les autels de la probité, de l'amitié et des muses, mes trois
dieux, jurons-nous de nous aimer le reste de notre vie; mais non,
ne le jurons pas, non, il n'est point de serments qui puissent
avoir autant de force que les sentiments que j'ai pour vous; je
vous aime et je veux vous aimer, mon cher Panpan; voilà pour ma vie
un plan que mon esprit fait, inspiré par mon cœur, et dont rien ne
pourra jamais m'écarter. Permettez-moi de faire pour moi des
souhaits qui en seront pour nous; vous-même, n'est-ce pas, mon cher
Panpan, vous les devinez ces souhaits, et quel serait leur objet,
que pourrais-je désirer avec plus d'ardeur que ce plaisir continué
qui fait le vrai bonheur et que je ne puis trouver qu'en vivant
avec vous.
«Les plaisirs que j'ai ici ne sont que l'ombre des véritables que
je n'ai goûtés qu'avec mes amis; ils sont l'ouvrage de ma raison,
je les cherche, je les crée et je sens trop le besoin pour goûter
le plaisir qui le suit; mon cœur n'y prend pas assez de part et
j'y mêle trop de froideur pour n'y pas rencontrer d'ennui; je n'ai
jamais plus senti la vérité de cette maxime de La Bruyère; «Soyez
avec vos amis triste ou gai, spirituel ou sot, vous êtes avec vos
amis, vous êtes content»; en voilà le sens à peu près, car il le
dit bien mieux.
«Je suis obligé de lire sans fin et il est des moments où les
livres ne me sentent rien.
«Je retouche toujours ma tragédie et je joins en la retouchant, au
dégoût de corriger mes fautes, celui de travailler pour ne pas
périr d'ennui. J'attends avec impatience la critique de mon ode, je
la corrigerai avec soumission; je n'attends pas ma tragédie avec
plus de tranquillité: je vous prie de ne pas la regarder à son
arrivée, afin que vous soyez plus en état d'en bien juger quand je
l'aurai encore retouchée. Il me semble que l'on s'accoutume aux
fautes comme aux beautés; à force de les voir elles nous déplaisent
moins et je crois que cela ne contribue guère moins que
l'amour-propre à l'entêtement des auteurs pour leurs ouvrages; mais
ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de l'amour-propre à vous faire
une prière aussi inédite; je commence à le croire moi-même, et je
l'effacerais si vous n'étiez pas assez mon ami pour la faire.
«Mon père vous fait mille compliments aussi bien qu'à M. votre
père et à Mme votre mère; il vous souhaite une bonne année. Pour
moi, mon cher Panpan, je vous prie de leur dire les choses les plus
tendres de ma part et vous ne serez point au-dessus de mes
sentiments; je meurs d'envie de les embrasser; je voudrais bien me
trouver encore auprès de ce feu que je dérangerais, essuyer
quelques petites injures et vous apaiser en vous embrassant.
«Adieu, mon cher Panpan, la table même ne m'a jamais inspiré rien
de plus vif que ce que je sens pour vous[51].»
[51] Bibliothèque publique de Nancy.
Les premiers essais de Saint-Lambert parurent si heureux à son ami Devau
que ce dernier, enthousiasmé, le supplia de poursuivre, de travailler
encore, bien convaincu qu'il arriverait à la gloire littéraire. Il se
vantait d'avoir découvert son talent naissant, d'avoir été le professeur
de cet illustre élève. Quand plus tard Saint-Lambert fit paraître son
poème des _Saisons_, Devau lui écrivait:
Raphaël des _Saisons_, je fus ton Pérugin:
Je guidai ton enfance aux rives du Permesse,
Et ton premier laurier fut cueilli de ma main;
Dans Tibulle déjà je devinais Lucrèce.
Des chefs-d'œuvre bientôt suivirent tes essais;
Mon amitié s'accrut par tes brillants succès.
Ce sentiment si pur, né de notre jeunesse,
Fut de cet âge heureux le charme et le soutien,
Et d'un âge plus mûr il fut encor l'ivresse.
