dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé
la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort
séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède
toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques,
une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de
sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa
physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de
trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.
Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au
moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme
sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.
Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai,
original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse
sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun
apprêt, aucune recherche.
Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre
des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint
de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une
maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la
femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le
voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à
travers un tissu délicat».
Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité;
toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle
est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non
sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien
approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante
vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre
tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences.
Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler.
Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle
relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte
néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus
intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en
transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut,
mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.»
Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez
autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne
veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des
amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même
est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut
lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements.
Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais
elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par
l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement
provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de
grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.
Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur,
mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent
désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit
d'elle M. de Beauvau.
Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son
désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en
faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne
songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle
ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres
que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à
Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas
un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa
réserve.
La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus méritoire qu'elle a
une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien
des fois elle est cruellement gênée pour payer ses dettes.
Son caractère, du reste, est à la hauteur des circonstances et elle
supporte vaillamment les coups du sort. De même que l'heureuse fortune
ne l'enivre pas, de même les revers, même les plus cruels, ne peuvent
l'abattre; elle conserve toujours la même égalité d'humeur, la même
liberté d'esprit, la même sérénité immuable.
Son esprit aimable et son naturel dégagé de tout artifice rendaient son
commerce des plus agréables. Elle devint bientôt le centre de toutes
les attractions; elle fut l'âme de la petite cour de Lunéville, de cette
petite cour spirituelle et lettrée que Stanislas eut l'art de grouper
autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et
d'amuser.
Le règne de Mme de Boufflers ne s'établit pas sans conteste, et elle eut
à lutter contre bien des oppositions, à vaincre bien des jalousies.
Stanislas, qui était l'homme de tous les contrastes, ne se contentait
pas d'avoir en effet une maîtresse attitrée, il avait aussi un
confesseur, non moins attitré, le Père de Menoux.
Le Père de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait à la célèbre
Compagnie de Jésus, et il était fort digne d'en faire partie. Après
avoir professé les humanités dans différents collèges, il s'était adonné
à la prédication. Il avait vécu à la cour et savait par expérience
comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il était
doué de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais
de face les questions délicates, usant toujours de moyens détournés, ne
se rebutant jamais, le Père de Menoux caressait l'espoir de devenir
tout-puissant à la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la
persévérance ordinaire à son Ordre. Il jouissait déjà d'une influence
presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu'à gagner
le roi.
Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela
paraissait facile. Sa piété était grande et sa ferveur ne pouvait faire
de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement
tous les exercices exigés par l'Église. Le Père de Menoux crut donc
qu'il arriverait facilement à dominer complètement le pieux monarque, et
il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux «passades» de son
royal pénitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de
Boufflers, pour cette femme si séduisante et d'une haute valeur
intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se
dressait à la cour et qu'il fallait à tout prix la faire disparaître
s'il ne voulait lui-même passer au second plan. Si Stanislas n'exerçait
en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre
disposition de la feuille des bénéfices: ne serait-ce pas pitié de voir
ces riches revenus récompenser de condamnables voluptés et passer entre
les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop?
Mme de Boufflers faisait de son côté un raisonnement analogue. Comme
elle n'était pas d'humeur ni de caractère à se laisser diriger et à
passer à la remorque du jésuite, qu'elle entendait bien obtenir le
premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle était trop franche
pour dissimuler, elle se disposa à entamer ouvertement la lutte et elle
ne laissa rien ignorer de ses intentions au Père de Menoux.
La guerre éclata donc entre la maîtresse et le confesseur, violente et
acharnée, chacun usant au mieux de ses intérêts des armes à sa
disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la
maîtresse, la maîtresse qu'elle ferait chasser le confesseur.
Le Père de Menoux tonnait contre l'adultère! le double adultère! Il
menaçait Stanislas des peines les plus sévères de l'Église; il lui
faisait entrevoir pour l'éternité des châtiments terribles s'il ne se
hâtait de mettre un terme à une liaison coupable, scandaleuse et qui ne
pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi
terrifié et dans un état moral lamentable.
Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins
effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et
lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle
exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite.
Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très
malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui
savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des
dames, en particulier de Mme de Boufflers.
Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de
sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père
de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver
une maîtresse jeune, charmante et spirituelle?
Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne
serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à
des châtiments éternels pour des biens périssables?
L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la
retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution
raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur.
Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un,
tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul
le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu.
Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et
c'est la maîtresse qui tremblait.
Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire
les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait
à maintenir entre eux une paix apparente.
Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au
roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux
monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la
grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était
tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la
Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de
la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise,
qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais
véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de
retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train
d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable
n'y perdait rien.»
Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que
Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de
s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des
appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité
d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une
rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la
cour de Lunéville.
Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le
parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les
courtisans qui suivaient sa fortune.
