Heureusement, l'alarme fut de courte durée; à l'automne, Stanislas qui

s'ennuyait à Nancy put rentrer à Lunéville.

Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint

même plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de

Mentzel, publia une proclamation où il annonçait aux Lorrains son

arrivée prochaine, et où il les menaçait de livrer leur pays au pillage

s'ils ne se déclaraient immédiatement pour leurs anciens souverains.

Ces menaces étaient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'à

se montrer pour qu'une formidable insurrection éclatât en Lorraine.

La noblesse n'était pas moins mal disposée que le peuple. Une lettre de

M. de la Galaizière à Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que

le chancelier écrivait à propos du marquis et de l'abbé de Raigecourt

dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient

fait scandale:

«Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du

roi, ils ne sont rien moins qu'affectionnés à son service; mais tel est

le caractère du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle désire avec

plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois même avec

bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'expérience;

la reconnaissance n'est pas la qualité dominante dans cette province...

Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait étendre le remède à

bien d'autres sujets de pareille étoffe.»

Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu'à demi rassuré et

ses jours s'écoulent dans les transes. A la moindre victoire, il

proclame que l'armée française est «composée d'autant de héros que de

soldats»; à la moindre défaite, «il s'en remet à la Providence» et

prépare en hâte ses paquets.

Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent à la

Malgrange, près de Nancy, d'où il était plus facile de s'enfuir sans

faire d'éclat. L'on y vivait dans une tranquillité relative, attendant

toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout à

coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du maréchal de Coigny

que le prince Charles a passé le Rhin à Spire, à la tête de 80,000

hommes. Il en reste si «étourdi» qu'à son ordinaire il s'en «remet à la

Providence».

Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont

emparés des lignes de Wissembourg. Les troupes françaises ont été

partout repoussées. La situation est si menaçante que le maréchal de

Belle-Isle prévient Stanislas qu'il ne répond plus de sa sécurité.

Le courrier arrive à minuit et est reçu par le duc Ossolinski. On

réveille aussitôt le roi et on commence sans plus tarder les préparatifs

de départ. La terreur était générale, tout le monde était convaincu que

les duchés envahis allaient échapper à la France.

Le jour même, à trois heures de l'après-midi, la reine Opalinska prenait

la fuite, accompagnée de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait

chercher un refuge à Meudon. Stanislas, auquel l'âge et la douceur de sa

nouvelle vie avaient enlevé le goût des aventures, voulait à tout prix

l'accompagner; mais M. de la Galaizière s'y opposa et il le supplia de

ne pas donner lui-même le signal du découragement. Tout ce qu'il put

obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrière les murs de Metz.

Le soir même, en effet, le souverain terrorisé quittait la Malgrange et,

après avoir voyagé toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de

Metz avec son trésor et quelques courtisans.

Un seul homme se montra à la hauteur des circonstances et ne perdit pas

la tête au milieu de l'affolement général: ce fut M. de la Galaizière.

Seul, sans ordres, sans appui, sans armée, abandonné par ceux qui

auraient dû le seconder et partager ses dangers, il n'hésita pas à

prendre toutes les mesures que commandait la gravité des circonstances.

Il fit face à tout et s'arrangea de façon à pouvoir attendre les secours

qu'il avait demandés en toute hâte.

Il groupa à la hâte quelques milices lorraines, enrégimenta les ouvriers

des salines et les répartit dans les quelques régiments qui lui

restaient de façon à s'assurer de leur fidélité. Tous les passages de

montagne furent occupés; des fortifications en terre, des abatis

d'arbres élevés sans perdre une minute de tous côtés; bref, en quelques

jours, grâce au zèle et à l'activité prodigieuse de son chancelier, la

Lorraine fut à l'abri d'un coup de main et préservée des incursions des

coureurs ennemis.

La promptitude et l'énergie de ces mesures sauvèrent le pays.

A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui était en

Flandre avec l'armée, accourut pour porter secours au maréchal de

Coigny.

Un événement imprévu vint fort à propos modifier complètement la

situation. Le roi de Prusse envahit la Bohême, et le prince Charles fut

obligé de repasser le Rhin en toute hâte pour aller défendre le

territoire de Marie-Thérèse.

La Lorraine était sauvée. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans

ses États.

A peine était-il réinstallé à Lunéville qu'il apprit que son gendre, en

arrivant à Metz, était tombé gravement malade. On connaît les détails de

la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Châteauroux,

l'arrivée en toute hâte de Marie Leczinska et du dauphin.

