résister à un si doux penchant? Aujourd'hui les mœurs sont moins
sévères que dans les temps plus anciens; on ne se défend plus quand le
cœur a parlé:
L'honneur, ce vain fantôme, effrayoit ta tendresse,
Il dissipoit des sens l'impétueuse ivresse:
Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire
Que ce foible tyran puisse nous arrêter.
On le craignoit jadis, et les cœurs de nos mères
Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir.
De ce siècle poli les lois sont moins sévères;
L'Amour, à ses côtés, n'a plus le repentir:
Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes
Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs;
Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes,
Dès qu'on les a goûtés, ne sont que des plaisirs.
Après une défense honorable Mme de Boufflers cède enfin et l'heureux
Saint-Lambert est au comble de ses vœux. Il célèbre sa victoire par une
pièce intitulée _Le Matin_, qu'il envoie aussitôt à la bien-aimée et où
il lui rappelle, avec une précision de détails peut-être excessive, les
heures exquises, enivrantes qu'il lui doit:
LE MATIN
La nuit vers l'occident obscur
Replioit lentement ses voiles;
D'un feu moins brillant les étoiles
Éclairoient le céleste azur;
De sa lumière réfléchie
Le soleil blanchissoit les airs,
Et, par degrés, à l'univers
Rendoit les couleurs et la vie.
Du sommeil à la volupté
Mes sens éprouvoient le passage
Des songes me traçoient l'image
Du bonheur que j'avois goûté;
Je sentois qu'il alloit renaître,
Et, par ces songes excité,
Je recevois un nouvel être.
Libre des chaînes du sommeil,
Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire:
Je vois, j'adore, je désire.
Dieux! quel spectacle et quel réveil!
Près de moi Thémire étendue
Ne déroboit rien à ma vue;
Je détaillois mille beautés,
Je m'applaudissois de ma flamme;
Oui, disois-je, ces traits charmants,
Animés par un cœur fidèle,
Sont au plus tendre des amants;
C'est pour moi que Thémire est belle.
J'avois entr'ouvert les rideaux;
Du soleil la clarté naissante
Doroit cette onde jaunissante
Qui retombe sous ces berceaux.
. . . . . . . . . . . . . . . .
La terre sembloit s'embellir
Pour s'offrir aux yeux de Thémire:
Elle étend les bras et soupire,
Et je sens mon cœur tressaillir:
Elle entr'ouvre des yeux timides
Qu'éblouit l'éclat du grand jour;
Dans ses beaux yeux mes yeux avides
Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai su, près du bonheur suprême,
Le suspendre pour le goûter;
L'instant de le précipiter
Fut marqué par Thémire même,
Et des plaisirs de ce que j'aime
J'ai senti les miens s'augmenter.
J'ai joui, malgré mon délire
Et mes transports impétueux,
Du murmure voluptueux
Des fréquents soupirs de Thémire.
Ma bouche à ses cris languissants
Répond à peine: Ah! je t'adore.
Le plaisir fatigua nos sens,
Et nos cœurs jouirent encore.
Mais l'astre du jour dans les cieux
Poursuivoit sa vaste carrière,
Et de son disque radieux
Répandoit des flots de lumière;
De mille ornements odieux
J'ai vu l'importune barrière
Dérober Thémire à mes yeux.
Plein d'amour et d'impatience,
Je sors sans témoins et sans bruit,
Et vais languir jusqu'à la nuit
Dans les horreurs de son absence.
Saint-Lambert n'habitait pas Lunéville: son régiment tenait garnison à
Nancy; mais, naturellement, il était sans cesse sur la route et on le
rencontrait plus souvent à Lunéville que partout ailleurs.
Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisément dans la journée; la vie
de la cour amène des rencontres fréquentes, et qui ne peuvent prêter à
aucune fâcheuse interprétation; mais se parler en public, sous l'œil
d'observateurs malicieux ou méchants, n'est pas ce qui convient à des
amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout
les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver
Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la
marquise. Le recevoir dans ses appartements du château est également
bien dangereux.
Certes, le roi est tolérant, peu jaloux; mais cependant il y a des
limites à sa patience et il ne faudrait pas les dépasser. Ce serait
s'exposer, de gaieté de cœur, à perdre une situation brillante.
