Mlle de Ligniville qu'il retrouva ensuite à Paris chez Mme de
Graffigny; séduit par les charmes de la jeune fille, il hasarda
une demande qui fut agréée, à la surprise générale. Mlle de
Ligniville était fort pauvre, il est vrai; mais elle appartenait
à une des plus grandes familles de Lorraine; épouser un homme de
finances, quelque riche qu'il fût, était une mésalliance insigne
pour l'époque.
Le président de Montesquieu vient aussi à la cour de Lorraine; il y est
reçu avec de grands honneurs et il y fait un séjour prolongé. Malgré une
simplicité d'allures qui touchait presque à la rusticité, il est très
fêté, très apprécié de tous, de Stanislas surtout qui, séduit par son
esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent à
merveille et passent des heures entières à causer philosophie, art,
tolérance, etc.
S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, dont les méchancetés sont
assez suspectes, Montesquieu était arrivé en Lorraine si fatigué par des
excès de travail qu'il fuyait toute conversation sérieuse et de parti
pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait même prié la
marquise de répondre à ceux qui s'étonneraient de sa «bêtise» que
c'était un régime qu'il s'était imposé pour tâcher de retrouver un jour
un peu d'esprit: «Il observa si bien son régime, ajoute la malicieuse
marquise, que toute la cour de Lorraine et même les domestiques ne
revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile[76].»
[76] _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_ par le marquis Pierre DE
SÉGUR.--Quelque temps après, Mme de la Ferté-Imbault, étant en
séjour chez la princesse de la Roche-sur-Yon, à Vauréal, vit
arriver de sa fenêtre une chaise de poste «très vilaine, avec un
laquais très mal vêtu». Elle demande à son valet le nom de ce
visiteur. «Madame, répondit l'homme respectueusement, c'est cet
imbécile que vous avez vu chez le roi de Pologne.» L'imbécile,
c'était le président de Montesquieu!
La veille du départ de Montesquieu, Mme de la Ferté-Imbault prétend
l'avoir ainsi apostrophé en présence de Stanislas et de la cour:
«Président, je vous suis bien obligée, car vous avez paru si sot, et par
comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir de l'esprit, que si je
voulais établir que c'est moi qui ai fait les _Lettres persanes_, tout
le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous.»
En dépit des cancans de Mme de la Ferté-Imbault, le président était ravi
de son séjour, ravi de son hôte: «J'ai été comblé de bontés et
d'honneurs à la cour de Lorraine, écrit-il à l'abbé de Guasco, et j'ai
passé des moments délicieux avec le roi Stanislas.»
C'est à regret qu'il quitte cette cour aimable et où il a été si bien
accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'année suivante avec Mme de
Mirepoix.
Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des
novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvétius, etc.; il y en a de plus
paisibles. Le président Hénault, le plus fidèle courtisan de Marie
Leczinska, vient fréquemment à la cour de Lorraine, soit en allant à
Plombières, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles
sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son père pour lui en
rapporter des nouvelles. Stanislas de son côté ne se lasse pas
d'entendre parler de sa fille chérie, et c'est toujours avec une joie
non dissimulée qu'il voit arriver le cher président. Sa figure douce et
agréable, les grâces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi
qui l'entraîne avec lui en de longues promenades. Tout en causant de
Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou
philosophiques, Stanislas montre avec orgueil à son interlocuteur les
bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du
vieux monarque.
La première fois que le président visite les bosquets, le kiosque, le
pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si
différents de ce qu'il voit à Versailles, il prend peur et se croit un
instant transporté dans les jardins du grand Seigneur. Il aperçoit une
statue, et convaincu qu'elle ne peut être que celle de Mahomet il
s'apprête à lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il
reconnaît son erreur: c'est une simple statue de saint François; sa vue
rassérène le bon président et le ramène à la réalité.
