du Maine. Il est intime avec M.
d'Argenson, avec M. de la Vallière, avec Richelieu, et bien d'autres. Il
a deviné la fortune naissante de Mme d'Étioles, que l'on commence à
peine à soupçonner, et il fait, à Étioles, de fréquentes visites.
En mars 1746, un fauteuil devient vacant à l'Académie par la mort du
président Bouhier. Voltaire est élu le 25 avril et, le 9 mai, il
prononce son discours de réception. Peu après, il est nommé gentilhomme
ordinaire du roi! Ce fut peut-être le plus beau jour de sa vie, car,
étrange bizarrerie, sa préoccupation continuelle était d'aller à la
cour. Mme du Châtelet s'étonnait qu'un si grand homme pût être flatté de
cette misérable place: «Ne m'en parlez pas, disait la maréchale de
Luxembourg, c'est comme un géant dans un entresol.»
C'est vers cette époque que Mme du Châtelet prit à son service le frère
de sa femme de chambre, un grand garçon nommé Longchamp, qui allait
jouer, dans la vie de Voltaire, un rôle assez important. Il avait été
treize ans valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du
gouverneur de Bruxelles; par conséquent, il était initié aux usages et
aux mœurs du grand monde. Cependant il ne tarda pas à trouver qu'il y
avait en France dans les usages de la haute société certaines
différences fort appréciables.
C'est le 16 janvier 1746 qu'il entra au service de la divine Émilie. Le
surlendemain, comme il attendait dans l'antichambre le moment du réveil,
la sonnette s'agite; il entre avec sa sœur. La marquise ordonne de
tirer les rideaux et se lève. Elle laissa tomber sa chemise et «resta
nue comme une statue de marbre». A la cour de Bruxelles, Longchamp avait
été plus d'une fois dans le cas de voir des femmes changer de chemise,
«mais, à la vérité, dit-il, pas tout à fait de cette façon».
Quelques jours après, Mme du Châtelet prend un bain; comme la femme de
chambre est absente, elle sonne Longchamp et lui dit d'ajouter de l'eau
chaude dans la baignoire. Le valet très ému de ce qu'il voit ne sait
plus, en vérité, où porter les yeux et obéit assez maladroitement: «Mais
prenez donc garde, vous me brûlez, lui crie la marquise indignée;
regardez ce que vous faites!»
A cette époque un valet est semblable à l'esclave antique, ce n'est pas
un homme et l'on n'en tient nul compte.
Peu de temps après, Voltaire, qui avait été à même d'apprécier la jolie
écriture et l'intelligence de Longchamp, le prenait à son service et en
faisait bientôt son homme de confiance.
Le 14 août 1747, Voltaire et Mme du Châtelet arrivent à Anet chez la
duchesse du Maine. Il faut entendre Mme de Staal, avec le style mordant
qui lui est propre, raconter leur entrée dans le château:
«Mardi 15 août 1747.
«Mme du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui
et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux
spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir
apportée de leurs tombeaux: on sortait de table. C'étaient pourtant
des spectres affamés: il leur fallut un souper, et, qui plus est, des
lits qui n'étaient pas préparés; la concierge, déjà couchée, se leva
en grande hâte... Voltaire s'est bien trouvé du gîte. Pour la dame,
son lit ne s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger
aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de
gens, et avait trouvé un défaut de... dans son matelas, ce qui, je
crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat...
Elle est, d'hier, à son troisième logement; elle ne pouvait plus
supporter celui qu'elle avait choisi: il y avait du bruit, de la fumée
sans feu (il me semble que c'est son emblème)...
«Elle fait actuellement la revue de ses _principes_: c'est un exercice
qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper et
peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je
crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le
lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur
garde...»
La marquise dévalise tous les appartements du château pour meubler le
sien; il lui faut six ou sept tables de toutes les grandeurs: d'immenses
pour étaler ses papiers; de solides pour son nécessaire; de légères pour
les pompons, les bijoux, etc. Malgré toute cette belle ordonnance, un
valet maladroit renverse l'encrier sur les calculs algébriques de la
divine Emilie, ce qui provoque une scène épouvantable.
Entre temps, Voltaire fait répéter sa comédie de _Boursoufle_, que l'on
joue avec succès la veille de son départ.
Enfin, au bout d'une dizaine de jours, le philosophe et son amie
retournent à Paris.
