devenue une cour des plus tristes si Catherine avait pu la diriger à sa
guise. Mais Stanislas était loin de partager les goûts d'austérité de sa
femme et, tout en étant lui-même profondément religieux, il aimait la
gaieté, le plaisir, voire même le beau sexe.
Il éprouvait même pour lui un attrait tout particulier et ses
cinquante-cinq ans bien sonnés ne l'empêchaient pas de lui rendre des
hommages empressés.
C'est le seul point sur lequel la reine Opalinska n'eut pas gain de
cause; ses colères, ses indignations, ses anathèmes laissaient le roi
fort indifférent, et il ne se montrait pas moins friand de «ses petites
peccadilles», comme il appelait ses infidélités.
L'exemple donné par Stanislas sera naturellement suivi par les
courtisans; l'on jouira à la cour de Lunéville d'une grande indépendance
morale. Il y aura bien des intrigues, bien des maris trompés, souvent
bien des scandales et des éclats.
Quand il arriva en Lorraine, Stanislas traînait à sa suite, comme
favorite, la duchesse Ossolinska[42], sa cousine germaine; il avait
éprouvé pour elle des sentiments très vifs. C'est grâce à ces sentiments
que le duc, le mari, auquel, de toute justice, le roi devait bien une
compensation, avait été nommé grand maître de la nouvelle cour.
[42] Elle était fille de Jean-Stanislas Jablonowski, palatin de
Russie. Le duc Ossolinski l'avait épousée en secondes noces en
1733; elle avait trente ans de moins que lui.
La liaison de Stanislas avec sa cousine durait déjà depuis assez
longtemps et, bien que le roi commençât à se lasser, elle subsista, avec
quelques passades, pendant les premières années du séjour à Lunéville.
La duchesse Ossolinska avait une sœur, la belle comtesse Jablonowska,
palatine de Russie. Stanislas passait également pour n'avoir pas été
insensible à ses charmes et il l'avait comblée de faveurs. Puis la
comtesse s'était attachée au chevalier de Wiltz, un des plus fidèles
Polonais du roi, et elle l'aimait avec tant de passion qu'elle lui
pardonnait même ses infidélités. Leur liaison n'était un mystère pour
personne.
Le duc de Bourbon avait remarqué la comtesse pendant le séjour de
Stanislas à Meudon, et il avait eu un instant l'idée de l'épouser; mais,
quand il connut sa liaison avec Wiltz, il y renonça.
Le prince de Châtellerault-Talmont eut plus de confiance en lui, ou en
elle, si on préfère, et il en fit sa femme, mais à la condition qu'elle
ne reverrait jamais le chevalier; la comtesse promit tout ce qu'on
voulut, et, quand elle fut princesse de Talmont, elle reprit
paisiblement ses relations avec de Wiltz comme par le passé[43].
[43] Le mariage avait été célébré à Chambord, le 29 novembre
1730.
Mme du Deffant a tracé d'elle ce portrait mordant:
«Mme de Talmont a de la beauté et de l'esprit... Sa conversation est
facile et a tout l'agrément et toute la légèreté français. Sa figure
même n'est point étrangère; elle est distinguée sans être singulière. Un
seul point la sépare des mœurs, des usages et du caractère de notre
nation, c'est sa vanité... Elle se croit parfaite, elle le dit et elle
veut qu'on la croie... Son humeur est excessive... elle ne sait jamais
ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle
aime.... L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est
marqué au coin de la bizarrerie et du caprice... Elle est crainte et
haïe de tous ceux qui sont forcés de vivre avec elle.... L'agrément de
sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières séduisent beaucoup
de gens, mais les impressions qu'elle fait ne sont pas durables....
Cependant, parmi tant de défauts, elle a de grandes qualités... Enfin,
c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait
avoir pour elle aucun sentiment bien décidé: elle plaît, elle choque, on
l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite.»