Hénault est ravi de Stanislas; il lui trouve du goût, de l'esprit,
l'imagination féconde et agréable, la conversation raisonnable et gaie:
«Il raconte juste, voit bien, dit à tout moment les choses les plus
plaisantes.» Bref, le Président est sous le charme:
«Je ne saurais vous dire, écrit-il, à quel point je suis enchanté du roi
de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Sévigné qui se récria que Louis
XIV était un grand roi parce qu'il l'avait priée à danser; j'aurais les
mêmes raisons à peu près, car j'ai été comblé de ses bontés. Mais à le
voir sans intérêt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je
n'avais pas d'intérêt à trouver tel le père de la reine. Mais non, je ne
me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas
vu Henri IV. Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville, à la
Malgrange! on le trouvera là.»
On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine,
l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc.,
etc., etc.
Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de
philosophes distingués; il a l'art de grouper autour de lui une pléiade
d'artistes incomparables, qui fait bientôt de Lunéville un centre
artistique dont la renommée se répand dans toute l'Europe et jette sur
la petite cité lorraine un lustre étonnant.
Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean
Lamour[77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy,
d'un travail si varié et si délicat[78]. Il avait pour sa profession un
véritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfèvrerie en
grand. Son imagination féconde inventait sans cesse pour les grilles des
parcs et les balcons des palais de nouveaux modèles, remplis de goût et
tous plus remarquables les uns que les autres.
[77] 1698-1771.
[78] Elles lui furent payées 144,184 livres 81,9 den.
Stanislas lui donna le titre officiel de «serrurier du roi de Pologne».
Il l'aimait beaucoup, lui rendait de fréquentes visites dans son
atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modèles, etc.[79].
[79] Lamour devint riche. Il possédait dans sa maison de la rue
Notre-Dame un cabinet de peintures et d'autres curiosités qu'il
montrait avec orgueil.
Stanislas a auprès de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont restés
célèbres: Barthélemy Guibal[80], Joseph Soutgen[81]; les trois frères
Adam, qui tous trois ont laissé, en Lorraine aussi bien qu'à Versailles,
des travaux admirables. Le plus célèbre, Nicolas Adam, celui que l'on a
surnommé le Phidias du dix-huitième siècle, fut chargé d'élever le
mausolée de Catherine Opalinska, et il en a fait une œuvre
impérissable.
[80] Mort en 1757.
[81] 1719-1788. Né en Westphalie.
En 1746, arriva à Lunéville un pauvre ouvrier flamand, Cyfflé[82], que
Guibal accueillit par pitié. On découvrit bientôt que ce modeste artisan
était un véritable génie et il fit preuve de qualités si rares qu'on lui
confia les œuvres les plus délicates. Émerveillé de ses travaux,
Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi
voulut être son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la
marraine[83].
[82] Né à Bruges en 1724.
[83] Après la mort de Stanislas, Cyfflé, associé avec Chambrette,
fonda à Lunéville une manufacture de porcelaine et de faïence,
avec la permission d'employer la terre de Lorraine et la terre de
pipe. Il produisit des ouvrages très remarquables. Néanmoins, ses
affaires furent loin de prospérer; il dut quitter la Lorraine et
il alla fonder une nouvelle manufacture près de Namur. Il mourut
dans la misère en 1810.
Les architectes, les peintres, les musiciens, voire même les comédiens,
n'étaient pas moins bien accueillis du roi de Pologne.
Héré[84] était directeur général des bâtiments du roi; c'est lui qui a
construit à Nancy les bâtiments du gouvernement et de la place Royale,
qui forment peut-être l'ensemble le plus pur de l'art architectural au
dix-huitième siècle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque
jour. Il lui conféra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique
hôtel.
[84] 1705-1763.