Saint-Lambert jouissait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une déplorable
santé, et il est bien souvent question dans ses lettres des maux qui
l'accablent. On ne se doutait guère à cette époque qu'il deviendrait le
brillant officier que nous connaîtrons bientôt, l'heureux rival de
Voltaire et de Jean-Jacques, et qu'il survivrait à tous ses amis.
Une lettre de lui à Mme de Graffigny montre bien l'intimité de leurs
rapports et les préoccupations littéraires qui les agitaient:
«1er mars 1736.
«Je suis très sensible, madame, à la part que vous prenez à mes
infirmités. Cette marque de votre amitié les diminue. Je vous demande
bien excuse d'avoir si longtemps retenu l'_Epître sur la calomnie_; je
l'avais oubliée dans mon cabinet et vous m'avez surpris en la demandant.
«Je ne vous dirai pas que je fais une tragédie puisque vous le savez,
mais je vous prierai de n'en parler à personne. Oui, madame, malgré ma
jeunesse, ma mauvaise santé, et la faiblesse de mes talents, je veux
faire babiller les Muses. J'ai longtemps résisté à la tentation. Quoi!
disais-je, à dix-huit ans faire la barbe d'Apollon, le même métier que
Corneille, cela est bien insolent; cependant je me suis laissé entraîner
par la beauté de mon plan que je me réjouis de vous montrer, car je ne
puis me résoudre à vous l'envoyer. Vous savez qu'il faudrait l'écrire.
J'ai déjà fait la première scène; la deuxième sera achevée après-demain,
et dans quinze jours le premier acte. Vous voyez que j'ai déjà un pied
dans le cothurne.
Ce grand projet m'étonne, et ma muse incertaine
A refusé longtemps de suivre Melpomène;
Mais le dieu des rimeurs me défend de trembler;
Je le sens, il m'anime, et l'encre va couler.
«Trouvez bon que je garde encore quelque temps le volume de La Motte; je
ne veux pas voir le second que j'ai lu ailleurs. Ne me direz-vous rien
d'Homère? Vous m'avez promis votre sentiment sur ce père de la poésie;
j'attends une dissertation; cela sera plaisant de voir Mme de Graffigny
dissertatrice.
«Adieu, madame; ayez la bonté de m'écrire et de penser une fois la
semaine à celui qui pense tous les jours à vous[52].»
[52] Collection d'autographes de Mme Morrisson.
La santé du jeune Saint-Lambert ne s'améliorait pas rapidement, loin de
là, car, en 1741, M. de Saint-Lambert le père écrivait à Panpan une
lettre fort curieuse que nous citons en en respectant scrupuleusement
l'orthographe:
«Facour, 7 mai 1741.
_A Monsieur Devau, le fils._
«Mon fils, monsieur me prie de vous escrire, ne pouvant le faire
luy-même, pour vous remercier et ses Mrs aussi de vostre attention. Il
est dans un estat pitoiable depuis deux mois et demis, mais depuis
anveirons quinse jours celat a s'augmentée au poin qu'il n'est plus
conaisable, je ne lui crois pas quatre livres de chère sur le corps, je
crins l'héthisie s'il n'y est déjas, il as ut d'abort depuis plus de
deux mois un rhume terrible et toujours de la fièvre, ce n'estait pas
toussée, c'estait quand celat le prenait; à présant depuis quinse jour
ces maux sont encor augmentée, la esthomac qui ne soutien rhin, des
tranchée continuel, poin de someil, vomis à tout moment des biles noir;
il est un peu levée aujourd'huy parce qu'il soufre ancor au lit
davantage, ce n'est plus qu'un spectre; l'année passée sortan de sa
plurésie, il paressait estre en parfaite santée en comparaison de ce
qu'il est à présan; tout ce qu'il prand ne fusse qu'un boulion, en
tombant dans ses boiaux luy donne des tranchée violantes; vous dit
cependant luy qui connait tanpéramant qu'il n'y as pas de danger pourveu
qu'il se ménage longtemps. La tou est un peu diminuée depuis quelque
jours, il me charge de vous faire à tous mil amitiés de sa part, je le
fait de même, et suis, monsieur, vostre très humble et obéissant
serviteur[53].»
[53] Collection d'autographes de Mme Morrisson.
