il croyait y réussir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand
il le voulait bien. Un jour, en présence du jésuite, il répondait en
riant à un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas à saisir
la ressemblance: «Adressez-vous donc au Père de Menoux que voilà si vous
voulez bien m'attraper.»
Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du château
longeant le canal et qui avait été détruite en 1744 par un incendie.
Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un
d'eux, à la vue des tailleurs de pierre courbés sur leur travail, dit
assez haut pour être entendu: «Voilà des bûches qui martèlent des
pierres.»--«Vous vous trompez, dit le roi sévèrement; tous les hommes
ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.»
Puis, il se mit à interpeller familièrement les ouvriers, les
interrogeant avec bonhomie. Tout à coup, il dit à l'un d'eux: «Que
pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous
des maçons?»--«Certainement, lui répondit l'ouvrier, puisque les maçons
sont faits pour édifier et que les militaires ne sont bons qu'à
détruire. Votre Majesté n'ignore pas que pour préserver une muraille
faite par des maçons, on fait souvent sauter un grand nombre de
militaires.»--«Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant
vers les officiers; entendez-vous comme les bûches parlent?»
«Et ces messieurs, qu'en pensez-vous?» interrogea encore le roi fort
amusé.--«Je crois, répondit un des maçons, que ces braves messieurs ne
sont pas aussi cruels sur la brèche que les bourreaux de soldats qu'ils
y envoient.»--«Et puis, riposta un autre, quand d'aventure ces messieurs
feraient faire par-ci par-là quelques enterrements à la guerre, en
échange, combien de baptêmes ne font-ils pas faire à Nancy?»
«Pour le coup, sauve qui peut, dit le roi riant aux éclats de
l'épigramme. Nous avons fait parler des bûches, je m'aperçois qu'elles
mordent cruellement[100].»
[100] JOLY, _le Château de Lunéville_.
L'esprit facétieux de Stanislas ne se bornait pas uniquement à la
conversation, mais ses plaisanteries n'étaient pas toujours d'un
atticisme parfait. On cite de lui des traits qui rappellent plutôt le
barbare que le grand seigneur.
Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait à sa table que des
intimes, d'aborder dès le début du repas un sujet de conversation
passionnant; puis, quand il voyait ses convives disputant avec la plus
vive animation, il s'emparait avec les doigts d'une volaille et la
dévorait à belles dents. Aussitôt fait, il se levait de table
tranquillement. Force était naturellement à tous les convives de le
suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse.
Une autre des bonnes plaisanteries royales consistait à emmener les
dames se promener dans les jardins du château et particulièrement sur un
pont de bois jeté en travers du canal, en face du rocher. Un système de
tuyaux adroitement dissimulé amenait l'eau jusque sous le pont et la
répandait en gerbes au moment où l'on s'y attendait le moins. Quand
Stanislas, par d'habiles détours, avait conduit les dames jusque sur le
pont, il pressait un bouton, et immédiatement des jets d'eau froide
allaient fort indiscrètement rafraîchir les dessous des visiteuses; les
paniers dont elles étaient ornées favorisaient à merveille ce genre de
distraction. Les cris, la frayeur et la colère des victimes faisaient la
joie du bon roi. Il était bien rare qu'une nouvelle venue n'eût pas à
souffrir de cette médiocre facétie.
La gaieté du monarque s'exerçait à tout propos. Mme de la Ferté-Imbault
raconte que, pendant son séjour à Lunéville, le roi la mena un jour à
une fête de village où elle acheta pour 15 sols de ces petits rubans que
l'on nommait _faveurs_, et qui servaient à attacher des colliers. «Le
roi, voyant mon emplette, dit-elle, prit mon paquet, et se mit à
l'élever en l'air au milieu de la foire en criant à tue-tête «Les
faveurs de Mme de la Ferté-Imbault à 15 sols! à 15 sols! Qui en veut?»
au grand divertissement de tout le public.»
Stanislas avait au suprême degré ce que nous appelons le goût de la
truelle.
