Si Mme de Boufflers n'est plus, à cette époque, la toute jeune femme

dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé

la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort

séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède

toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques,

une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de

sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa

physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de

trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.

Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au

moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme

sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.

Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai,

original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse

sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun

apprêt, aucune recherche.

Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre

des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint

de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une

maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la

femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le

voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à

travers un tissu délicat».

Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité;

toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle

est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non

sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien

approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante

vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre

tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences.

Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler.

Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle

relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte

néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus

intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en

transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut,

mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.»

Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez

autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne

veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des

amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même

est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut

lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements.

Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais

elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par

l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement

provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de

grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.

Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur,

mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent

désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit

d'elle M. de Beauvau.

Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son

désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en

faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne

songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle

ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres

que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à

Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas

un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa

réserve.

La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus méritoire qu'elle a

une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien

des fois elle est cruellement gênée pour payer ses dettes.

Son caractère, du reste, est à la hauteur des circonstances et elle

supporte vaillamment les coups du sort. De même que l'heureuse fortune

ne l'enivre pas, de même les revers, même les plus cruels, ne peuvent

l'abattre; elle conserve toujours la même égalité d'humeur, la même

liberté d'esprit, la même sérénité immuable.

Son esprit aimable et son naturel dégagé de tout artifice rendaient son

commerce des plus agréables. Elle devint bientôt le centre de toutes

les attractions; elle fut l'âme de la petite cour de Lunéville, de cette

petite cour spirituelle et lettrée que Stanislas eut l'art de grouper

autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et

d'amuser.

Le règne de Mme de Boufflers ne s'établit pas sans conteste, et elle eut

à lutter contre bien des oppositions, à vaincre bien des jalousies.

Stanislas, qui était l'homme de tous les contrastes, ne se contentait

pas d'avoir en effet une maîtresse attitrée, il avait aussi un

confesseur, non moins attitré, le Père de Menoux.

Le Père de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait à la célèbre

Compagnie de Jésus, et il était fort digne d'en faire partie. Après

avoir professé les humanités dans différents collèges, il s'était adonné

à la prédication. Il avait vécu à la cour et savait par expérience

comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il était

doué de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais

de face les questions délicates, usant toujours de moyens détournés, ne

se rebutant jamais, le Père de Menoux caressait l'espoir de devenir

tout-puissant à la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la

persévérance ordinaire à son Ordre. Il jouissait déjà d'une influence

presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu'à gagner

le roi.

Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela

paraissait facile. Sa piété était grande et sa ferveur ne pouvait faire

de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement

tous les exercices exigés par l'Église. Le Père de Menoux crut donc

qu'il arriverait facilement à dominer complètement le pieux monarque, et

il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux «passades» de son

royal pénitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de

Boufflers, pour cette femme si séduisante et d'une haute valeur

intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se

dressait à la cour et qu'il fallait à tout prix la faire disparaître

s'il ne voulait lui-même passer au second plan. Si Stanislas n'exerçait

en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre

disposition de la feuille des bénéfices: ne serait-ce pas pitié de voir

ces riches revenus récompenser de condamnables voluptés et passer entre

les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop?

Mme de Boufflers faisait de son côté un raisonnement analogue. Comme

elle n'était pas d'humeur ni de caractère à se laisser diriger et à

passer à la remorque du jésuite, qu'elle entendait bien obtenir le

premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle était trop franche

pour dissimuler, elle se disposa à entamer ouvertement la lutte et elle

ne laissa rien ignorer de ses intentions au Père de Menoux.

La guerre éclata donc entre la maîtresse et le confesseur, violente et

acharnée, chacun usant au mieux de ses intérêts des armes à sa

disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la

maîtresse, la maîtresse qu'elle ferait chasser le confesseur.

Le Père de Menoux tonnait contre l'adultère! le double adultère! Il

menaçait Stanislas des peines les plus sévères de l'Église; il lui

faisait entrevoir pour l'éternité des châtiments terribles s'il ne se

hâtait de mettre un terme à une liaison coupable, scandaleuse et qui ne

pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi

terrifié et dans un état moral lamentable.

Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins

effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et

lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle

exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite.

Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très

malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui

savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des

dames, en particulier de Mme de Boufflers.

Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de

sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père

de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver

une maîtresse jeune, charmante et spirituelle?

Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne

serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à

des châtiments éternels pour des biens périssables?

L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la

retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution

raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur.

Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un,

tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul

le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu.

Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et

c'est la maîtresse qui tremblait.

Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire

les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait

à maintenir entre eux une paix apparente.

Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au

roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux

monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la

grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était

tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la

Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de

la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise,

qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais

véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de

retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train

d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable

n'y perdait rien.»

Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que

Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de

s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des

appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité

d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une

rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la

cour de Lunéville.

Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le

parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les

courtisans qui suivaient sa fortune.

