En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver «son confrère

en Apollon», et comme il veut être agréable à Mme de Graffigny, il

demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche

des dames de Lunéville.

Un soir à souper, il s'écrie:

--Ah çà! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le

voyions.

--De tout mon cœur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir.

--Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous

savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.

--Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour,

nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le

tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il

entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez,

nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.

--Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère

qu'il ne me craindra pas.

Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est

déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt

son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions.

«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais

quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole

ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai

d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue...

Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de

celui de la duchesse[62].»

[62] Mme de Richelieu.

Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de

drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été.

Enfin, elle termine plaisamment:

«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus

heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!»

Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce

_palais enchanté_?

Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien

cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des

vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le

nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments.

Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui

aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des

indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens

«à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le

contrarie, il est malade».

Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a

avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent

désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer

des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il

demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille

de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny

moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre;

enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.»

Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire?

Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront

momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès

étourdissant.

Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à

organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène

plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion.

A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus

question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du

château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du

maître de céans, et lui-même donne l'exemple.

Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a

beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire.

Enfin, après force répétitions, on joue _l'Enfant prodigue_; puis, le

lendemain, _Boursoufle_, une farce que le philosophe vient de terminer

et «qui n'a ni cul ni tête».

Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se

lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert,

malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe

comique. Avec eux on ferait des merveilles.

Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine

débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus

se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son

départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres.

Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de

Cirey pendant les jours gras de 1739:

«Lundi gras.

«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec

Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici....

Nous jouons aujourd'hui _l'Enfant prodigue_ et une autre pièce en 3

actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété _Zaïre_

jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec _la Sérénade_ (de

Regnard). _Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter

un opéra: ah! quelle galère!_ On nous donne à lire des petits manuscrits

charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus

ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie;

mais pour lui il est transporté, il est ivre.

«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous

avons répété et joué _33 actes, tant tragédie, opéra que comédie_.

N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut

rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter

au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a

d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le

fripon a manqué sa vocation.

«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est

assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse

faire tant de choses en un jour.....

«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte

joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la

tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que

nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et

vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes?

Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi;

Desmarets l'a lue à ma toilette...»

Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par

une catastrophe inattendue.

Voltaire apprend que des copies de _Jeanne_ circulent; comme il en a

souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une

indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le

manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa

tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans

ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il

adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le

conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc.

C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure

qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et

pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive

et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était

oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et

l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument

ne s'était passé.

Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A

peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte

explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments

qu'il conservait pour elle.

«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu

que vient de me faire Desmarets qu'_il ne m'aime plus et ne veut plus

m'aimer_, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je

devenir? Mon cœur, mon triste cœur, ne peut, en ce moment douloureux,

t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais

prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à

l'_oisonnerie_, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif

que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul

reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai

pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu

qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...»

Le lendemain Mme de Graffigny, le cœur brisé, quittait Cirey pour n'y

plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne

devait jamais revoir[63].

[63] Mme de Graffigny partit pour Paris avec sa nièce, Mlle de

Ligniville. Les deux dames se logèrent rue d'Enfer, près du

Luxembourg, et ouvrirent un salon littéraire. Mais la vie était

chère et les petites pensions que servaient les cours de Vienne

et de Lorraine furent bien vite insuffisantes. Pour augmenter ses

revenus, Mme de Graffigny se chargeait de toutes les commissions

de l'Empereur à Paris, et elle achetait, entre autres, les

cadeaux qu'il destinait aux dames de la cour. Elle chercha aussi

des ressources dans les productions littéraires; elle publia les

_Lettres d'une Péruvienne_, qui eurent le plus grand succès, et

elle fit jouer un drame, _Cénie_, qui ne fut pas moins goûté. Dès

lors, le salon de la rue d'Enfer fut à la mode; on l'appela le

bercail des beaux esprits. En 1751, Helvétius épousa Mlle de

Ligniville.

CHAPITRE VII

Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la

capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et

l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de

Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt

au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à

Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville.

Pendant les premières années du règne de Stanislas, Mme de Boufflers ne

séjourna à la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du

Palais. Elle fit de longs séjours dans les terres patrimoniales de son

mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement

calme et retirée, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 août 1736,

l'autre le 30 avril 1738.

En 1736, elle eut la douleur de perdre sa sœur, Louise-Eugénie, abbesse

d'Épinal; en 1742, elle perdit également son frère, le primat de

Lorraine[64] et aussi sa belle-sœur, la marquise de Marmier.

