[29] François III ne s'était décidé à signer l'acte de cession

qu'après avoir reçu de Charles VI l'investiture de la Toscane.

Déjà le duc François n'habitait plus la Lorraine; l'année précédente, il

avait confié la régence à sa mère et il était parti pour Vienne où il

avait épousé l'archiduchesse Marie-Thérèse.

Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa

résidence soit à Vienne, soit à Bruxelles où ses fils l'appelaient. Elle

ne le voulut pas. Elle déclara qu'elle était «trop vieille pour

apprendre l'allemand», et que là où elle avait vécu et souffert, là

aussi elle voulait mourir.

Elle aurait désiré rester à Lunéville; mais c'était la seule résidence

qui fût alors en état de loger le roi de Pologne. Par égard pour sa

situation, Louis XV lui offrit de lui céder sa vie durant le château de

Commercy qu'avait autrefois habité le cardinal de Retz; elle accepta.

Avant de quitter pour jamais Lunéville, la duchesse reçut la visite du

prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel

III; il était chargé de demander au nom de son maître la main

d'Élisabeth-Thérèse, l'aînée des princesses lorraines. La cérémonie des

fiançailles eut lieu le 5 mars 1737.

Le lendemain, de grand matin, la régente et ses deux filles quittaient

le palais de leurs ancêtres, le visage baigné de larmes et contenant

avec peine la douleur qui leur étreignait le cœur. Ces regrets étaient

partagés par la population entière. Au dehors, en effet, une foule

immense était rassemblée; la désolation était générale: on ne voyait que

visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept

siècles que la même maison régnait sur les Lorrains; elle en était

adorée.

Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se précipita

au-devant des chevaux pour les empêcher d'avancer et garder quelques

minutes encore cette famille bien-aimée.

En même temps que la consternation et l'horreur régnaient à Lunéville,

les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que

devaient parcourir les princesses; prosternés à genoux, ils tendaient

vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grâce à la

famille royale de ne pas les abandonner.

Le cortège mit cinq heures à parcourir la première lieue.

L'ambassadeur de Sardaigne, ému par ces démonstrations, écrivait à son

maître: «Une journée si affreuse est bien faite pour donner une idée du

jugement dernier!»

L'on n'arriva que fort tard dans la soirée au château d'Haroué,

magnifique résidence qui appartenait au prince de Craon[30], et que Mme

de Craon avait mis gracieusement à la disposition de la régente.

[30] Il était situé à 30 kilomètres de Lunéville.

Pourquoi la princesse avait-elle accepté l'invitation de sa rivale

détestée? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonné? Avait-elle voulu sauver

les apparences? Toujours est-il qu'elle résida à Haroué avec ses filles

jusqu'à ce que le château de Commercy fût en état de la recevoir. Du

reste M. et Mme de Craon avaient quitté le château en apprenant que la

Régente arrivait accompagnée de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans

auparavant, avait tué en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon.

C'est à Haroué que les princesses de Lorraine passèrent les dernières

heures qu'il leur fut donné de vivre ensemble. Le 14 mars, la future

reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux États; sa sœur, la

princesse Charlotte, se rendait à l'abbaye de Remiremont dont elle

allait, l'année suivante, devenir abbesse[31], et la duchesse se

dirigeait tristement vers la résidence de Commercy qu'elle ne devait

plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli.

[31] Elle partit de Remiremont en 1745 pour se rendre à Insprück;

elle ne revint jamais en Lorraine.

CHAPITRE III

(1737-1740)

Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant

de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de

la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve

de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis

polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau

sexe.--Scandales de la cour de Lunéville.

Par le traité de 1735 il était formellement stipulé qu'à la mort de

Stanislas les duchés de Lorraine feraient retour à la France.

Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit à signer,

le 30 septembre 1736, la déclaration de Meudon.

Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[32], Stanislas accordait au

roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions,

de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines,

bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la

nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois,

etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une

abdication anticipée.

[32] A la mort du grand-duc de Toscane, elle devait être portée à

2,000,000 de livres.

Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de

Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient

en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui

fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[33]. Il partit pour

Nancy le 28 janvier 1737.

[33] Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, né le 2 janvier

1697, avait travaillé dès l'âge de quatorze ans dans les bureaux

de M. Voisin, secrétaire d'État de la guerre sous Louis XIV.

Nommé maître des requêtes en 1716, il franchit rapidement tous

les degrés de la hiérarchie et il fut envoyé en 1731 comme

intendant à Soissons.--Il avait épousé le 16 mai 1724

Louise-Élisabeth Orry, fille d'un intendant des finances. Il

devint veuf en septembre 1761.--Il administra seul la Lorraine de

1737 à 1758, et avec un de ses fils de 1759 à 1766.

Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les

autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres

patentes de Stanislas et de Louis XV.

Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous

les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva

et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay,

la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur

l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un

bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de

chasse et de hautbois.

Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix

et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille

lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient

illuminés _a giorno_.

Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme;

mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils

étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était

pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue

était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne

prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[34].

[34] L'année 1737 fut considérée comme la première mort du pays,

1766 fut la seconde.

A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent

congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une

rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences

empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit

pas davantage.

Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux

sujets[35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les

réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après

par la reine Opalinska.

[35] Stanislas ne fit son entrée à Nancy que le 9 août.

Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains

descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition

par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se

mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué

sous le duc Léopold.

M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne.

Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était

souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il

envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre.

Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de

prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de

renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur.

Le roi de Pologne, qui était par nature essentiellement reconnaissant et

qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une

véritable gratitude à Léopold et aussi à M. de Craon qui avait été

l'intermédiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs

circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce

dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer près de lui

M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressèrent auprès du nouveau

souverain.

Si son gendre le traitait sans aucuns égards, Stanislas entendait au

contraire observer vis-à-vis de lui les règles de la bienséance la plus

stricte. A peine installé il voulut envoyer l'homme le plus

considérable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la

«prise de possession». Son choix se porta sur M. de Craon.

Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le

voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse.

Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'après de longues années

d'exil.

En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-même

que par les siens, le paisible établissement de Stanislas, le prince de

Craon était resté fidèle à la vieille dynastie lorraine. Le duc

François, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractère

une confiance sans bornes, l'avait chargé de se rendre en Toscane avec

le titre de ministre plénipotentiaire, pour être prêt à prendre

possession du grand-duché à la mort de Gaston de Médicis.

Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour

Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la

princesse la route de Florence; ils s'y installèrent définitivement et

ils y tinrent un grand état de maison[36].

[36] Toute la noblesse accourut chez eux; comme on connaissait

l'intimité du prince et de François, chacun lui faisait la cour

et sollicitait un emploi pour le jour où il y aurait lieu

d'organiser la nouvelle administration. M. de Craon, qui voulait

ménager tout le monde, promettait la même place à vingt

personnes. Quand le grand-duc mourut, le 9 juillet 1737, le

prince fit reconnaître aussitôt le duc François, et il gouverna

en son nom avec le titre de vice-roi. Il fut naturellement

impossible au prince de tenir toutes les promesses qu'il avait

faites, et ce fut un concert de récriminations et de plaintes:

«Ce sont de plaisantes gens que ces Florentins, s'écriait-il

indigné; ils prennent des politesses pour des engagements.»

Avant de raconter les débuts du règne de Stanislas et la façon dont il

organisa sa petite cour, voyons d'abord quels étaient ses pouvoirs et

quels rapports il entretint avec son terrible chancelier.

Les pouvoirs de M. de la Galaizière étaient énormes; par le fait, il

exerçait en Lorraine l'autorité absolue. C'était, du reste, un homme

d'une remarquable valeur, et il est resté une des grandes figures

administratives du dix-huitième siècle.

Stanislas eut-il à souffrir de l'état de dépendance dans lequel il vécut

vis-à-vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizière

était un homme du monde, aimable, distingué, bien élevé; il n'abusait

pas de sa toute-puissance; sans jamais rien céder dans la réalité, en

apparence il se montrait plein d'égards et de courtoisie, et il gardait

toujours, vis-à-vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses.

Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au

monarque les cérémonies extérieures, la pompe officielle, en un mot

l'illusion de la souveraineté. Enfin, il déploya dans ses rapports avec

son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vécurent, non seulement

en paix, mais souvent même sur un pied de véritable intimité. Le roi

était sensible aux procédés courtois de son chancelier, et, bien que

souvent en désaccord, il ne s'éleva jamais entre eux de conflit

irréparable.

Et puis le roi était si bon, si bienveillant; il tenait si peu au

pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout

le bien qu'il aurait souhaité, et, s'il souffrait quelquefois de n'être

pas le maître, c'était en se trouvant impuissant devant la dureté de son

chancelier.

Quand il vit à quel rôle infime se réduisaient ses fonctions royales, il

s'y résigna avec philosophie et il s'ingénia à se créer des

compensations. Débarrassé des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'à

faire du bien autour de lui et à s'entourer d'une cour agréable où il

pût goûter en repos les joies du cœur et de l'esprit. Mais la tâche

était malaisée, et il lui fallut plusieurs années avant d'y parvenir.

Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse,

n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des

oppresseurs dans les fonctionnaires chargés de les administrer.

Le roi de Pologne était la bonté même, et il se trouvait certainement le

prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux

sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement

retourner peu à peu l'opinion en sa faveur.

Il avait appris sans déplaisir les marques si profondes d'attachement

données par les Lorrains à la régente et aux princesses lors de leur

départ.