Un des coryphées du petit cénacle était encore un jeune officier de
cavalerie, au régiment d'Heudicourt, M. Desmarets[54]. Bien qu'il fût
très bon musicien et qu'il jouât à merveille la comédie, ce n'était pas
uniquement le culte des Muses qui l'attirait chez Mme de Graffigny, mais
bien aussi et surtout les attraits personnels de la maîtresse de céans.
Mme de Graffigny, qui n'avait pas encore passé l'âge des faiblesses,
était en ce moment du dernier bien avec Desmarets, et naturellement le
jeune officier se distinguait par son assiduité aux réunions de la femme
de lettres.
[54] Il était le fils du célèbre musicien Desmarets.
Mme de Graffigny, Saint-Lambert, Devau, Desmarets étaient presque des
personnages dans la petite cité de Lunéville; on citait leurs vers,
leurs productions; on les considérait un peu comme des illustrations du
pays; l'on fondait sur eux de grandes espérances, et tous les
personnages marquants se trouvaient mis en relations avec eux.
Quand Voltaire, en 1735, vint à Lunéville pour fuir la persécution qui
le menaçait en France, il y retrouva Mme de Richelieu[55]. Elle était
intimement liée avec Mme de Graffigny, elle mena le poète chez son amie;
il y rencontra les commensaux habituels, Devau, Saint-Lambert,
Desmarets, etc. On devine l'accueil que reçut Voltaire. Cette société,
où on ne le désignait que sous le nom de l'_Idole_, où on lui prodiguait
l'encens sans ménagement, lui plut extrêmement. Il passa avec eux la
majeure partie de son temps. Il poussa même la bienveillance jusqu'à
dédier à Saint-Lambert une épître charmante en réponse à quelques vers
respectueux que le jeune homme lui avait adressés. Suivant son habitude,
il couvre de fleurs son jeune correspondant, tout en proclamant sa
propre indignité.
[55] Mlle de Guise, de la maison de Lorraine, avait épousé en
1734 le duc de Richelieu.
Mon esprit avec embarras
Poursuit des vérités arides;
J'ai quitté les brillants appas
Des Muses, mes dieux et mes guides,
Pour l'astrolabe et le compas
Des Maupertuis et des Euclides.
Du vrai le pénible fatras
Détend les cordes de ma lyre;
Vénus ne veut plus me sourire,
Les Grâces détournent leurs pas.
Ma Muse, les yeux pleins de larmes,
Saint-Lambert, vole auprès de vous;
Elle vous prodigue ses charmes:
Je lis vos vers, j'en suis jaloux.
Je voudrais en vain vous répondre;
Son refus vient de me confondre;
Vous avez fixé ses amours,
Et vous les fixerez toujours.
Pour former un lien durable
Vous avez sans doute un secret;
Je l'envisage avec regret,
Et ce secret, c'est d'être aimable.
On peut supposer l'émoi qu'une épître si élogieuse devait causer dans la
société de la petite ville et la gloire qui en rejaillissait sur
Saint-Lambert.
La célèbre Clairon, avant de débuter à la Comédie-Française, séjourna
également à Lunéville et elle fit partie de la troupe de comédie que
Stanislas avait réunie dès la première année de son séjour en Lorraine;
elle aussi pénétra dans le petit cénacle et elle se lia intimement avec
Mme de Graffigny et ses amis. Panpan se permettait de lui donner des
conseils, voire même de lui adresser des flatteries, ce qui lui valut un
jour cette réponse dans une lettre commencée par Mme de Graffigny
elle-même:
«Parlez donc, maître Boniface[56], excrément de collège, petit grimaud,
barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'écrits, cuistre;
vous êtes un temps infini à m'écrire pour ne me dire que des
impertinences. Ah, vous aurez à faire à une seconde Mlle Beaumalles!
Monsieur, plus d'éloges de votre part, car ce serait mortelle injure
pour moi[57].»
[56] Surnom que l'on donnait encore quelquefois à Panpan.
[57] L'adresse est de la main de Clairon: «A monsieur Deveaux,
chez monsieur Michel, avocat au Parlement. Ville Neuve, à Nancy.»
(_La Mère du chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME.)
Une des plus intimes amies de Mme de Graffigny, une des plus assidues
dans le salon de l'aimable bas-bleu, était la jeune marquise de
Boufflers.
