On peut aisément supposer que la cour de Lorraine serait rapidement

devenue une cour des plus tristes si Catherine avait pu la diriger à sa

guise. Mais Stanislas était loin de partager les goûts d'austérité de sa

femme et, tout en étant lui-même profondément religieux, il aimait la

gaieté, le plaisir, voire même le beau sexe.

Il éprouvait même pour lui un attrait tout particulier et ses

cinquante-cinq ans bien sonnés ne l'empêchaient pas de lui rendre des

hommages empressés.

C'est le seul point sur lequel la reine Opalinska n'eut pas gain de

cause; ses colères, ses indignations, ses anathèmes laissaient le roi

fort indifférent, et il ne se montrait pas moins friand de «ses petites

peccadilles», comme il appelait ses infidélités.

L'exemple donné par Stanislas sera naturellement suivi par les

courtisans; l'on jouira à la cour de Lunéville d'une grande indépendance

morale. Il y aura bien des intrigues, bien des maris trompés, souvent

bien des scandales et des éclats.

Quand il arriva en Lorraine, Stanislas traînait à sa suite, comme

favorite, la duchesse Ossolinska[42], sa cousine germaine; il avait

éprouvé pour elle des sentiments très vifs. C'est grâce à ces sentiments

que le duc, le mari, auquel, de toute justice, le roi devait bien une

compensation, avait été nommé grand maître de la nouvelle cour.

[42] Elle était fille de Jean-Stanislas Jablonowski, palatin de

Russie. Le duc Ossolinski l'avait épousée en secondes noces en

1733; elle avait trente ans de moins que lui.

La liaison de Stanislas avec sa cousine durait déjà depuis assez

longtemps et, bien que le roi commençât à se lasser, elle subsista, avec

quelques passades, pendant les premières années du séjour à Lunéville.

La duchesse Ossolinska avait une sœur, la belle comtesse Jablonowska,

palatine de Russie. Stanislas passait également pour n'avoir pas été

insensible à ses charmes et il l'avait comblée de faveurs. Puis la

comtesse s'était attachée au chevalier de Wiltz, un des plus fidèles

Polonais du roi, et elle l'aimait avec tant de passion qu'elle lui

pardonnait même ses infidélités. Leur liaison n'était un mystère pour

personne.

Le duc de Bourbon avait remarqué la comtesse pendant le séjour de

Stanislas à Meudon, et il avait eu un instant l'idée de l'épouser; mais,

quand il connut sa liaison avec Wiltz, il y renonça.

Le prince de Châtellerault-Talmont eut plus de confiance en lui, ou en

elle, si on préfère, et il en fit sa femme, mais à la condition qu'elle

ne reverrait jamais le chevalier; la comtesse promit tout ce qu'on

voulut, et, quand elle fut princesse de Talmont, elle reprit

paisiblement ses relations avec de Wiltz comme par le passé[43].

[43] Le mariage avait été célébré à Chambord, le 29 novembre

1730.

Mme du Deffant a tracé d'elle ce portrait mordant:

«Mme de Talmont a de la beauté et de l'esprit... Sa conversation est

facile et a tout l'agrément et toute la légèreté français. Sa figure

même n'est point étrangère; elle est distinguée sans être singulière. Un

seul point la sépare des mœurs, des usages et du caractère de notre

nation, c'est sa vanité... Elle se croit parfaite, elle le dit et elle

veut qu'on la croie... Son humeur est excessive... elle ne sait jamais

ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle

aime.... L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est

marqué au coin de la bizarrerie et du caprice... Elle est crainte et

haïe de tous ceux qui sont forcés de vivre avec elle.... L'agrément de

sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières séduisent beaucoup

de gens, mais les impressions qu'elle fait ne sont pas durables....

Cependant, parmi tant de défauts, elle a de grandes qualités... Enfin,

c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait

avoir pour elle aucun sentiment bien décidé: elle plaît, elle choque, on

l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite.»