Le roi aimait passionnément la peinture et il s'adonnait souvent, avec
son premier peintre Girardet[85], à son goût favori. On a de lui le
portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de
Thianges; il a laissé aussi plusieurs ouvrages de sainteté illustrés par
ses soins. Mais le bon prince était comme sa fille Marie Leczinska, il
avait plus de bonne volonté que de talent et il avait grand besoin d'un
«teinturier» pour rendre ses œuvres supportables. Le teinturier du roi
était le peintre André Joly[86] qui a laissé des œuvres intéressantes.
Entre temps, Joly était chargé de la décoration des innombrables
pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs.
[85] 1709-1778.
[86] Né en 1706.
Stanislas qui aimait tous les arts avait un goût marqué pour la musique;
on lui en faisait tous les jours à son lever et à son coucher, et même
pendant les repas, à l'exception du vendredi, où par esprit de
mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi
avait-il voulu réunir près de lui des musiciens de premier ordre. Son
orchestre se composait de sujets brillants et renommés. Parmi eux se
trouvait le fameux violon Baptiste[87], l'ami et le compagnon de Lulli.
Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du château, un
concert délicieux[88].
[87] Il mourut à Lunéville le 14 août 1755, âgé de
quatre-vingt-quinze ans.
[88] Le personnel de la musique royale se compose de 7 chanteurs,
2 haute-contre, 3 haute-taille, 4 basse-taille, 10 violons, 2
hautbois, 5 basses de violon, 2 bassons, cor de chasse, luth,
etc. Le maître de musique était M. Delapierre. La musique coûtait
à Stanislas 25,000 francs par an.
Enfin, Stanislas avait tenu à avoir une troupe de comédie. Dès 1736, il
avait pris à son service la troupe de Claude-André Maizière, et lui
avait fait construire à Lunéville, près du château, une salle
magnifique. Comme beaucoup de costumes et de décors manquaient, on
simplifia les choses en enlevant à l'opéra de Nancy tout ce qui faisait
défaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des représentations fort
appréciées[89].
[89] La troupe de comédie du roi coûtait 18,000 livres par an.
Elle était composée de 14 personnes. Les comédiens étaient:
Maizière, Du Coin, de Lorme, Huriau, Comasse, Plante, Le Bœuf,
Prince, Pitou.--Les comédiennes se nommaient: Clairon, la Barnau,
Béris, Prince, de Lorme, Fanchon, Camasse et sa fille.
On peut deviner, d'après ce rapide tableau, ce qu'était la cour de
Lunéville. Mais ces fréquentes visites de grandes dames et d'illustres
seigneurs, ces séjours prolongés d'hommes de lettres célèbres et de
philosophes, cette présence continuelle d'artistes éminents dans tous
les genres n'étaient pas sans avoir amené une métamorphose complète
dans les habitudes et dans les mœurs. Le roi n'avait pas été seul à se
transformer.
Au contact d'une société élégante, sous l'influence des arts, des
lettres et de la philosophie, les caractères fougueux des Polonais se
sont apaisés peu à peu; aux passions bruyantes ont succédé les
galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon goût ont
remplacé les plaisanteries grossières et brutales.
Mme de Boufflers et son frère le prince de Beauvau eurent une grande
part dans ce changement des mœurs; tous deux possédaient au suprême
degré ce goût et ce ton français qui faisaient l'attrait de la cour de
Louis XV, et ils eurent sur la société de Lunéville la plus heureuse
influence.
Peu à peu, la cour devint aussi polie et plus lettrée que celle de
Versailles.
Le petit cercle royal était modelé sur la cour même de France; mais
l'étiquette en était bannie, ce qui en complétait le charme. Malgré les
innombrables fonctions, malgré la pompe apparente, on ne connaissait à
Lunéville ni les pratiques gênantes du cérémonial, ni les flatteries
basses et viles. On raconte qu'au début du règne de Stanislas, un homme
qui avait rempli des fonctions à la cour de Léopold demanda au roi à
être replacé: «Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.»--«J'étais,
sire, grand maître des cérémonies.»--«Eh! fi, fi, monsieur, s'écria le
bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la révérence!»