La princesse et le chevalier s'étaient empressés d'accompagner Stanislas
à Lunéville, et Wiltz avait été nommé colonel du régiment de cavalerie
du roi.
Le prince de Talmont lui aussi avait cru devoir suivre sa femme, mais il
n'était pas assez aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'elle avait repris
avec Wiltz les habitudes anciennes. Contrairement aux usages du temps,
il en montra beaucoup de mauvaise humeur, tant et si bien qu'il
cherchait partout l'occasion de provoquer son rival. Une querelle
s'éleva un jour entre eux dans le propre palais du roi; sans respect
pour le lieu, et malgré les efforts des assistants, ils tirèrent l'épée,
cherchant à s'entr'égorger. On courut chercher Stanislas qui eut toutes
les peines du monde à les séparer.
Mais, à la suite de ce scandale, le prince de Talmont quitta la
Lorraine, et il retourna se fixer à Paris en déclarant qu'il ne
reverrait jamais sa femme.
Bientôt, tout s'arrangea pour le mieux, car le chevalier de Wiltz eut
l'à-propos de mourir en 1738[44]. C'était le cas où jamais de
raccommoder deux époux que séparait un simple malentendu. Sollicité par
la duchesse Ossolinska, Stanislas fit agir le confesseur de M. de
Talmont. Cet excellent jésuite persuada facilement à son pénitent qu'il
était de son devoir de retourner vivre avec sa femme, au moins sous le
même toit, pour la plus grande édification du prochain. C'est ce qui eut
lieu en effet. Comme récompense et par un juste retour des choses de ce
monde, le roi donna à M. de Talmont le régiment du chevalier de
Wiltz[45].
[44] Il mourut d'un effort à la cuisse. On avait voulu lui couper
la jambe; mais il s'y refusa absolument, aimant mieux mourir que
d'être hors d'état de servir. Il montra un courage et une fermeté
sans pareils.
[45] Dans le séjour qu'elle fit à Versailles pour tâcher de
ramener son mari, il arriva à Mme de Talmont une assez dangereuse
aventure. Elle se promenait avec Mme de la Tournelle et Mlle de
Mailly lorsque la petite chienne que Mme de la Tournelle portait
toujours sous son bras les mordit toutes trois cruellement; on
crut la chienne enragée et les trois dames partirent aussitôt
pour la mer: c'était le traitement de la rage à cette époque. On
vous faisait prendre des bains de mer, puis on usait de frictions
mercurielles. Aucune de ces dames ne fut malade.
Un autre scandale, et non des moindres, fut causé par le comte de Salm,
rhingrave du Rhin. Étant venu faire un long séjour à Lunéville, il
courtisa les femmes de la cour, en compromit plusieurs; puis, tout à
coup, s'amouracha de Mme de Lambertye, chanoinesse de Remiremont, qui se
trouvait à ce moment chez sa mère. La chanoinesse ne se montra pas trop
cruelle et elle répondit à la passion du comte; mais les jeunes gens
furent imprudents; la mère, prévenue, par une amie délaissée, des
rendez-vous amoureux de sa fille, fouilla dans ses papiers et trouva la
correspondance des deux amants. Outrée de colère, «elle rossa d'abord
d'importance» la chanoinesse, puis elle mit le rhingrave en demeure de
l'épouser. Mais ce dernier répondit avec désinvolture qu'il était déjà
engagé avec la fille du prince de Horn, et il partit aussitôt pour les
Flandres. On étouffa l'histoire et l'on s'empressa de marier la coupable
au neveu de l'abbé de Saint Pierre.
Les chapitres nobles de Lorraine faisaient du reste beaucoup trop
souvent parler d'eux. Les chanoinesses vivaient fort librement et il
éclatait des scandales qu'il était difficile d'étouffer
complètement[46].
[46] Sous le règne de Léopold de regrettables scandales avaient
déjà attristé «l'illustre chapitre» de Remiremont.
