connu à quatorze ans remarquablement étourdi et turbulent, écrit le
comte de Ludres, et on se trouvait en présence d'un pédagogue allemand.
Ce jeune homme de vingt ans s'était affublé d'une longue perruque à
l'allemande, d'un grand justaucorps serré à la taille, et il n'y avait
en France que les vieillards qui portaient encore ce costume datant du
grand roi[17].»
[17] _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le
comte DE LUDRES, Paris, Champion, 1894. Nous avons fait à cet
ouvrage si remarquable de fréquents emprunts.
François déplut à ses sujets. Son germanisme et son air dédaigneux, si
différent de l'affabilité de son père, éloignèrent de lui non seulement
le peuple, mais aussi la noblesse. Il vécut à l'écart avec quelques amis
amenés de Vienne, et sans cette confiance et cette touchante familiarité
qui avaient toujours existé entre les Lorrains et leurs princes.
Le séjour du jeune duc en Lorraine ne modifiait en rien, du reste, les
projets de l'Empereur à son égard, et la main de Marie-Thérèse lui était
toujours destinée.
CHAPITRE II
(1729-1737)
Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur établissement.--Les
chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son
enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de
Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nommé
duc de Lorraine.--Sa cour à Meudon.--La duchesse régente de
Lorraine quitte Lunéville.--Désespoir de ses sujets.
Si nous nous sommes étendu un peu longuement sur le règne du duc Léopold
et sur ses relations avec Mme de Craon, c'est que nous avons voulu
montrer dans quelle famille fut élevée notre principale héroïne, quels
exemples elle eut sous les yeux, et quelle était la société qui
gravitait autour d'elle. Pour juger sainement Mme de Boufflers, il était
de toute justice de montrer sa famille, le milieu dans lequel elle avait
vécu pendant les longues années de son enfance, pendant les années où
les impressions sont si vives et laissent dans l'âme des traces si
profondes. Si nous la voyons plus tard manifester une grande
indépendance morale et une rare liberté d'allure, nous l'excuserons plus
facilement en nous disant qu'il y avait chez elle une question
d'atavisme et que, du reste, elle ne vivait pas autrement que beaucoup
de femmes de son époque.
Tous les enfants de M. de Craon se distinguèrent par un caractère
heureux et un esprit original. On aurait pu dire au dix-huitième siècle
_l'esprit des Beauvau_, comme on disait au siècle précédent _l'esprit
des Mortemart_[18].
[18] Voici la liste des enfants de M. et de Mme de Craon:
1º Elisabeth-Charlotte, née à Lunéville le 29 septembre 1705,
mariée le 29 juillet 1723 à Ferdinand-François de la
Baume-Montrevel;
2º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 28 avril 1707, mariée le 17
août 1723 à Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin;
3º Gabrielle-Françoise, née à Lunéville le 31 juillet 1708, mariée
le 17 août 1725 à Alexandre d'Alsace, de Baussa, prince de Chimay;
4º Marie-Philippe-Thècle, née à Lunéville le 23 septembre 1709,
chanoinesse de Remiremont;
5º Nicolas-Simon-Jude, né à Lunéville le 18 octobre 1710, mort à
Rome en mai 1734;
6º Marie-Françoise-Catherine, née à Lunéville le 8 décembre 1711,
mariée le 19 avril 1735 à François-Louis de Boufflers;
7º François-Vincent-Marc, né à Lunéville le 23 janvier 1713,
primat de Lorraine, mort à Paris le 29 juin 1742;
8º Léopold-Clément, né à Lunéville le 27 avril 1714, mort à Paris
le 27 février 1723;
9º Louise-Eugénie, née à Craon le 29 juillet 1715, abbesse
d'Epinal le 7 août 1728, morte à Nancy en 1736;
10º Henriette-Augustine, née le 28 août 1716, chanoinesse de
Poussay, a fait profession chez les dames de Sainte-Marie à Paris
en 1736;
11º Charlotte, née le 28 novembre 1717, abbesse de Poussay en
1730, mariée à Clément de Bassompierre, maistre de camp de
cavalerie;
12º Anne-Marguerite, née à Lunéville le 10 février 1719,
religieuse professe chez les dames de Sainte-Marie, rue du Bac, en
1738;
13º Charles-Just, né à Lunéville le 10 novembre 1720;
14º Elisabeth, née à Lunéville le 19 janvier 1722, chanoinesse de
Poussay, professe aux Dames de Sainte-Marie, à Paris, en 1740;
15º Ferdinand-Jérôme, né à Lunéville le 15 septembre 1723,
chevalier de Malte;
16º Gabrielle-Charlotte, née à Lunéville le 28 octobre 1724,
chanoinesse de Remiremont, et depuis religieuse professe à
l'abbaye royale de Saint-Antoine au mois d'août 1734;
17º Alexandre de Beauvau, né à Lunéville le 16 décembre 1725,
colonel du régiment de Hainaut en 1744;
18º Béatrice, née à Lunéville le 17 juillet 1727, morte le 19 mars
1730;
19º Hilarion, né à Lunéville le 22 septembre 1728, mort quatre
jours après;
20º Antoine, né à Lunéville le 28 janvier 1730, mort à Haroué en
bas âge.