Ces difficultés n'étaient pas de nature à décourager une imagination
aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientôt elle découvre, non
loin de l'appartement qu'elle occupe, tout près de la chapelle et de la
bibliothèque, et à côté du logement de son médecin, une petite chambre
abandonnée à laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler
discrètement, y installe un lit, quelques meubles, et voilà le logis du
brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans
cette pièce qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possède
son cœur.
Mais Stanislas ne résidait pas seulement à Lunéville; depuis qu'il avait
fait arranger le château de Commercy, il se rendait souvent dans cette
résidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de fréquents
séjours.
Quand Mme de Boufflers était à Commercy avec le roi, renonçait-elle à
voir le cher Saint-Lambert? En aucune façon. Mais, cette fois, il n'y a
pas le moindre coin disponible dans le château; alors c'est le curé du
lieu qui prête les mains aux savantes combinaisons des amoureux.
Le presbytère était adossé à l'orangerie du château, et une porte de
communication permettait au curé d'aller se promener à toute heure dans
les jardins.
D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chaussée l'appartement
des bains qui, par une porte située dans une garde-robe, communiquait
avec l'autre extrémité de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi
venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister à un concert ou
fumer sa pipe chez Mme de Boufflers.
Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'échapper de Nancy, il accourait
secrètement à Commercy et se cachait chez l'obligeant curé. Le soir
venu, une lumière placée à la fenêtre de la garde-robe, dont nous avons
parlé, avertissait que le roi était chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert
se tenait coi. Dès que Stanislas s'était retiré dans ses appartements,
la lumière disparaissait. Aussitôt, Saint-Lambert, qui avait les clefs
des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde à la main,
et il pénétrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le
presbytère de la même façon.
En 1747, l'idylle si heureusement commencée est fâcheusement interrompue
par le départ de Saint-Lambert pour l'armée; c'est au milieu des larmes
et de regrets sans fin qu'il se sépare d'une maîtresse bien aimée. Il
écrit de Metz à Mme de Boufflers:
«Metz, 3 avril.
«On ne prend jamais bien son temps pour s'éloigner de vous, mais nous
avons assurément pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivâmes
hier après avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec
douze chevaux qui ne pouvaient nous traîner, souvent à pied à travers
les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame
Françoise.
«Je vous prie de croire que je vous ferais grâce de tous ces détails si
j'avais voyagé seul; mais j'étais avec messieurs vos frères, et je ne
sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous écrire. Je puis vous assurer
qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agréable à vous dire.
J'ai embrassé M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai
pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bontés;
souffrez que je vous en parle, à vous à qui je les dois et à qui j'aime
à les devoir. Vous connaissez assez le goût infini que j'ai pour vous et
le médiocre intérêt que j'ai toujours pris à ma fortune pour être sûre
que vos bons offices ont été et seront toujours plus agréables pour moi
parce qu'ils me prouvent votre amitié, que parce qu'ils peuvent m'être
utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable
que vous; mais j'aurai bien du plaisir à vous aimer quand je pourrai
parce que vous avez quelque amitié pour moi.
«Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il
ne manquera aux miens que de contribuer aux vôtres; je désire
passionnément que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois
que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et
seront toujours pour vous dans mon âme.
«En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié le mot de madame;
j'en écrirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que
cette omission n'est point une familiarité ridicule, et que j'ai pour
vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir
beaucoup[110].»
[110] Collection Morrisson.
Heureusement l'absence ne fut pas de longue durée; la paix fut signée.
Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle à Mme de Boufflers et
il se fait précéder d'une élégie où il lui rappelle, non sans charme,
leurs joies passées et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur
discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre.
Désormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu'à elle, ne
veut plus écrire, rimer que pour elle:
Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille
Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile;
Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau,
Qui de mille baisers nous répétoit l'image;
J'habiterai l'alcôve, où je rendis hommage
A la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau.
Là, Philis se livroit au bonheur d'être aimée;
Là, lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée,
Attendant sans langueur le retour des désirs,
Un amour délicat varioit nos plaisirs.
Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie
Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur:
Je t'adorai, Philis, sous le nom de Délie;
Dans ces vers emportés tu reconnus mon cœur.
