qu'après avoir reçu de Charles VI l'investiture de la Toscane.
Déjà le duc François n'habitait plus la Lorraine; l'année précédente, il
avait confié la régence à sa mère et il était parti pour Vienne où il
avait épousé l'archiduchesse Marie-Thérèse.
Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa
résidence soit à Vienne, soit à Bruxelles où ses fils l'appelaient. Elle
ne le voulut pas. Elle déclara qu'elle était «trop vieille pour
apprendre l'allemand», et que là où elle avait vécu et souffert, là
aussi elle voulait mourir.
Elle aurait désiré rester à Lunéville; mais c'était la seule résidence
qui fût alors en état de loger le roi de Pologne. Par égard pour sa
situation, Louis XV lui offrit de lui céder sa vie durant le château de
Commercy qu'avait autrefois habité le cardinal de Retz; elle accepta.
Avant de quitter pour jamais Lunéville, la duchesse reçut la visite du
prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel
III; il était chargé de demander au nom de son maître la main
d'Élisabeth-Thérèse, l'aînée des princesses lorraines. La cérémonie des
fiançailles eut lieu le 5 mars 1737.
Le lendemain, de grand matin, la régente et ses deux filles quittaient
le palais de leurs ancêtres, le visage baigné de larmes et contenant
avec peine la douleur qui leur étreignait le cœur. Ces regrets étaient
partagés par la population entière. Au dehors, en effet, une foule
immense était rassemblée; la désolation était générale: on ne voyait que
visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept
siècles que la même maison régnait sur les Lorrains; elle en était
adorée.
Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se précipita
au-devant des chevaux pour les empêcher d'avancer et garder quelques
minutes encore cette famille bien-aimée.
En même temps que la consternation et l'horreur régnaient à Lunéville,
les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que
devaient parcourir les princesses; prosternés à genoux, ils tendaient
vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grâce à la
famille royale de ne pas les abandonner.
Le cortège mit cinq heures à parcourir la première lieue.
L'ambassadeur de Sardaigne, ému par ces démonstrations, écrivait à son
maître: «Une journée si affreuse est bien faite pour donner une idée du
jugement dernier!»
L'on n'arriva que fort tard dans la soirée au château d'Haroué,
magnifique résidence qui appartenait au prince de Craon[30], et que Mme
de Craon avait mis gracieusement à la disposition de la régente.
[30] Il était situé à 30 kilomètres de Lunéville.
Pourquoi la princesse avait-elle accepté l'invitation de sa rivale
détestée? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonné? Avait-elle voulu sauver
les apparences? Toujours est-il qu'elle résida à Haroué avec ses filles
jusqu'à ce que le château de Commercy fût en état de la recevoir. Du
reste M. et Mme de Craon avaient quitté le château en apprenant que la
Régente arrivait accompagnée de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans
auparavant, avait tué en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon.
C'est à Haroué que les princesses de Lorraine passèrent les dernières
heures qu'il leur fut donné de vivre ensemble. Le 14 mars, la future
reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux États; sa sœur, la
princesse Charlotte, se rendait à l'abbaye de Remiremont dont elle
allait, l'année suivante, devenir abbesse[31], et la duchesse se
dirigeait tristement vers la résidence de Commercy qu'elle ne devait
plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli.
[31] Elle partit de Remiremont en 1745 pour se rendre à Insprück;
elle ne revint jamais en Lorraine.
CHAPITRE III
(1737-1740)
Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant
de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de
la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve
de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis
polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau
sexe.--Scandales de la cour de Lunéville.
Par le traité de 1735 il était formellement stipulé qu'à la mort de
Stanislas les duchés de Lorraine feraient retour à la France.
Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit à signer,
le 30 septembre 1736, la déclaration de Meudon.
Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[32], Stanislas accordait au
roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions,
de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines,
bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la
nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois,
etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une
abdication anticipée.
[32] A la mort du grand-duc de Toscane, elle devait être portée à
2,000,000 de livres.
Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de
Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient
en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui
fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[33]. Il partit pour
Nancy le 28 janvier 1737.
[33] Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, né le 2 janvier
1697, avait travaillé dès l'âge de quatorze ans dans les bureaux
de M. Voisin, secrétaire d'État de la guerre sous Louis XIV.
Nommé maître des requêtes en 1716, il franchit rapidement tous
les degrés de la hiérarchie et il fut envoyé en 1731 comme
intendant à Soissons.--Il avait épousé le 16 mai 1724
Louise-Élisabeth Orry, fille d'un intendant des finances. Il
devint veuf en septembre 1761.--Il administra seul la Lorraine de
1737 à 1758, et avec un de ses fils de 1759 à 1766.
Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les
autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres
patentes de Stanislas et de Louis XV.
Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous
les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva
et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay,
la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur
l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un
bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de
chasse et de hautbois.
Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix
et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille
lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient
illuminés _a giorno_.
Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme;
mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils
étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était
pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue
était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne
prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[34].
[34] L'année 1737 fut considérée comme la première mort du pays,
1766 fut la seconde.
A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent
congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une
rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences
empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit
pas davantage.
Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux
sujets[35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les
réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après
par la reine Opalinska.
[35] Stanislas ne fit son entrée à Nancy que le 9 août.
Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains
descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition
par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se
mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué
sous le duc Léopold.
M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne.
Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était
souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il
envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre.
Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de
prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de
renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur.
Le roi de Pologne, qui était par nature essentiellement reconnaissant et
qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une
véritable gratitude à Léopold et aussi à M. de Craon qui avait été
l'intermédiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs
circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce
dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer près de lui
M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressèrent auprès du nouveau
souverain.
Si son gendre le traitait sans aucuns égards, Stanislas entendait au
contraire observer vis-à-vis de lui les règles de la bienséance la plus
stricte. A peine installé il voulut envoyer l'homme le plus
considérable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la
«prise de possession». Son choix se porta sur M. de Craon.
Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le
voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse.
Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'après de longues années
d'exil.
En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-même
que par les siens, le paisible établissement de Stanislas, le prince de
Craon était resté fidèle à la vieille dynastie lorraine. Le duc
François, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractère
une confiance sans bornes, l'avait chargé de se rendre en Toscane avec
le titre de ministre plénipotentiaire, pour être prêt à prendre
possession du grand-duché à la mort de Gaston de Médicis.
Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour
Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la
princesse la route de Florence; ils s'y installèrent définitivement et
ils y tinrent un grand état de maison[36].
[36] Toute la noblesse accourut chez eux; comme on connaissait
l'intimité du prince et de François, chacun lui faisait la cour
et sollicitait un emploi pour le jour où il y aurait lieu
d'organiser la nouvelle administration. M. de Craon, qui voulait
ménager tout le monde, promettait la même place à vingt
personnes. Quand le grand-duc mourut, le 9 juillet 1737, le
prince fit reconnaître aussitôt le duc François, et il gouverna
en son nom avec le titre de vice-roi. Il fut naturellement
impossible au prince de tenir toutes les promesses qu'il avait
faites, et ce fut un concert de récriminations et de plaintes:
«Ce sont de plaisantes gens que ces Florentins, s'écriait-il
indigné; ils prennent des politesses pour des engagements.»
Avant de raconter les débuts du règne de Stanislas et la façon dont il
organisa sa petite cour, voyons d'abord quels étaient ses pouvoirs et
quels rapports il entretint avec son terrible chancelier.
Les pouvoirs de M. de la Galaizière étaient énormes; par le fait, il
exerçait en Lorraine l'autorité absolue. C'était, du reste, un homme
d'une remarquable valeur, et il est resté une des grandes figures
administratives du dix-huitième siècle.
Stanislas eut-il à souffrir de l'état de dépendance dans lequel il vécut
vis-à-vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizière
était un homme du monde, aimable, distingué, bien élevé; il n'abusait
pas de sa toute-puissance; sans jamais rien céder dans la réalité, en
apparence il se montrait plein d'égards et de courtoisie, et il gardait
toujours, vis-à-vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses.
Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au
monarque les cérémonies extérieures, la pompe officielle, en un mot
l'illusion de la souveraineté. Enfin, il déploya dans ses rapports avec
son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vécurent, non seulement
en paix, mais souvent même sur un pied de véritable intimité. Le roi
était sensible aux procédés courtois de son chancelier, et, bien que
souvent en désaccord, il ne s'éleva jamais entre eux de conflit
irréparable.
Et puis le roi était si bon, si bienveillant; il tenait si peu au
pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout
le bien qu'il aurait souhaité, et, s'il souffrait quelquefois de n'être
pas le maître, c'était en se trouvant impuissant devant la dureté de son
chancelier.
Quand il vit à quel rôle infime se réduisaient ses fonctions royales, il
s'y résigna avec philosophie et il s'ingénia à se créer des
compensations. Débarrassé des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'à
faire du bien autour de lui et à s'entourer d'une cour agréable où il
pût goûter en repos les joies du cœur et de l'esprit. Mais la tâche
était malaisée, et il lui fallut plusieurs années avant d'y parvenir.
Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse,
n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des
oppresseurs dans les fonctionnaires chargés de les administrer.
Le roi de Pologne était la bonté même, et il se trouvait certainement le
prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux
sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement
retourner peu à peu l'opinion en sa faveur.
Il avait appris sans déplaisir les marques si profondes d'attachement
données par les Lorrains à la régente et aux princesses lors de leur
départ.
