Sans cette précaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de

Boufflers ne passât aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos

lectrices, pour une femme charmante, assurément, séduisante,

spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises mœurs.

Il ne faut pas cependant que notre héroïne soit plus mal jugée qu'il ne

convient. Apprécier les femmes de ce temps-là avec nos idées actuelles

serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs

cheveux poudrés, leur rouge ou leurs robes à paniers. Par suite de leur

éducation et des usages de l'époque, elles n'envisageaient pas

l'existence de la même façon que nous, et leurs idées religieuses et

morales étaient fort différentes des nôtres. Il ne faut pas plus nous en

choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et

déplorons les mœurs de l'époque tant que nous le voudrons, mais n'en

rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort

d'être de leur temps.

Aussi, pour porter un jugement équitable sur les femmes du monde au

dix-huitième siècle, devons-nous avant toutes choses avoir présentes à

l'esprit les mœurs qui avaient cours. Nous avons déjà abordé le sujet

dans des ouvrages précédents[108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il

y a certains points que nous avons laissés dans l'ombre et sur lesquels

il nous paraît utile d'insister pour mieux faire comprendre la

désinvolture morale de nos aïeules.

[108] _Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV_,

Plon-Nourrit et Cie, 10e édition, 1903, chapitre I; _Les

Demoiselles de Verrières_, Plon-Nourrit et Cie, 1904, chapitre I.

De même que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une

institution très nécessaire, d'un intérêt social de premier ordre, mais

qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but

que de les maintenir dans le devoir et l'obéissance, de même l'austérité

des mœurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mêmes

gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes

inférieures. La fidélité dans le mariage n'était à leurs yeux qu'un sot

et risible préjugé, bon assurément pour les petites gens, mais dont les

hautes classes n'avaient nullement à s'inquiéter.

Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitième

siècle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie

est courte, que mille accidents peuvent l'abréger encore, qu'il faut

donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si

elle devait être éternelle ou qu'on dût la vivre deux fois.

L'amour paraissait aux gens de cette époque une chose toute simple,

toute naturelle; c'était même à leurs yeux le seul bon côté de la vie,

le seul qui en fasse le charme et l'agrément, le seul qui quelquefois en

fasse oublier les amertumes et les tristesses.

Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de répudier les

dons les plus précieux de la nature pour l'édification du prochain ou

dans l'espoir de récompenses futures et hypothétiques, ils en jouissent

autant qu'ils le peuvent. Cela leur paraît tout simple d'aimer, d'être

heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale

païenne.

Mais pourquoi nos ancêtres ne cherchaient-ils pas tout simplement

l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnément au

dehors?

Parce que les mœurs s'y opposaient tout autant que les usages.

On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner

satisfaction à sa famille, assurer sa descendance. Le mariage était un

arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au

cœur, à la sympathie réciproque, personne n'y songeait.

Les filles sont élevées au couvent. Mais les bruits du monde pénètrent

dans ces pieuses retraites: avant même d'entrer dans la vie, elles

savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est là un malheur général et

dont on se console fort aisément.

A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter à l'autel avec un

fiancé qu'elles n'ont jamais vu.

Ainsi les usages créaient, entre deux êtres qui la veille encore

s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait à vivre ensemble,

eux dont les natures, les caractères, les sentiments étaient peut-être

si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder.

Devaient-ils donc, pour respecter un lien contracté dans de telles

conditions, briser leur vie entière, renoncer au bonheur en ce monde, en

cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant.

Marié au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait

nullement enchaîner sa vie. A peine le sacrement reçu, il reprenait sa

liberté; mais il était assez équitable pour ne pas exiger de sa femme

plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations.

Alors, que restait-il à la femme et quelle était sa situation?

Abandonnée peu après son mariage, souvent au lendemain de ses noces,

elle avait le choix entre deux solutions:

Rester fidèle à l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle était

condamnée à l'isolement du cœur, à l'absence d'affection, de

tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gâchée sans espoir, était-ce

possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien

surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni cœur, ni sens. «Comment

supposer que le cœur d'une femme ne soit pas occupé!», dit très

justement le prince de Montbarrey.

