s'ennuyait à Nancy put rentrer à Lunéville.
Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint
même plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de
Mentzel, publia une proclamation où il annonçait aux Lorrains son
arrivée prochaine, et où il les menaçait de livrer leur pays au pillage
s'ils ne se déclaraient immédiatement pour leurs anciens souverains.
Ces menaces étaient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'à
se montrer pour qu'une formidable insurrection éclatât en Lorraine.
La noblesse n'était pas moins mal disposée que le peuple. Une lettre de
M. de la Galaizière à Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que
le chancelier écrivait à propos du marquis et de l'abbé de Raigecourt
dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient
fait scandale:
«Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du
roi, ils ne sont rien moins qu'affectionnés à son service; mais tel est
le caractère du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle désire avec
plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois même avec
bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'expérience;
la reconnaissance n'est pas la qualité dominante dans cette province...
Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait étendre le remède à
bien d'autres sujets de pareille étoffe.»
Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu'à demi rassuré et
ses jours s'écoulent dans les transes. A la moindre victoire, il
proclame que l'armée française est «composée d'autant de héros que de
soldats»; à la moindre défaite, «il s'en remet à la Providence» et
prépare en hâte ses paquets.
Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent à la
Malgrange, près de Nancy, d'où il était plus facile de s'enfuir sans
faire d'éclat. L'on y vivait dans une tranquillité relative, attendant
toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout à
coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du maréchal de Coigny
que le prince Charles a passé le Rhin à Spire, à la tête de 80,000
hommes. Il en reste si «étourdi» qu'à son ordinaire il s'en «remet à la
Providence».
Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont
emparés des lignes de Wissembourg. Les troupes françaises ont été
partout repoussées. La situation est si menaçante que le maréchal de
Belle-Isle prévient Stanislas qu'il ne répond plus de sa sécurité.
Le courrier arrive à minuit et est reçu par le duc Ossolinski. On
réveille aussitôt le roi et on commence sans plus tarder les préparatifs
de départ. La terreur était générale, tout le monde était convaincu que
les duchés envahis allaient échapper à la France.
Le jour même, à trois heures de l'après-midi, la reine Opalinska prenait
la fuite, accompagnée de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait
chercher un refuge à Meudon. Stanislas, auquel l'âge et la douceur de sa
nouvelle vie avaient enlevé le goût des aventures, voulait à tout prix
l'accompagner; mais M. de la Galaizière s'y opposa et il le supplia de
ne pas donner lui-même le signal du découragement. Tout ce qu'il put
obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrière les murs de Metz.
Le soir même, en effet, le souverain terrorisé quittait la Malgrange et,
après avoir voyagé toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de
Metz avec son trésor et quelques courtisans.
Un seul homme se montra à la hauteur des circonstances et ne perdit pas
la tête au milieu de l'affolement général: ce fut M. de la Galaizière.
Seul, sans ordres, sans appui, sans armée, abandonné par ceux qui
auraient dû le seconder et partager ses dangers, il n'hésita pas à
prendre toutes les mesures que commandait la gravité des circonstances.
Il fit face à tout et s'arrangea de façon à pouvoir attendre les secours
qu'il avait demandés en toute hâte.
Il groupa à la hâte quelques milices lorraines, enrégimenta les ouvriers
des salines et les répartit dans les quelques régiments qui lui
restaient de façon à s'assurer de leur fidélité. Tous les passages de
montagne furent occupés; des fortifications en terre, des abatis
d'arbres élevés sans perdre une minute de tous côtés; bref, en quelques
jours, grâce au zèle et à l'activité prodigieuse de son chancelier, la
Lorraine fut à l'abri d'un coup de main et préservée des incursions des
coureurs ennemis.
La promptitude et l'énergie de ces mesures sauvèrent le pays.
A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui était en
Flandre avec l'armée, accourut pour porter secours au maréchal de
Coigny.
Un événement imprévu vint fort à propos modifier complètement la
situation. Le roi de Prusse envahit la Bohême, et le prince Charles fut
obligé de repasser le Rhin en toute hâte pour aller défendre le
territoire de Marie-Thérèse.
La Lorraine était sauvée. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans
ses États.
A peine était-il réinstallé à Lunéville qu'il apprit que son gendre, en
arrivant à Metz, était tombé gravement malade. On connaît les détails de
la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Châteauroux,
l'arrivée en toute hâte de Marie Leczinska et du dauphin.