Marie-Anne-Ursule d'Ulm, âgée de vingt-sept ans, dut quitter
l'abbaye en mars 1711; elle avait eu des relations avec un
médecin de la ville nommé Richardot; elle accoucha secrètement à
Munster et se défit de son enfant. La chanoinesse «décoiffée» fut
déchue de ses «qualités, honneurs et prérogatives de dame de
l'illustre chapitre» et elle ne dut la vie qu'à l'intervention de
Louis XIV, car en Lorraine l'infanticide était puni de mort.
Un accident du même genre était arrivé quelques années plus tôt,
pendant l'occupation de la Lorraine par les armées françaises, à
l'abbaye de Poussay. L'abbesse était alors Anne-Pierrette de
Damas. Une chanoinesse, Catherine-Angélique Davy de la
Pailleterie, fut inculpée d'infanticide. La chanoinesse nia
énergiquement et elle reprit sa place au chapitre par ordre de
l'officialité; elle ne fut tenue «qu'à tenir chasteté à l'avenir
et à ne plus récidiver». En 1760, M. de La Pailleterie quitta la
Lorraine et acheta le trou de Jérémie à Saint-Domingue; il s'y
maria et son fils fut le général Alexandre Dumas.
En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Béthisy, se
brûla tout uniment la cervelle à la suite de chagrins d'amour, et de
quel amour! Elle appartenait à la meilleure famille; fille de la
marquise de Mézières, elle avait pour sœurs la princesse de Montauban
et la princesse de Ligne. Elle était charmante; elle avait de l'esprit,
beaucoup de caractère, parlait plusieurs langues; mais on lui
reprochait ses opinions politiques trop avancées. Elle allait être
nommée abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes
prétendirent qu'elle s'était enfuie pour aller faire ses couches. Prises
d'un accès de scrupules assez rare, elles écrivirent à la reine, qui
protégeait Mlle de Béthisy, que le voyage de leur compagne déshonorait
la maison et elles demandèrent son exclusion.
Mlle de Béthisy cependant rentra à l'abbaye, mais elle ne se montra pas
plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit
d'une passion folle pour son propre frère, le chevalier; ce dernier,
après avoir répondu à ses avances, l'abandonna. Désespérée, la
chanoinesse chercha à se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put
oublier son frère, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le
parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les
logea dans la tête avec tant de sang-froid qu'entrées par la tempe
droite elles sortirent par la tempe gauche.
Une future abbesse qui se supprimait si résolument! Le scandale fut
grand; mais Stanislas défendit de faire aucune recherche sur ce suicide.
Le roi de Pologne déplorait d'autant plus tous ces scandales et la
rudesse des mœurs qui l'entouraient qu'il avait été à même, pendant son
séjour à Meudon, d'apprécier les charmes d'une cour civilisée. Aussi,
après avoir subi presque complètement l'influence de son entourage
polonais, ne tarda-t-il pas à vouloir s'en dégager. Nous allons le voir
bientôt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingués, des
femmes aimables, habituées aux formes élégantes et raffinées, et de
faire revivre, à Lunéville, les mœurs polies et charmantes, le ton et
les habitudes d'urbanité, le goût des lettres et des arts qu'il avait
tant admirés à la cour de sa fille.
En se ralliant sans hésiter au nouveau souverain, les membres de la
famille de Beauvau-Craon rendirent à Stanislas le plus signalé service
et ils l'aidèrent puissamment à atteindre le but qu'il poursuivait. Rien
donc d'étonnant à ce que le roi se montrât reconnaissant et comblât de
faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait être que
profitable.
Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon
reçurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considération.
Dès son arrivée en Lorraine, Stanislas désigna la jeune marquise de
Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu
après son mari fut nommé capitaine des gardes[47].
[47] Il remplaçait le marquis de Lambertye qui venait de mourir.