Le fils aîné de M. de Craon, Nicolas-Simon-Jude, né en 1710, avait été
nommé en 1718 à la survivance de la charge de grand écuyer de Lorraine.
Mais, lorsqu'il eut atteint l'âge de 21 ans, il abandonna ses dignités
et sa fortune pour se consacrer à Dieu. Il venait de recevoir les ordres
sacrés lorsqu'il mourut malheureusement à Rome, de la petite vérole, en
1734.
Le second fils, François-Vincent-Marc, né en 1713, avait été, dès son
enfance, destiné à l'Église; il fut nommé en 1718, c'est-à-dire à l'âge
de cinq ans, primat de Lorraine. C'était un bénéfice de 40,000 livres de
rente; il n'y avait nulle fonction attachée à cette dignité si ce n'est
d'officier à certaines grandes fêtes de l'année.
Le droit d'aînesse se trouva ainsi passer au troisième fils,
Charles-Just, né le 10 novembre 1720. Ce jeune homme reçut une éducation
des plus soignées et, à treize ans, il fut nommé lieutenant dans le
régiment de la Reine que commandait son oncle, le marquis de Beauvau;
puis il voyagea pendant plusieurs années.
Deux autres fils, plus jeunes, entrèrent également dans l'armée.
Quant aux filles, elles furent toutes placées dans les chapitres nobles
de Lorraine pour y rester jusqu'au moment de leur mariage ou s'y faire
religieuses. L'une fut abbesse d'Épinal, l'autre de Poussay.
Celles qui quittèrent le couvent pour se marier furent toutes
brillamment établies et richement dotées par Léopold.
Le 17 août 1723, Anne-Marguerite-Gabrielle de Beauvau s'allia à la
maison de Lorraine en épousant un prince de la branche de Marsan,
Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin. L'union était superbe
assurément, mais le prince n'était pas renommé par la douceur de son
caractère. Causant un jour, sur un sujet frivole, avec M. de Ligniville,
le propre frère de sa belle-mère, il se querella avec lui et prit les
choses de si haut qu'une rencontre s'ensuivit; il tua M. de Ligniville.
Cette humeur batailleuse devait être fatale au prince, comme nous le
verrons plus tard.
Plusieurs sœurs de la princesse de Lixin furent également fort bien
mariées. Élisabeth-Charlotte épousa le marquis de la Baume-Montrevel;
Gabrielle-Françoise, le prince de Chimay; Charlotte, abbesse de
Poussay, le marquis de Bassompierre.
Voyons, avec plus de détails, quel fut le sort de
Marie-Françoise-Catherine de Beauvau qui va jouer, dans notre récit, un
rôle prépondérant.
Catherine de Beauvau n'était pas ce que l'on peut appeler, à proprement
parler, une beauté; mais elle possédait, ce qui vaut mieux, un charme à
nul autre pareil. Comme sa mère, elle avait un teint d'une blancheur
éblouissante, des cheveux superbes, une taille d'une rare perfection. La
noblesse de son maintien, la légèreté de sa démarche ajoutaient encore à
ses attraits physiques.