Le Père de Menoux au contraire était soutenu par le parti français: il
avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux détestaient
la maîtresse, la Galaizière, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de
courtisans et tous les fonctionnaires.
Ces deux partis se détestaient et se faisaient une guerre sourde et
acharnée; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la
balance à peu près égale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui
le laissât jouir de la tranquillité à laquelle il tenait par-dessus
tout.
Tout en ayant l'air de se tenir éloigné de toutes les intrigues et de
laisser la maîtresse et le confesseur se débrouiller comme ils
pouvaient, M. de la Galaizière soutenait secrètement le Père de Menoux.
La situation du chancelier n'était pas sans offrir quelque embarras. Il
était, d'un côté, tenu à bien des égards vis-à-vis de Mme de Boufflers,
quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis-à-vis d'une femme
qui a eu des bontés pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre
côté, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis
novateurs qui menaçaient son œuvre et le troublaient dans ses projets
de gouvernement?
Mais il y avait donc des philosophes à la cour de Lunéville? Presque
autant que de jésuites.
C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'âme du bon
Stanislas; il était d'une piété étroite et rigoureuse et n'aimait rien
tant que de causer impiété avec les aimables païens qu'il attirait à sa
cour.
CHAPITRE IX
La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes.
Voyons rapidement quels sont les personnages principaux de la petite
cour, ceux qui forment l'entourage immédiat et journalier du roi, ceux
qui composent sa société intime.
Les femmes sont assez nombreuses: il y a d'abord la marquise de
Boufflers naturellement; puis ses sœurs, Mmes de Mirepoix, de
Bassompierre, de Chimay, de Montrevel; ses nièces, Mmes de Caraman et de
Cambis; puis la duchesse Ossolinska, la princesse de Talmont, la belle
comtesse de Lutzelbourg, la comtesse de Linanges; Mmes de la Galaizière,
de Lenoncourt, de Gramont, de Choiseul, de Raigecourt, des Armoises, de
Lambertye; Mmes Alliot, Héré, Durival, etc., etc.
Nous ne parlerons pas des amis polonais du roi, on les connaît déjà;
puis, peu à peu, ils perdent du terrain, et se montrent plus rarement à
la cour.
Les Français et les Lorrains sont les vrais courtisans de Stanislas.
Citons d'abord la Galaizière qui, en dehors de ses fonctions, est homme
du monde spirituel et séduisant; son frère, le comte de Lucé, homme
instruit, aimable, et que le roi affectionne tout particulièrement; sa
bonté, sa complaisance, la douceur de son caractère l'ont fait aimer de
toute la cour. Il est au plus mal avec le Père de Menoux, ce qui lui
vaut l'amitié de Mme de Boufflers.
Le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, cumule ses devoirs
militaires dans l'armée française avec ses fonctions à la cour de
Stanislas; aussi se trouve-t-il bien souvent éloigné de la Lorraine. On
ne le voit à Lunéville qu'à de rares intervalles, mais personne ne se
plaint de son absence et pour cause[71].
[71] Mestre de camp, lieutenant du régiment d'Orléans-Dragons en
1737, M. de Boufflers commanda à l'armée de Westphalie, sur les
frontières de Bohême et en Bavière, de 1741 à 1743; il finit
cette campagne en haute Alsace. Il commanda le régiment d'Orléans
à l'armée de Moselle en 1744, servit au siège de Fribourg et
passa l'hiver en Souabe. En 1745, il servit à l'armée du Bas-Rhin
et fut déclaré, au mois de novembre, brigadier. Employé à l'armée
du prince de Conti en 1746, il servit sur la Meuse, puis entre
Sambre et Meuse. Il assista à la bataille de Lawfeld en 1747 et
au siège de Maestrich en 1748. Maréchal de camp au mois de
janvier 1749, il se démit du régiment d'Orléans et quitta le
service.
Le marquis du Châtelet, grand chambellan, est un vieux militaire,
indifférent, tatillon, vulgaire et qui n'a aucun agrément dans l'esprit.
Quand il n'est pas à l'armée, il vient à Lunéville, mais toujours seul,
sa femme, la divine Émilie, refusant obstinément de le suivre. Elle a,
nous le savons, d'autres occupations.
Le secrétaire du roi est le chevalier de Solignac[72]. Stanislas l'aime
parce qu'il a été dès sa jeunesse uni à sa fortune et qu'il a partagé
tous les périls de sa vie aventureuse. Élève de Fontenelle, Solignac
aime les lettres, les arts et les cultive avec goût; il contribue
beaucoup au charme de la cour. C'est un homme instruit, dévoué et
discret. Stanislas l'a baptisé gaiement son «teinturier ordinaire», car
c'est lui qui est chargé de corriger les élucubrations politiques du
royal philosophe et de les mettre en bon français.
[72] Pierre-Joseph de la Pimpie (1686-1773).