La princesse et le chevalier s'étaient empressés d'accompagner Stanislas

à Lunéville, et Wiltz avait été nommé colonel du régiment de cavalerie

du roi.

Le prince de Talmont lui aussi avait cru devoir suivre sa femme, mais il

n'était pas assez aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'elle avait repris

avec Wiltz les habitudes anciennes. Contrairement aux usages du temps,

il en montra beaucoup de mauvaise humeur, tant et si bien qu'il

cherchait partout l'occasion de provoquer son rival. Une querelle

s'éleva un jour entre eux dans le propre palais du roi; sans respect

pour le lieu, et malgré les efforts des assistants, ils tirèrent l'épée,

cherchant à s'entr'égorger. On courut chercher Stanislas qui eut toutes

les peines du monde à les séparer.

Mais, à la suite de ce scandale, le prince de Talmont quitta la

Lorraine, et il retourna se fixer à Paris en déclarant qu'il ne

reverrait jamais sa femme.

Bientôt, tout s'arrangea pour le mieux, car le chevalier de Wiltz eut

l'à-propos de mourir en 1738[44]. C'était le cas où jamais de

raccommoder deux époux que séparait un simple malentendu. Sollicité par

la duchesse Ossolinska, Stanislas fit agir le confesseur de M. de

Talmont. Cet excellent jésuite persuada facilement à son pénitent qu'il

était de son devoir de retourner vivre avec sa femme, au moins sous le

même toit, pour la plus grande édification du prochain. C'est ce qui eut

lieu en effet. Comme récompense et par un juste retour des choses de ce

monde, le roi donna à M. de Talmont le régiment du chevalier de

Wiltz[45].

[44] Il mourut d'un effort à la cuisse. On avait voulu lui couper

la jambe; mais il s'y refusa absolument, aimant mieux mourir que

d'être hors d'état de servir. Il montra un courage et une fermeté

sans pareils.

[45] Dans le séjour qu'elle fit à Versailles pour tâcher de

ramener son mari, il arriva à Mme de Talmont une assez dangereuse

aventure. Elle se promenait avec Mme de la Tournelle et Mlle de

Mailly lorsque la petite chienne que Mme de la Tournelle portait

toujours sous son bras les mordit toutes trois cruellement; on

crut la chienne enragée et les trois dames partirent aussitôt

pour la mer: c'était le traitement de la rage à cette époque. On

vous faisait prendre des bains de mer, puis on usait de frictions

mercurielles. Aucune de ces dames ne fut malade.

Un autre scandale, et non des moindres, fut causé par le comte de Salm,

rhingrave du Rhin. Étant venu faire un long séjour à Lunéville, il

courtisa les femmes de la cour, en compromit plusieurs; puis, tout à

coup, s'amouracha de Mme de Lambertye, chanoinesse de Remiremont, qui se

trouvait à ce moment chez sa mère. La chanoinesse ne se montra pas trop

cruelle et elle répondit à la passion du comte; mais les jeunes gens

furent imprudents; la mère, prévenue, par une amie délaissée, des

rendez-vous amoureux de sa fille, fouilla dans ses papiers et trouva la

correspondance des deux amants. Outrée de colère, «elle rossa d'abord

d'importance» la chanoinesse, puis elle mit le rhingrave en demeure de

l'épouser. Mais ce dernier répondit avec désinvolture qu'il était déjà

engagé avec la fille du prince de Horn, et il partit aussitôt pour les

Flandres. On étouffa l'histoire et l'on s'empressa de marier la coupable

au neveu de l'abbé de Saint Pierre.

Les chapitres nobles de Lorraine faisaient du reste beaucoup trop

souvent parler d'eux. Les chanoinesses vivaient fort librement et il

éclatait des scandales qu'il était difficile d'étouffer

complètement[46].

[46] Sous le règne de Léopold de regrettables scandales avaient

déjà attristé «l'illustre chapitre» de Remiremont.