C'était la vérité même. Le roi était gracieux à l'excès pour les
personnes de son intimité; il n'avait pour eux que propos aimables; sa
bonté et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour était moins
le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure
d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'était, il
est vrai, un roi sans courtisans, mais entouré d'amis; les hommages
qu'on lui rendait étaient dictés par le cœur. Il aimait mieux être
«diverti qu'adoré» et il était de l'avis du chevalier de Boufflers qui
assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaieté pour ne pas
s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.
La vie était gaie, facile et douce, et les journées s'écoulaient sans
qu'on y songeât.
Le roi avait conservé ses habitudes d'autrefois; il se levait à cinq
heures et sa matinée entière était occupée par les conférences avec les
architectes, les sculpteurs, les maçons, etc.; il dînait à onze heures
et demie. L'après-midi était consacré au jeu, à la comédie, à l'opéra,
au concert, à la promenade ou à la chasse. Mais c'est le jeu qui
l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de
Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les émotions
violentes. Le jeu favori de la cour était la comète[90].
[90] Comète ou manille:
«Ce jeu est nouveau et a fait le premier divertissement de Louis
XV, roi de France. Le nom de manille qu'on lui a donné est plutôt
un nom de caprice que de raison; à l'égard de celui de la comète
qu'il porte aussi, on pourrait bien l'avoir nommé ainsi par la
longue queue des cartes qu'on jette en jouant chaque coup, les
comètes étant pour l'ordinaire accompagnées d'une longue traînée
de lumière. Ce jeu est fort divertissant. Il convient de dire que
c'est un jeu à perdre considérablement lorsque le malheur en veut
à quelqu'un. Ainsi, l'on se réglera là-dessus pour taxer ce qu'on
voudra que chaque jeton vaille.» (_Académie des jeux_, 1730,
Paris.)
Stanislas avait à ce point la passion du jeu qu'il demanda à Louis
XV la permission d'établir à Lunéville un jeu comme celui de
l'hôtel de Gesvres. Le roi refusa.
Le souper était servi à huit heures, et, à dix heures irrévocablement,
le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas
son exemple et que chaque soir de joyeuses réunions avaient lieu dans
les appartements privés de la favorite.
On peut supposer qu'une grande austérité de mœurs ne régnait pas dans
une cour où se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de poètes,
d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces
Lorraines renommées pour leur beauté. On y rimait force madrigaux, on y
chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du
parc, et l'amour y trouvait largement son compte.
Stanislas était trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis
n'était-ce pas encore en réalité un hommage qu'on lui rendait et comment
aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivît si bien l'exemple qu'il
donnait lui-même?
CHAPITRE X
Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société
intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le
chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé
Porquet.
Mme de Boufflers avait un esprit fin, délicat, cultivé; elle rimait fort
agréablement et elle possédait toutes les qualités qui peuvent faire
jouir des belles-lettres et de la société d'hommes distingués. Elle
n'était pas moins bien douée sous le rapport des arts: elle était
excellente musicienne, jouait de la harpe à ravir, chantait de façon
charmante; enfin, elle dessinait et peignait avec goût, et elle a laissé
quelques pastels qui sont de petits bijoux.
Ces talents si variés, et dont elle était loin de faire parade,
l'occupaient sans cesse et elle n'avait jamais un moment de loisir.
Le culte des lettres était pour elle un grand agrément et elle passait
souvent des heures entières à composer une ode ou un sonnet. Elle était
beaucoup trop nonchalante pour travailler sérieusement, et cependant
elle écrivait des vers pleins de gaieté et d'esprit, et qui se faisaient
eux-mêmes, «comme les boutons de fleurs qui s'épanouissent par la seule
action de la sève». Mais ces pièces légères et fugitives n'étaient pas
destinées à vivre plus d'une heure, et il est difficile de les apprécier
aujourd'hui que l'à-propos a disparu.