«J'aime ces sentiments, s'était-il écrié en écoutant le récit des scènes

attendrissantes qui s'étaient passées à Lunéville; ils m'annoncent que

je vais régner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du

bien.»

Ces phrases et d'autres semblables, colportées à l'envi, n'avaient pas

sensiblement diminué l'hostilité des populations. L'antipathie pour le

nouveau règne se manifestait de toutes manières. On commença par

chansonner le souverain:

Oh! grands dieux! quelle culbute!

Après nos ducs quelle chute!

Monseigneur de la Galaizière,

Laire, laire, laire, lanlaire,

Laire, laire, laire, lanla.

Que ne laissais-tu à Meudon

Ce Roi qui ne l'est que de nom

Monseigneur de la Galaizière[37]

[37] Chanson populaire. BOYÉ, _Troisième traité de Vienne_.

Les Lorrains se laissaient même volontiers aller à manifester leurs

sentiments publiquement.

On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la

place du marché de Nancy; ils furent fort mal accueillis et même

poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indignée, voulait

faire rechercher les coupables: «Laissez-les dire, lui répondit sagement

Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore

plus que leurs anciens princes.»

C'étaient particulièrement les paysans qui se montraient les plus

récalcitrants; dans les campagnes s'élevaient fréquemment des rixes avec

les soldats français.

Dans les villes, surtout dans celles où résidait la cour, l'antipathie

ne fut pas de très longue durée. Quand on vit que la présence de

Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement,

l'animation, les fêtes, on se réjouit malgré tout de voir reprendre les

affaires, et on cessa bientôt de garder rigueur à un régime si favorable

à la prospérité des commerçants.

Quelle était l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils

le nouveau régime?

A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'était

divisée. Les uns n'avaient pas voulu changer de maître et avaient suivi

à Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir,

s'étaient tout de suite tournés vers la France. D'autres, plus

éclectiques, s'étaient tournés des deux côtés à la fois; ainsi, le

marquis de Choiseul-Stainville, par un équitable partage, avait fait

entrer son fils aîné dans l'armée française, le second dans l'armée

autrichienne.

Quant à la noblesse restée dans le pays, les uns s'étaient précipités

au-devant du soleil levant, au point de soulever l'écœurement de

l'ancien duc François; les autres, la majorité, se tinrent d'abord assez

à l'écart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisément, Stanislas

leur distribua libéralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre

de ses chambellans, il compte bientôt les marquis de Choiseul, du

Châtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de

Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Béthune est

grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de

Custine grand écuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du

corps[38].

[38] Plusieurs d'entre eux, entre autres le comte de Ludres,

étaient à la fois chambellans du roi de Pologne et du grand-duc

de Toscane; ils prenaient les deux titres dans les actes

officiels, et Stanislas ne trouvait pas mauvais ce témoignage de

fidélité à son prédécesseur.

Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la

chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc.

La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de

Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de

Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais.

Un chevalier d'honneur, un premier maître d'hôtel, des filles d'honneur,

des gentilshommes, des aumôniers, des pages complètent le personnel de

son entourage.

Ce n'était point par une ostentation qui était loin de ses goûts que

Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il

cherchait à donner satisfaction à tout le monde[39].

[39] Le personnel de la cour était considérable. Outre les charges

que nous venons de citer, on comptait dans le personnel inférieur:

1 médecin, 2 chirurgiens, 1 apothicaire, 4 valets de chambre,

1 tapissier, 3 huissiers, 1 perruquier, 1 garçon de la garde-robe,

2 frotteurs, 2 balayeurs, 4 porteurs de bois, 1 allumeuse de lampes,

2 ramoneuses, 18 grands valets de pied, 10 petits, 2 coureurs,

6 heiduques, 22 suisses.

La blanchisseuse du roi était la Pierrot; Mme Mathis était chargée

du linge de table; M. Pluchon était le cordonnier du roi et M. Roxin

le peintre.

116 personnes étaient chargées de l'entretien des jardins et des

fontaines.

Pour le service de la chapelle, on comptait: 1 confesseur, 2

aumôniers, les chanoines réguliers, 1 garçon sacristain, 1 horloger,

1 facteur d'orgues.

Pour l'écurie: 1 premier écuyer, 8 cochers, 6 postillons, 12 garçons

d'attelage, 2 charretiers, 16 palefreniers, 3 postillons de chaise,

4 muletiers, 2 selliers, etc.

Pour la comédie: 14 personnes.

Pour la vénerie: 20 personnes, chargeurs d'armes, piqueurs, valets

de limier, valets de chiens, boulangers, palefreniers.

Enfin, il y avait, pour les chasses, un capitaine des gardes à

cheval, des gardes à pied, etc.