Mais ce qui était incomparable et lui attirait tous les hommages,
c'étaient l'expression, la vivacité, la mobilité de sa physionomie.
Ajoutez à cela beaucoup de gaieté naturelle, de bonne grâce et de
finesse; bref, elle possédait au suprême degré tous les dons qui, dans
la femme du monde, peuvent séduire et charmer.
Les années de son enfance n'avaient pas été particulièrement heureuses.
D'un naturel un peu sauvage et même assez capricieux, elle ne sut se
plier avec une docilité suffisante à l'éducation commune et on lui en
voulut. Au milieu de frères et sœurs très nombreux et très aimés, elle
joua un peu le rôle sacrifié d'une Cendrillon; c'est aux autres que
s'adressaient, presque toujours, les caresses de sa famille. La jeune
Catherine aurait pu en concevoir quelque dépit et son caractère
s'aigrir en raison même de ces préférences injustes; heureusement pour
elle il n'en fut rien; l'indépendance de son humeur, sa dissipation, sa
gaieté, la préservèrent des regrets, des jalousies et des chagrins
qu'une âme plus sensible aurait pu éprouver.
Du reste, son séjour dans la maison paternelle ne se prolongea pas outre
mesure. «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit de façon
charmante Mme de Noailles, était de confier l'éducation des filles au
couvent depuis l'enfance jusqu'au mariage. Personne n'avait, ou ne
croyait avoir le temps d'élever ses enfants: d'ailleurs sur plusieurs
filles, il y en avait toujours quelqu'une destinée à entrer en religion
et que par conséquent il fallait éloigner du monde avant qu'elle pût le
regretter[19].»
[19] _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE
NOAILLES. Paris, 1855.
Donc, conformément aux usages, dès que Catherine de Beauvau fut sortie
de l'enfance, on l'envoya au couvent très mondain des chanoinesses de
Remiremont[20] et elle y attendit patiemment qu'un époux vînt l'en
faire sortir.
[20] Avant 1789, ce célèbre couvent s'appelait l'_Eglise Insigne
collégiale et séculaire de Remiremont_ ou _Chapitre Illustre des
Dames Chanoinesses de Remiremont_. Le couvent avait été élevé sur
une montagne située sur la rive droite de la Moselle, par saint
Romaric, seigneur lorrain austrasien. Les religieuses suivaient
la règle de saint Benoît. En l'an 900 elles transportèrent les
reliques de saint Romaric sur l'emplacement occupé aujourd'hui
par la ville de Remiremont et construisirent un monastère et une
église. Tout fut détruit par un incendie en 1057. Les religieuses
élevèrent un nouveau couvent sur les ruines de l'ancien; mais
elles abandonnèrent la règle de saint Benoit et se
sécularisèrent.
Il y avait en Lorraine quatre chapitres nobles de femmes: Remiremont,
Poussay, Épinal et Bouxières. Les deux plus célèbres étaient Remiremont
et Poussay[21]; c'est là qu'étaient élevées les jeunes filles de la plus
haute noblesse, jusqu'au moment de leur mariage; si l'époux espéré ne se
présentait pas, elles prenaient généralement le voile.
[21] L'abbaye de Poussay était située à une demi-lieue au-dessous
de Mirecourt, sur la chaussée de Nancy. Le chapitre, où les
preuves étaient les mêmes que dans les autres chapitres nobles de
Lorraine, était composé d'une abbesse, d'une doyenne et de quinze
dames chanoinesses. Après avoir suivi pendant longtemps la règle
de saint Benoit, les religieuses se sécularisèrent. L'habit de
chœur des dames était un manteau d'étamine bordé d'hermine.
Les chanoinesses de Remiremont jouissaient des plus rares privilèges.
Non seulement elles étaient dispensées de la clôture, mais chacune
d'elles avait sa maison à part et vivait comme elle l'entendait. Elles
n'étaient astreintes à aucun vœu et pouvaient, quand il leur plaisait,
quitter l'abbaye pour se marier; enfin, elles étaient exemptes de la
juridiction de l'Ordinaire et ne relevaient que du Saint-Siège.