Marie-Anne-Ursule d'Ulm, âgée de vingt-sept ans, dut quitter

l'abbaye en mars 1711; elle avait eu des relations avec un

médecin de la ville nommé Richardot; elle accoucha secrètement à

Munster et se défit de son enfant. La chanoinesse «décoiffée» fut

déchue de ses «qualités, honneurs et prérogatives de dame de

l'illustre chapitre» et elle ne dut la vie qu'à l'intervention de

Louis XIV, car en Lorraine l'infanticide était puni de mort.

Un accident du même genre était arrivé quelques années plus tôt,

pendant l'occupation de la Lorraine par les armées françaises, à

l'abbaye de Poussay. L'abbesse était alors Anne-Pierrette de

Damas. Une chanoinesse, Catherine-Angélique Davy de la

Pailleterie, fut inculpée d'infanticide. La chanoinesse nia

énergiquement et elle reprit sa place au chapitre par ordre de

l'officialité; elle ne fut tenue «qu'à tenir chasteté à l'avenir

et à ne plus récidiver». En 1760, M. de La Pailleterie quitta la

Lorraine et acheta le trou de Jérémie à Saint-Domingue; il s'y

maria et son fils fut le général Alexandre Dumas.

En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Béthisy, se

brûla tout uniment la cervelle à la suite de chagrins d'amour, et de

quel amour! Elle appartenait à la meilleure famille; fille de la

marquise de Mézières, elle avait pour sœurs la princesse de Montauban

et la princesse de Ligne. Elle était charmante; elle avait de l'esprit,

beaucoup de caractère, parlait plusieurs langues; mais on lui

reprochait ses opinions politiques trop avancées. Elle allait être

nommée abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes

prétendirent qu'elle s'était enfuie pour aller faire ses couches. Prises

d'un accès de scrupules assez rare, elles écrivirent à la reine, qui

protégeait Mlle de Béthisy, que le voyage de leur compagne déshonorait

la maison et elles demandèrent son exclusion.

Mlle de Béthisy cependant rentra à l'abbaye, mais elle ne se montra pas

plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit

d'une passion folle pour son propre frère, le chevalier; ce dernier,

après avoir répondu à ses avances, l'abandonna. Désespérée, la

chanoinesse chercha à se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put

oublier son frère, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le

parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les

logea dans la tête avec tant de sang-froid qu'entrées par la tempe

droite elles sortirent par la tempe gauche.

Une future abbesse qui se supprimait si résolument! Le scandale fut

grand; mais Stanislas défendit de faire aucune recherche sur ce suicide.

Le roi de Pologne déplorait d'autant plus tous ces scandales et la

rudesse des mœurs qui l'entouraient qu'il avait été à même, pendant son

séjour à Meudon, d'apprécier les charmes d'une cour civilisée. Aussi,

après avoir subi presque complètement l'influence de son entourage

polonais, ne tarda-t-il pas à vouloir s'en dégager. Nous allons le voir

bientôt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingués, des

femmes aimables, habituées aux formes élégantes et raffinées, et de

faire revivre, à Lunéville, les mœurs polies et charmantes, le ton et

les habitudes d'urbanité, le goût des lettres et des arts qu'il avait

tant admirés à la cour de sa fille.

En se ralliant sans hésiter au nouveau souverain, les membres de la

famille de Beauvau-Craon rendirent à Stanislas le plus signalé service

et ils l'aidèrent puissamment à atteindre le but qu'il poursuivait. Rien

donc d'étonnant à ce que le roi se montrât reconnaissant et comblât de

faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait être que

profitable.

Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon

reçurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considération.

Dès son arrivée en Lorraine, Stanislas désigna la jeune marquise de

Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu

après son mari fut nommé capitaine des gardes[47].

[47] Il remplaçait le marquis de Lambertye qui venait de mourir.