La charmante femme n'avait pas été appréciée de la vieille reine comme
elle aurait mérité de l'être. Pour être juste, il faut avouer qu'elle ne
fut pas davantage appréciée de la cour et que les premières années de
son séjour à Lunéville ne lui furent pas des plus douces.
Aussi, comme elle avait des goûts littéraires très prononcés, fut-elle
heureuse de renouer connaissance avec Mme de Graffigny qu'elle avait vue
si souvent à la cour de Léopold ou de la Régente, et de retrouver
Saint-Lambert qui tant de fois avait partagé les jeux de son enfance.
Elle fit la connaissance de Panpan, de Desmarets; elle trouva bientôt
beaucoup de charme dans cette société jeune, gaie, cultivée; aussi
chaque fois qu'elle quittait la campagne pour venir résider à Lunéville,
aimait-elle à se rencontrer avec ses nouveaux amis et à passer de
longues heures à causer littérature, ou à entendre la lecture de leurs
œuvres.
En 1738, Voltaire et Mme du Châtelet étaient installés à Cirey, en
Champagne. Voltaire n'avait pas oublié son séjour en Lorraine, en 1735,
et les agréables relations qu'il avait nouées avec quelques habitants.
Quel fut l'étonnement et la joie de Mme de Graffigny lorsqu'elle reçut
de Mme du Châtelet une invitation à venir rompre le tête-à-tête de Cirey
et à faire un séjour près du célèbre philosophe!
La demande de la marquise apporta à la fois la joie et le trouble dans
le petit cénacle. Certes, il était dur de se quitter, d'abandonner cette
intimité charmante et de tous les instants; mais comment ne pas être
flattée d'une si précieuse invitation; comment ne pas être dans le
ravissement à l'idée de vivre quelques jours dans l'intimité de
l'_Idole_? D'autre part, Mme de Graffigny serait-elle à la hauteur des
circonstances? soutiendrait-elle convenablement son rôle entre deux
personnages si intimidants, d'un mérite si écrasant?
Mme de Boufflers, consultée, déclara qu'on ne pouvait sans offense
dédaigner une si précieuse marque de distinction; puis elle parla avec
enthousiasme de Mme du Châtelet, de la _divine Émilie_, qu'elle
connaissait depuis longtemps, qu'elle aimait tendrement, et qui sûrement
ferait le meilleur accueil à son invitée.
Enfin, poussée par tous ses amis, Mme de Graffigny se décida à partir;
mais avant de s'éloigner, elle s'engagea à tenir les habitués du cénacle
au courant de ses moindres faits et gestes, à ne leur rien celer de ce
que ferait ou dirait celui qui pour tous était l'_Idole_.
CHAPITRE V
Liaison de Voltaire et de Mme du Châtelet.
Avant de raconter le séjour de Mme de Graffigny à Cirey, il nous faut
rappeler comment, et à la suite de quels événements, Voltaire et Mme du
Châtelet se trouvaient dans cette résidence.
La liaison du philosophe et de la divine Émilie rentre strictement dans
le cadre que nous nous sommes imposé; en effet, ils vont jouer bientôt
tous deux un rôle si prépondérant dans notre récit, ils vont si bien
transformer la petite cour de Lunéville et jeter sur elle un tel lustre,
qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux
événements qui ont précédé et amené l'arrivée des deux illustres amants
à la cour de Stanislas.
Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du
Châtelet.
Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil,
introducteur des ambassadeurs, était née le 17 décembre 1706. Le 20 juin
1725, elle avait épousé le marquis Florent-Claude du Châtelet-Lomont,
d'une grande famille lorraine[58].
[58] Quatre familles seulement avaient le droit de porter le
titre de grands chevaux de Lorraine: les du Châtelet, les
Lenoncourt, les Ligniville, les Haraucour. La seconde chevalerie
portait le titre de petits chevaux; mais plusieurs de ces petits
chevaux prétendaient égaler les grands, d'où l'expression _monter
sur ses grands chevaux_.
Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme
du Châtelet aurait été fort ridicule:
«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine
étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très
petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de
mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents
clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie,
figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire
valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion.
Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut
être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se
passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.»
Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire:
«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite
géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que
la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème
difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin
devant ceux qui ne le savaient pas.»
Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa
victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses
grimaces et ses contorsions.
A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme
du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon
ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.»
«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du
Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force
ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des
mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la
belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.»
Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas
précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les
cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait
aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était
grande, svelte et brune; elle avait l'œil vif, la bouche expressive;
enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort
agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée
d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur
s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien,
l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une
véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des
prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu
lui pardonner.
Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la
généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son
mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut
un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore[59].
Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa
femme ne le voyait qu'à de longs intervalles.
[59] En 1727, Mme du Châtelet eut un fils qui fut ambassadeur en
Autriche, en Portugal, et colonel des gardes françaises. Il
mourut sur l'échafaud en 1794.
Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la
maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes
estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en
particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le
cœur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était
pas son fait.
Elle possédait un tempérament ardent et une âme passionnée; aussi, quand
elle aime, s'abandonne-t-elle tout entière, sans restrictions et sans
réserves. Cœur, esprit, corps, elle donne tout à l'amant adoré.
Situation, fortune, préjugés, mari, avenir, enfant même, elle est prête
à tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret.
Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas payée de
retour. Et puis, elle ne possède pas le véritable charme de la femme; on
l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne
s'attache pas à elle.
Aussi n'a-t-elle jamais été heureuse en amour. A ses caresses ardentes,
à son dévouement absolu, on ne lui répond en général que par des
sentiments plus discrets. Alors qu'elle rêve d'amours éternelles, on ne
lui répond que par des liaisons éphémères ou des froideurs qui la
désespèrent.
Quand elle se vit délaissée par son mari, elle n'hésita pas longtemps
sur le parti qui lui restait à prendre; elle chercha un amant et M. de
Guébriant fut l'heureux élu. Elle l'aima de toute son âme, elle
l'idolâtra; mais le marquis était de son temps, il ne se piquait pas
d'une constance à toute épreuve, et au bout de quelques mois il
abandonnait purement et simplement sa conquête. Mme du Châtelet, qui
avait cru naïvement à des liens éternels, fut au désespoir; quand elle
ne put douter de son malheur, elle n'hésita pas: elle avala une dose de
laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva.
Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse épreuve
physique et morale; mais, grâce à sa jeunesse et à une santé vigoureuse,
elle se rétablit complètement.
La cruelle mésaventure par laquelle elle avait débuté dans la voie de
la galanterie ne découragea pas Mme du Châtelet. Au marquis de Guébriant
succéda le jeune duc de Richelieu: c'était tomber de Charybde en Scylla.
Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite
à sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commençait à s'habituer aux
mœurs de l'époque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui
survenait. Et même, par extraordinaire, les deux amants se séparèrent
sans se brouiller à mort et une franche et cordiale amitié succéda à
l'éphémère passion qui les avait réunis.
Mme du Châtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de
Richelieu comme elle s'était consolée de Guébriant? C'est possible, mais
nous l'ignorons, et cela importe peu à notre récit.
Arrivons à l'événement capital de sa vie, à sa liaison avec Voltaire.
Elle avait déjà rencontré Voltaire dans son enfance, chez son père; elle
le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il était l'intime ami du
duc de Richelieu et naturellement il fut bientôt lié avec Mme du
Châtelet.
Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la
réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du
Châtelet, dont le cœur était libre en ce moment, ne le revit pas sans
une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la
plus folle, la plus irrésistible.
Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas
insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable,
instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le
savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la
plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous
deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.
Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme
du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde
et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin
trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la
dévorait.
Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les
deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la
campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse
intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel
qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté,
trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas
plus exigeant que le mari.
Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres
et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima
pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de
Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses
lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté
d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise
authentique, d'un _grand chevau_ de Lorraine! Au fond, tous deux se
convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se
plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne
pouvaient plus se passer l'un de l'autre.
Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est
véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les
mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte
Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il
lui donne le plus volontiers est celui de _divine Emilie_, nom qui lui
restera, et sous lequel elle est connue.
Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du
Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers,
comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par
l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de
mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet
enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par
m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»
Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du
Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de
déceptions et de déboires.