Elle aimait à se juger elle-même, non sans malice, et se critiquait
volontiers. Faisant allusion à son peu de goût pour les conversations
inutiles et les bavardages mondains, elle envoyait un jour, à son frère
de Beauvau, cette spirituelle chanson où, tout en plaisantant, elle se
peignait elle-même beaucoup mieux peut-être qu'elle ne pensait:
Air: _Sentir avec ardeur._
Il faut dire en deux mots
Ce qu'on veut dire;
Les longs propos
Sont sots.
Il faut savoir lire
Avant que d'écrire,
Et puis dire en deux mots
Ce qu'on veut dire.
Les longs propos
Sont sots.
Il ne faut pas toujours conter,
Citer,
Dater,
Mais écouter.
Il faut éviter l'emploi
Du moi, du moi,
Voici pourquoi:
Il est tyrannique,
Trop académique;
L'ennui, l'ennui
Marche avec lui.
Je me conduis toujours ainsi
Ici,
Aussi
J'ai réussi.
Il faut dire en deux mots
Ce qu'on veut dire;
Les longs propos
Sont sots.
Son penchant pour les plaisirs ne l'empêchait nullement d'être
sentimentale à ses heures, et elle a laissé quelques pièces qui prouvent
bien que le langage du cœur ne lui était pas étranger.
Aux doux charmes de l'espérance
Je me livrais bien follement;
Vous ne m'aimiez qu'en apparence,
Je vous aimais réellement.
Ma raison, mon esprit, ma vie,
Se soumettaient à votre loi,
J'étais bien plus que votre amie,
Tout était vous, rien n'était moi.
Souvenirs d'une âme insensée,
Puisque vous n'êtes qu'une erreur,
Eloignez-vous de ma pensée;
Vous seriez mon plus grand malheur.
On a d'elle des quatrains charmants, pleins de sentiment et de finesse:
Nous ne sommes heureux qu'en espérant de l'être;
Le moment de jouir échappe à nos désirs;
Nous perdons le bonheur faute de le connaître,
Nous sentons son absence au milieu des plaisirs.
Ou encore celui-ci:
De tous les biens celui que l'on préfère
N'est pas l'amour, mais le don de charmer.
Il est un temps où l'on plaît sans aimer,
Il en est un où l'on aime sans plaire.
Dans un jour de verve elle écrivait cette spirituelle chanson qu'elle
aurait pu s'appliquer à elle-même, tant elle y dépeignait bien son
humeur changeante et volage.
_Les Sept Jours de la semaine._
Sur l'air: _Ton humeur est, Catherine..._
Dimanche, j'étais aimable;
Lundi, je fus autrement;
Mardi, je pris l'air capable;
Mercredi, je fis l'enfant;
Jeudi, je fus raisonnable;
Vendredi, j'eus un amant;
Samedi, je fus coupable;
Dimanche, il fut inconstant.
Aimable, indulgente, presque timide, Mme de Boufflers aimait peu la
représentation; elle ne cherchait que les plaisirs calmes, les émotions
douces; elle se laissait vivre paisiblement et, loin de vouloir briller
par tous ses dons naturels, elle les gardait pour sa chère intimité.
Quelque familière que fût la cour de Lunéville, elle s'en isolait le
plus souvent possible; en dehors de la vie officielle, elle avait su
grouper autour d'elle quelques amis particuliers, qui partageaient ses
goûts, et se créer une petite vie intime où elle trouvait beaucoup
d'agrément.
Elle habitait au château l'appartement réservé au capitaine des
gardes[91]. C'était un vaste rez-de-chaussée assez élevé et qui était
situé dans l'aile du château parallèle aux petits appartements de la
reine; il en était séparé par une cour plantée d'arbres; les fenêtres
donnaient sur la chapelle. Des corridors intérieurs mettaient facilement
en communication avec les appartements du roi; de plus une sortie avec
perron sur la rue donnait une grande liberté[92].