A peine sont-ils partis que Mme de Staal reçoit une lettre de quatre
pages. Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, perdu le
prologue; elle doit réparer le désastre:
«Il m'est enjoint, dit-elle plaisamment, de retrouver le tout; de
retourner au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on
le copierait; de garder les rôles, crainte du même accident, et
d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet
suffisant pour garder ce trésor!»
En octobre, nous retrouvons la marquise et Voltaire à Fontainebleau, où
réside la cour. Mme du Châtelet joue au jeu de la reine, et la mauvaise
veine la poursuit; malgré les signes de Voltaire, malgré ses
objurgations à voix basse, elle s'entête, perd non seulement tout ce
qu'elle a sur elle, mais encore 84,000 livres sur parole. Le poète
indigné lui crie alors en anglais qu'elle joue avec des fripons et il
lui ordonne de se retirer. Malheureusement, l'anglais était une langue
fort répandue et le mot provoqua un scandale effroyable. Traiter de
fripons les plus grands seigneurs, les plus grandes dames du royaume,
c'était en effet un peu vif. Certes, l'épithète, dans le cas actuel,
n'était peut-être pas déplacée, mais elle n'était pas à dire.
En voyant l'émoi causé par son algarade, Voltaire estima qu'il était
prudent de disparaître et il se réfugia à Sceaux, chez Mme du Maine, où
il se cacha pendant deux mois, jusqu'à ce que le bruit fût apaisé. Puis,
quand il ne fut plus question de l'aventure, il avoua sa retraite et
prit part à la vie bruyante et gaie de la petite cour.
Le 30 décembre 1747, on joue à Versailles, dans le théâtre des
Petits-Cabinets, _l'Enfant prodigue_; les acteurs sont Mme de Pompadour,
le duc de Chartres, le duc de Gontaut, M. de Nivernais, etc. Voltaire
croit de bonne politique et fort galant d'adresser des vers à Mme de
Pompadour pour la féliciter et la remercier; mais, par une malheureuse
fortune, ces vers font scandale: on y voit une injure à la reine, et
l'auteur reçoit, dit-on, un ordre d'exil. Cela n'est pas prouvé, du
reste. Ce qui est sûr, c'est que Voltaire et Mme du Châtelet prennent
brusquement la résolution de passer le reste de l'hiver à Cirey.
Peut-être Mme du Châtelet est-elle guidée par une simple raison
d'économie, et veut-elle réparer la large brèche faite à sa fortune.
Toujours est-il que le voyage est décidé et mis aussitôt à exécution.
On était au mois de janvier 1748; le froid était rigoureux, le sol était
couvert de neige et il gelait à pierre fendre. Malgré tout, Mme du
Châtelet, qui n'aimait voyager que la nuit, décida que l'on partirait à
neuf heures du soir. A l'heure dite, le vieux carrosse de la marquise
fut amené devant la maison, attelé de quatre chevaux de poste; les
malles furent chargées sur la voiture; puis, quand Voltaire et son amie,
chaudement vêtus, furent installés l'un à côté de l'autre, l'on
introduisit encore nombre de paquets, de cartons et de boîtes; enfin, la
femme de chambre de la marquise prit place en face de sa maîtresse; mais
on était si serré qu'il était impossible de faire un mouvement. Deux
laquais montèrent encore derrière la voiture. Enfin, le signal du départ
fut donné et le lourd véhicule s'ébranla.
Longchamp, le nouveau valet de chambre de Voltaire, était parti en avant
comme postillon, avec mission de préparer les relais et d'attendre ses
maîtres à la Chapelle, château de M. de Chauvelin; il devait leur faire
préparer à souper et allumer du feu dans leurs appartements.
Nous avons dit que Voltaire avait la spécialité des aventures de voyage
les plus invraisemblables. Nous allons en avoir une fois de plus la
confirmation.
Le début du voyage se passe assez paisiblement; mais les routes sont
détestables et le carrosse gémit sous le poids des malles et des
voyageurs. Enfin, un peu avant d'arriver à Nangis, l'essieu de derrière
se brise, la voiture roule dans la neige et reste étendue sur le flanc.