En 1738, la jeune femme étant accouchée d'un fils, c'est Stanislas qui
fut le parrain du nouveau-né. L'enfant, était même né dans des
circonstances assez particulières. La mère revenait de Bar-le-Duc en
chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premières douleurs; on n'eut
même pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle
accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste
avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite
devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prédestiner,
fut le célèbre chevalier de Boufflers.
La même année, la sœur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel,
devint à son tour dame du palais.
En 1739, une autre sœur de Mme de Boufflers, la princesse douairière de
Lixin, dont le mari avait été tué en duel par Richelieu[48], se remaria
avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France à Vienne. Le mariage
eut lieu dans la chapelle de l'hôtel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier
1739; bien entendu Stanislas assista à la cérémonie. Il avait auparavant
offert aux époux un magnifique repas dans son château d'Einville et il
les avait comblés des plus riches cadeaux.
[48] Le duc de Richelieu avait épousé, en 1734, Mlle de Guise qui
appartenait à la maison de Lorraine. Son cousin, le prince de
Lixin, fut tellement humilié d'une union avec un Wignerod, qu'il
refusa de signer au contrat. Quand il rencontra Richelieu au camp
de Philippsbourg, il eut avec lui une altercation violente et il
lui dit très insolemment: «Vous avez épousé une savonnette à
vilain!» A ce mot Richelieu dégaina; le prince fut tué et
Richelieu si grièvement blessé qu'il en faillit mourir.
Le frère de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau, est plus favorisé
encore. Stanislas désirant avoir un régiment de gardes, il leva ce
régiment en Lorraine; les officiers furent choisis dans la noblesse de
la province et le corps attaché au service de France[49]. C'est le jeune
marquis de Beauvau qui en fut nommé colonel; mais comme il était à peine
âgé de vingt ans et qu'il n'avait encore jamais servi, on lui donna,
pour colonel en second, M. de Montcamp, qui fut chargé de le former[50].
[49] Par ordonnance du 20 mars 1740, Louis XV créa le régiment
des gardes lorraines infanterie. Ce régiment n'était que d'un
bataillon; mais en 1744, par suite du départ de M. de Livry, on y
incorpora le régiment du Perche.--M. de Beauvau fit plusieurs
campagnes avec l'armée française à la tête de son régiment.
[50] Outre ce régiment, le roi de Pologne avait deux compagnies
de gardes, l'une à Nancy, l'autre à Lunéville, vêtus de jaune
galonné d'argent. Chaque compagnie était de soixante-douze
gardes. Le roi possédait encore un établissement de cadets qui
lui coûtait 66,000 livres par an, plusieurs bataillons de milice
de Lorraine; des maréchaussées, toutes vêtues de la livrée du
roi.
Ce n'était pas encore assez.
Le 8 avril 1739 Louis XV, à la sollicitation de Stanislas, envoie à M.
de Craon et à son frère des lettres patentes ainsi conçues: «Considérant
que le marquis de Beauvau, mestre de camp, colonel du régiment de la
Reine, et le prince de Craon, viennent de la même tige que Isabeau de
Bavière, 8e ayeule de S. M., elle les autorise, ainsi que leurs enfants
nés ou à naître en légitime mariage, à prendre le titre de cousins de S.
M., dans tous les actes, etc., et S. M. leur écrira de même.»
Enfin en 1742 le roi de Pologne, qui ne cesse de s'occuper de la famille
de Beauvau, écrit au cardinal de Fleury pour solliciter l'abbaye de
Saint-Pierre à Metz, en faveur de Mme de Beauvau, chanoinesse de
Remiremont. «Tout ce que je puis dire par une parfaite connaissance de
cause, écrit-il, c'est que c'est une dame très respectable par toutes
ses belles qualités, et comme on ne vous gagne que par la vertu, je suis
persuadé que vous aurez égard à la sienne.»
CHAPITRE IV
(1735-1740)
Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau,
Saint-Lambert, Desmarets.