Alliot, conseiller aulique et grand maître des cérémonies de Lorraine,
est l'intendant du palais. C'est un des personnages les plus modestes,
mais peut-être le rouage le plus important de la cour. C'est lui qui
règle toutes les dépenses, paye les serviteurs, maintient l'ordre et
l'économie dans le palais; c'est grâce à lui que Stanislas, avec un
revenu modeste, peut faire figure de roi et se livrer à mille fantaisies
coûteuses sans contracter de dettes[73].
[73] Les comptes du palais et ceux personnels à Stanislas étaient
arrêtés tous les huit jours; tous les vendredis, un conseil,
composé de cinq personnes et nommé conseil aulique, se réunissait
et réglait les comptes.
Enfin, il y a dans l'entourage intime de Mme de Boufflers: son frère, le
prince de Beauvau; ses beaux-frères de Bassompierre, de Chimay; le
chevalier de Listenay, Devau, Saint-Lambert, l'abbé Porquet, etc. Mais
nous ne les citons que pour mémoire; nous en parlerons dans un prochain
chapitre.
Ce ne sont pas seulement les personnages résidant en Lorraine qui font
les délices de la cour; les étrangers, les personnages de passage,
épisodiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, contribuent pour une large
part à l'agrément du cercle royal; ils y apportent l'imprévu et une
agréable diversité.
C'est, à Lunéville, une succession incessante de visites, toutes plus
agréables les unes que les autres.
D'abord les Lorrains qui résident à Versailles ont souvent le mal du
pays, et ils viennent, à tous propos, voir leurs parents ou leurs amis
et faire de longs séjours dans leur ancienne patrie; ils y transportent
les goûts, les mœurs, l'urbanité français.
Puis, Lunéville n'est-il pas sur la route d'Allemagne, et aussi à
quelques lieues de Plombières, la plus célèbre station thermale du
dix-huitième siècle?
Quel personnage marquant s'aviserait de se rendre en Allemagne ou
d'aller prendre les eaux de Plombières sans venir rendre hommage au roi
Stanislas, sans venir faire un séjour dans cette spirituelle petite
cour, dont la réputation grandit chaque jour et où l'on est sûr d'être
si bien accueilli?
Stanislas est ravi de cet empressement universel; outre que toutes ces
visites flattent sa vanité, elles apportent dans sa vie une utile
distraction. Femmes de cour, grands seigneurs, philosophes, jésuites,
poètes, militaires, tout le monde est accueilli à Lunéville à bras
ouverts; on y est fêté, entouré, choyé, et on ne vous laisse quitter
cette cour rêvée sans la promesse formelle d'un retour prochain.
On voit défiler à la cour de Lorraine nombre d'illustrations du monde,
des lettres et des arts.
La princesse de la Roche-sur-Yon, de la maison de Condé, se rend presque
tous les ans à Plombières. Elle ne manque jamais de s'arrêter à la cour
de Stanislas et d'y faire un long séjour[74].
[74] Louise-Adélaïde de Bourbon, fille de Louis-François de
Bourbon, prince de Conti, et de Marie-Thérèse de Bourbon-Condé,
dite Mlle de la Roche-sur-Yon, née le 2 novembre 1696, morte le
20 novembre 1750.
M. de Belle-Isle, qui commande à Metz, et la maréchale, sont devenus
d'intimes amis du roi, qui écrit les lettres les plus tendres à son
«chérissime» maréchal; tous deux rendent de fréquentes visites à leur
royal voisin, et leur arrivée cause toujours une grande joie.
Parmi les principaux hôtes qui viennent successivement charmer et
distraire la cour de Lunéville, il faut citer le prince de Conti, le
prince héritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'évêque de Toul,
Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de
Stainville, le maréchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui
demeure près de Châlons; Mgr de Choiseul-Beaupré, le maréchal de
Maillebois et son fils, etc., etc.
Il y a au château de nombreux appartements destinés aux étrangers; mais
quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invités
et qu'il faut leur retenir des chambres à l'hôtel du _Sauvage_, le
meilleur de la ville.
Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des
séjours prolongés.
La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la
Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à
Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se
plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois
semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont
l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit.
Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression
sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs.
Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre
pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui
faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se
terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même:
«J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant
quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire
doubler ma garde contre elle et contre moi.»
Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et
les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très
religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés,
et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus
audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il
recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus
subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus
hardies.
C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et,
disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.
La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du
monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle
n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que
les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient
alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment
public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares
esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs vœux,
Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre
infatigable.
Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa
conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus
religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais
qu'on en plaisantât.
Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement
les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient
les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de
conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants.
Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec
des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui
importait leurs opinions, il adorait discuter.
Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans
apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon,
si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour
paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils
jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des
cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il
a passées à Lunéville.
Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont
précédé celle de l'illustre philosophe.
Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de
fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était
un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des
éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement
avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre
visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait
nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[75].