Voltaire, qui est du mauvais côté, succombe sous le poids de Mme du
Châtelet, de la femme de chambre, des paquets amoncelés, qui tous se
sont effondrés sur lui; il étouffe, gémit, hurle, pousse des cris aigus,
appelle au secours. Les laquais, dont l'un est blessé, et les postillons
accourent et s'efforcent de retirer les voyageurs de leur situation
critique; mais on ne peut procéder au sauvetage que par la portière qui
est en l'air. Un laquais et un postillon montent alors sur la caisse de
la voiture et extraient d'abord les plus gros paquets comme s'ils les
tiraient d'un puits; puis, saisissant les humains par les membres qui se
présentent, bras ou jambes, ils les amènent à eux et les passent dans
les bras de leurs camarades, qui les déposent à terre. C'est ainsi que
la femme de chambre est d'abord tirée d'affaire, puis Mme du Châtelet;
enfin Voltaire, moulu, courbaturé, gémissant à fendre l'âme.
Mais ce n'était pas tout: le plus difficile restait à faire; on ne
pouvait pourtant pas passer la nuit à la belle étoile avec un pareil
froid. Les postillons et les laquais étaient incapables à eux seuls de
faire les réparations; on les envoya à la recherche de paysans qui
pussent les aider à remettre le carrosse en état.
En attendant, Voltaire et son amie, assis sur des coussins tirés de la
voiture, pestaient contre la destinée.
Enfin, le secours espéré arrive; les paysans se mettent à l'œuvre et
bientôt le carrosse paraît en état de reprendre sa route. Voltaire
remercie ces braves gens du service rendu, leur remet généreusement
douze livres pour leur peine, et l'on repart, poursuivis par les
malédictions des rustres qui se trouvent insuffisamment payés de leur
dérangement. Voltaire n'en a cure; mais, cent mètres plus loin, le
carrosse, mal raccommodé, culbute de nouveau. Nouveaux cris, nouvelle
cérémonie pour extraire les infortunés voyageurs de leur prison. On
court après les paysans, on les supplie de revenir, on leur promet monts
et merveilles. Mais, instruits par l'expérience, ils restent sourds à
toutes les supplications. Voltaire a un accès de désespoir, il s'arrache
les cheveux; il se voit menacé de passer la nuit dehors. Bref, il finit
par où il aurait dû commencer: il fait prix avec les paysans et les paye
d'avance.
Il était huit heures du matin quand on arriva à la Chapelle: sur la
route, on trouva Longchamp fort inquiet, qui venait au-devant de ses
maîtres, ne sachant ce qui avait pu leur arriver.
Il fallut passer deux jours au château pour réparer le carrosse; enfin,
le troisième jour, l'on reprit la route de Cirey où l'on arriva sans
encombre.
Mais ce n'était pas tout d'être à Cirey, il ne fallait pas que Voltaire
pût s'y ennuyer. Après quelques jours de solitude employés à mettre de
l'ordre dans la maison, Mme du Châtelet fit venir son amie de couvent,
Mme de Champbonin, ainsi que sa nièce, âgée de treize ans; puis elle
invita toute la noblesse du voisinage, et alors commença une série
ininterrompue de divertissements et de plaisirs.
Mme du Châtelet composait des farces, des proverbes; Voltaire en faisait
autant. On distribuait les rôles aux invités, et la plus grande partie
des journées se passait à répéter et à étudier les rôles.
On avait construit, au fond d'une galerie, une espèce de théâtre des
plus primitifs; sur des tonneaux vides placés debout, on avait tout
simplement établi un plancher. De chaque côté, les coulisses étaient
formées de vieilles tapisseries. Un lustre à deux branches éclairait la
scène ainsi que la galerie. L'on faisait venir quelques violons pour
récréer le public pendant les entr'actes.
L'on représentait le soir ce que l'on avait appris dans la journée et le
temps s'écoulait fort agréablement.
«Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les spectateurs, dit
Longchamp, c'est que les acteurs jouaient parfois leurs propres
ridicules sans s'en apercevoir. Mme du Châtelet arrangeait les rôles à
ce dessein; elle ne s'épargnait pas elle-même et se chargeait souvent
de représenter les personnages les plus grotesques. Elle savait se
prêter à tout et réussissait toujours.»
Cette douce existence durait depuis trois semaines lorsqu'elle fut
interrompue par une invitation qui allait bouleverser toute la vie de
Voltaire et de la marquise.