Abandonnons un instant Stanislas pendant qu'il organise peu à peu sa
cour et qu'il cherche à s'acclimater en Lorraine et faisons connaissance
avec quelques personnages de la petite cité de Lunéville. Ces
personnages vont jouer bientôt un rôle si important, nous allons si bien
les retrouver presque à chaque page de notre récit, qu'il est
indispensable de les présenter au lecteur avec quelques détails.
Sous le règne du duc Léopold, Lunéville n'avait pas été seulement une
cour galante, mais aussi une cour littéraire et savante. On se piquait
d'y cultiver les sciences et les lettres.
Si l'avènement de Stanislas amena à la cour de Lorraine des esprits plus
batailleurs que littéraires, dans la ville même on continuait à compter
nombre d'esprits cultivés qui s'occupaient de littérature avec succès.
Les principaux personnages littéraires de la petite cité, ceux qui
malgré leur jeunesse donnaient les plus belles espérances étaient Devau
et Saint-Lambert; tous deux débutaient dans la carrière sous les
auspices d'une femme qui aurait pu être leur mère, Mme de Graffigny.
Mme de Graffigny, qui devait devenir plus tard un des beaux esprits de
Paris, faisait en ce moment les délices de Lunéville.
Née à Nancy en 1695, Françoise d'Isembourg d'Happoncourt, d'une illustre
maison, avait épousé François Huguet de Graffigny, exempt des gardes du
corps et chambellan du duc Léopold. C'était un homme d'un caractère
violent et qui rendit sa femme parfaitement malheureuse. Elle se consola
en le trompant consciencieusement et en cherchant dans l'amour et la
littérature des compensations à ses peines. Enfin, après bien des années
de souffrance et de résignation, elle obtint sa séparation et put vivre
à sa guise.
Un commerce doux, égal, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un cœur
sensible lui avaient acquis beaucoup d'amis. Elle avait des prétentions
littéraires, écrivait non sans talent et elle composait de petites
pièces que l'on jouait à la cour de Léopold, où elle était reçue fort
intimement. Elle conserva même toute sa vie les relations les plus
affectueuses avec les princesses lorraines qui ne l'appelaient jamais
que «ma chère grosse». Bientôt Mme de Graffigny imagina d'ouvrir un
salon, et elle réussit à grouper autour d'elle quelques jeunes gens
distingués qui, comme elle, étaient passionnés de littérature. Une
nièce, pauvre et malheureuse, Mlle de Ligniville, qu'elle avait adoptée
pour la sauver du couvent, vivait avec elle et l'aidait à recevoir ses
amis.
Un des meilleurs, si ce n'est le meilleur des amis de Mme de Graffigny,
fut François-Étienne Devau. Il était né à Lunéville le 12 décembre 1712.
Ses parents le destinaient à la magistrature et ils l'envoyèrent faire
ses études chez les jésuites de Pont-à-Mousson. Il se fit recevoir
avocat au parlement de Nancy, mais sa nature indolente s'accommodait mal
des études sérieuses et il ne sut jamais se plier à un travail régulier.
Il était aimable, aimait le commerce des lettres, et il se lia avec Mme
de Graffigny, qui avait dix-sept ans de plus que lui. Quelle fut la
nature de leur affection? Fut-elle, comme on l'a dit, purement
maternelle de la part de la jeune femme? Il est assez délicat de le
préciser.
Quand Mme de Graffigny écrit à son cher Panpan, car elle l'a surnommé
Panpan, et le nom lui va si bien qu'il le gardera toute sa vie, elle
l'embrasse mille fois et lui donne des marques de tendresse si vives
qu'on reste fort perplexe. Nous sommes assez tenté de croire qu'au
début, c'est-à-dire quand Devau avait dix-huit ans et Mme de Graffigny
trente-cinq, l'intimité des deux amis ne fut pas longtemps platonique;
elle le devint dans la suite, cela n'est pas douteux, mais quand on n'a
aucun lien de parenté, on ne se tutoie pas sans avoir vécu dans une
intimité complète, au moins pendant quelque temps. Et puis Panpan
conserva jusqu'à sa mort un tel souvenir de Mme de Graffigny, de sa
chère Francine, qu'elle avait dû, à n'en pas douter, être pour lui
l'initiatrice, comme l'on dit de nos jours.
