tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en
garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle
dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se
plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée
que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures
et d'une verve intarissable.
Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du
Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps
perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les
spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec
passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau,
d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas
l'occasion de l'utiliser plus agréablement.
La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de
son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce
qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir
abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas
faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé
orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait
toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De
là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes
fréquentes.
Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave
sujet de trouble et d'inquiétude.
La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait
le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous
semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont
devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui
valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne
cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur.
Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par
expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que
d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à
chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que
l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un
moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre
n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen».
Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par
des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami
pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages
folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu
de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et
de gloire.
Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation
qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons
brièvement raconter.
Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734,
Voltaire, à propos des _Lettres philosophiques_, avait dû fuir
précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient
devenues subitement des plus nécessaires.
Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint
secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de
Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami.
Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une
courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le
poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières.
En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de _la
Pucelle_ ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus
rigoureuses.
Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la
petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer
incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre
gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille».
L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un
peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de
la divine Émilie.
Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de
son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler
sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du _Mondain_, dangereux
pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on
avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort.
Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait
éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.
Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir
à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi
et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey
pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux
fois par semaine.
Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:
«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de
façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses
chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey
est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit
que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis
et n'ayant presque jamais personne de Paris.
«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité,
vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie
tout l'art imaginable pour le séduire.
«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des
meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est
épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»
Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages
philosophiques, à la _Pucelle_, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses
travaux astronomiques.
Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738,
Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce
perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme
de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un
séjour à Cirey.
CHAPITRE VI
(1739)
Séjour de Mme de Graffigny à Cirey.
A peine arrivée à Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a
donnée à ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain
endiablé, elle narre à son cher Panpan, à son aimable Panpichon, les
moindres détails de sa vie.
Le ton qu'elle emploie vis-à-vis de Panpan est extrêmement libre: «Il
est l'ami de son cœur, selon son cœur; elle l'aime plus parfaitement
que jamais ami ne l'a été; elle le regrette à chaque instant du jour;
elle l'embrasse cent fois, etc., etc.»
Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubérance, ni de tendresse,
embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant à Desmarets, _elle le
baise sur l'œil gauche_.
Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les désigne jamais autrement
dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable variété;
il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Cléphan, gros chien,
gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc.
Laissons Mme de Graffigny raconter elle-même les divers incidents de sa
route et l'accueil de ses hôtes:
«Cirey, 4 décembre 1738.
«Je suis donc partie avant le jour, j'ai assisté à la toilette du
soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu'à Joinville
comme en été, à la poussière près, mais on s'en passe bien. J'y suis
arrivée à une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale;
cette voiture était assez bonne et même assez douce; j'avais un cocher
excellent, voilà le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il
leur était impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste.
Je suis arrivée à deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des
chemins que le diable a fait horribles, pensant verser à tout moment,
tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne
descendais, ils me verseraient. Juge de mon état. Je disais à
Dubois[60]: «Panpan ne se doute guère que je grimpe une montagne à pied,
à tâtons.» Enfin, je suis arrivée.
[60] Sa femme de chambre.
«La nymphe m'a très bien reçue, je suis restée un moment dans sa
chambre; ensuite, je suis montée un moment dans la mienne pour me
délasser. Un moment après, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit
bougeoir à la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a
paru si aise de me voir que ses démonstrations ont été jusqu'aux
transports; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes
nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant; sa seconde question a été
pour toi, elle a duré un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son
cœur. Puis il m'a parlé de Desmarets et de Saint-Lambert...
«Tu es étonné que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reçue, et
c'est que je n'ai que cela à te dire. Son caquet est étonnant, je ne
m'en souvenais plus, elle parle extrêmement vite;... elle parle comme un
ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand
tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont très longs; ils sont
relevés par derrière jusqu'au haut de la tête et bouclés comme ceux des
petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais
s'il s'est poudré pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est
qu'il est _étalé_ comme il le serait à Paris.»
Les premiers temps du séjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de
tous les instants. Elle ne se possède pas de joie et ne sait comment
dépeindre son bonheur à ses amis.
«Cirey, vendredi, minuit.
«Dieu! que vais-je lui dire, et par où commencer? Je voudrais te peindre
tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que
j'entends! enfin, je voudrais te donner le même plaisir que j'ai; mais
j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gâte
tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par
jour, mais heure par heure.....
«Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les ténèbres et
la boue, aujourd'hui dans un lieu enchanté!... J'assaisonnai donc ce
souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne
parla-t-on pas: poésies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage
et de gentillesse...
«A propos du soir--bonsoir! voilà une heure qui sonne, il faut un peu
reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au
lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit
Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidèles et chers bons amis.»
Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortunés qui n'ont pas
le bonheur suprême de se trouver en présence de l'Idole, il convient de
leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront
se le figurer par la pensée. Maigre consolation!
«Samedi, 5 heures soir.
«La petite aile tient si fort à la maison que la porte est au bas du
grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main;
ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours
cramoisi; une niche de même avec des franges d'or: c'est le meuble
d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans
lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des
encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une
pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière; des choses
infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté
à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle
d'argent; tout ce que le superflu, chose _si nécessaire_, a pu inventer:
et quel argent, quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze
bagues de pierres gravées, outre deux de diamants.
«De là, on passe dans la petite galerie qui n'a guère que trente ou
quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues
fort belles sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est cette
Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en
deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre
les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du
printemps. Devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour
assez grand qui lance une flèche: cela n'est pas achevé. On fait une
niche sculptée à cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau[61].
[61] Sur le socle de la statue se trouvait cette inscription:
Qui que tu sois, voici ton maître;
Il l'est, le fut, ou le doit être.
«La galerie est boisée et vernie en petit jaune; des pendules, des
tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a
qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire que le
petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des
fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupté, apparemment.
«Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les
paravents sont de même; il y a des tables à écrans, des porcelaines;
enfin, tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au
milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte
fort jolie.»
Après avoir minutieusement décrit la demeure de l'Idole, il est de toute
justice de dépeindre celle qui abrite les charmes de la déesse. Mme de
Graffigny n'a garde d'y manquer:
«L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa
chambre est boisée et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu
pâle; une niche de même, encadrée de papier des Indes charmant. Le lit
est en moiré bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier
pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau,
encoignures, secrétaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un
brillant admirable. Une grande porte vitrée conduit à la bibliothèque
qui n'est pas encore achevée.
«D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à
genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et
verni par un élève de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans.....
«Il y a une cheminée en encoignure, des encoignures de Martin avec de
jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince
de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand
fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de même, car, grâce
à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison: ce divin
boudoir a une sortie par sa seule fenêtre sur une terrasse charmante et
dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une
garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin, avec les
plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont
aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis...»
Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de
Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure
merveille:
«Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton
lit; la chambre de bains est entièrement de carreaux de faïence, hors le
pavé qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de même grandeur
dont le lambris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin!
sculpté et doré admirablement; des meubles à proportion, un petit sopha,
de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de même façon,
toujours sculptés et dorés: des encoignures, des porcelaines, des
estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La
chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces
et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble être
fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce
séjour est délicieux et enchanté! Si j'avais un appartement comme
celui-là, je me serais fait réveiller la nuit pour le voir; je t'en ai
souhaité cent fois un pareil, à cause de ton bon goût pour les petits
nids. C'est assurément une jolie bonbonnière, te dis-je; toutes ces
choses sont parfaites. Sa cheminée n'est pas plus grande qu'un fauteuil
ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en poche!»
On pourrait croire, d'après ces séduisantes descriptions, que tous les
appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hélas! il n'en est
rien! Tout ce qui n'est pas «l'appartement de la dame ou de Voltaire»
est d'une «saloperie à dégoûter».
Mme de Graffigny elle-même est horriblement logée et elle exhale ses
plaintes de façon très plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre
d'Éole:
«Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle
pour la hauteur et la largeur où tous les vents se divertissent par
mille fentes qui sont autour des fenêtres et que je ferai bien étouper
si Dieu me prête vie. Cette pièce immense n'a qu'une seule fenêtre
coupée en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets.
Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle
serait eu égard au peu de jour.
«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez
vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais
désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a
rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de
front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de
la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode,
une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle
toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec
connaissance de cause.
«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai
un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par
le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie,
fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.»
Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler
de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride,
qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue.
La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café
vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en
robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à
ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ;
chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du
soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit.
Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe
n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se
lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il
faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si
attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher
Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert,
dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec
du _fin amour_!
Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des
propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de
plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si
drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de
tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le
philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en
flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de
temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne
se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments
étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort
avant dans la nuit.
Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui
cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand
elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on
pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible,
s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le
loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme
le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que
je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et
agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je
sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation
agréable fait le mobile de la vie».
On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à
laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des
lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle
n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles
qu'elle adresse à ses amis.
Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté.
Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible.
Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans
attendrissement.
Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la
triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire
qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde
à ne pas «brailler».--«Ah! quels bons cœurs! s'écrie-t-elle. La belle
dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire,
fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.»
Un autre jour, Mme du Châtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener
en calèche; mais les chevaux sont fringants et, à la vue de leurs
«gambades», la dame tremble et hésite. Elle aurait dû suivre de gré ou
de force sans le compatissant philosophe qui déclare «qu'il est ridicule
de forcer les gens complaisants à prendre des plaisirs qui sont des
peines pour eux».--«On l'adore à ce propos, n'est-ce pas», s'écrie Mme
de Graffigny reconnaissante.
Les querelles entre Voltaire et la divine Émilie étaient du reste assez
fréquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une après-midi
le poète devait lire _Mérope_; il arrive avec un habit assez peu élégant
à la vérité, mais cependant agrémenté de belles dentelles. Mme du
Châtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entêté comme d'habitude
pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a
raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit.
La déesse insiste, se fâche, et Voltaire agacé retourne dans sa chambre
avec son manuscrit sous le bras. Un instant après il fait dire qu'il a
la colique, et voilà _Mérope_ au diable! C'est en vain qu'on l'envoie
demander par un domestique; il répond qu'il a toujours la colique. Mme
de Graffigny prend le parti d'aller elle-même le chercher; elle le
trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agréablement.
Quelques personnes du voisinage étant survenues, on fait de nouveau
appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitôt sa colique
le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-là on n'en put
rien tirer.
Comment Mme du Châtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil à Mme
de Graffigny ne songeaient-ils pas à inviter ses amis? Elle qui avait la
passion de l'amitié, elle qui écrivait: «Vivre dans ses amis, c'est
presque vivre dans le ciel», pourquoi lui imposait-on une séparation qui
devait lui être si cruelle?
C'est que Mme du Châtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les
visites importunes; les hôtes qu'il faut distraire, amuser; qui
empêchent de travailler et qui par suite font perdre un temps précieux.
Elle s'en ouvrit un jour très franchement à Mme de Graffigny qui
l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient
parfaitement faire comme elle, c'est-à-dire s'adonner à la lecture et
passer dans leur chambre la plus grande partie de la journée.
Sur cette réponse rassurante, elle fut chargée de convier Saint-Lambert
à venir faire un séjour et même à arriver le plus vite possible.
Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement:
«Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paraître un
âne qui vous empêche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en
toute assurance; les ânes sont fort bien reçus ici; j'en suis un bon
garant, car on ne leur parle jamais que de leurs âneries... Vous êtes
un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous
voulez et de votre cœur tout ce que vous devez.»