Mme de Boufflers a encore auprès d'elle ses trois sœurs, Mmes de

Bassompierre, de Chimay et de Montrevel; toutes trois habitent la

Lorraine et résident presque toujours à Lunéville.

Une des amies les plus intimes de la marquise, une de celles dont le

genre d'esprit lui plaît le mieux, est Mme Durival, femme du secrétaire

du conseil. Certes elle ne se soucie pas plus de son mari que s'il

n'existait pas; mais elle est originale, pleine de fantaisie et

d'invention; elle a complètement conquis Mme de Boufflers qui ne peut

plus se passer d'elle et l'a fait nommer dame du palais.

Mme Durival peint très agréablement, joue du violon à merveille et elle

contribue grandement aux plaisirs de la société.

Le chevalier de Listenay est également un assidu du petit cercle intime.

C'est un homme fort séduisant et qui a reçu en France la meilleure

éducation; il a le goût des arts et, quand il arrive à Lunéville en

1745, il conquiert bien vite, par son affabilité, les bonnes grâces de

Stanislas. De plus, il est Lorrain, ce qui est un titre de plus à la

faveur du roi qui le nomme gentilhomme de sa chambre[95]. Mme de

Boufflers apprécie son esprit, son urbanité, ses goûts littéraires et il

devient un de ses amis les plus fidèles. Il est appelé à jouer plus tard

dans la vie de la marquise un rôle des plus importants.

[95] Il prit plus tard le nom de prince de Bauffremont, après la

mort de son frère aîné.

Le plus aimé peut-être dans le petit cercle de Mme de Boufflers est

l'aimable et spirituel Panpan, que nous allons voir se pousser peu à peu

dans le monde.

La marquise n'est pas une amie ingrate; si elle ne profite pas de sa

fortune pour elle-même, elle en use largement pour venir en aide aux

amis des premiers jours, à ceux qui lui ont fait accueil et l'ont aidée

à passer des heures exquises dans le culte des lettres et des arts.

Par l'influence de la Galaizière, elle a obtenu pour Panpan la place de

receveur des finances à Lunéville, place d'autant plus précieuse qu'il

est moins fortuné. Mais cela ne lui suffit pas, il faut que Panpan ait

ses entrées à la cour. Alors elle demande, pour lui, la place de

lecteur. Le roi trouve qu'il a déjà assez de sinécures autour de lui, et

il résiste quelque temps. La marquise insiste; alors le bon Stanislas de

s'écrier: «Eh! que ferai-je d'un lecteur?... Ah! bah, ce sera comme le

confesseur de mon gendre!» et Panpan est nommé lecteur du roi! avec deux

mille écus de traitement!

Maintenant Panpan est un personnage; il a des fonctions officielles, il

émarge au budget. Et surtout, inappréciable faveur, il peut approcher

sans cesse de la belle marquise.

Les grandeurs ne grisent pas Panpan, il est philosophe. L'amitié de la

favorite, les bonnes grâces du roi ne lui ont enlevé aucune de ses

qualités, et il a gardé ses vieux amis d'autrefois.

En dépit des honneurs il mène toujours une vie insouciante et paisible.

Son salon de la rue d'Allemagne est toujours le rendez-vous des beaux

esprits de la cour et de la ville, des causeurs d'élite. Mais l'heureuse

fortune qui lui arrive, très inattendue, ne l'empêche pas de se

plaindre, de se lamenter; il a souvent des vapeurs, il est

neurasthénique.

Le bon abbé Porquet a agréablement plaisanté son ami Panpan sur ses

prétendues infortunes et sur ses manies de vieux garçon:

Tous les malheurs des gens heureux,

J'en conviens, assiègent ta vie;

Cependant souffre qu'on t'envie,

Et plains-toi, puisque tu le veux.

Le ciel te prodigua tous les défauts qu'on aime;

Tu n'as que les vertus qu'on pardonne aisément:

Ta gaîté, tes bons mots, tes ridicules même,

Nous charment presque également.

Bel esprit à la cour, et commère à la ville,

Qui, comme toi, d'un air agréable et facile,

Sait occuper autrui de son oisiveté,

Minauder, discuter, composer vers ou prose,

Et, nécessaire enfin par sa frivolité,

Par des riens valoir quelque chose?