Le Père de Menoux au contraire était soutenu par le parti français: il

avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux détestaient

la maîtresse, la Galaizière, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de

courtisans et tous les fonctionnaires.

Ces deux partis se détestaient et se faisaient une guerre sourde et

acharnée; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la

balance à peu près égale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui

le laissât jouir de la tranquillité à laquelle il tenait par-dessus

tout.

Tout en ayant l'air de se tenir éloigné de toutes les intrigues et de

laisser la maîtresse et le confesseur se débrouiller comme ils

pouvaient, M. de la Galaizière soutenait secrètement le Père de Menoux.

La situation du chancelier n'était pas sans offrir quelque embarras. Il

était, d'un côté, tenu à bien des égards vis-à-vis de Mme de Boufflers,

quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis-à-vis d'une femme

qui a eu des bontés pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre

côté, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis

novateurs qui menaçaient son œuvre et le troublaient dans ses projets

de gouvernement?

Mais il y avait donc des philosophes à la cour de Lunéville? Presque

autant que de jésuites.

C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'âme du bon

Stanislas; il était d'une piété étroite et rigoureuse et n'aimait rien

tant que de causer impiété avec les aimables païens qu'il attirait à sa

cour.

CHAPITRE IX

La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes.

Voyons rapidement quels sont les personnages principaux de la petite

cour, ceux qui forment l'entourage immédiat et journalier du roi, ceux

qui composent sa société intime.

Les femmes sont assez nombreuses: il y a d'abord la marquise de

Boufflers naturellement; puis ses sœurs, Mmes de Mirepoix, de

Bassompierre, de Chimay, de Montrevel; ses nièces, Mmes de Caraman et de

Cambis; puis la duchesse Ossolinska, la princesse de Talmont, la belle

comtesse de Lutzelbourg, la comtesse de Linanges; Mmes de la Galaizière,

de Lenoncourt, de Gramont, de Choiseul, de Raigecourt, des Armoises, de

Lambertye; Mmes Alliot, Héré, Durival, etc., etc.

Nous ne parlerons pas des amis polonais du roi, on les connaît déjà;

puis, peu à peu, ils perdent du terrain, et se montrent plus rarement à

la cour.

Les Français et les Lorrains sont les vrais courtisans de Stanislas.

Citons d'abord la Galaizière qui, en dehors de ses fonctions, est homme

du monde spirituel et séduisant; son frère, le comte de Lucé, homme

instruit, aimable, et que le roi affectionne tout particulièrement; sa

bonté, sa complaisance, la douceur de son caractère l'ont fait aimer de

toute la cour. Il est au plus mal avec le Père de Menoux, ce qui lui

vaut l'amitié de Mme de Boufflers.

Le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, cumule ses devoirs

militaires dans l'armée française avec ses fonctions à la cour de

Stanislas; aussi se trouve-t-il bien souvent éloigné de la Lorraine. On

ne le voit à Lunéville qu'à de rares intervalles, mais personne ne se

plaint de son absence et pour cause[71].

[71] Mestre de camp, lieutenant du régiment d'Orléans-Dragons en

1737, M. de Boufflers commanda à l'armée de Westphalie, sur les

frontières de Bohême et en Bavière, de 1741 à 1743; il finit

cette campagne en haute Alsace. Il commanda le régiment d'Orléans

à l'armée de Moselle en 1744, servit au siège de Fribourg et

passa l'hiver en Souabe. En 1745, il servit à l'armée du Bas-Rhin

et fut déclaré, au mois de novembre, brigadier. Employé à l'armée

du prince de Conti en 1746, il servit sur la Meuse, puis entre

Sambre et Meuse. Il assista à la bataille de Lawfeld en 1747 et

au siège de Maestrich en 1748. Maréchal de camp au mois de

janvier 1749, il se démit du régiment d'Orléans et quitta le

service.

Le marquis du Châtelet, grand chambellan, est un vieux militaire,

indifférent, tatillon, vulgaire et qui n'a aucun agrément dans l'esprit.

Quand il n'est pas à l'armée, il vient à Lunéville, mais toujours seul,

sa femme, la divine Émilie, refusant obstinément de le suivre. Elle a,

nous le savons, d'autres occupations.

Le secrétaire du roi est le chevalier de Solignac[72]. Stanislas l'aime

parce qu'il a été dès sa jeunesse uni à sa fortune et qu'il a partagé

tous les périls de sa vie aventureuse. Élève de Fontenelle, Solignac

aime les lettres, les arts et les cultive avec goût; il contribue

beaucoup au charme de la cour. C'est un homme instruit, dévoué et

discret. Stanislas l'a baptisé gaiement son «teinturier ordinaire», car

c'est lui qui est chargé de corriger les élucubrations politiques du

royal philosophe et de les mettre en bon français.

[72] Pierre-Joseph de la Pimpie (1686-1773).