[64] C'est l'abbé de Choiseul qui fut désigné pour le remplacer.

Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frère

Regis était tué à la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de

la même année, son beau-père succomba. Quelques mois après, M. de

Boufflers dut se rendre à Paris pour régler les affaires de la

succession; il fut décidé que sa jeune femme l'accompagnerait; c'était

une occasion de la présenter à la marquise douairière qu'elle ne

connaissait pas encore.

On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait

enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville

merveilleuse, objet de tous ses désirs; qu'elle allait enfin paraître à

cette cour célèbre dans le monde entier par son élégance et ses

agréments; l'écho des fêtes qui s'y donnaient, les récits enthousiastes

de ses compagnes sur la beauté des femmes, sur la galanterie des hommes

avaient bien souvent troublé la jeune femme.

Elle ne se possédait pas de joie à la pensée des plaisirs, des

divertissements de tout genre qui devaient l'attendre à Paris. Elle se

voyait habitant une ravissante demeure, meublée somptueusement, entourée

de jeunes femmes de son âge, gaies comme elle, heureuses de vivre.

Pendant tout le trajet sa tête travaillait et plus l'on approchait de la

capitale, plus son émotion grandissait. Enfin, elle pénétra dans les

murs de la bienheureuse ville.

Mais, hélas! quelle déception quand, au lieu d'une riante demeure, elle

vit le carrosse s'arrêter dans la cour d'un vieil et sombre hôtel du

faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son

imagination lui faisait entrevoir, elle pénétra dans des appartements

tendus de serge noire et grise, comme il était d'usage chez les

personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait,

elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pâleur, sa

maigreur, la lenteur de sa démarche, la singularité de son costume,

ressemblait plutôt à une ombre funèbre qu'à un être vivant.

C'était Mme de Boufflers, la mère, qui, en perdant son mari, avait fait

vœu de ne jamais quitter le deuil.

Cet extérieur effrayant, ces vêtements lugubres, ces tristes entours,

plongèrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle

s'attendait à un accueil si différent qu'à peine rentrée dans ses

appartements particuliers elle se mit à fondre en larmes, et elle passa

toute la nuit à pleurer sur son triste sort.

Il fallut bien cependant se résigner et faire contre mauvaise fortune

bon cœur. La jeune femme sécha peu à peu ses larmes et, comme elle

était douée de beaucoup d'esprit, elle chercha à vivre en bonne

intelligence avec cette belle-mère qui l'effrayait si fort.

Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgré sa sévérité apparente,

avait une âme douce, une piété indulgente, un esprit juste et pénétrant.

Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimidée et

effrayée, elle fut tout le contraire; elle lui témoigna de la

compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'efforça de la

mettre à son aise.

Malgré le peu de rapport des âges, des idées et des penchants, la

douairière s'éprit pour sa belle-fille d'un sincère attachement qui fut

bientôt réciproque. La vie s'écoulait donc, sinon gaiement, du moins

calme et paisible pour la jeune femme.

On rapporte d'elle une réponse bien plaisante. Elle parlait un peu

légèrement de son mari devant sa belle-mère: «Vous oubliez qu'il est mon

fils», lui fit remarquer Mme de Boufflers: «Cela est vrai, maman; je

croyais qu'il n'était que votre gendre!»

De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairière de Boufflers

des plus pénibles. Une pension de 12,000 livres que possédait son mari,

et qui était tout leur avoir, s'était éteinte avec lui, et la marquise

était restée dans une situation d'autant plus misérable qu'elle avait

encore à sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept,

qui n'avaient aucun goût pour la vie religieuse et qui se refusaient

obstinément à entrer au couvent.

Le maréchal de Noailles, ému de cette situation, s'adressa au roi et il

fit obtenir à Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint

son unique ressource[65].

[65] Mme de Boufflers maria l'aînée de ses filles, Marie-Louise,

le 13 février 1744, au marquis de Roquépine; la seconde,

Marie-Cécile, épousa, le 25 mai 1744, le marquis d'Aubigné.

Dans la famille on s'inquiéta pour la jeune marquise d'une existence

vraiment trop austère et qui pouvait finir par avoir sur sa santé une

influence fâcheuse. La douairière avait une belle-sœur, veuve comme

elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand état de maison.

On offrit à la jeune femme d'aller s'installer chez elle; elle devait y

trouver une société mieux assortie à son âge et aux goûts qu'on pouvait

lui supposer. La proposition était séduisante, car la maison de la

duchesse de Boufflers était l'une des plus agréables de Paris. L'on ne

s'en étonnera pas quand nous dirons que c'est elle qui devint plus tard

si célèbre sous le nom de maréchale de Luxembourg.