La première entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV

embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et à plusieurs

reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causées.

Cependant la maladie prit tout à coup une tournure favorable, et, dans

les premiers jours de septembre, le roi était complètement rétabli.

Les vieilles dames de l'entourage de la reine, électrisées par une

réconciliation qu'elles croyaient définitive, commirent mille

maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge,

enlevèrent «le bec noir» de leurs cheveux et se mirent à porter des

rubans verts, symbole d'espérance. Dans l'attente «d'un glorieux

événement», on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la

reine.

Le roi, auquel ce manège ne put échapper, s'en agaça, et il recommença à

être fort maussade. Et puis, maintenant qu'il était guéri, il était

honteux du spectacle qu'il avait donné, de sa pusillanimité, de sa

vilaine conduite vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il en voulait à tout

le monde, à l'évêque de Metz, à son confesseur le Père Pérusseau, à la

reine elle-même. Il devint plus sombre et plus mélancolique chaque jour.

Enfin il envoya la reine faire une visite à son père, et il lui promit

de la rejoindre le lendemain.

Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre, à onze heures du matin;

elle arriva le soir même à Lunéville.

Le lendemain, à huit heures du soir, Louis XV faisait à son tour son

entrée dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon.

Le roi de Pologne souhaita la bienvenue à son gendre à la descente du

carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme à Versailles, puis

illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fusées sur la

terrasse du château.

Malgré la variété de ces divertissements et l'affabilité de la

réception, Stanislas ne put obtenir de son hôte une parole aimable.

C'est à peine si Louis XV demanda à aller saluer la reine Catherine,

qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui présenta-t-on

les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole à aucune, et

il y en eut même plusieurs qu'il refusa de recevoir.

Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant à

lui il alla se coucher «secrètement» dans un petit entresol de la

garde-robe.

Le lendemain, le roi était de plus méchante humeur encore, s'il est

possible; rien ne put le divertir.

C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter à son hôte toutes ses

maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des

jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les

environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de

France est à cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite

voiture à un cheval qu'il conduit lui-même.

A l'encontre de son maître, la Galaizière est d'une humeur charmante. Il

donne des réceptions, invite les dames à dîner et à souper, leur fait

mille galanteries; il tient un grand état de maison[68].

[68] L'appartement qu'il occupait dans l'aile du château ayant

été brûlé en janvier 1744, il logeait à ce moment dans

l'appartement appelé «du cardinal de Rohan» parce qu'on le

réservait à ce prélat lors des visites qu'il faisait à la cour de

Lunéville.

Pendant le séjour de Louis XV à Lunéville, surgit une question

d'étiquette assez plaisante.

Le cardinal de Tencin était arrivé et il mangeait à la table du roi de

Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les

rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un à Meudon, le cardinal

de Rohan en avait un aussi quand il venait à Lunéville. On présenta donc

un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise à dos.

Malgré cette marque de modestie, les ducs qui étaient présents, MM. de

Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi, à cause

de «la chaise à dos» du cardinal de Tencin. Pour éviter de nouvelles

tracasseries, le lendemain on alla dîner au kiosque; là il n'y avait

point de cérémonie et tout le monde eut des chaises à dos, ce qui calma

l'effervescence.

Après un séjour de trois jours rendu plutôt pénible par son invariable

mauvaise humeur, Louis XV annonça son départ.

Le 2 octobre, après avoir passé une revue des gendarmes et dîné au

château de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait complètement

négligé d'aller faire ses adieux à la reine Opalinska, toujours

souffrante. Ce procédé choqua vivement toute la cour. Il est probable

qu'en route Louis XV réfléchit à l'inconvenance de sa conduite, car il

envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mère[69].

[69] Après avoir fait capituler la ville de Fribourg, Louis XV

revint à Paris. Il y fit son entrée le 13 novembre, et fut reçu

au milieu d'acclamations enthousiastes. On lui donna des fêtes

splendides. Quelques jours après, Mmes de Châteauroux et de

Lauraguais étaient rappelées à la cour et rentraient en

possession de toutes leurs charges; tous ceux qui avaient pris

parti contre elles furent exilés. Au moment où la favorite

triomphait et reprenait tout son pouvoir, un coup inattendu

l'enlevait à l'affection du roi. Atteinte dans les premiers jours

de décembre d'une fièvre maligne, la pauvre femme succombait le 8

décembre.

Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de

Versailles et Stanislas, qui jamais ne se séparait sans chagrin de cette

fille chérie, la suivit jusqu'à Bar-le-Duc[70].

[70] De 1745 à 1748, la guerre continua, entremêlée de succès et

de revers. Le 13 septembre 1745, François de Lorraine, grand-duc

de Toscane, mari de Marie-Thérèse, fut élu à Francfort roi des

Romains, puis empereur d'Allemagne.

La guerre n'ayant plus d'objet, la paix fut signée le 18 octobre

1748.

De l'aveu général, M. de la Galaizière avait sauvé le pays de

l'invasion; on dut le récompenser des services éminents qu'il venait de

rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frères, M. de Chaumont

de Lucé, fut, sur les instances de Stanislas lui-même, nommé envoyé de

France près de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui

commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les

Impériaux, fut nommé maréchal de camp et lieutenant du roi; sa sœur,

qui était religieuse, fut nommée coadjutrice du couvent où elle

résidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reçut la

riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de

Lenoncourt. Quelque temps après, Stanislas donnait encore à son sauveur

la terre de Neuviller, érigée en comté, et la Galaizière en fit une des

plus belles propriétés de la province.

Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia

sous son autorité. Stanislas, dont le rôle avait été loin d'être

brillant, ne chercha plus à lutter contre un homme dont il reconnaissait

la supériorité et il lui abandonna sans réserve le pouvoir absolu.

Pendant que ces événements se déroulaient en Lorraine, Mme de Boufflers

avait poursuivi à Paris le cours de ses succès mondains; elle s'était

initiée à la société parisienne la plus séduisante et la plus raffinée

et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques,

elle y avait obtenu de grands succès.

De nouveaux deuils, et non des moins cruels, étaient venus la frapper

pendant cette période agitée.

Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du régiment

de la reine, s'était fait tuer bravement à la prise du chemin couvert de

la ville d'Ypres, en Flandre.

L'année suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en même temps

qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonçait la mort de

son frère Alexandre, âgé de vingt ans. Le jeune homme avait été tué

glorieusement à la tête du régiment de Hainaut qu'il commandait.

C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers revint en

Lorraine; elle y était rappelée par le soin de ses intérêts et aussi

pour remplacer à la cour sa sœur, Mme de Montrevel, dont le caractère

altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revêche de la

vieille reine.

A la suite de difficultés avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet

avait jugé qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du

palais; mais, comme il était important de ne pas se brouiller avec une

famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha à lui

obtenir une compensation par l'intermédiaire du cardinal de Fleury. Il

écrivit à ce dernier:

«Lunéville, le 5 février 1742.

«Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la

reine mon épouse s'est séparée avec Mme de Montrevel, qui a été à

son service, en observant néanmoins tout ce que la bienséance et la

considération que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger

dans un pareil cas.

«La reine même, étant disposée de donner personnellement à Mme de

Montrevel les marques de son amitié, hormis celui de la reprendre à

son service, voudrait lui procurer une douceur qui dépend de vous:

c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait

son séjour à Paris. Vous sentez par votre propre cœur généreux la

satisfaction que vous donnerez à la reine si vous lui donnez

occasion de faire connaître le sien à Mme de Montrevel, malgré le

mécontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grâce

accordée en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez

point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout

son cœur, de Votre Eminence, le très affectionné cousin.

«STANISLAS, roi.»

Au dos de cette lettre, la reine Catherine écrivit à son tour:

«Le roi vous ayant expliqué mes sentiments au sujet de Mme de

Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de

l'amitié de Votre Eminence, étant de tout mon cœur sa très

affectionnée cousine et amie.

«CATHERINE.»

CHAPITRE VIII

(1745 à 1747)

Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de

Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux.

A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les

derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de

retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est

irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à

s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé.

Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite

ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'œuvre qu'il a

si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la

noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et

lettrée.

L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec

laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit

entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy

amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au

roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut

entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on

était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait

avec envie et éloges.

En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie

Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des

titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la

noblesse du pays.

Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart,

se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est

toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on

disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne

pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment

devant l'inévitable?

Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des

charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec

bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion

s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.

En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse

qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de

Lorraine, au temps du duc Léopold, les mœurs s'adoucissaient; l'élément

polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi

s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de

lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes

jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces

formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient

quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.

Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour

de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des

courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des

représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau,

Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange,

Einville, Chanteheu, etc.

Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en

façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente.

Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et

sans souci de l'étiquette.

On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité,

galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans

éclat.

On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion

étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous

auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des

processions que suit avec componction toute la cour.

C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se

passe sous l'œil bienveillant et paternel de Stanislas.

Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré

l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine

Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré

l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la

duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.

Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son

âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était

pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne

devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui

était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se

conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse

attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le

cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un

grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était

même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût

représenter et remplir sa charge avec dignité.

Stanislas n'avait pas cru pouvoir déroger à un usage aussi constant,

aussi bien établi.

Après avoir beaucoup aimé la duchesse Ossolinska, le roi s'aperçut un

jour qu'elle l'ennuyait; et, comme «il avait besoin d'être diverti», il

passa à de nouvelles amours, non sans éprouver de la part de

l'abandonnée force reproches et scènes violentes. Il imagina de

remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la

comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilisée, grosse, courte,

camarde, et qui à première vue ne paraissait guère susceptible de

remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait.

Stanislas, habitué aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'éprit

quand même de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte durée, et

bientôt le roi jeta les yeux sur des beautés plus séduisantes.

Son séjour à Meudon l'avait déjà initié aux grâces des dames françaises.

Quand il se trouva à Lunéville entouré de ces Lorraines si spirituelles

et si fines, qui toutes, ou à peu près, avaient été formées aux belles

manières de la cour de Versailles, il subit peu à peu leur influence et

il se détacha insensiblement de ses amies polonaises. On prétend que,

grâce à la facilité de mœurs qui régnait alors, il ne trouva pas de

cruelles. Comment s'aviser de résister à un souverain qui vous a

distinguée?

S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'époque, Mme de

Bassompierre, sœur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux

instances royales; Mme de Cambis, nièce de Mme de Boufflers, aurait eu

également des bontés pour le roi; enfin, un certain nombre de «haultes

et puissantes dames» ne dédaignèrent pas la faveur du monarque jusqu'au

jour où se leva éblouissante et sans rivale l'étoile de Mme de

Boufflers.

Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par goût que par

les nécessités de sa charge, ne quittait guère la cour; elle était de

toutes les réunions, de toutes les fêtes, et elle y apportait avec

l'agrément de sa personne toutes les grâces de son esprit. Mais comme,

consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui

accorda pas tout d'abord la justice qu'elle méritait. Seul, le brillant

chancelier sut la remarquer, l'apprécier, et l'on assure qu'il rendit à

la jeune femme des hommages empressés. Il était homme du monde, fort

bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'étonnant à ce que

Mme de Boufflers ait été touchée de ses soins et qu'elle ne se soit pas

montrée plus cruelle qu'il n'était d'usage à cette époque. Bientôt M. de

la Galaizière passa pour un heureux vainqueur.

Mais Stanislas, qui n'avait pas trouvé le bonheur tel qu'il le cherchait

dans les liaisons plus ou moins éphémères qui avaient succédé au règne

de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible à la beauté

et à l'esprit de la jeune marquise. Il s'éprit bientôt pour elle d'un

goût des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier.

Stanislas avait alors 63 ans; mais son âge ne l'empêchait pas d'être

encore très aimable, très gai et d'une galanterie plus séduisante que

celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore été

envahi par l'obésité, et l'on retrouvait aisément des traces de sa

beauté d'autrefois. Puis il avait un passé romanesque, une auréole de

gloire militaire, enfin il était Roi!

Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidélité conjugale, ne se

piquait pas davantage de fidélité envers un amant. Elle vit qu'elle

allait jouer un rôle considérable en Lorraine et elle ne résista pas au

plaisir de dominer. M. de la Galaizière fut sacrifié.

La marquise fit évincer toutes les maîtresses qui avaient tenu l'emploi

jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de

dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de

ramener un infidèle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit

devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientôt

elle fut en possession du titre, non de maîtresse _déclarée_, ainsi

qu'il était d'usage à la cour de France, mais de maîtresse avérée, et

elle domina sans rivalité et sans partage. Elle reprenait une fonction

qui devenait pour ainsi dire héréditaire dans sa famille et qu'elle

conserva jusqu'à la mort du roi.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 8 / 26 段