Supprime donc des pleurs qu'on essuie en riant;

D'un homme tout entier ose montrer l'étoffe:

A tout l'esprit d'un philosophe

Ne joins plus le cœur d'un enfant.

Panpan était assez joli garçon pour plaire aux dames, mais il joignait à

ses autres qualités beaucoup de modestie, car il a laissé de lui-même ce

portrait peu flatté:

Un front assez ouvert, des cheveux bien placés

De mon individu forment le frontispice.

Deux petits yeux sans feu, mais aussi sans malice,

Au moindre ris dans mon crâne enfoncés,

De tous les autres yeux peuvent braver la vüe.

Suit un nez qui promet, dit-on, plus qu'il ne tient.

Une pudeur fort ingénüe

Souvent à ce discours s'empare de mon teint.

Bouche vermeille et d'assez bonne taille

Couvre des dents mal en bataille

Que, par un sort disgracieux,

Montre le même ris qui vient cacher mes yeux.

Un menton ombragé d'un poil épais et rude,

Si leur caquet me causait du souci,

Pourrait aux médisans donner le démenti:

Mais c'est le moindre objet de mon inquiétude.

Taille grêle et mal prise, un grand col, peu de reins

Point d'estomac, beaucoup d'épaule,

La cuisse sèche, et la jambe assez drôle,

Au naturel voila mes attraits peints.

Panpan est un des coryphées du salon de Mme de Boufflers; son caractère

facile, son humeur enjouée le rendent inappréciable; il colporte les

nouvelles, fait de l'esprit, met de l'entrain dans toutes les réunions;

bref il amuse la marquise; avec lui jamais un moment d'ennui, de

lassitude!

Et cependant les plaisanteries de Panpan ne sont pas toujours marquées

au coin du bon goût le plus parfait. Elles manquent quelquefois

d'atticisme, comme celles du roi, et mieux vaut les passer sous silence.

Comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié et que Panpan est fort

ami de Mme de Boufflers, il la comble à chaque instant de souvenirs

toujours accompagnés d'un galant madrigal.

Un jour la marquise, en rendant visite à Panpan, a daigné admirer une

fontaine en porcelaine. Vite, le lecteur du roi la lui envoie

accompagnée de ce quatrain:

Boufflers jeta sur vous un œil de complaisance

Fontaine, allez couler sous son aimable loi.

Fussiez-vous celle de Jouvence,

Je me reprocherais de vous garder pour moi.

Une autre fois il lui fait hommage d'un petit Amour de porcelaine

accompagné de ces vers.

C'est l'Amour qui parle:

J'ai toujours régné par vos charmes,

Vous me prêtez toujours d'aussi puissantes armes.

Je ne veux jamais vous quitter.

Les graces, la gaîté, l'esprit, le caractère,

Auront dans tous les temps le droit de m'arrêter.

Eh! qu'auriez-vous un jour à regretter?

Le temps vous a donné plus de moyens de plaire

Qu'il ne pourra vous en ôter.

Saint-Lambert ne fut pas moins heureux que son ami Panpan. Après avoir

rempli quelques emplois subalternes il obtint, par l'influence de Mme de

Boufflers et grâce à son amitié avec M. de Beauvau, le grade de

capitaine dans le régiment des gardes lorraines, que commandait le

prince. Lui aussi a donc ses entrées à la cour et il fait partie du

petit cercle de la favorite.

Malgré son origine roturière, Saint-Lambert avait des prétentions à la

noblesse, et avant de prendre le titre de marquis il voulait s'en donner

les allures. Il apportait dans tous ses rapports un ton de froideur et

même de hauteur qui lui donnait, il le croyait tout au moins, le ton et

les manières d'un gentilhomme; il ne rendait guère d'hommages et se

contentait d'accepter ceux qu'on lui offrait. Ce manège, cette réserve

voulue pouvaient se retourner contre lui; elles le servirent grandement

au contraire; on admira sa belle tenue; sa froideur devint de la

distinction, sa hauteur de la noblesse, et on s'éprit pour sa personne

d'une véritable engouement. Comme du reste il était jeune et fort joli

garçon, il passa bientôt pour avoir des bonnes fortunes; cela seul

suffit pour lui en attirer et il devint la coqueluche des belles dames

de Nancy et de Lunéville.