«J'aime ces sentiments, s'était-il écrié en écoutant le récit des scènes
attendrissantes qui s'étaient passées à Lunéville; ils m'annoncent que
je vais régner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du
bien.»
Ces phrases et d'autres semblables, colportées à l'envi, n'avaient pas
sensiblement diminué l'hostilité des populations. L'antipathie pour le
nouveau règne se manifestait de toutes manières. On commença par
chansonner le souverain:
Oh! grands dieux! quelle culbute!
Après nos ducs quelle chute!
Monseigneur de la Galaizière,
Laire, laire, laire, lanlaire,
Laire, laire, laire, lanla.
Que ne laissais-tu à Meudon
Ce Roi qui ne l'est que de nom
Monseigneur de la Galaizière[37]
[37] Chanson populaire. BOYÉ, _Troisième traité de Vienne_.
Les Lorrains se laissaient même volontiers aller à manifester leurs
sentiments publiquement.
On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la
place du marché de Nancy; ils furent fort mal accueillis et même
poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indignée, voulait
faire rechercher les coupables: «Laissez-les dire, lui répondit sagement
Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore
plus que leurs anciens princes.»
C'étaient particulièrement les paysans qui se montraient les plus
récalcitrants; dans les campagnes s'élevaient fréquemment des rixes avec
les soldats français.
Dans les villes, surtout dans celles où résidait la cour, l'antipathie
ne fut pas de très longue durée. Quand on vit que la présence de
Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement,
l'animation, les fêtes, on se réjouit malgré tout de voir reprendre les
affaires, et on cessa bientôt de garder rigueur à un régime si favorable
à la prospérité des commerçants.
Quelle était l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils
le nouveau régime?
A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'était
divisée. Les uns n'avaient pas voulu changer de maître et avaient suivi
à Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir,
s'étaient tout de suite tournés vers la France. D'autres, plus
éclectiques, s'étaient tournés des deux côtés à la fois; ainsi, le
marquis de Choiseul-Stainville, par un équitable partage, avait fait
entrer son fils aîné dans l'armée française, le second dans l'armée
autrichienne.
Quant à la noblesse restée dans le pays, les uns s'étaient précipités
au-devant du soleil levant, au point de soulever l'écœurement de
l'ancien duc François; les autres, la majorité, se tinrent d'abord assez
à l'écart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisément, Stanislas
leur distribua libéralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre
de ses chambellans, il compte bientôt les marquis de Choiseul, du
Châtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de
Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Béthune est
grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de
Custine grand écuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du
corps[38].
[38] Plusieurs d'entre eux, entre autres le comte de Ludres,
étaient à la fois chambellans du roi de Pologne et du grand-duc
de Toscane; ils prenaient les deux titres dans les actes
officiels, et Stanislas ne trouvait pas mauvais ce témoignage de
fidélité à son prédécesseur.
Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la
chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc.
La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de
Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de
Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais.
Un chevalier d'honneur, un premier maître d'hôtel, des filles d'honneur,
des gentilshommes, des aumôniers, des pages complètent le personnel de
son entourage.
Ce n'était point par une ostentation qui était loin de ses goûts que
Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il
cherchait à donner satisfaction à tout le monde[39].
[39] Le personnel de la cour était considérable. Outre les charges
que nous venons de citer, on comptait dans le personnel inférieur:
1 médecin, 2 chirurgiens, 1 apothicaire, 4 valets de chambre,
1 tapissier, 3 huissiers, 1 perruquier, 1 garçon de la garde-robe,
2 frotteurs, 2 balayeurs, 4 porteurs de bois, 1 allumeuse de lampes,
2 ramoneuses, 18 grands valets de pied, 10 petits, 2 coureurs,
6 heiduques, 22 suisses.
La blanchisseuse du roi était la Pierrot; Mme Mathis était chargée
du linge de table; M. Pluchon était le cordonnier du roi et M. Roxin
le peintre.
116 personnes étaient chargées de l'entretien des jardins et des
fontaines.
Pour le service de la chapelle, on comptait: 1 confesseur, 2
aumôniers, les chanoines réguliers, 1 garçon sacristain, 1 horloger,
1 facteur d'orgues.
Pour l'écurie: 1 premier écuyer, 8 cochers, 6 postillons, 12 garçons
d'attelage, 2 charretiers, 16 palefreniers, 3 postillons de chaise,
4 muletiers, 2 selliers, etc.
Pour la comédie: 14 personnes.
Pour la vénerie: 20 personnes, chargeurs d'armes, piqueurs, valets
de limier, valets de chiens, boulangers, palefreniers.
Enfin, il y avait, pour les chasses, un capitaine des gardes à
cheval, des gardes à pied, etc.