Que ce temps dura peu!.....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour suivre mon devoir dans une route obscure,
Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux!
Je crus me séparer de toute la nature.
Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux:
Louis calme la terre; il me rend à moi-même.
Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois,
Et, tout entier à ce que j'aime,
Je n'obéis plus qu'à tes lois.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous saurons de nos jours faire le même usage.
Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre à penser;
Conduis ma jeune muse, et reçois-en l'hommage;
Sois à jamais de mes écrits
Le juge, l'objet, et le prix.
Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie,
Qu'ils soient dignes de l'exciter.
Oublié désormais d'un monde que j'oublie,
Te bien peindre, te mériter,
Te caresser et te chanter,
Sera tout l'emploi de ma vie.
La joie de se retrouver après une longue séparation, le bonheur de
goûter des plaisirs dont ils ont été si longtemps privés font commettre
à nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas
suffisamment le bonheur que lui fait éprouver le retour de
Saint-Lambert, et le roi s'inquiète d'une passion si vive. Bien qu'il
ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie,
bien qu'il ne se préoccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont
il a l'habitude et qu'il ne peut espérer réprimer complètement, il ne
veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prêter la main
à une liaison offensante pour lui. Dès que les assiduités du jeune
officier lui paraissent dépasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs
militaires, et le fait retenir à Nancy pour raisons de service.
Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrêtent pas, en
sont réduits à se voir en cachette et à imaginer mille subterfuges pour
se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins
fréquentes.
L'année 1747 fut marquée par de tristes événements.
Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges,
mourut après quelques jours de maladie.
Cette mort amena à la cour plusieurs changements qui furent loin d'être
défavorables à la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nommée
dame d'honneur à la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la
place de première dame du palais. En même temps, M. de Bassompierre
devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps;
enfin leur beau-frère, le chevalier de Beauvau, succédait au comte de
Croix dans une place de chambellan.
La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un état de santé
fort précaire: elle était asthmatique, hydropique, et ces deux maladies
l'avaient peu à peu réduite à l'état le plus fâcheux; elle perdait la
mémoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle était menacée
de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prît
intérêt; elle jouait toujours à quadrille avec acharnement.
En janvier 1747, le mariage de Marie-Josèphe de Saxe, troisième fille
d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble
l'exaspération de la vieille reine et aggrava singulièrement son état.
L'arrivée de la dauphine à Versailles était pour elle un véritable
cauchemar, et pour prévenir un éclat il fallut, à son entrée en France,
faire éviter Nancy à la jeune femme et la faire passer par Belfort et
Langres[111].
[111] La reine avait toujours pensé remonter sur le trône de
Pologne, et ce mariage avec la fille du roi Auguste ruinait à
jamais ses espérances.
Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu'à retourner
dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y
transporter son mobilier et tous les objets qui lui étaient chers. Pour
la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fenêtres même du
château deux grandes voitures à cet usage. Tout le monde en parlait à la
reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu.
Dans ses accès de délire elle se croyait déjà transportée en Pologne.
Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquiétant; les jambes
de la malade enflèrent, puis s'ouvrirent, et bientôt il ne fut plus
possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se
produire.
Le 11 mars au matin on apporta à la reine la communion. Elle comprit
alors toute la gravité de son état et fut très effrayée. Elle recommanda
ses gens au roi et demanda pardon d'avoir persécuté quelques personnes
de son entourage; puis elle commença à divaguer.
Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance.
Stanislas, il faut l'avouer, ne témoignait pas pour son épouse un
intérêt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais à son chevet.
La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annonça
qu'elle allait recevoir l'extrême-onction, elle demanda son mari avec
beaucoup d'instance et elle déclara qu'elle se ferait porter chez lui
s'il ne voulait point venir. Devant cet _ultimatum_, le roi consentit
enfin à se montrer; il vint en robe de chambre, ôta son bonnet et
s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit:
«Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.»
Trop ému ou trop indifférent pour répondre, il se retourna et sortit.
Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie.
La reine avait à ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer
que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-même,
s'exhortait, se jetait de l'eau bénite; puis, peu à peu la faiblesse
prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: «Mon Dieu, vous
m'avez donné une âme, ayez-en pitié, je la remets entre vos mains.»