Sa réputation littéraire contribue encore à le grandir; il compose des

poésies qu'on s'arrache dans les salons; il rime des madrigaux pour les

dames; Voltaire lui adresse des épîtres, on le proclame grand poète, il

est célèbre. Il en profite pour faire tourner toutes les têtes et

pousser sa fortune. Quelques-unes des premières productions du jeune

poète sont fort jolies, et l'on s'explique l'enthousiasme qu'elles

provoquaient, les espérances qu'elles faisaient naître dans les salons

littéraires de Lunéville.

Une entre autres d'un tour facile, léger et railleur obtient le plus vif

succès.

Saint-Lambert passe ses quartiers d'hiver chez des parents jansénistes,

et c'est de là qu'il envoie à son ami le prince de Beauvau cette épître,

où il se moque spirituellement du rigorisme étroit qui l'entoure:

A vivre au sein du jansénisme,

Cher prince, je suis condamné,

Et, des Muses abandonné,

Dans le vieux château de Ternai,

Je répète mon catéchisme.

Des intrigues de Port-Royal

J'apprends à fond tous les mystères:

J'entends mettre au rang des saints pères

Nicole, Quesnel et Pascal.

J'en lis un peu par courtoisie.

Ces fous, plein de misanthropie,

Souvent ne raisonnaient pas mal:

Ils ont eu l'art de bien connaître

L'homme qu'ils ont imaginé;

Mais ils n'ont jamais deviné

Ce qu'est l'homme et ce qu'il doit être.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un vieux janséniste grondeur

Dit qu'en détruisant la nature

On fait plaisir à son auteur,

Et qu'on charme le Créateur

En tourmentant la créature.

Du petit nombre des élus

Tous ses ennemis sont exclus;

Et ces sauvages cénobites

Qui vantent à Dieu leur ennui,

Ne voudroient plus vivre pour lui,

S'il étoit mort pour les jésuites!

Mais il ne s'agit pas seulement de décocher à Port-Royal quelques

critiques acérées; Saint-Lambert, reconnaissant, se souvient de ses

anciens maîtres, de ces jésuites de Pont-à-Mousson qui l'ont élevé; il

couvre d'éloges leur indépendance d'esprit et cette tolérance mondaine

qui leur vaut tant d'amis:

Indulgente société!

O vous, dévots plus raisonnables,

Apôtres pleins d'urbanité,

Le goût polit vos mœurs aimables.

Vous vous occupez sagement

De l'art de penser et de plaire;

Aux charmes touchants du bréviaire

Vous entremêlez prudemment

Et du Virgile et du Voltaire;

Vous parlez au nom du Seigneur,

Et vous n'ennuyez point les hommes;

Vous nous condamnez sans fureur,

Vous nous voyez tels que nous sommes.

Je ne prends point pour directeur

Un fou dont la mauvaise humeur

Érige en crime une faiblesse,

Et veut anéantir mon cœur

Pour le conduire à la sagesse.

Je sens, j'ai des goûts, des désirs;

Dieu les inspire ou les pardonne:

Le triste ennemi des plaisirs

L'est aussi du Dieu qui les donne.

Au nombre des qualités sérieuses de Mme de Boufflers, il faut

certainement compter l'affection très profonde qu'elle portait à ses

enfants. Au lieu de les faire élever au loin, comme il était d'usage

constant à l'époque, elle voulut les garder près d'elle, aussi longtemps

que possible, et surveiller elle-même leur éducation.

L'intention était excellente, le but louable; mais la cour de Lunéville,

à tout prendre, n'était pas un milieu très favorable pour des jeunes

gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-être pas à se louer beaucoup de sa

détermination.

Son fils aîné était naturellement destiné à l'état militaire; par

l'influence de Stanislas, il fut envoyé de bonne heure à Versailles et

élevé avec le dauphin, dont il était le menin. On ne pouvait espérer

pour lui un avenir plus brillant.

La fille fut élevée au château de Lunéville près de sa mère; on la

voyait sans cesse à la cour où elle avait reçu le surnom assez

prétentieux de «la divine mignonne[96].»

[96] Elle était née en 1744.