A peine arrivé en Lorraine, il donna un libre cours à son goût favori.
Mais il ne se contenta pas de faire élever des édifices nouveaux; il eut
la malheureuse idée d'améliorer ceux qui existaient ou de les
reconstruire complètement sur des plans de sa façon; il souleva ainsi
bien des critiques, et s'attira même bien des animosités dans le peuple.
Ce qui n'était chez lui qu'une manie fut considéré comme une profanation
des souvenirs nationaux, de tout ce qui rappelait les jours glorieux de
la patrie lorraine.
Il démolit une partie des monuments du palais ducal et de l'église
Saint-Georges; il démolit l'église de Bon-Secours[101] et la réédifia
sur un autre emplacement et sur un nouveau plan.
[101] Elle avait été construite en 1631, après une peste.
On raconte qu'un potier d'étain, dont la maison s'élevait en face de
Bon-Secours, désespéré de ne plus voir le monument tel qu'il y était
accoutumé depuis son enfance, fit murer toutes les fenêtres de sa façade
et ne prit plus de jour que sur son jardin.
Stanislas ne se borna pas à faire de Nancy une des plus belles villes
d'Europe; il consacra encore tous ses soins à Lunéville et à Commercy,
dont il avait fait ses demeures de prédilection. Si ses devoirs de
souverain l'obligeaient en effet à séjourner quelquefois à Nancy, son
goût le ramenait toujours à Lunéville ou à Commercy.
Il s'ingénia, dès les premières années de son séjour, à embellir
Lunéville et à en faire une résidence délicieuse.
Le château construit par Léopold lui plaisait fort et il y résidait
avec bonheur. Un des grands charmes de cette demeure étaient les beaux
jardins, le parc immense, les eaux superbes qui entouraient le château.
Là, sans choquer personne, et sans se soucier du qu'en-dira-t-on,
Stanislas pouvait donner libre cours à son penchant pour les
constructions les plus fantaisistes.
Le bon roi n'avait pas toujours le goût très raffiné. Il avait rapporté
de Turquie et de sa captivité à Bender la passion des minarets, des
coupoles, des kiosques, des terrasses; enfin il affectionnait un style
moitié turc, moitié chinois, recherché et bizarre, qui souvent n'était
pas heureux.
Sous sa direction, les jardins de Lunéville se peuplent de petits
cabinets, de grottes, de bassins, de rochers artificiels, de jets d'eau
à l'infini. Des machines de son invention fournissent les eaux en
abondance. Ces enfantillages font la joie du vieux roi et son plus grand
plaisir est de les faire admirer aux étrangers qui visitent sa cour.
A peine installé à Lunéville, Stanislas commence les travaux. Chaque
jour, la matinée est consacrée à son passe-temps favori; entouré de ses
dix-sept architectes, peintres, sculpteurs, il examine les plans, décide
les travaux, discute, ordonne, dirige lui-même la construction de ses
palais, de ses maisons de campagne; il va sur place encourager les
ouvriers, voir l'effet de ses combinaisons; il fait construire, démolir,
reconstruire, et il dépense ainsi le plus clair de ses revenus.
Son premier soin est d'assainir les environs de sa résidence et de les
embellir. Devant le château s'étend un long canal qui va jusqu'à
Chanteheu, petit village peu éloigné de la ville. Tout autour du canal
sont de vastes marécages. Stanislas, en peu de temps, et par d'habiles
combinaisons, fait écouler les eaux et transforme en jardins charmants
ce qui n'était qu'une étendue malsaine et nauséabonde.
Dans le parc, il fait construire huit pavillons composés d'une chambre,
de trois cabinets et d'une petite cuisine. Chaque pavillon est entouré
d'un ravissant jardin. Ces asiles champêtres sont destinés aux
courtisans privilégiés; mais ils sont obligés d'y loger pendant la belle
saison et d'offrir à dîner au prince une fois par mois. M. de la
Galaizière qui, malgré tout, est fort bien en cour et que Stanislas
cherche à amadouer, reçoit un de ces pavillons.