En 1738, la jeune femme étant accouchée d'un fils, c'est Stanislas qui

fut le parrain du nouveau-né. L'enfant, était même né dans des

circonstances assez particulières. La mère revenait de Bar-le-Duc en

chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premières douleurs; on n'eut

même pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle

accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste

avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite

devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prédestiner,

fut le célèbre chevalier de Boufflers.

La même année, la sœur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel,

devint à son tour dame du palais.

En 1739, une autre sœur de Mme de Boufflers, la princesse douairière de

Lixin, dont le mari avait été tué en duel par Richelieu[48], se remaria

avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France à Vienne. Le mariage

eut lieu dans la chapelle de l'hôtel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier

1739; bien entendu Stanislas assista à la cérémonie. Il avait auparavant

offert aux époux un magnifique repas dans son château d'Einville et il

les avait comblés des plus riches cadeaux.

[48] Le duc de Richelieu avait épousé, en 1734, Mlle de Guise qui

appartenait à la maison de Lorraine. Son cousin, le prince de

Lixin, fut tellement humilié d'une union avec un Wignerod, qu'il

refusa de signer au contrat. Quand il rencontra Richelieu au camp

de Philippsbourg, il eut avec lui une altercation violente et il

lui dit très insolemment: «Vous avez épousé une savonnette à

vilain!» A ce mot Richelieu dégaina; le prince fut tué et

Richelieu si grièvement blessé qu'il en faillit mourir.

Le frère de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau, est plus favorisé

encore. Stanislas désirant avoir un régiment de gardes, il leva ce

régiment en Lorraine; les officiers furent choisis dans la noblesse de

la province et le corps attaché au service de France[49]. C'est le jeune

marquis de Beauvau qui en fut nommé colonel; mais comme il était à peine

âgé de vingt ans et qu'il n'avait encore jamais servi, on lui donna,

pour colonel en second, M. de Montcamp, qui fut chargé de le former[50].

[49] Par ordonnance du 20 mars 1740, Louis XV créa le régiment

des gardes lorraines infanterie. Ce régiment n'était que d'un

bataillon; mais en 1744, par suite du départ de M. de Livry, on y

incorpora le régiment du Perche.--M. de Beauvau fit plusieurs

campagnes avec l'armée française à la tête de son régiment.

[50] Outre ce régiment, le roi de Pologne avait deux compagnies

de gardes, l'une à Nancy, l'autre à Lunéville, vêtus de jaune

galonné d'argent. Chaque compagnie était de soixante-douze

gardes. Le roi possédait encore un établissement de cadets qui

lui coûtait 66,000 livres par an, plusieurs bataillons de milice

de Lorraine; des maréchaussées, toutes vêtues de la livrée du

roi.

Ce n'était pas encore assez.

Le 8 avril 1739 Louis XV, à la sollicitation de Stanislas, envoie à M.

de Craon et à son frère des lettres patentes ainsi conçues: «Considérant

que le marquis de Beauvau, mestre de camp, colonel du régiment de la

Reine, et le prince de Craon, viennent de la même tige que Isabeau de

Bavière, 8e ayeule de S. M., elle les autorise, ainsi que leurs enfants

nés ou à naître en légitime mariage, à prendre le titre de cousins de S.

M., dans tous les actes, etc., et S. M. leur écrira de même.»

Enfin en 1742 le roi de Pologne, qui ne cesse de s'occuper de la famille

de Beauvau, écrit au cardinal de Fleury pour solliciter l'abbaye de

Saint-Pierre à Metz, en faveur de Mme de Beauvau, chanoinesse de

Remiremont. «Tout ce que je puis dire par une parfaite connaissance de

cause, écrit-il, c'est que c'est une dame très respectable par toutes

ses belles qualités, et comme on ne vous gagne que par la vertu, je suis

persuadé que vous aurez égard à la sienne.»

CHAPITRE IV

(1735-1740)

Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau,

Saint-Lambert, Desmarets.