La première entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV
embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et à plusieurs
reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causées.
Cependant la maladie prit tout à coup une tournure favorable, et, dans
les premiers jours de septembre, le roi était complètement rétabli.
Les vieilles dames de l'entourage de la reine, électrisées par une
réconciliation qu'elles croyaient définitive, commirent mille
maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge,
enlevèrent «le bec noir» de leurs cheveux et se mirent à porter des
rubans verts, symbole d'espérance. Dans l'attente «d'un glorieux
événement», on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la
reine.
Le roi, auquel ce manège ne put échapper, s'en agaça, et il recommença à
être fort maussade. Et puis, maintenant qu'il était guéri, il était
honteux du spectacle qu'il avait donné, de sa pusillanimité, de sa
vilaine conduite vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il en voulait à tout
le monde, à l'évêque de Metz, à son confesseur le Père Pérusseau, à la
reine elle-même. Il devint plus sombre et plus mélancolique chaque jour.
Enfin il envoya la reine faire une visite à son père, et il lui promit
de la rejoindre le lendemain.
Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre, à onze heures du matin;
elle arriva le soir même à Lunéville.
Le lendemain, à huit heures du soir, Louis XV faisait à son tour son
entrée dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon.
Le roi de Pologne souhaita la bienvenue à son gendre à la descente du
carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme à Versailles, puis
illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fusées sur la
terrasse du château.
Malgré la variété de ces divertissements et l'affabilité de la
réception, Stanislas ne put obtenir de son hôte une parole aimable.
C'est à peine si Louis XV demanda à aller saluer la reine Catherine,
qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui présenta-t-on
les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole à aucune, et
il y en eut même plusieurs qu'il refusa de recevoir.
Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant à
lui il alla se coucher «secrètement» dans un petit entresol de la
garde-robe.
Le lendemain, le roi était de plus méchante humeur encore, s'il est
possible; rien ne put le divertir.
C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter à son hôte toutes ses
maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des
jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les
environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de
France est à cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite
voiture à un cheval qu'il conduit lui-même.
A l'encontre de son maître, la Galaizière est d'une humeur charmante. Il
donne des réceptions, invite les dames à dîner et à souper, leur fait
mille galanteries; il tient un grand état de maison[68].
[68] L'appartement qu'il occupait dans l'aile du château ayant
été brûlé en janvier 1744, il logeait à ce moment dans
l'appartement appelé «du cardinal de Rohan» parce qu'on le
réservait à ce prélat lors des visites qu'il faisait à la cour de
Lunéville.
Pendant le séjour de Louis XV à Lunéville, surgit une question
d'étiquette assez plaisante.
Le cardinal de Tencin était arrivé et il mangeait à la table du roi de
Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les
rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un à Meudon, le cardinal
de Rohan en avait un aussi quand il venait à Lunéville. On présenta donc
un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise à dos.
Malgré cette marque de modestie, les ducs qui étaient présents, MM. de
Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi, à cause
de «la chaise à dos» du cardinal de Tencin. Pour éviter de nouvelles
tracasseries, le lendemain on alla dîner au kiosque; là il n'y avait
point de cérémonie et tout le monde eut des chaises à dos, ce qui calma
l'effervescence.
Après un séjour de trois jours rendu plutôt pénible par son invariable
mauvaise humeur, Louis XV annonça son départ.
Le 2 octobre, après avoir passé une revue des gendarmes et dîné au
château de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait complètement
négligé d'aller faire ses adieux à la reine Opalinska, toujours
souffrante. Ce procédé choqua vivement toute la cour. Il est probable
qu'en route Louis XV réfléchit à l'inconvenance de sa conduite, car il
envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mère[69].
[69] Après avoir fait capituler la ville de Fribourg, Louis XV
revint à Paris. Il y fit son entrée le 13 novembre, et fut reçu
au milieu d'acclamations enthousiastes. On lui donna des fêtes
splendides. Quelques jours après, Mmes de Châteauroux et de
Lauraguais étaient rappelées à la cour et rentraient en
possession de toutes leurs charges; tous ceux qui avaient pris
parti contre elles furent exilés. Au moment où la favorite
triomphait et reprenait tout son pouvoir, un coup inattendu
l'enlevait à l'affection du roi. Atteinte dans les premiers jours
de décembre d'une fièvre maligne, la pauvre femme succombait le 8
décembre.
Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de
Versailles et Stanislas, qui jamais ne se séparait sans chagrin de cette
fille chérie, la suivit jusqu'à Bar-le-Duc[70].
[70] De 1745 à 1748, la guerre continua, entremêlée de succès et
de revers. Le 13 septembre 1745, François de Lorraine, grand-duc
de Toscane, mari de Marie-Thérèse, fut élu à Francfort roi des
Romains, puis empereur d'Allemagne.
La guerre n'ayant plus d'objet, la paix fut signée le 18 octobre
1748.
De l'aveu général, M. de la Galaizière avait sauvé le pays de
l'invasion; on dut le récompenser des services éminents qu'il venait de
rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frères, M. de Chaumont
de Lucé, fut, sur les instances de Stanislas lui-même, nommé envoyé de
France près de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui
commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les
Impériaux, fut nommé maréchal de camp et lieutenant du roi; sa sœur,
qui était religieuse, fut nommée coadjutrice du couvent où elle
résidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reçut la
riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de
Lenoncourt. Quelque temps après, Stanislas donnait encore à son sauveur
la terre de Neuviller, érigée en comté, et la Galaizière en fit une des
plus belles propriétés de la province.
Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia
sous son autorité. Stanislas, dont le rôle avait été loin d'être
brillant, ne chercha plus à lutter contre un homme dont il reconnaissait
la supériorité et il lui abandonna sans réserve le pouvoir absolu.
Pendant que ces événements se déroulaient en Lorraine, Mme de Boufflers
avait poursuivi à Paris le cours de ses succès mondains; elle s'était
initiée à la société parisienne la plus séduisante et la plus raffinée
et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques,
elle y avait obtenu de grands succès.
De nouveaux deuils, et non des moins cruels, étaient venus la frapper
pendant cette période agitée.
Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du régiment
de la reine, s'était fait tuer bravement à la prise du chemin couvert de
la ville d'Ypres, en Flandre.
L'année suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en même temps
qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonçait la mort de
son frère Alexandre, âgé de vingt ans. Le jeune homme avait été tué
glorieusement à la tête du régiment de Hainaut qu'il commandait.
C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers revint en
Lorraine; elle y était rappelée par le soin de ses intérêts et aussi
pour remplacer à la cour sa sœur, Mme de Montrevel, dont le caractère
altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revêche de la
vieille reine.
A la suite de difficultés avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet
avait jugé qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du
palais; mais, comme il était important de ne pas se brouiller avec une
famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha à lui
obtenir une compensation par l'intermédiaire du cardinal de Fleury. Il
écrivit à ce dernier:
«Lunéville, le 5 février 1742.
«Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la
reine mon épouse s'est séparée avec Mme de Montrevel, qui a été à
son service, en observant néanmoins tout ce que la bienséance et la
considération que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger
dans un pareil cas.
«La reine même, étant disposée de donner personnellement à Mme de
Montrevel les marques de son amitié, hormis celui de la reprendre à
son service, voudrait lui procurer une douceur qui dépend de vous:
c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait
son séjour à Paris. Vous sentez par votre propre cœur généreux la
satisfaction que vous donnerez à la reine si vous lui donnez
occasion de faire connaître le sien à Mme de Montrevel, malgré le
mécontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grâce
accordée en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez
point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout
son cœur, de Votre Eminence, le très affectionné cousin.
«STANISLAS, roi.»
Au dos de cette lettre, la reine Catherine écrivit à son tour:
«Le roi vous ayant expliqué mes sentiments au sujet de Mme de
Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de
l'amitié de Votre Eminence, étant de tout mon cœur sa très
affectionnée cousine et amie.
«CATHERINE.»
CHAPITRE VIII
(1745 à 1747)
Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de
Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux.
A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les
derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de
retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est
irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à
s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé.
Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite
ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'œuvre qu'il a
si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la
noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et
lettrée.
L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec
laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit
entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy
amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au
roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut
entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on
était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait
avec envie et éloges.
En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie
Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des
titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la
noblesse du pays.
Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart,
se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est
toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on
disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne
pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment
devant l'inévitable?
Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des
charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec
bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion
s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.
En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse
qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de
Lorraine, au temps du duc Léopold, les mœurs s'adoucissaient; l'élément
polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi
s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de
lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes
jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces
formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient
quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.
Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour
de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des
courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des
représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau,
Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange,
Einville, Chanteheu, etc.
Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en
façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente.
Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et
sans souci de l'étiquette.
On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité,
galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans
éclat.
On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion
étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous
auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des
processions que suit avec componction toute la cour.
C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se
passe sous l'œil bienveillant et paternel de Stanislas.
Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré
l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine
Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré
l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la
duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.
Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son
âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était
pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne
devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui
était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se
conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse
attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le
cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un
grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était
même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût
représenter et remplir sa charge avec dignité.
Stanislas n'avait pas cru pouvoir déroger à un usage aussi constant,
aussi bien établi.
Après avoir beaucoup aimé la duchesse Ossolinska, le roi s'aperçut un
jour qu'elle l'ennuyait; et, comme «il avait besoin d'être diverti», il
passa à de nouvelles amours, non sans éprouver de la part de
l'abandonnée force reproches et scènes violentes. Il imagina de
remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la
comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilisée, grosse, courte,
camarde, et qui à première vue ne paraissait guère susceptible de
remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait.
Stanislas, habitué aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'éprit
quand même de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte durée, et
bientôt le roi jeta les yeux sur des beautés plus séduisantes.
Son séjour à Meudon l'avait déjà initié aux grâces des dames françaises.
Quand il se trouva à Lunéville entouré de ces Lorraines si spirituelles
et si fines, qui toutes, ou à peu près, avaient été formées aux belles
manières de la cour de Versailles, il subit peu à peu leur influence et
il se détacha insensiblement de ses amies polonaises. On prétend que,
grâce à la facilité de mœurs qui régnait alors, il ne trouva pas de
cruelles. Comment s'aviser de résister à un souverain qui vous a
distinguée?
S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'époque, Mme de
Bassompierre, sœur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux
instances royales; Mme de Cambis, nièce de Mme de Boufflers, aurait eu
également des bontés pour le roi; enfin, un certain nombre de «haultes
et puissantes dames» ne dédaignèrent pas la faveur du monarque jusqu'au
jour où se leva éblouissante et sans rivale l'étoile de Mme de
Boufflers.
Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par goût que par
les nécessités de sa charge, ne quittait guère la cour; elle était de
toutes les réunions, de toutes les fêtes, et elle y apportait avec
l'agrément de sa personne toutes les grâces de son esprit. Mais comme,
consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui
accorda pas tout d'abord la justice qu'elle méritait. Seul, le brillant
chancelier sut la remarquer, l'apprécier, et l'on assure qu'il rendit à
la jeune femme des hommages empressés. Il était homme du monde, fort
bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'étonnant à ce que
Mme de Boufflers ait été touchée de ses soins et qu'elle ne se soit pas
montrée plus cruelle qu'il n'était d'usage à cette époque. Bientôt M. de
la Galaizière passa pour un heureux vainqueur.
Mais Stanislas, qui n'avait pas trouvé le bonheur tel qu'il le cherchait
dans les liaisons plus ou moins éphémères qui avaient succédé au règne
de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible à la beauté
et à l'esprit de la jeune marquise. Il s'éprit bientôt pour elle d'un
goût des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier.
Stanislas avait alors 63 ans; mais son âge ne l'empêchait pas d'être
encore très aimable, très gai et d'une galanterie plus séduisante que
celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore été
envahi par l'obésité, et l'on retrouvait aisément des traces de sa
beauté d'autrefois. Puis il avait un passé romanesque, une auréole de
gloire militaire, enfin il était Roi!
Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidélité conjugale, ne se
piquait pas davantage de fidélité envers un amant. Elle vit qu'elle
allait jouer un rôle considérable en Lorraine et elle ne résista pas au
plaisir de dominer. M. de la Galaizière fut sacrifié.
La marquise fit évincer toutes les maîtresses qui avaient tenu l'emploi
jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de
dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de
ramener un infidèle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit
devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientôt
elle fut en possession du titre, non de maîtresse _déclarée_, ainsi
qu'il était d'usage à la cour de France, mais de maîtresse avérée, et
elle domina sans rivalité et sans partage. Elle reprenait une fonction
qui devenait pour ainsi dire héréditaire dans sa famille et qu'elle
conserva jusqu'à la mort du roi.