La seconde solution était plus séduisante: c'était de chercher un

consolateur, et c'est presque toujours à ce dernier parti que la femme

s'arrêtait.

Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se présenter. Ou le choix

était heureux et alors ces deux êtres réunis par une inclination

réciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modèle

des faux ménages. Ils sont nombreux au dix-huitième siècle, ces couples

que le hasard a rapprochés, qui s'aiment à la folie et se restent

scrupuleusement fidèles.

Mais, hélas! souvent la femme n'était pas plus heureuse dans le choix de

l'amant que ses parents ne l'avaient été dans celui du mari; alors, elle

cherchait encore, et puis encore, et bientôt elle n'écoutait plus que sa

fantaisie.

Cette désinvolture et ce mépris des lois morales entraînaient-ils pour

la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la

réprobation du monde? En aucune façon, et par la force même des choses,

puisque l'immoralité était générale.

Le dix-huitième siècle est plein d'indulgence pour ce joli péché

d'amour, qui lui paraît de tous le plus naturel, le plus excusable; il

ne vous en détourne pas comme d'une faute irréparable. On n'a pas encore

élevé toutes ces barrières morales et religieuses qui faisaient dire

spirituellement au prince de Ligne: «On a fait un crime de tout ce qu'il

y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir

l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des

hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie,

c'est un temps passé bien heureusement[109].»

[109] Et cependant, si le monde était indulgent, les lois étaient

fort rigoureuses contre les femmes coupables, mais nul ne songent

à en réclamer l'application. (Voir _le Duc de Lauzun et la Cour

Louis XV_, chapitre X.)

L'éducation, les mœurs, les usages, l'exemple, la littérature, tout

vous entraînait à l'amour, à l'amour illégitime s'entend; tout vous y

poussait.

Aussi l'adultère régnait-il en maître, mais l'adultère serein, paisible,

reconnu, légitime!

La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve

pas mauvais qu'elle serve en même temps la fortune de sa maison. Celle

qui par chance attire l'attention du souverain est enviée; personne dans

sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au déshonneur et de

lui reprocher des complaisances coupables. On se borne à tirer parti de

la situation au profit des siens.

Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus

d'austérité que ses contemporaines. Élevée à la cour de Léopold, elle a

eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour

galante, aimable, où l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu

à Remiremont les récits de ses compagnes, récits où sa mère joue presque

toujours le premier rôle. A l'âge où les premières impressions sont si

profondes, où l'esprit est comme une cire molle, elle a puisé cette idée

très nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de préjugés vulgaires et que

la vie est faite pour en jouir.

Pourquoi aurait-elle dirigé sa vie sur des idées différentes? Comment

aurait-elle montré une austérité dont personne, ni dans sa famille, ni

dans ses entours, ne lui avait donné l'exemple?

Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc

attaché aux faiblesses du cœur qu'une importance très secondaire; aussi

n'a-t-elle brillé ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par

tempérament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre règle morale que son

bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie.

Du reste, elle ne tirait vanité ni ne rougissait de sa conduite; elle

trouvait tout simple d'obéir aux élans de son cœur, et on l'eût

assurément fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait à être jugée

très sévèrement par la postérité.

Elle est bien le type de la femme du dix-huitième siècle, indulgente aux

faiblesses de la chair, et voulant à tout prix jouir de la vie, sans

qu'aucun souci de châtiments futurs vienne lui gâter le très simple

bonheur d'exister.

Elle s'était baptisée elle-même «la dame de volupté», et elle avait

adopté et repris à son compte l'épitaphe de Mme de Verrue, qui lui

convenait si bien:

Ci-gît, dans une paix profonde,

Cette dame de volupté

Qui, pour plus grande sûreté,

Fit son Paradis en ce monde.

Le fond du caractère de Mme de Boufflers était la gaieté, elle riait de

tout. La vie à ses yeux n'était qu'une plaisanterie; aussi ne la

prenait-elle pas au sérieux et agissait-elle en conséquence. «Sa gaieté

était pour son âme un printemps perpétuel qui a duré jusqu'à son dernier

jour.»