Mais ces cottages et les jardins qui les entourent ne suffisent pas à
orner le parc au gré du roi. A gauche du château et en contre-bas de la
terrasse, il fait élever à grands frais un rocher artificiel sur lequel
se dresse tout un village avec des paysans en bois peint de grandeur
naturelle. On y voit des maisons, un ermitage, un cabaret. Tous les
personnages, il y en a trois cents, sont mis en mouvement au moyen de
l'eau, et, lorsque ce vaste jouet fonctionne, c'est un remue-ménage
général: des coqs chantent, des moutons paissent, des chèvres se
battent, un chat poursuit un rat, un ivrogne boit et sa femme lui jette
un seau d'eau par la fenêtre, un charretier bat ses chevaux, des scieurs
de long travaillent, une femme file, une autre se balance sur une
escarpolette, etc.[102].
[102] C'est Richaud, horloger de Nancy, qui était l'auteur de ce
jouet précieux.
En même temps qu'il s'amuse à orner son parc de ces puérilités,
Stanislas couvre les environs de Lunéville de maisons de plaisance
destinées à son usage personnel et d'une architecture aussi variée
qu'étrange. Par contre, elles sont toutes délicieusement décorées à
l'intérieur et meublées avec un goût parfait.
Bientôt l'on voit s'élever à la tête du grand canal un petit bâtiment à
la chinoise que le roi surnomme le _Kiosque_. C'est là qu'il ira dîner
et coucher pendant les grandes chaleurs de l'été.
A l'autre extrémité du canal, vis-à-vis l'aile du château, se dresse un
pavillon à la turque, que l'on appelle _le Trèfle_, car il en a la
forme. L'intérieur ne contient rien de particulier, si ce n'est, comble
du raffinement, «un petit endroit pour une chaise percée».
Un quart de lieue plus loin se trouve une ferme appelée _Jolivet_.
Stanislas la transforme et en fait un lieu de plaisance. Du premier
étage, l'on jouit d'un superbe point de vue: d'abord, le château de
Lunéville avec toutes ses dépendances; puis, plus loin, le château de
Craon.
A Einville, à Chanteheu, encore des maisons de plaisance pour le
monarque, avec des jardins admirables, des «ménageries[103]», des eaux
jaillissantes, des cascades, etc.
[103] C'est-à-dire des jardins potagers.
Mais tous ces pavillons, tous ces rendez-vous de chasse, toutes ces
fermes ne suffisent pas encore; Léopold a fait commencer un château à la
Malgrange, près de Nancy: le roi de Pologne le fait démolir et en
construit un nouveau beaucoup plus important, très agréable et où il
passe la plus grande partie de l'été.
Stanislas fit également exécuter de grands travaux à Commercy; on se
rappelle que la duchesse de Lorraine s'y était retirée en 1737 et qu'on
lui avait laissé la jouissance du château sa vie durant. Après être
restée en enfance pendant quelque temps elle mourut d'apoplexie le 27
décembre 1744. Le roi prit aussitôt possession du château qui devint une
de ses résidences favorites.
Comme il y avait des eaux magnifiques, il en profita pour faire jeter
sur le canal un pont, qu'on appela pont d'eau, parce que les parapets
étaient chargés de quatorze colonnes sur lesquelles l'eau ruisselait
sans cesse; la nuit, des lumières enfermées dans des globes de cristal
éclairaient ce pont extraordinaire. Il fit également élever un kiosque
dont les stores étaient formés de nappes d'eau très légères. Enfin à
l'extrémité du canal on éleva un château d'eau d'où l'on découvrait une
vue des plus étendues et des plus riantes. Des bassins immenses, avec
des cygnes et d'élégantes galères, des cascades, des fontaines
nombreuses faisaient des jardins de Commercy un séjour enchanteur.