De même que le fils aîné était destiné à l'état militaire, non moins

naturellement on destinait le fils cadet à la carrière ecclésiastique.

Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il

était bien à supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de

dignités ni de bénéfices.

L'enfant, comme sa sœur, était élevé à la cour. Probablement en raison

de l'élégance de ses manières, on lui avait donné le gracieux surnom de

«Pataud».

Quand «Pataud» commença à grandir et qu'on put l'enlever aux mains des

femmes, Mme de Boufflers songea à lui donner un précepteur. Puisque

l'enfant était destiné à l'état ecclésiastique, quoi de plus naturel que

de confier son éducation à un abbé qui, tout en formant son esprit,

saurait le préparer à remplir dignement son futur sacerdoce.

Ainsi pensa Mme de Boufflers, et après bien des hésitations son choix

s'arrêta sur un certain abbé Porquet[97] dont on lui avait vanté les

qualités et qui après des études assez brillantes avait été maître

particulier au collège d'Harcourt. C'était bien le plus étrange abbé

qu'on pût imaginer. Quand nous le connaîtrons, nous devinerons ce que

son élève a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous

étonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutôt si bien profité

de ses leçons.

[97] Pierre-Charles-François, né à Caen en 1728.

L'abbé Porquet était un tout petit homme, de la plus mauvaise santé et

qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-même: «En vérité, je crois

que ma mère m'a triché, elle m'a mis au monde empaillé.» Il avait l'air

froid et compassé, mais il était d'une propreté extrême; sa perruque,

son rabat, tous ses vêtements étaient toujours dans un ordre si parfait

qu'il ressemblait à une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des

plaisanteries.

Il était du reste pétri d'esprit et se montrait fort agréable dans le

monde. Ces qualités enchantèrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le

but plus sérieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de

temps, le précepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que

l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait à l'agrément de la

société qui gravitait autour d'elle.

Bientôt l'abbé fut si apprécié que la marquise voulut lui obtenir ses

entrées à la cour. Mais à quel titre les demander? L'embarras ne fut pas

long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumônier? Il en avait déjà

plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voilà

Porquet aumônier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles,

émargeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier.

Ses débuts ne furent pas des plus heureux. La première fois qu'il parut

à la table royale, Stanislas, soit naïveté, soit malice, lui demanda

fort indiscrètement de dire le _Benedicite_. Puisqu'il avait un

aumônier, autant valait l'utiliser. Mais le pauvre abbé, interdit d'une

question aussi imprévue, resta court. Malgré tous ses efforts il ne put

jamais se rappeler le moindre mot de la prière qu'on lui demandait.

Stanislas voulait profiter de l'incident pour se débarrasser d'un

aumônier aussi singulier; mais Mme de Boufflers argua de la timidité de

l'abbé et elle obtint sa grâce.

Si Porquet avait oublié le _Benedicite_, il ne manquait pas d'esprit et

ses ripostes amusaient Stanislas.

Un jour qu'il faisait au roi la lecture de la Bible il s'endormit à

moitié et lut: «Dieu apparut en singe à Jacob...»--«Comment! s'écria le

roi, c'est en songe que vous voulez dire?»--«Eh! sire, répliqua Porquet

vivement, tout n'est-il pas possible à la puissance de Dieu!»

Le bon abbé prêtait le flanc, il faut l'avouer, à la critique, et son

peu de zèle religieux lui valait bien des plaisanteries. On prétend

qu'un jour où il se plaignait à Stanislas de ne pas obtenir plus

rapidement les hautes dignités ecclésiastiques, le roi lui répondit en

riant: «Mais, mon cher abbé, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez

des discours très libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu. Il

faut vous modérer: tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.»

Le Père de Menoux naturellement avait été indigné de voir une nouvelle

robe noire introduite à la cour. Porquet pouvait-il être autre chose

qu'un instrument entre les mains de Mme de Boufflers! Nouveau sujet de

crainte et de colère pour le jésuite. Aussi dès les premiers jours le

confesseur et l'aumônier s'étaient-ils voué une haine acharnée.

Mais c'est en vain que le Père de Menoux s'élevait contre le nouvel

aumônier, montrait à Stanislas son indignité, son ignorance religieuse;

le roi ne voulait rien entendre et Porquet plus que jamais restait

aumônier.