Alliot, conseiller aulique et grand maître des cérémonies de Lorraine,

est l'intendant du palais. C'est un des personnages les plus modestes,

mais peut-être le rouage le plus important de la cour. C'est lui qui

règle toutes les dépenses, paye les serviteurs, maintient l'ordre et

l'économie dans le palais; c'est grâce à lui que Stanislas, avec un

revenu modeste, peut faire figure de roi et se livrer à mille fantaisies

coûteuses sans contracter de dettes[73].

[73] Les comptes du palais et ceux personnels à Stanislas étaient

arrêtés tous les huit jours; tous les vendredis, un conseil,

composé de cinq personnes et nommé conseil aulique, se réunissait

et réglait les comptes.

Enfin, il y a dans l'entourage intime de Mme de Boufflers: son frère, le

prince de Beauvau; ses beaux-frères de Bassompierre, de Chimay; le

chevalier de Listenay, Devau, Saint-Lambert, l'abbé Porquet, etc. Mais

nous ne les citons que pour mémoire; nous en parlerons dans un prochain

chapitre.

Ce ne sont pas seulement les personnages résidant en Lorraine qui font

les délices de la cour; les étrangers, les personnages de passage,

épisodiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, contribuent pour une large

part à l'agrément du cercle royal; ils y apportent l'imprévu et une

agréable diversité.

C'est, à Lunéville, une succession incessante de visites, toutes plus

agréables les unes que les autres.

D'abord les Lorrains qui résident à Versailles ont souvent le mal du

pays, et ils viennent, à tous propos, voir leurs parents ou leurs amis

et faire de longs séjours dans leur ancienne patrie; ils y transportent

les goûts, les mœurs, l'urbanité français.

Puis, Lunéville n'est-il pas sur la route d'Allemagne, et aussi à

quelques lieues de Plombières, la plus célèbre station thermale du

dix-huitième siècle?

Quel personnage marquant s'aviserait de se rendre en Allemagne ou

d'aller prendre les eaux de Plombières sans venir rendre hommage au roi

Stanislas, sans venir faire un séjour dans cette spirituelle petite

cour, dont la réputation grandit chaque jour et où l'on est sûr d'être

si bien accueilli?

Stanislas est ravi de cet empressement universel; outre que toutes ces

visites flattent sa vanité, elles apportent dans sa vie une utile

distraction. Femmes de cour, grands seigneurs, philosophes, jésuites,

poètes, militaires, tout le monde est accueilli à Lunéville à bras

ouverts; on y est fêté, entouré, choyé, et on ne vous laisse quitter

cette cour rêvée sans la promesse formelle d'un retour prochain.

On voit défiler à la cour de Lorraine nombre d'illustrations du monde,

des lettres et des arts.

La princesse de la Roche-sur-Yon, de la maison de Condé, se rend presque

tous les ans à Plombières. Elle ne manque jamais de s'arrêter à la cour

de Stanislas et d'y faire un long séjour[74].

[74] Louise-Adélaïde de Bourbon, fille de Louis-François de

Bourbon, prince de Conti, et de Marie-Thérèse de Bourbon-Condé,

dite Mlle de la Roche-sur-Yon, née le 2 novembre 1696, morte le

20 novembre 1750.

M. de Belle-Isle, qui commande à Metz, et la maréchale, sont devenus

d'intimes amis du roi, qui écrit les lettres les plus tendres à son

«chérissime» maréchal; tous deux rendent de fréquentes visites à leur

royal voisin, et leur arrivée cause toujours une grande joie.

Parmi les principaux hôtes qui viennent successivement charmer et

distraire la cour de Lunéville, il faut citer le prince de Conti, le

prince héritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'évêque de Toul,

Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de

Stainville, le maréchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui

demeure près de Châlons; Mgr de Choiseul-Beaupré, le maréchal de

Maillebois et son fils, etc., etc.

Il y a au château de nombreux appartements destinés aux étrangers; mais

quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invités

et qu'il faut leur retenir des chambres à l'hôtel du _Sauvage_, le

meilleur de la ville.

Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des

séjours prolongés.

La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la

Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à

Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se

plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois

semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont

l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit.

Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression

sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs.

Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre

pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui

faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se

terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même:

«J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant

quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire

doubler ma garde contre elle et contre moi.»

Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et

les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très

religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés,

et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus

audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il

recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus

subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus

hardies.

C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et,

disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.

La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du

monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle

n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que

les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient

alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment

public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares

esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs vœux,

Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre

infatigable.

Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa

conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus

religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais

qu'on en plaisantât.

Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement

les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient

les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de

conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants.

Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec

des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui

importait leurs opinions, il adorait discuter.

Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans

apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon,

si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour

paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils

jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des

cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il

a passées à Lunéville.

Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont

précédé celle de l'illustre philosophe.

Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de

fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était

un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des

éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement

avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre

visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait

nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[75].

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 9 / 26 段