Dans la vaste forêt qui avoisinait le château, le roi fit construire,
près de la Fontaine Royale, un ravissant pavillon; c'est là que, pendant
les grandes chaleurs de l'été, il conviait à goûter les jeunes et jolies
dames de la cour.
Stanislas se prit d'une grande passion pour sa nouvelle résidence et il
partagea bientôt tout son temps entre Lunéville et Commercy.
Le souci des biens terrestres ne faisait pas oublier au vieux monarque
le soin de son salut. N'était-il pas juste que le Ciel eut sa part dans
ces constructions et ces dépenses? Au besoin, le Père de Menoux se
chargeait de le rappeler au roi. Aussi Stanislas fit-il élever à Nancy
pour douze missionnaires jésuites une vaste et belle demeure que l'on
appella la _Mission_. La chapelle était grande et on ne peut mieux
ornée, les dortoirs et les réfectoires superbes. Il y avait des chambres
pour les personnes pieuses qui désiraient faire des retraites. Stanislas
s'y était réservé un fort bel appartement qu'il occupait de temps à
autre. Chaque fois que le roi séjournait à la Mission, on y donnait des
fêtes, on y jouait la comédie; les Pères jésuites chantaient des poèmes
de leur composition, ils tiraient des feux d'artifice; bref ils
s'ingéniaient de toutes façons à distraire leur hôte. C'est le Père de
Menoux qui naturellement fut placé à la tête de cette fondation, qui
avait coûté 800,000 livres. Chaque Père recevait 800 livres de rente
annuelle et ils avaient en outre 12,000 livres d'aumônes à distribuer.
Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions,
bâtisses plus ou moins champêtres, Stanislas dépensait encore des sommes
considérables pour sa table; elle n'était pas seulement servie avec
profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inouï et
apportait dans le choix des objets destinés à l'orner la même fantaisie
et la même puérilité que dans l'ornementation de son parc et de ses
jardins.
C'est Stanislas qui le premier a l'idée de ces surtouts d'une variété et
d'une richesse incroyables, qui deviennent à la mode à cette époque; il
en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus
capricieuses, les plus bizarres. Les uns représentent une chasse au
cerf, d'autres des paysages champêtres, d'autres des scènes
mythologiques. A la demande du roi, Cyfflé compose de véritables objets
d'art; un entre autres soulève l'admiration unanime: un pavillon à jour,
soutenu par huit colonnes cannelées, abrite une vasque élégante. Au
milieu du bassin s'élève un rocher sur lequel Léda folâtre avec le
cygne. Une légère galerie couronne le petit édifice au sommet duquel
jaillit une gerbe d'eau entourée d'amours.
La fertile imagination du roi fait toujours jouer à l'eau un grand
rôle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de
véritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas.
Stanislas était un véritable gastronome et les plaisirs de la table
formaient l'une de ses distractions favorites. Il était, du reste, doué
d'un appétit si violent qu'il avançait souvent l'heure de son dîner:
«Pour peu que Votre Majesté continue, lui disait un jour M. de la
Galaizière, elle finira par dîner la veille.» Son goût n'était pas
toujours exquis: ainsi «il mangeait sans cuisson la choucroute ou des
choux râpés saupoudrés de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.»
Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant
lui[104]. C'étaient surtout les desserts qui étaient l'objet de sa
sollicitude et sur lesquels s'exerçait son ingéniosité.
[104] Le service de la bouche était confié à un premier maître
d'hôtel qui avait sous ses ordres 3 maîtres d'hôtel ordinaires, 1
contrôleur de cuisine, 5 chefs cuisiniers, 6 aides, 3 garçons de
cuisine, 5 relaveurs, 4 marmitons et 1 garde-vaisselle.
Pour la rôtisserie, il y avait 1 chef, 2 aides et 2 garçons.
De même pour le service de la pâtisserie.
L'échansonnerie et la paneterie étaient dirigées par 2 chefs et 3
officiers.
Enfin venaient 6 couvreurs de table, 1 contrôleur, 1 chef du café,
3 garçons de la cave, etc.