Bien entendu, la grande majorité de ces charges étaient plus

honorifiques que réelles; la plupart étaient des sinécures et bien peu

de ces nombreux fonctionnaires touchaient des émoluments. Aussi ne se

croyaient-ils nullement tenus à remplir les fonctions dont on les avait

gratifiés; la plupart s'isolèrent dans leurs châteaux, se bornant à

attendre les événements et voulant voir, avant de se décider, ce qu'on

pouvait espérer du nouveau roi.

Stanislas lui-même, soit qu'il se méfiât de leurs sentiments, soit qu'il

se trouvât plus agréablement dans le milieu polonais auquel il était

habitué, ne fit pas au début de grands efforts pour les attirer.

Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut

garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant

un trône, fut de récompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partagé

les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient été les compagnons

fidèles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de

la cour.

Le duc Ossolinski, ce duc révolutionnaire qui avait profité de ses

fonctions de grand trésorier de Pologne pour enlever les diamants de la

couronne, fut nommé grand maître de la cour.

Le baron de Meszech, un vieux fidèle de Stanislas, eut le soin de

maintenir l'ordre et la règle dans le palais avec le titre de grand

maréchal. Le chevalier de Wiltz reçut le commandement du régiment de

cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand

écuyer.

Le comte Zaluski, grand référendaire de Pologne, devint grand aumônier

de la cour.

Le secrétaire du roi, Solignac, eut la charge de secrétaire général du

gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nommé premier écuyer;

Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame

d'honneur de la reine, etc.

Le comte de Thianges, celui qui avait accepté de jouer le rôle du roi

quand Stanislas avait cherché, en 1733, à reconquérir le trône de

Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut chargé de toutes les

chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des

chevaux[40].

[40] Il se démit de sa charge en 1746 en faveur de M. de

Ligniville et contre une place de grand chambellan en faveur de

son neveu, qui portait son nom.

Le roi ayant fondé une école pour quarante-huit cadets, la moitié des

places fut réservée aux enfants de ses fidèles Polonais.

Dans son zèle de reconnaissance, Stanislas émit même la prétention de

nommer, à Remiremont et à Poussay, des chanoinesses polonaises; mais

cette prétention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et

le roi dut s'empresser de renoncer à son idée.

Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du

monarque, elles déplurent à la noblesse lorraine. On s'étonna, non sans

raison, de voir les plus belles charges de la cour attribuées à des

étrangers, au détriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de

les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau régime.

Composée presque exclusivement de ces Polonais batailleurs, querelleurs,

aux mœurs encore brutales, violentes, presque sauvages, la cour de

Lorraine, au début, fut loin de ressembler à ce qu'elle avait été sous

Léopold, et rien ne pouvait faire prévoir alors le lustre et l'éclat

dont elle devait briller quelques années plus tard.

Moins encore peut-être que les courtisans polonais du roi, la reine

Opalinska n'était pas faite pour donner à la cour du charme et de

l'agrément.

Issue du sang des Piast, simples paysans devenus rois, Catherine

Opalinska avait été mariée à quinze ans[41] à Stanislas qui n'en avait

que dix-huit.

[41] Elle était née le 5 octobre 1680.

C'était une femme excellente, pieuse, généreuse, bienfaisante, ayant

sans cesse la main ouverte à toutes les infortunes; mais elle était

d'une piété rigide, et l'austérité de ses mœurs était extrême.

Elle pratiquait l'humilité, lavait les pieds des pauvres à certaines

grandes fêtes de l'année, portait elle-même ses aumônes; enfin, elle

donnait l'exemple des plus rares vertus.

Elle ne se bornait pas aux pratiques intimes de la piété; elle aimait

les cérémonies extérieures de l'Église. En 1739, au moment de la grande

mission, on la vit suivre avec ponctualité tous les exercices; on la vit

avec le roi, un flambeau à la main, renouveler les promesses du baptême,

visiter le calvaire, suivre les processions. Vingt mille spectateurs

fondaient en larmes à ce spectacle.

Pour tous, elle était un objet de vénération, mais aussi de crainte.

Stanislas lui-même la redoutait. Quand il accordait quelque grâce pour

laquelle il n'était pas certain de son agrément, il disait: «Surtout,

n'en parlez pas à la reine.»

Les personnes appelées à vivre dans son intimité se plaignaient souvent

de l'inégalité de son humeur. Sa santé délicate contribuait encore à la

rendre morose, sévère; quelques-uns disaient même acariâtre.

La reine du reste détestait la Lorraine et elle caressa toujours le

secret espoir de retourner finir ses jours en Pologne. Tout lui

déplaisait à Lunéville, le château, l'eau, l'air, par-dessus tout les

habitants, et elle ne dissimulait pas ses sentiments; aussi était-elle

peu aimée.

La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc. · 第 3 / 26 段