Quelques instants après, à cinq heures et demie du soir, la princesse
expirait. Elle était âgée de soixante-six ans.
Une heure avant de mourir, elle avait réclamé le testament qu'elle avait
fait quelques années auparavant et elle le déchira. Elle se borna à
recommander sa maison au roi de Pologne et à prier qu'on la fît enterrer
sans l'ouvrir. Elle voulut être enterrée dans le cimetière commun, au
milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsèques eussent lieu sans
luxe, ni pompe, ni oraison funèbre.
Si l'humilité de la reine la poussait à supprimer le vain appareil des
funérailles, la dignité royale ne permettait pas de se conformer
complètement à ses désirs: le lendemain de sa mort, elle fut exposée
habillée d'une robe somptueuse, coiffée en dentelles et à visage
découvert; puis, le soir, à huit heures et demie, elle fut portée en
grande pompe à l'église de Bon-Secours, près de Nancy. Le funèbre
cortège, composé d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunéville à
huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux
l'escortaient. On n'arriva à Bon-Secours qu'à quatre heures du matin. Le
corps de la reine fut enterré dans une chapelle.
Le roi confia l'exécution d'un mausolée à Nicolas-Sébastien Adam, le
célèbre sculpteur de l'époque.
Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractère de sa femme, ne
manifesta pas de regrets superflus. On prétend même que son premier cri,
en apprenant que la reine avait cessé de vivre, fut: «Me voilà donc
libre pour le reste de mes jours après un esclavage de cinquante ans!»
Il donna cependant quelques jours à un deuil de convenance et il se
retira à Einville d'abord, puis à Jolivet.
Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mère, éprouva un grand chagrin.
Bien qu'il n'eût jamais témoigné beaucoup d'attachement à la reine
Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour
prendrait le deuil pour six mois[112].
[112] «Le roi a réglé qu'on prendra samedi le deuil pour six
mois; les dames du palais, quoique non titrées, draperont; de
même les dames de Mme la dauphine et de Mesdames. C'est le seul
cas où les femmes peuvent avoir leurs gens de livrée habillés de
noir, quoique ceux de leurs maris ne soient point en deuil.
«L'on tend chez le roi l'antichambre et l'Œil-de-Bœuf en noir,
et la chambre à coucher en violet. Chez la reine, il n'y a que
l'antichambre et le cabinet devant la chambre. L'on met un dais
noir chez la reine.»
Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il décida que les dames
du palais feraient les honneurs, chacune à son tour, de l'appartement où
se tenait la cour; c'était celui que la reine avait occupé.
Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la réalité, ce fut
Mme de Boufflers qui, désormais, tint la première place; c'est elle qui
recevait les étrangers.
Telle était la situation de la cour de Lunéville au début de l'année
1748, c'est-à-dire au moment même où Mme du Châtelet et Voltaire
allaient y arriver et la faire briller d'un éclat qu'elle n'avait encore
jamais connu.
CHAPITRE XIII
Voltaire et Mme du Châtelet.
(1739 à 1748)
Que sont devenues Mme du Châtelet et Voltaire depuis que nous les avons
abandonnés à Cirey, au moment du départ de Mme de Graffigny pour la
capitale?
A partir du mois de mai 1739, l'enchantement de Cirey est rompu. Le
philosophe et son amie partent pour Bruxelles, viennent à Paris,
retournent en Belgique; ils ne posent plus en place. Deux fois Voltaire
se rencontre à Trèves avec Frédéric qui, depuis plusieurs années déjà,
l'accable de flagorneries. Le ravissement est réciproque. Le roi surtout
montre un enthousiasme sans nom: «Voltaire a l'éloquence de Cicéron, la
douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... La du Châtelet est bien
heureuse de l'avoir!»
Frédéric invite son nouvel ami à le venir voir, et celui-ci, qui ne sait
résister aux instances et aux flatteries de son «confrère couronné», va
passer une dizaine de jours en Prusse.