Le chef d'office, c'est-à-dire celui qui était chargé de préparer et de
dresser le dessert, était un artiste nommé Joseph Gilliers[105].
[105] Il a laissé un monument de son art en un magnifique in-4º
enrichi de nombreuses planches et intitulé _le Cannaméliste
français: les Usages, le choix et les principes de tout ce qui se
pratique dans la préparation des fruits confits, secs, liquides
ou à l'eau-de-vie, ouvrages de sucre, liqueurs rafraîchissantes,
pastilles, pastillages, neiges, mousses et fruits glacés_. Les
planches sont par Dupuys, dessinateur de Sa Majesté, et gravées
en taille-douce par le célèbre François. L'ouvrage est dédié au
duc Ossolinski.
Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pièces montées, qui
faisaient la joie de Stanislas. Tantôt c'est un jardin enchanté, tantôt
«au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessiné par Lenôtre,
s'élève une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une
fontaine; à droite et à gauche du massif, de petits bassins contiennent
les eaux de deux gerbes liquides. De distance à autre, des promeneurs,
figurés par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants;
d'autres y goûtent les douceurs du repos au milieu des fruits, des
fleurs et des sucreries».
Les pâtissiers du roi se livraient aux plus ingénieuses fantaisies. Un
jour, quatre servants déposèrent sur la table royale un pâté monstre,
ayant la forme d'une citadelle. Tout à coup, le couvercle se soulève et
des flancs du pâté s'élance Bébé, le nain du roi, costumé en guerrier,
le casque en tête, un pistolet à la main qu'il fait partir au grand
effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarité de l'assistance.
Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas à servir à ses convives
des plats recherchés ou d'une forme savante; son plus grand bonheur
était de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur
crédulité ou de leur déception.
Il faisait servir comme gibier étranger et pour plongeons du Nord des
oies plumées vivantes, tuées à coups de baguettes et marinées. Des
dindons, traités de la même manière et marinés dans des herbes
odoriférantes des bois, étaient présentés comme coqs de bruyère.
La joie du roi était complète quand ses convives étaient dupes de ces
inventions.
Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi
les vins qu'il offrait à ses amis, et pour eux il ne dédaignait pas
d'opérer lui-même.
Son prédécesseur sur le trône de Lorraine, François, devenu roi de
Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque année une feuillette de vin
de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay était réservé uniquement
pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains étrangers ne
pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en
expédier.
«L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande cérémonie: le tonneau,
placé sur une voiture pavoisée aux armes d'Autriche et de Hongrie, était
escorté par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent.» C'est en ce
pompeux équipage qu'arrivait chaque année en Lorraine le tokay impérial,
et le roi témoignait toujours d'une grande satisfaction à l'arrivée du
cadeau de son prédécesseur. Toute la cour était au courant de ce grave
événement, et le vin, reçu par Stanislas lui-même dans la cour
d'honneur du château, était ensuite soigneusement enfermé dans les caves
royales. Quelques jours après le monarque, accompagné d'un acolyte
discret, descendait dans ses caves; là, il s'affublait d'un tablier et,
avec du vin de Bourgogne additionné de quelques ingrédients de
circonstance, il composait un vin de Tokay de sa façon. Le mélange était
versé dans des bouteilles faites spécialement à la verrerie de Porcieux,
et distribué, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour
et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait
l'indiscrétion de demander par quel étrange phénomène se produisait
ainsi la multiplication du vin de Tokay.
Toujours guidé par le même esprit d'enfantillage, Stanislas cherche à
s'entourer de phénomènes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son
palais est un géant[106].
[106] Il était originaire de la principauté de Salm.
A Lunéville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse
comme d'une poupée et qui fait ses délices. C'est le plus petit
personnage de la cour, mais non le moins important. Il est âgé de cinq
ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pèse que 12 livres.