Toujours est-il que Mme de Graffigny, quel que soit le rôle qu'elle ait
joué auprès de Devau, le lança dans le monde où elle avait les plus
belles relations, et elle lui créa la situation qui lui manquait. Elle
le fit admettre dans les sociétés les plus distinguées; elle le présenta
à la cour de Léopold où, malgré son jeune âge, il fut fort bien
accueilli. Son esprit naturel, la gaieté de son caractère, la douceur de
ses manières le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient.
Panpan ne se contentait pas d'être aimable dans la société, il composait
encore avec facilité de petits vers fort jolis qui couraient les salons
et lui faisaient de la réputation. Madrigaux, épigrammes, chansons,
contes, il cultivait tous les genres.
Voici un spécimen de son talent:
LE BAL MASQUÉ
CONTE
Dans un bal, où la cour fêtait l'anniversaire
De quelque heureux événement,
On remarqua durant la nuit entière
Un grand masque au buffet attaché constamment.
Pourtant il le quittait, mais pour un seul moment:
Il revenait bientôt y faire bonne chère.
De le connaître on était curieux,
Enviant l'estomac heureux
Qui s'acquittait d'un si pénible office.
On parvint enfin à savoir
Que, pour un si dur exercice,
Sous le même domino noir
Avait passé toute la garde suisse.
Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour
travailler.
Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses
productions, car il écrivait modestement en parlant de lui-même: «Je
faisais de la prose quand je croyais faire des vers.»
Malheureusement cultiver les muses et fréquenter la société ne donnaient
pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son père, mécontent
de son oisiveté, lui refusait les subsides les plus indispensables, et
le pauvre Panpan vivait dans une gêne extrême.
Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la
chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne sût pas un mot
d'allemand et qu'il n'eût nulle envie de l'apprendre. Mais aucun
traitement n'était attaché à cette sinécure; aussi Panpan s'en serait-il
bien passé.
Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidèles commensaux du salon de
Mme de Graffigny, était le jeune Saint-Lambert. Il était né à Nancy le
26 décembre 1716.
Son père s'appelait simplement Lambert; il avait épousé une demoiselle
noble à peu près ruinée, Mlle de Chevalier, et s'était trouvé ainsi
apparenté aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre
le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agréablement. Par la suite il
devint lieutenant de grenadiers au régiment des gardes de Son Altesse.
M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village à un kilomètre
d'Haroué, résidence des Craon. C'est là que le jeune Saint-Lambert fut
élevé dans une camaraderie presque journalière avec les enfants de la
famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement lié avec le
futur prince de Beauvau.
Saint-Lambert étudia longtemps chez les jésuites de Pont-à-Mousson, où
il obtint des succès flatteurs; puis il fit ses débuts dans la carrière
militaire. Son intimité avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans
la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se
distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de
vivre agréablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise
santé, dans la société littéraire de Lunéville.
Devau et Saint-Lambert étaient à peu près du même âge, ils avaient les
mêmes goûts, tous deux formaient les mêmes rêves d'avenir; aussi ne se
quittaient-ils guère et s'aimaient-ils tendrement. Bientôt
Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrière des lettres où il
voyait son ami cueillir de faciles succès, et il commença lui aussi à
«taquiner la Muse». C'est à Panpan qu'il demandait de corriger ses
travaux, en même temps qu'il lui jurait une éternelle amitié.
_A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son père, proche la
cour, à Lunéville_
«Affracourt, janvier 1739.