On fut un jour fort surpris à Cirey de voir débarquer le Père de Menoux,
le confesseur du roi Stanislas. Se prévalant d'une ancienne liaison
avec M. de Breteuil, le père de Mme du Châtelet, il venait, disait-il,
voir ses illustres voisins. En réalité, son but était tout autre.
Le jésuite, s'il faut en croire Voltaire, aurait eu la machiavélique
pensée de susciter une rivale à son ennemie jurée, Mme de Boufflers. Mme
du Châtelet était «très bien faite, encore assez belle» (c'est toujours
Voltaire qui parle); c'était une femme auteur; bref le Père de Menoux
s'imagina qu'elle possédait toutes les qualités requises pour supplanter
la marquise détestée et il résolut de tenter l'aventure.
Quoi qu'il en soit, le jésuite fit mille grâces, mille caresses aux
hôtes de Cirey; il se montra plein d'esprit, de savoir, de tolérance; il
leur persuada que le roi de Pologne désirait ardemment les voir et que
son plus grand désir était de les posséder à sa cour. Enfin, il repartit
pour la Lorraine, laissant le philosophe et son amie sous le charme de
sa visite. Jamais Voltaire n'avait encore rencontré un jésuite aussi
séduisant et avec une telle largeur de vues.
A peine de retour à Lunéville, le Père de Menoux joua le même jeu auprès
de Stanislas; il lui raconta que les hôtes de Cirey brûlaient d'envie de
venir lui faire leur cour. Bref, il manœuvra si bien qu'il arriva à ses
fins.
Stanislas parla à Mme de Boufflers d'inviter Voltaire et Mme du
Châtelet; la marquise, qui depuis de longues années était liée avec la
divine Émilie, adopta cette idée avec enthousiasme. C'est la première
fois que la maîtresse et le confesseur se trouvaient d'accord!
Stanislas, ravi, chargea Mme de Boufflers de se rendre elle-même à Cirey
et de ramener à Lunéville l'illustre couple.
C'est en effet ce qui eut lieu.
Mme de Boufflers venait d'avoir la douleur de perdre de la petite vérole
sa sœur, Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont; elle saisit avec
empressement l'occasion d'aller chercher des consolations et de
l'affection auprès d'une amie chère, et elle partit pour Cirey. Là elle
renouvela la pressante invitation du roi.
Voltaire et Mme du Châtelet ne résistèrent pas longtemps à de si
flatteuses instances.
M. du Châtelet avait peu de fortune et en ce moment même sa femme
sollicitait pour lui un commandement en Lorraine. Quelle meilleure
occasion pouvait-elle trouver pour arriver à ses fins que d'aller faire
sa cour à Stanislas?
Quant à Voltaire qu'on disait exilé par l'ordre de la reine Marie
Leczinska, quel démenti plus éclatant pouvait-il donner à cette calomnie
que de devenir l'hôte du roi de Pologne?
Aussi tous deux, pour des motifs différents, furent-ils ravis de
l'invitation et s'empressèrent-ils d'abandonner Cirey pour prendre, en
compagnie de Mme de Boufflers, la route de Lunéville.
CHAPITRE XIV
(1748)
Séjour à Lunéville (février, mars, avril).
Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent à Lunéville le
13 février 1748, à onze heures du soir.
Mme du Châtelet se retrouvait là en pays de connaissance; elle
appartenait, par son mari, à la plus vieille noblesse lorraine; elle
était liée avec la plupart des personnages de la cour; elle n'eût pas
été plus à son aise à Paris ou à Versailles.
Voltaire, au contraire, était un nouveau venu; certes, il avait déjà
fait plusieurs séjours à Lunéville, mais c'était sous le règne de
Léopold ou de son fils; et que de changements depuis lors!
Les deux voyageurs furent reçus avec de grandes démonstrations de joie
et comblés d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus
beaux appartements du château. Mme du Châtelet fut logée au
rez-de-chaussée, à côté du roi, dans les anciens appartements de la
reine; les pièces étaient élevées, magnifiquement meublées, et donnaient
sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier étage située à
l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa
chambre, la vue s'étendait superbe sur tous les environs; il voyait le
canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intérieur le mettait en
communication avec Mme du Châtelet, ce qui rendait les visites faciles
et discrètes. Ainsi, les convenances étaient observées, et il n'y avait
de gêne pour personne.