C'était un véritable prodige; quand il était né, il ne pesait qu'une
livre un quart; on l'avait porté à l'église sur une assiette garnie de
filasse; un sabot rembourré lui avait servi de berceau. A deux ans, il
commençait à marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient
18 lignes de long.
Stanislas, ayant entendu parler de ce phénomène, demanda à le voir et il
en fut si émerveillé qu'il le garda à sa cour.
Malgré sa petitesse, Bébé était admirablement proportionné et avait une
très jolie figure[107]. Mais il était orné de tous les défauts: entêté,
colère, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas
un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tête, on ne pouvait le
faire obéir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise.
Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les
porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son
nain, et il le gâtait outrageusement.
[107] Il s'appelait Nicolas Ferry et était né à Plaisnes, dans
les Vosges, le 11 novembre 1741.
Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes
les formes; celui que Bébé portait avec le plus d'élégance était celui
de hussard.
Bébé avait encore reçu une très jolie calèche, attelée de quatre
chèvres, qu'il conduisait lui-même dans les allées du parc. On lui donna
aussi un hôtel en bois, haut de trois pieds, qu'on installa dans une des
pièces du château. Quand il était en querelle avec le roi, ou qu'il
voulait lui résister, c'est dans son hôtel que Bébé allait bouder. Si
Stanislas le faisait appeler, Bébé ouvrait la fenêtre et disait avec
dignité: «Vous direz au roi que je n'y suis pas.»
Il était si petit qu'un jour il s'égara dans un champ de luzerne; il se
crut perdu et appela au secours jusqu'à ce qu'on fût venu le délivrer.
Aussi Stanislas avait-il toujours peur d'égarer son nain. Bébé, qui
avait un goût marqué pour la plaisanterie, s'amusait souvent à se
cacher. Stanislas, ne voyant plus son nain, s'agitait, s'inquiétait;
toute la cour était en alarme, et Bébé, tranquillement assis sous
quelque fauteuil, riait de bon cœur.
Ce facétieux personnage ne se cachait pas que sous les meubles; il avait
imaginé d'autres abris plus agréables: on le retrouvait quelquefois
paisiblement installé sous les paniers des dames, si bien que les femmes
de la cour craignaient toujours d'écraser le petit personnage.
Stanislas était un joueur de tric-trac acharné; or, Bébé détestait ce
jeu: le bruit des jetons et du cornet blessait sa sensibilité. Dès qu'on
commençait à jouer, il faisait tant de bruit et était si insupportable
que le roi n'avait d'autre ressource que de cesser la partie. Alors, on
plaçait le nain sur la table; il entrait dans le tric-trac, mettait tous
les jetons en piles, s'asseyait dessus et se laissait tomber en riant
aux éclats.
Stanislas voulut faire donner à Bébé une éducation brillante, mais il
dut bien vite y renoncer. Malgré tous les efforts, on ne put développer
chez lui ni raison, ni jugement; on ne put jamais lui faire comprendre
l'idée de Dieu et d'une religion.
La princesse de Talmont s'était prise d'une grande amitié pour Bébé;
elle eut la prétention de réussir là où tous les maîtres avaient échoué,
et elle se donna beaucoup de peine pour l'instruire, sans succès du
reste. Cependant, Bébé, reconnaissant de ses soins, s'était pris pour
elle d'une si grande passion qu'il en était jaloux. Un jour, la voyant
caresser un petit chien, il devint furieux, lui arracha l'animal des
mains et le jeta par la fenêtre en disant: «Pourquoi l'aimez-vous plus
que moi?»
Bébé était donc à la cour, sinon le plus heureux des hommes, du moins le
plus heureux des nains. «Que dites-vous de sa bête de mère, écrit le
président Hénault, qui fait dire des messes pour qu'il grandisse?»
CHAPITRE XII
État des mœurs au dix-huitième siècle.
Avant de poursuivre notre récit et de raconter les aventures où se
trouve mêlé le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de
vouloir bien se rappeler quel était l'état des esprits et des mœurs au
milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque dont nous nous
occupons.