C'était tomber d'un extrême dans l'autre. Quitter brusquement la vie

austère, presque monacale, à laquelle elle était habituée et qu'elle

supportait du reste impatiemment, pour devenir la commensale, la pupille

si l'on peut dire de la duchesse de Boufflers, était pour la jeune

marquise une aventure assez périlleuse.

Une grande fortune, un grand nom, un grand état dans le monde, donnaient

à la duchesse une situation des plus brillantes et attiraient chez elle

toute la société. C'était assurément une des femmes les plus

spirituelles de son temps, une des plus aimables; mais elle avait peu

d'égards pour la morale vulgaire et ses mœurs passaient pour fort

relâchées.

Qu'allait devenir la jeune femme dans ce milieu élégant, raffiné et

perverti? Quelles leçons allait-elle puiser auprès de cette duchesse

entourée d'hommages intéressés et dont le comte de Tressan, le poète

mondain, avait osé écrire:

Quand Boufflers parut à la cour,

On crut voir la mère d'Amour.

Chacun s'empressait à lui plaire

Et chacun l'avait à son tour.

Et puis les deux dames étaient toutes deux fort séduisantes, pleines

d'esprit, de charme. N'y allait-il pas avoir conflit d'intérêts ou de

succès? C'était une épreuve bien dangereuse et qui pouvait fort mal

tourner.

Mais la duchesse avait trop bonne opinion d'elle-même pour craindre une

rivalité. Au lieu de s'abaisser à une mesquine jalousie, elle se montra

fort aimable pour sa jeune parente; elle lui facilita, de toutes

manières, son entrée dans la société et, loin de chercher à l'éclipser

et à l'écraser de sa supériorité, elle l'aida de tout son pouvoir.

La jeune femme, sous l'égide de la duchesse, pénétra donc dans les

cercles les plus brillants; elle fut présentée à la cour; elle fit

connaissance avec les hommes de lettres les plus célèbres, Voltaire,

Montesquieu, le président Hénault, Tressan qu'elle devait plus tard

retrouver en Lorraine.

Ce séjour dans une société éminemment raffinée développa

prodigieusement, chez Mme de Boufflers, ses aptitudes naturelles. Au

contact de tous les hommes distingués et de toutes les femmes

charmantes qu'elle fut appelée à fréquenter, elle acquit ce ton parfait

et ces manières incomparables qu'on ne trouvait qu'à Versailles et, en

même temps, ce goût des lettres et des arts qui allait faire le charme

de la cour de Lorraine.

Pendant que Mme de Boufflers goûtait à Paris les agréments d'une société

choisie, les plus graves événements se passaient en Lorraine.

Stanislas, malgré son désir ardent de vivre en paix, de se consacrer

uniquement au bonheur de ses sujets et au sien propre, allait éprouver

bien des soucis. Un instant, il put se croire revenu aux pires jours de

son existence, il se vit à deux doigts de sa perte.

Depuis son arrivée en Lorraine, de nombreux motifs de mécontentement et

de plaintes s'étaient élevés contre la nouvelle administration, et la

noblesse, aussi bien que les simples habitants, étaient venus plus d'une

fois porter leurs doléances jusqu'aux pieds du roi de Pologne.

Si les Lorrains avaient eu l'espoir de conserver leurs lois, leurs

usages, leurs traditions, ils furent bien vite détrompés. M. de la

Galaizière n'eut qu'un but: transformer les deux duchés le plus

rapidement possible en une province française. Il prit des mesures qui

choquèrent les habitants et leur rendirent le nouveau régime de plus en

plus pénible. Aussi les protestations s'élevèrent-elles de tous côtés,

mais ce fut en vain.

La situation du chancelier n'était pas commode; lui-même écrivait à

Fleury, le 17 mars 1740:

«Je ne puis dissimuler à V. E. que les difficultés ne soient très

grandes. Il ne s'agit de rien moins, Monseigneur, que de rétablir le

règne de la justice, du bon ordre et de la subordination dans un pays

d'où ils étaient bannis, et de sevrer la noblesse des bienfaits du

prince quand elle ne les aura pas mérités par des services.

«Vous sentez, Monseigneur, combien une telle entreprise doit m'attirer

de contradictions et me susciter d'ennemis. J'assure de nouveau V. E.

que je m'étudierai sans cesse à employer tous les ménagements

compatibles avec l'autorité, pour adoucir ce qu'un si grand changement

entraîne nécessairement de rude après soi...»