Abandonnons un instant Stanislas pendant qu'il organise peu à peu sa

cour et qu'il cherche à s'acclimater en Lorraine et faisons connaissance

avec quelques personnages de la petite cité de Lunéville. Ces

personnages vont jouer bientôt un rôle si important, nous allons si bien

les retrouver presque à chaque page de notre récit, qu'il est

indispensable de les présenter au lecteur avec quelques détails.

Sous le règne du duc Léopold, Lunéville n'avait pas été seulement une

cour galante, mais aussi une cour littéraire et savante. On se piquait

d'y cultiver les sciences et les lettres.

Si l'avènement de Stanislas amena à la cour de Lorraine des esprits plus

batailleurs que littéraires, dans la ville même on continuait à compter

nombre d'esprits cultivés qui s'occupaient de littérature avec succès.

Les principaux personnages littéraires de la petite cité, ceux qui

malgré leur jeunesse donnaient les plus belles espérances étaient Devau

et Saint-Lambert; tous deux débutaient dans la carrière sous les

auspices d'une femme qui aurait pu être leur mère, Mme de Graffigny.

Mme de Graffigny, qui devait devenir plus tard un des beaux esprits de

Paris, faisait en ce moment les délices de Lunéville.

Née à Nancy en 1695, Françoise d'Isembourg d'Happoncourt, d'une illustre

maison, avait épousé François Huguet de Graffigny, exempt des gardes du

corps et chambellan du duc Léopold. C'était un homme d'un caractère

violent et qui rendit sa femme parfaitement malheureuse. Elle se consola

en le trompant consciencieusement et en cherchant dans l'amour et la

littérature des compensations à ses peines. Enfin, après bien des années

de souffrance et de résignation, elle obtint sa séparation et put vivre

à sa guise.

Un commerce doux, égal, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un cœur

sensible lui avaient acquis beaucoup d'amis. Elle avait des prétentions

littéraires, écrivait non sans talent et elle composait de petites

pièces que l'on jouait à la cour de Léopold, où elle était reçue fort

intimement. Elle conserva même toute sa vie les relations les plus

affectueuses avec les princesses lorraines qui ne l'appelaient jamais

que «ma chère grosse». Bientôt Mme de Graffigny imagina d'ouvrir un

salon, et elle réussit à grouper autour d'elle quelques jeunes gens

distingués qui, comme elle, étaient passionnés de littérature. Une

nièce, pauvre et malheureuse, Mlle de Ligniville, qu'elle avait adoptée

pour la sauver du couvent, vivait avec elle et l'aidait à recevoir ses

amis.

Un des meilleurs, si ce n'est le meilleur des amis de Mme de Graffigny,

fut François-Étienne Devau. Il était né à Lunéville le 12 décembre 1712.

Ses parents le destinaient à la magistrature et ils l'envoyèrent faire

ses études chez les jésuites de Pont-à-Mousson. Il se fit recevoir

avocat au parlement de Nancy, mais sa nature indolente s'accommodait mal

des études sérieuses et il ne sut jamais se plier à un travail régulier.

Il était aimable, aimait le commerce des lettres, et il se lia avec Mme

de Graffigny, qui avait dix-sept ans de plus que lui. Quelle fut la

nature de leur affection? Fut-elle, comme on l'a dit, purement

maternelle de la part de la jeune femme? Il est assez délicat de le

préciser.

Quand Mme de Graffigny écrit à son cher Panpan, car elle l'a surnommé

Panpan, et le nom lui va si bien qu'il le gardera toute sa vie, elle

l'embrasse mille fois et lui donne des marques de tendresse si vives

qu'on reste fort perplexe. Nous sommes assez tenté de croire qu'au

début, c'est-à-dire quand Devau avait dix-huit ans et Mme de Graffigny

trente-cinq, l'intimité des deux amis ne fut pas longtemps platonique;

elle le devint dans la suite, cela n'est pas douteux, mais quand on n'a

aucun lien de parenté, on ne se tutoie pas sans avoir vécu dans une

intimité complète, au moins pendant quelque temps. Et puis Panpan

conserva jusqu'à sa mort un tel souvenir de Mme de Graffigny, de sa

chère Francine, qu'elle avait dû, à n'en pas douter, être pour lui

l'initiatrice, comme l'on dit de nos jours.