Par une déplorable coïncidence, Voltaire qui, dès son arrivée, entend
bien se mettre en frais et charmer son hôte, tombe malade assez
sérieusement, et la contrariété qu'il en éprouve le rend plus malade
encore. Aussitôt, toute la cour est en émoi; Stanislas, bouleversé,
envoie au philosophe son propre médecin et son apothicaire; il accourt
lui-même au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les
plus délicates. «Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que
le roi de Pologne, écrit Voltaire reconnaissant; on ne peut être
meilleur homme.»
Enfin, le poète se rétablit, les alarmes s'apaisent, et à partir de ce
moment commence pour la petite cour de Lunéville une vie d'agitation et
de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession
ininterrompue de fêtes, de spectacles, de soupers, de réjouissances de
tous genres. Le roi tient à faire honneur aux illustres hôtes qu'il
possède, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les
distraire et les charmer.
Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de
Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de
Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan,
Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous
imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer à
l'agrément des nobles invités.
Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grâces et d'amabilités.
Un jour, en se présentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un
magnifique exemplaire de _la Henriade_ avec ce quatrain:
Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver:
La bonté, la valeur à tous deux fut commune;
Mais mon héros fit changer la fortune
Que votre vertu sut braver.
Et, comme la maîtresse n'est pas moins à courtiser que le prince
lui-même, il lui adresse ces louanges délicates:
Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle.
Vous êtes simple et naturelle,
Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous.
Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle
Je ne sais ce qu'on eût dit de vous,
Mais on n'aurait point parlé d'elle.
Ce n'est pas seulement la favorite qui entend célébrer ses perfections
et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont
successivement l'objet des louanges du poète, personne n'est oublié.
S'adressant à Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de
critiquer la sévérité de ses mœurs, lui décoche les plus délicates
flatteries:
Avec cet air gracieux,
L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse;
De Montmartre la jeune abbesse
De mon héros combla les vœux;
Mais celle de Poussay l'eût rendu malheureux.
Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse.
La princesse de Talmont n'est pas moins finement louée:
Les dieux, en lui donnant naissance
Aux lieux par la Saxe envahis,
Lui donnèrent pour récompense
Le goût qu'on ne trouve qu'en France
Et l'esprit de tous les pays.
Mais le temps ne pouvait toujours se passer à des marivaudages plus ou
moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et
plus sérieuses. Il y avait un théâtre au château de Lunéville; Stanislas
entretenait une troupe de profession fort bien composée. Comment ne pas
l'utiliser quand Voltaire est là? comment ne pas faire honneur à
l'illustre écrivain en jouant quelques-unes de ses œuvres? Vite, on
organise des représentations, et c'est le poète lui-même qui dirige les
répétitions. On joue _le Glorieux_, _Zaïre_, _Mérope_, «où l'on pleure
tout comme à Paris», et où l'auteur lui-même pleure «tout comme un
autre».
Voir jouer est bien, jouer soi-même est mieux encore. Certes, Voltaire
est toujours dans un état de santé bien languissant; mais le théâtre
n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les
plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise
des représentations.
Mme du Châtelet, qui a le don du théâtre et qui est comédienne achevée,
propose de jouer une pastorale de la Motte, _Issé_, qu'elle a déjà
représentée à Sceaux et à Cirey avec beaucoup de succès. La proposition
est acceptée avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succès de
son amie, s'occupe de tout; il met lui-même en scène, surveille les
répétitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est
prêt à passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprètent les deux
principaux rôles, et soulèvent l'admiration générale. L'enthousiasme est
tel qu'on doit, à la demande du roi, donner une seconde représentation,
puis une troisième. Voltaire, ravi et flatté, adresse à Mme du Châtelet
ces vers:
Charmante Issé, vous nous faites entendre
Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs;
Ils vont droit à nos cœurs:
Leibniz n'a pas de monade plus tendre,
Newton n'a point d'_xx_ plus enchanteurs;
A vos attraits on les eût vus se rendre,
Vous tourneriez la tête à nos docteurs:
Bernouilli dans vos bras,
Calculant vos appas,
Eût brisé son compas!
Mais tous les hôtes du château ne partagent pas l'enthousiasme du
philosophe. Mme du Châtelet affecte tant de prétentions qu'elle soulève
des jalousies, des animosités. On n'ose, à cause du roi, la critiquer
ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du château s'en
donnent à cœur joie, et de malicieuses satires courent les salons:
Air de _Joconde_.