Si l'abbé était peu recommandable au point de vue religieux et de plus

un médiocre précepteur, c'était du moins un délicat, un lettré et un

homme de goût. Il tournait facilement le vers, mais il ne composait pas

rapidement: «Il rêvait trois mois à un quatrain.»

Lui-même s'est raillé spirituellement en écrivant à son intention cette

épitaphe:

D'un écrivain soigneux il eut tous les scrupules;

Il approfondit l'art des points et des virgules;

Il pesa, calcula tout le fin du métier,

Et sur le laconisme il fit un tome entier.

Porquet n'est pas seulement aimable, il est galant, fort galant même.

Tout en plaisantant sa mauvaise santé, il laisse entrevoir des goûts

bien fâcheux pour un abbé:

Hélas! quel est mon sort!

L'eau me fait mal, le vin m'enivre;

Le café fort

Me met à mort;

L'amour seul me fait vivre.

On comprend qu'avec de pareils penchants l'abbé aime fort à lutiner les

belles dames de la cour. Aussi ne s'en prive-t-il pas; elles le lui

rendent, il est vrai, et le taquinent volontiers. Il riposte non sans

esprit, mais sur un ton grivois qui donne bien à penser sur sa moralité.

A sept dames, qui s'étaient amusées à lui écrire le même jour, il fait

cette plaisante réponse:

Par pitié! moins d'honneur, moins de bontés, Mesdames!

N'excitez pas un feu qui malgré moi s'éteint:

Je n'ai point dans un jour ma réponse à sept femmes:

Qui trop embrasse, mal étreint.

Composons, s'il vous plaît; tant de gloire me gêne;

Accordez-moi du temps, chacune aura son tour;

Mais à marcher trop vite on se met hors d'haleine.

Autrefois j'eusse écrit un volume en un jour:

Je ne me permets plus qu'un billet par semaine.

Puisque Porquet est poète, il est naturel qu'il adresse des vers à son

élève, à ses amis, à divers personnages de la cour; mais ce qui est plus

étrange, ce qui jette un jour singulier sur toute cette société, sur ses

habitudes, sur ses mœurs, c'est qu'il est en commerce poétique avec la

mère de son élève, et que tous deux échangent de petits vers galants.

Un soir, après avoir dîné chez l'abbé, Mme de Boufflers compose ces vers

pour son amphitryon:

Le dîner, dans la vie, est chose intéressante:

Cher abbé, le vôtre m'enchante.

Vous savez embellir et donner un repas,

Vous faites de bons vers, et servez de bons plats.

L'un, il faut l'avouer, est plus rare que l'autre.

Et tous les deux chez vous se trouvent aujourd'hui.

Partout vous aurez place à la table d'autrui;

Moi, j'en demande une à la vôtre.

Et l'abbé de riposter aussitôt:

Un succès, jeune Eglé, ne répond point d'un autre;

Défiez-vous de l'art qui vous sert aujourd'hui:

Vous plairez une fois avec l'esprit d'autrui,

Et tous les jours avec le vôtre.

Naturellement le jour de la fête de la marquise, le précepteur n'a garde

d'oublier le bouquet de circonstance et il envoie ce madrigal, fort

galant assurément, mais rempli d'allusions assez inquiétantes et qu'il

vaut mieux peut-être ne pas approfondir:

Votre patronne au ciel a trouvé son bonheur;

Ici-bas vous faites le nôtre;

Son partage est sans prix, le vôtre a sa douceur:

Qui n'a pas son destin doit envier le vôtre.

Ah! bienfaisante Eglé, répondez à nos vœux.

Vous n'êtes point ambitieuse;

Contentez-vous du bien, en attendant le mieux.

Un peu plus tard vous serez bien heureuse,

Mais plus longtemps aussi vous ferez des heureux.

Mme de Boufflers, contre son habitude, s'étant un jour laissée aller à

quelque misanthropie, l'abbé lui prodigue de spirituels conseils:

Appréciez bien moins la vie,

Si vous voulez en mieux jouir;

Avec trop de philosophie.

On parviendrait à la haïr.

Ou désirs ou regrets, voilà notre partage;

Mais sous ce triste aspect pourquoi l'envisager?