Toujours est-il que Mme de Graffigny, quel que soit le rôle qu'elle ait

joué auprès de Devau, le lança dans le monde où elle avait les plus

belles relations, et elle lui créa la situation qui lui manquait. Elle

le fit admettre dans les sociétés les plus distinguées; elle le présenta

à la cour de Léopold où, malgré son jeune âge, il fut fort bien

accueilli. Son esprit naturel, la gaieté de son caractère, la douceur de

ses manières le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient.

Panpan ne se contentait pas d'être aimable dans la société, il composait

encore avec facilité de petits vers fort jolis qui couraient les salons

et lui faisaient de la réputation. Madrigaux, épigrammes, chansons,

contes, il cultivait tous les genres.

Voici un spécimen de son talent:

LE BAL MASQUÉ

CONTE

Dans un bal, où la cour fêtait l'anniversaire

De quelque heureux événement,

On remarqua durant la nuit entière

Un grand masque au buffet attaché constamment.

Pourtant il le quittait, mais pour un seul moment:

Il revenait bientôt y faire bonne chère.

De le connaître on était curieux,

Enviant l'estomac heureux

Qui s'acquittait d'un si pénible office.

On parvint enfin à savoir

Que, pour un si dur exercice,

Sous le même domino noir

Avait passé toute la garde suisse.

Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour

travailler.

Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses

productions, car il écrivait modestement en parlant de lui-même: «Je

faisais de la prose quand je croyais faire des vers.»

Malheureusement cultiver les muses et fréquenter la société ne donnaient

pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son père, mécontent

de son oisiveté, lui refusait les subsides les plus indispensables, et

le pauvre Panpan vivait dans une gêne extrême.

Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la

chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne sût pas un mot

d'allemand et qu'il n'eût nulle envie de l'apprendre. Mais aucun

traitement n'était attaché à cette sinécure; aussi Panpan s'en serait-il

bien passé.

Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidèles commensaux du salon de

Mme de Graffigny, était le jeune Saint-Lambert. Il était né à Nancy le

26 décembre 1716.

Son père s'appelait simplement Lambert; il avait épousé une demoiselle

noble à peu près ruinée, Mlle de Chevalier, et s'était trouvé ainsi

apparenté aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre

le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agréablement. Par la suite il

devint lieutenant de grenadiers au régiment des gardes de Son Altesse.

M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village à un kilomètre

d'Haroué, résidence des Craon. C'est là que le jeune Saint-Lambert fut

élevé dans une camaraderie presque journalière avec les enfants de la

famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement lié avec le

futur prince de Beauvau.

Saint-Lambert étudia longtemps chez les jésuites de Pont-à-Mousson, où

il obtint des succès flatteurs; puis il fit ses débuts dans la carrière

militaire. Son intimité avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans

la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se

distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de

vivre agréablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise

santé, dans la société littéraire de Lunéville.

Devau et Saint-Lambert étaient à peu près du même âge, ils avaient les

mêmes goûts, tous deux formaient les mêmes rêves d'avenir; aussi ne se

quittaient-ils guère et s'aimaient-ils tendrement. Bientôt

Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrière des lettres où il

voyait son ami cueillir de faciles succès, et il commença lui aussi à

«taquiner la Muse». C'est à Panpan qu'il demandait de corriger ses

travaux, en même temps qu'il lui jurait une éternelle amitié.

_A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son père, proche la

cour, à Lunéville_

«Affracourt, janvier 1739.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 4 / 26 段