En somme, Mme de Boufflers n'a été ni meilleure ni pire que ses

contemporaines; elle a été de son temps tout simplement.

Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une sévérité que

ni sa famille, ni ses amis, ni personne à son époque ne lui ont

témoignée. Elle a vécu toute sa vie honorée, considérée, entourée du

respect de tous.

Et cependant, sa situation à la cour de Stanislas n'est pas douteuse.

Elle est publique, connue de tous. Si sa mère eût eu mauvaise grâce à

lui reprocher une liaison dont elle lui avait donné l'exemple, son

frère, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se

montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il

accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement lié toute sa

vie avec des hommes qui, notoirement et à juste titre, passent pour

avoir été du dernier bien avec la marquise.

Ainsi sont les mœurs du temps.

Ceci posé et bien entendu, poursuivons notre récit.

Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bontés pour le

chancelier de Lorraine.

Quand Stanislas eut distingué Mme de Boufflers et marqué pour elle un

goût très vif, la Galaizière, quelque dépit qu'il en pût éprouver, dut

céder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais,

en réalité, il ne changea pas grand'chose à ses relations avec la

marquise. Stanislas l'avait trompé avec elle; il lui rendit la pareille,

et voilà tout.

Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son

expérience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se

piquait, l'engageaient à fermer les yeux sur les incartades de sa

maîtresse.

En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se

faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait

pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il

parviendrait à la changer; puis, à cette époque, n'avait-il pas

soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes années avait fait place à un

calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montré une

jalousie exagérée?

Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extérieures du

culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui

ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimité; mais, ceci

fait, et les apparences sauvées, il ne se préoccupait pas outre mesure

de la conduite de la jeune femme.

Que lui aurait servi de faire un éclat, de morigéner? Avec une autre, la

situation n'aurait-elle pas été la même? Et quelle autre femme, mieux

que Mme de Boufflers, aurait représenté; quelle autre aurait été plus

aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procédés de la marquise

n'étaient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donné

l'illusion du bonheur, de l'amour partagé? Ne lui avait-elle pas adressé

un jour ce quatrain qui avait plongé le vieux roi dans le ravissement:

De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie;

Je ne cherchai qu'un simple amusement;

L'amusement devint un sentiment;

Le sentiment, le bonheur de ma vie?

Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la

dignité royale, continuait à rendre des soins à Mme de Boufflers.

Cette situation équivoque était connue et elle fut l'origine d'un bon

mot attribué à Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour

de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticité.

Un jour, à la toilette de la marquise, le monarque s'était montré fort

entreprenant, et il commença un discours qu'il ne put mener à bonne fin.

Assez penaud de sa déconvenue, il sauva la situation en se retirant avec

dignité et en adressant à sa maîtresse ce mot d'une si surprenante

philosophie: «Madame, mon chancelier vous dira le reste».

Si Mme de Boufflers était une épouse infidèle, elle n'était pas

davantage une maîtresse fidèle: la Galaizière en savait quelque chose.

La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme à

ses fantaisies.

Nous avons raconté comment elle s'était entourée d'une société intime

qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour.

Ces relations fréquentes avec des amis gais, aimables, et dont les

sentiments concordaient avec les siens étaient certes un grand agrément,

mais c'était aussi un grand danger. Les réunions journalières, la

familiarité qui résulte bientôt de l'intimité, des goûts communs, tout

contribuait à amener l'éclosion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers

était si séduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on

l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme

amie, elle était si bonne! bientôt le sentiment s'en mêlait, on

l'adorait, et la passion naissait, violente, impérieuse, irrésistible.

Panpan, l'aimable Panpan, fut la première victime des beaux yeux de la

marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu à peu, il fut

moins réservé et il ne cacha plus ses sentiments. Il était jeune,

spirituel, joli garçon; il sut se montrer si amoureux, si pressant,

témoigner à la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de

Boufflers en fut émue; bientôt le roi, aussi bien que M. de la

Galaizière, était oublié et l'infidèle marquise «couronnait la flamme»

de l'heureux Panpan. Quel rêve pour le modeste avocat, le petit

intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir

le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'écoutait que son cœur.