Bien entendu, la grande majorité de ces charges étaient plus
honorifiques que réelles; la plupart étaient des sinécures et bien peu
de ces nombreux fonctionnaires touchaient des émoluments. Aussi ne se
croyaient-ils nullement tenus à remplir les fonctions dont on les avait
gratifiés; la plupart s'isolèrent dans leurs châteaux, se bornant à
attendre les événements et voulant voir, avant de se décider, ce qu'on
pouvait espérer du nouveau roi.
Stanislas lui-même, soit qu'il se méfiât de leurs sentiments, soit qu'il
se trouvât plus agréablement dans le milieu polonais auquel il était
habitué, ne fit pas au début de grands efforts pour les attirer.
Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut
garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant
un trône, fut de récompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partagé
les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient été les compagnons
fidèles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de
la cour.
Le duc Ossolinski, ce duc révolutionnaire qui avait profité de ses
fonctions de grand trésorier de Pologne pour enlever les diamants de la
couronne, fut nommé grand maître de la cour.
Le baron de Meszech, un vieux fidèle de Stanislas, eut le soin de
maintenir l'ordre et la règle dans le palais avec le titre de grand
maréchal. Le chevalier de Wiltz reçut le commandement du régiment de
cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand
écuyer.
Le comte Zaluski, grand référendaire de Pologne, devint grand aumônier
de la cour.
Le secrétaire du roi, Solignac, eut la charge de secrétaire général du
gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nommé premier écuyer;
Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame
d'honneur de la reine, etc.
Le comte de Thianges, celui qui avait accepté de jouer le rôle du roi
quand Stanislas avait cherché, en 1733, à reconquérir le trône de
Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut chargé de toutes les
chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des
chevaux[40].
[40] Il se démit de sa charge en 1746 en faveur de M. de
Ligniville et contre une place de grand chambellan en faveur de
son neveu, qui portait son nom.
Le roi ayant fondé une école pour quarante-huit cadets, la moitié des
places fut réservée aux enfants de ses fidèles Polonais.
Dans son zèle de reconnaissance, Stanislas émit même la prétention de
nommer, à Remiremont et à Poussay, des chanoinesses polonaises; mais
cette prétention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et
le roi dut s'empresser de renoncer à son idée.
Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du
monarque, elles déplurent à la noblesse lorraine. On s'étonna, non sans
raison, de voir les plus belles charges de la cour attribuées à des
étrangers, au détriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de
les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau régime.
Composée presque exclusivement de ces Polonais batailleurs, querelleurs,
aux mœurs encore brutales, violentes, presque sauvages, la cour de
Lorraine, au début, fut loin de ressembler à ce qu'elle avait été sous
Léopold, et rien ne pouvait faire prévoir alors le lustre et l'éclat
dont elle devait briller quelques années plus tard.
Moins encore peut-être que les courtisans polonais du roi, la reine
Opalinska n'était pas faite pour donner à la cour du charme et de
l'agrément.
Issue du sang des Piast, simples paysans devenus rois, Catherine
Opalinska avait été mariée à quinze ans[41] à Stanislas qui n'en avait
que dix-huit.
[41] Elle était née le 5 octobre 1680.
C'était une femme excellente, pieuse, généreuse, bienfaisante, ayant
sans cesse la main ouverte à toutes les infortunes; mais elle était
d'une piété rigide, et l'austérité de ses mœurs était extrême.
Elle pratiquait l'humilité, lavait les pieds des pauvres à certaines
grandes fêtes de l'année, portait elle-même ses aumônes; enfin, elle
donnait l'exemple des plus rares vertus.
Elle ne se bornait pas aux pratiques intimes de la piété; elle aimait
les cérémonies extérieures de l'Église. En 1739, au moment de la grande
mission, on la vit suivre avec ponctualité tous les exercices; on la vit
avec le roi, un flambeau à la main, renouveler les promesses du baptême,
visiter le calvaire, suivre les processions. Vingt mille spectateurs
fondaient en larmes à ce spectacle.
Pour tous, elle était un objet de vénération, mais aussi de crainte.
Stanislas lui-même la redoutait. Quand il accordait quelque grâce pour
laquelle il n'était pas certain de son agrément, il disait: «Surtout,
n'en parlez pas à la reine.»
Les personnes appelées à vivre dans son intimité se plaignaient souvent
de l'inégalité de son humeur. Sa santé délicate contribuait encore à la
rendre morose, sévère; quelques-uns disaient même acariâtre.
La reine du reste détestait la Lorraine et elle caressa toujours le
secret espoir de retourner finir ses jours en Pologne. Tout lui
déplaisait à Lunéville, le château, l'eau, l'air, par-dessus tout les
habitants, et elle ne dissimulait pas ses sentiments; aussi était-elle
peu aimée.