La noblesse lorraine avait bien des sujets de plaintes; mais le coup qui

lui fut peut-être le plus douloureux, parce qu'il la touchait dans sa

fortune, c'est l'édit sur l'exploitation des bois. Cet édit lui causait,

en effet, le plus grave préjudice, car elle possédait et exploitait la

plus grande partie des vastes forêts qui couvraient le pays. C'est sur

cette importante question que les récriminations furent les plus

violentes. Il fut même décidé que des plaintes officielles seraient

adressées au ministre du roi de France, en même temps que l'on ferait

appel au grand-duc de Toscane, comme ancien souverain de la Lorraine.

Stanislas était très ému de cette situation. Il reçut un jour la visite

de MM. de Raigecourt et d'Haussonville qui l'assurèrent que Fleury

désavouait hautement tout ce qui se faisait; ils reprochèrent au roi

d'opprimer la noblesse: «Le blâme en retombera sur votre règne, lui

dirent-ils; il sera à jamais en exécration à la nation[66]».

[66] Saint-Lambert se faisait l'interprète des sentiments de

haine que l'on éprouvait pour M. de la Galaizière lorsqu'il

écrivait:

J'ai vu le magistrat qui régit ma province,

L'esclave de la cour et l'ennemi du prince,

Commander la corvée à de tristes cantons,

Où Cérès et la faim commandaient les moissons.

Le malheureux Stanislas, à la suite de cette entrevue, resta dans une

agitation terrible et il ne put fermer l'œil de la nuit. Dès la

première heure, il fit appeler la Galaizière; mais ce dernier le rassura

complètement en lui montrant les lettres approbatives du cardinal: «Je

respire, lui dit le roi. Je vois bien qu'on ne cherche qu'à vous rendre

la victime de tout ceci; mais, puisque vous êtes approuvé de Son

Eminence, je vous soutiendrai[67]».

[67] Aff. étrang., Lorraine, 2 avril 1740.

A ce moment survint un événement inattendu qui vint mettre à néant

toutes les espérances de la noblesse lorraine.

L'empereur Charles VI mourut. La France refusa de laisser exécuter la

_Pragmatique sanction_ qu'elle-même avait acceptée, et la guerre

commença entre la France et l'Empire.

La situation était des plus graves. Si les Lorrains s'étaient résignés,

en apparence, au nouvel ordre de choses, la plupart étaient prêts, à la

première occasion favorable, à secouer le joug qui pesait si lourdement

sur eux.

Ce n'était pas le moment, dans cette période incertaine et troublée,

d'écouter les doléances de la noblesse et d'ébranler le pouvoir de M. de

la Galaizière. Aussi la cour de France s'empressa-t-elle d'approuver

tous ses actes et de le confirmer dans son autorité souveraine.

La France se conduisit en Lorraine comme en pays conquis. Non seulement

elle leva dans le pays de nombreux régiments qui furent incorporés dans

l'armée française, mais elle accabla d'impôts de tous genres les sujets

de Stanislas; on les contraignit à fournir d'immenses approvisionnements

pour les armées; on leur fit payer par deux fois l'impôt du vingtième,

bien que la Lorraine, de l'aveu de tous, dût en être exemptée

puisqu'elle ne faisait pas encore partie du royaume de France, etc.

Ces exactions véritables surexcitèrent encore davantage les habitants

des deux duchés; tous faisaient des vœux pour le succès des armes de

Marie-Thérèse.

En 1743, les Autrichiens, sous les ordres de Charles de Lorraine, frère

de François III, s'approchèrent de la frontière de l'est du côté de la

Sarre. L'effroi fut grand à la cour de Lunéville quand le prince annonça

publiquement qu'il allait pénétrer dans les anciens États de son frère,

aider les populations à secouer le joug qui les opprimait et les rendre

à leur ancienne dynastie.

A Lunéville, on s'empressa d'armer les remparts, de creuser des fossés,

enfin de mettre la ville en état de résister à un coup de main. Douze

pièces de canon, qui étaient dans les bosquets, furent placées devant la

grille du château. On faisait des patrouilles dans les rues et l'on

arrêtait volontiers les bourgeois attardés. L'émotion était à son

comble.

La reine Catherine, effrayée, ne voulut pas s'exposer à soutenir un

siège; elle se réfugia à Nancy et descendit chez l'abbé de Choiseul, en

attendant que le château qui n'avait pas été habité depuis longtemps fût

en état de la recevoir. Le roi de Pologne vint la rejoindre peu de temps

après (août 1743).

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 7 / 26 段