Alors commencèrent pour les deux amants des jours délicieux, un

véritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimèrent, s'adorèrent,

et si bien que cinquante ans plus tard, courbés sous le poids des ans,

ils en avaient gardé tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour,

et ils se rappelaient encore avec délices cette phase charmante de leur

jeunesse.

Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment à

l'envie bien entendu et s'adressent mille facéties.

Panpan ayant envoyé à Mme de Boufflers un chevreuil tué de sa propre

main, elle lui répond gaiement:

Ni chevreuil, ni biche, ni faon

Ne peuvent remplacer Panpan.

Quoique la terre soit féconde,

Elle n'a produit qu'un seul veau

Qui fasse les plaisirs du monde

Et les délices du troupeau.

Le veau d'or fut moins imposant,

Le veau gras moins appétissant,

Lorsque la nature propice

Voulut former un veau si beau,

Vénus vint s'offrir pour génisse,

Adonis s'offrit pour taureau.

C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prétexte à des plaisanteries

faciles. Une autre fois elle lui écrit en riant:

CHANSON

Air... (à faire).

Je me dégoûte de l'homme

J'aime le veau

J'irais à pied jusqu'à Rome

Sur un chameau

Pour crier dessus son dos:

Vivent les veaux.

Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive fréquemment, Panpan,

qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est

aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses.

En vain vous vous parez de ces feuillages verts,

O mes bosquets! il vous manque Boufflers;

Que les lieux embellis pour elle,

Que les lieux par elle embellis

Prennent à son retour une beauté nouvelle.

Elle doit les revoir, elle me l'a promis.

O mes lilas, mes jacinthes, mes lis,

O roses que j'ai cultivées,

Dans leurs boutons que vos fleurs captivées

Attendent pour éclore un rayon de ses yeux.

Pour un moment si précieux

Que vos odeurs soient resserrées.

C'est mon soleil: suivez les mêmes lois.

Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois!

Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de

tendres souhaits à celle qu'il adore. Il lui écrit en 1746:

Quels vœux former pour vous, marquise trop heureuse?

Le destin près du trône a choisi vos aïeux,

Hébé redouble en vous sa fraîcheur précieuse,

L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux.

De la ceinture de sa mère,

L'Amour met à vos pieds ses dons les plus brillants.

Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire,

Enfant de la beauté, du goût et des talents.

C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse à celle qui

a subjugué son cœur; mais il n'est pas sans en éprouver parfois quelque

embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'être rebelle? Alors Panpan se

désole et gémit sur son sort. C'est sous le nom de Maître Boniface, que

ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes

poétiques

Messire Gaspard Boniface

Est au désespoir aujourd'hui:

Les Muses se moquent de lui

Et lui défendent le Parnasse.

Dès avant l'aube du matin

Il ne s'épargne soins ni peine

Pour vous bavarder vos étrennes;

Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain;

Pour quelques méchants vers, son pauvre esprit se guinde.

Mauvais poète et plus mauvais amant,

On le renvoie, à tout moment,

Et du Pinde à Cythère, et de Cythère au Pinde.

Ma muse ne sait plus à quel saint se vouer;

Mais mon esprit fût-il au diable,

Qu'y perdez-vous, marquise aimable?

C'est à mon cœur à vous louer.

Mais, hélas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre

amoureux allait en faire la triste expérience.

Si Panpan n'avait éprouvé que des déboires poétiques, il aurait pu s'en

consoler aisément; mais il lui en arrive de bien plus pénibles encore.

Comme le sujet est de nature assez délicate, nous croyons préférable de

céder la parole à Panpan lui-même et de le laisser narrer la cruelle

surprise qu'un sort jaloux lui réservait:

En vain de Lise je raffole,

De tous points Lise me convient,

Et par un cas qui me désole,

Quand je la tiens, l'Amour s'envole;

Dès que je la quitte, il revient:

En vérité, rien ne console

D'avoir un tort si singulier;

Je n'ai, comme monsieur Nicole,

Raison qu'au bas de l'escalier.

Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond

il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les

conséquences. Que faire cependant, si ce n'est se résigner?

Le manque d'à-propos de l'infortuné Panpan lui fut fatal en effet, et

contribua probablement à hâter l'heure inévitable de la séparation et

des adieux.

Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prétention de

fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en

s'attachant à elle, que son règne ne serait pas éternel, et qu'un jour

ou l'autre, il lui faudrait quitter les régions orageuses de la passion

pour rentrer dans les sphères plus sereines de la pure amitié.

Panpan cherche-t-il à lutter contre la destinée? va-t-il s'acharner à

conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune façon; Panpan

est homme d'esprit. Si le rôle d'amant ne lui convient plus, et pour

cause, car il ne lui reste bientôt que son cœur et la poésie pour

exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de

celle qu'il a si tendrement aimée. Que dis-je? lui-même lui conseille de

se consoler et il poussera l'abnégation jusqu'à devenir son confident et

le dépositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rôle quelque peu

sacrifié qu'il lui offre quand il lui écrit:

Auprès de quelque folle tête

Dont le cœur gouverne l'esprit,

Être tablette, à ce qu'on dit,

N'est pas un métier fort honnête.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Daignez donc égayer mes pages

De quelques amusants secrets,

Daignez me conter les ravages

Que font sans doute vos attraits.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

A vous ouïr me voilà prête

Allons, parlez, belle Nini,

Plus discrète encor qu'un ami:

Rien n'est plus sûr que notre tête-à-tête.

Confidente de vos plaisirs

Je crois l'être aussi de vos peines,

Puissé-je voir mes feuilles pleines

De vos transports et non de vos soupirs.

Que vos jours coulés dans la joie

Soient désormais des jours heureux.

Ce sont là les sincères vœux

Du tendre ami qui près de vous m'envoie.

Panpan tint fidèlement parole; il continua à vivre avec Mme de Boufflers

dans les termes de la plus étroite amitié.

Mais quel était donc le rival heureux de Panpan? Hélas, c'était encore

un des assidus du petit cercle de la marquise; c'était le bel officier,

le poète acclamé, le froid et séduisant Saint-Lambert. Bientôt Panpan ne

put se faire illusion sur son sort; il était remplacé par son ami le

plus cher dans le cœur de la marquise.

Ce ne dut pas être un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert

que le jour où il put ajouter à la liste de ses victimes le nom de la

marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour

ce poète médiocre, pour cet amoureux compassé et maladif, d'être le

rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la

Lorraine!

Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu

prévoir semblable fortune.

Aussi, en l'honneur d'un événement aussi imprévu, sort-il un peu de sa

raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent à faire quelques avances

et les vers qu'il envoie à sa bien-aimée, les ardentes supplications

qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas

ordinaire. C'est certainement à l'inspiration de la marquise qu'il doit

les meilleurs morceaux qui soient restés de lui.

Si Saint-Lambert est aimé, la marquise cependant ne cède pas encore.

Dans l'épître à Chloé, le poète impatient l'engage à ne plus borner ses

faveurs à des bagatelles qui ont assez duré et ne sont plus de saison:

Chloé, ce badinage tendre,

Ces légères faveurs amusent mes désirs;

Ce sont des fleurs que l'Amour sait répandre

Sur le chemin qui nous mène aux plaisirs.

Mais puis-je à les cueillir borner mon espérance?

Ici, loin des témoins, dans l'ombre et le silence,

Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour,

De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour.

Chloé, tirons ce dieu des jeux de son enfance...

Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entraîne, qui déjà

lui a pris le cœur. Elle a tout avoué à son heureux amant. Elle ne

résiste plus, mais ce n'est pas encore assez.

Rappelle-toi ce soir où, sensible à mes vœux,

Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes:

«Oui, j'aime...» Que ce mot embellissoit tes charmes!

Qu'il irritoit mes transports amoureux!

Déjà tous mes soupirs expiroient sur ta bouche:

Je voulus tout tenter; mais, sans être farouche,

Tu repoussas l'Amour égaré dans tes bras:

Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 13 / 26 段