[91] Le marquis de Boufflers était capitaine des gardes.
[92] Ce perron porte encore à Lunéville le nom de perron
Boufflers.
C'est le soir que l'on se retrouve, quand la journée officielle est
terminée. Le roi, qui a des habitudes immuables, passe la soirée chez la
marquise; mais il se retire toujours à dix heures. Les autres invités
n'imitent pas son exemple et c'est seulement quand le monarque a disparu
que commence la soirée véritable. Mme de Boufflers tient une espèce de
cour et offre à souper à tous ceux qui sont dans la confidence. On rit,
on cause, on joue, on fait de la musique, on philosophe à tort et à
travers, on écrivaille à rimes que veux-tu; le temps fuit et on reste
réuni souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Les hôtes les plus assidus de ces petites réunions intimes sont: le
prince de Beauvau et la maréchale de Mirepoix, quand ils sont en
Lorraine. Mme de Boufflers adorait son frère, et le tendre attachement
qu'elle lui avait voué dura autant que sa vie. Elle n'était jamais plus
heureuse que quand elle l'avait près d'elle, à Lunéville, et alors elle
ne le quittait plus.
Malheureusement le prince est souvent à l'armée; du reste il s'y couvre
de gloire: sa réputation est si bien établie que les soldats l'ont
surnommé le _jeune brave_, et que le maréchal de Belle-Isle écrit de lui
cette jolie phrase: «C'est l'aide de camp de tout ce qui marche à
l'ennemi.» L'affection de Mme de Boufflers pour son frère s'explique
d'autant mieux que le prince est charmant. La nature lui a donné, avec
un esprit juste et un goût exquis, une âme élevée, une figure noble et
imposante. Il a passé plusieurs hivers à Paris, a été accueilli
intimement chez les duchesses de Luxembourg, de la Vallière, de
Boufflers, qui donnent le ton à la société; il s'est lié avec Voltaire,
avec Mme du Châtelet, et c'est ainsi qu'il a pris les usages du monde le
plus élégant; aussi, malgré sa jeunesse, son ton est-il parfait et son
esprit orné de toutes sortes de connaissances. On commençait par le
respecter; bientôt on l'aimait, et c'était pour toujours. Jamais
commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien[93].
[93] Il avait épousé, le 3 avril 1745, Marie-Sophie-Charlotte de
la Tour d'Auvergne, née le 20 décembre 1729. C'était une femme
aimable; «elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve
également les femmes des égarements, des inquiétudes et de
l'humeur.» Elle avait une physionomie charmante, mais elle était
assez disgraciée quant à la tournure.
Mme de Boufflers a également la plus grande affection pour sa sœur, la
maréchale de Mirepoix. Elle cherche à l'attirer le plus souvent possible
en Lorraine; mais M. et Mme de Mirepoix s'aiment à la folie, ils forment
un des rares bons ménages qu'on puisse citer au dix-huitième siècle, et
ils ne peuvent se quitter. C'est seulement quand le maréchal est à
l'armée que Mme de Mirepoix consent à venir s'installer près de sa
sœur.
Mme de Mirepoix était aussi renommée par l'agrément de son esprit que
par le charme de sa physionomie. Spirituelle, fine, serviable, du plus
aimable caractère, éloignée de toute intrigue et du commerce le plus
sûr, elle rendit ses deux maris fort heureux. Elle avait une grâce
infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale; mais
elle avait plus de pensées délicates que d'imagination, plus de
séduction que de sensibilité. «Elle possédait cet esprit enchanteur, dit
le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez
juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie[94].»
[94] M. de Mirepoix était d'apparence assez originale. «Le
Mirepoix, dit le président Hénault, est, comme vous le
connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant
bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc.» Il possédait une
grande noblesse d'âme, et il montra à la guerre de véritables
talents. Il mourut le 25 septembre 1757.