C'est en vain que Mme du Châtelet gémit, proteste, s'indigne; le
philosophe, pris par la vanité, ne veut rien entendre. La pauvre femme
écrit à d'Argental ces lignes navrées:
«J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait. En partant pour
Berlin, il m'en mande la nouvelle avec sécheresse, sachant bien qu'il me
percera le cœur, et il m'abandonne à une douleur qui n'a point
d'exemple, dont les autres n'ont pas d'idée et que votre cœur seul peut
comprendre.... J'espère finir bientôt comme cette malheureuse Mme de
Richelieu, à cela près que je finirai plus vite...[113]»
[113] Mme de Richelieu était morte le 3 août 1740.
Le chagrin, le découragement, le ressentiment de l'abandon sont sincères
chez Mme du Châtelet, mais la rancune n'existe pas dans son cœur. Après
un court et délicieux séjour en Prusse, Voltaire revient à Bruxelles et
la marquise, ravie, écrit: «Tous mes maux sont finis, et il me jure bien
qu'ils le sont pour toujours.» La pauvre femme eût été moins rassurée si
elle avait pu se douter que, à la même époque, le philosophe écrivait à
Frédéric:
Un ridicule amour n'embrase point mon âme,
Cythère n'est point mon séjour,
Et je n'ai point quitté votre adorable cour
Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.
En 1743, Voltaire eut à supporter deux déboires fort cruels pour son
amour-propre.
Se croyant quelques titres littéraires, il eut l'idée de se présenter à
l'Académie; mais la docte compagnie lui préféra l'évêque de Mirepoix:
«Je m'attendais bien que Voltaire serait repoussé, lui écrit Frédéric,
dès qu'il comparaîtrait devant un aréopage de _Midas crossés mitrés_.»
Le philosophe, indigné, déclara qu'il ne se représenterait _jamais_.
A ce moment les comédiens du roi répétaient _Jules César_. A la veille
de la représentation, la pièce fut interdite. La mesure était comble.
Voltaire, écœuré, déclara qu'il quitterait la France puisqu'on ne
savait pas y récompenser «trente années de travail et de succès», et il
accepta les offres de Frédéric qui redoublait d'instances pour l'attirer
à sa cour.
Le dépit du philosophe était du reste plus apparent que réel, car, à
l'heure même où il montrait tant d'indignation, il était chargé par M.
Amelot d'une négociation secrète. Le roi de Prusse était alors l'arbitre
de l'Europe; la cour de Versailles cherchait à le détacher de ses alliés
et Voltaire avait pour mission de l'amener, sans qu'il s'en doutât, à
faire le jeu de la France.
A l'annonce de cette nouvelle séparation, la douleur de Mme du Châtelet
fut immense; elle pria, pleura, gémit, mais Voltaire se montra
inébranlable. Pour calmer sa maîtresse éplorée, il lui fit l'aveu, sous
le sceau du plus grand secret, de la mission politique dont il était
chargé. Allait-elle pousser l'égoïsme jusqu'à mettre en balance les
intérêts de la France et ceux de son cœur, que rien du reste ne
menaçait? Il fallut bien se résigner. Voltaire promit de ne pas rester
éloigné plus d'une dizaine de jours et d'écrire par toutes les postes.
Il resta quatre mois absent et les nouvelles qu'il donnait étaient si
rares que Mme du Châtelet demeurait quelquefois plus de quinze jours
sans en recevoir; jamais il ne parlait de retour, et ses lettres ne
contenaient que quelques mots très brefs: «Je crois, écrit la pauvre
femme, qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'être plus
malheureuse.» Elle en arrive à être jalouse de Frédéric comme elle
pourrait l'être d'une «rivale».
C'est qu'une fois le pied en Allemagne, Voltaire a été l'objet de telles
adulations qu'il en a perdu absolument la tête. Toutes les petites cours
d'Allemagne l'attirent, le réclament, se le disputent: c'est le dieu du
jour.
Quant à Frédéric, qui n'a pas été long à deviner les secrets desseins de
son hôte, il se moque fort agréablement de lui, tout en ayant l'air de
lui ouvrir candidement son cœur et de lui parler sans détours. Enfin,
quand l'heure de la séparation a sonné, le roi et le philosophe se
quittent avec toutes les démonstrations les plus excessives, avec un
attendrissement et des effusions sans fin.