Vivre, dit-on, c'est voyager.

Dans les distractions achevons le voyage;

Le sommeil vient sans y songer.

Il arrivait parfois à la marquise, dans ses jours de gaieté, de lancer

au précepteur quelques boutades, qui nous paraîtraient peut-être

aujourd'hui assez risquées; mais, alors, que ne disait-on pas? que ne

risquait-on pas?

N'a-t-elle pas osé écrire en riant ces quelques vers:

Jadis je plus à Porquet

Et Porquet m'avait su plaire:

Il devenait plus coquet;

Je devenais moins sévère.

J'estimais son rabat

J'admirais sa perruque

Aujourd'hui j'en rabats

Car je le crois eunuque.

Quel drôle de monde! Quelle singulière société! Quel étrange précepteur!

CHAPITRE XI

Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son

goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe

de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du

roi.--Le vin de Tokay.--Bébé.

Si Stanislas était pour ses courtisans le roi le meilleur et le plus

facile, il n'était pas moins bon, accessible, familier pour ses sujets.

Il se faisait adorer d'eux par sa bonhomie, sa simplicité, par la

confiance même qu'il leur témoignait. «Il avait coutume de se promener

par tout le pays dans une calèche: il n'avait qu'un seul page avec lui

dans ses courses, et il se plaisait à fumer dans une grande pipe à la

turque de six pieds de long. Comme on lui représentait à ce sujet qu'il

exposait sa personne: «Eh! qu'ai-je à craindre, dit-il, ne suis-je pas

au milieu de mes enfants?»

Dans ses promenades, il se plaisait à interroger familièrement les

paysans qu'il rencontrait; à causer avec eux de leur famille, de leurs

besoins, de leurs récoltes, des nouvelles qui pouvaient les intéresser.

Un jour, aux environs de Toul, il arrête un paysan et lui demande

comment va l'évêque de la ville, qui était malade: «Monseigneur fait

dans ses culottes, répond le paysan troublé par la dignité royale, mais

il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majesté.»

Il était généreux et compatissant; jamais un infortuné ne fit en vain

appel à sa charité. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux

qui avaient recours à lui, il allait souvent au-devant des besoins de

ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remèdes aux indigents

et fournissait secrètement de larges aumônes aux pauvres honteux. Dans

toutes les villes importantes il avait établi des greniers d'abondance

pour les années de disette. On le vit fréquemment faire des avances aux

négociants que frappaient des malheurs immérités et il avait établi de

ses propres fonds, à Nancy, une caisse de commerce à la disposition des

magistrats municipaux.

Sa bonté ne le cédait en rien à sa bienfaisance, et on cite de lui des

traits bien faits pour lui attacher les cœurs de ceux qui

l'entouraient.

Comme il réglait l'état de sa maison[98], il donna l'ordre de porter sur

la liste des pensionnaires un officier français qui lui avait donné des

preuves d'attachement. «En quelle qualité Votre Majesté veut-elle qu'il

figure sur la liste?» demanda Alliot inquiet des libéralités du prince.

«En qualité de mon ami», répondit le roi en souriant.

[98] La maison du roi était composée de 455 personnes, non

compris 68 pensionnaires.

On raconte qu'un certain jour un nommé Jacques, palefrenier du château,

pénétra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occupé à rédiger

des dépêches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas.

Jacques se mit à tousser et à faire du bruit avec ses sabots. Stanislas,

pensant que c'était son valet de chambre, continua son travail. Jacques

à la fin perdit patience et désespérant de se faire remarquer, prit le

premier la parole: «Sire, dit-il, je suis Jacques.»--«Et que fait

Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut

donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour écouter maître

Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux.» Jacques exposa sa requête: sa

femme était accouchée, et, bien qu'étant, elle aussi, au service du roi,

elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. «Eh bien, dit

Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te

porter pour 50 écus de gratification que je te fais pendant trois ans,

pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[99].»

[99] JOLY, _le Château de Lunéville_.

C'est par de pareils traits, répétés et colportés, que Stanislas

conquérait tous les cœurs.

Le roi de Pologne était volontiers facétieux dans la conversation et il

possédait à un rare degré l'esprit de repartie.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 11 / 26 段