L'abbesse était revêtue des insignes de la dignité épiscopale; quand
elle allait à l'offrande ou à la procession, son sénéchal portait la
crosse devant elle et sa dame d'honneur lui portait la queue[22]. Elle
avait, dans la ville de Remiremont et les environs, le droit de haute,
moyenne et basse justice, et l'on ne pouvait appeler de ses jugements
qu'au Parlement de Paris.
[22] Le nombre des chanoinesses pouvait aller jusqu'à
soixante-dix-neuf. Après l'abbesse il y avait deux dignités: la
doyenne et la secrète. Une tourière, une aumônière, quatre
chanoinesses-chantres étaient les autres dignitaires. Chacune des
dames avait le droit de choisir une coadjutrice, qu'on appelait
nièce et qui lui succédait de plein droit en cas de mariage ou de
mort.
L'habit d'église des dames chanoinesses était un long manteau à queue
traînante, de laine noire, avec collet d'hermine, et bordé des deux
côtés par devant d'hermine. La coiffure se composait d'une mante qui
tombait par derrière jusqu'à terre[23]. Cet uniforme n'empêchait
nullement les chanoinesses d'être coiffées comme à la cour; de porter
des diamants, des colliers, des rubans, etc.
[23] En 1744, Louis XV accorda aux chanoinesses le droit de
porter de la droite à la gauche un large cordon bleu liseré de
rouge auquel devait être attachée en forme de croix de chevalerie
une médaille représentant saint Romaric.
Les dames de Remiremont étaient choisies parmi les plus illustres
familles d'Allemagne et de Lorraine[24]. Les abbesses étaient toujours
des princesses de l'un ou de l'autre pays.
[24] Pour être admise à Remiremont, il fallait prouver
contradictoirement devant le chapitre assemblé soixante-quatre
quartiers de noblesse, c'est-à-dire faire preuve de neuf
générations chevaleresques dans les deux lignes paternelle et
maternelle. Louis XIV et Louis XV n'auraient pu faire admettre
leurs filles dans le célèbre chapitre parce qu'elles avaient du
sang de Médicis dans les veines.
Il ne faudrait pas s'imaginer que l'abbaye était l'asile inviolable de
la paix et du bonheur. Les dames de Remiremont étaient sans cesse en
querelles, tantôt entre elles, tantôt avec leurs seigneurs suzerains,
les ducs de Lorraine, contre lesquels elles se sont souvent révoltées.
Pour venir à bout de leur résistance, on fut plusieurs fois obligé de
mettre des soldats en garnison dans l'abbaye et même, pour les effrayer,
de faire venir à Remiremont l'exécuteur des hautes œuvres!
Mais ce n'était pas seulement avec leurs seigneurs que les chanoinesses
se querellaient si violemment; la concorde était loin de régner dans
l'illustre chapitre. Les chanoinesses allemandes, françaises, lorraines
formaient trois partis distincts et se faisaient une guerre acharnée: la
cour souveraine de Nancy dut plusieurs fois intervenir.
Depuis la mort de la grande abbesse Dorothée, rhingravine de Salm
(1660-1702), l'abbaye offrait un triste spectacle. On avait élu comme
abbesse une enfant de cinq ans, la fille du duc Gabriel de Lorraine. Les
chanoinesses profitèrent de sa minorité pour ne faire que ce qui leur
plaisait et violer ouvertement tous les règlements.
Une entière liberté de mœurs régna bientôt dans le couvent et ses
paisibles ombrages ont abrité plus d'un drame.
Catherine de Beauvau n'eut pas lieu de prendre part aux rivalités et aux
querelles qui divisaient si souvent les chanoinesses plus âgées; elle se
borna à se laisser vivre au milieu de ses compagnes les plus jeunes, de
celles qui comme elle étaient insouciantes et gaies. Son heureux
caractère lui attira beaucoup d'amies et elle conserva toujours un
agréable souvenir de ces jours de sa jeunesse, où tout son temps se
passait à chanter, à jouer et à danser.
Elle resta au couvent jusqu'à l'âge de vingt-trois ans; à ce moment,
elle fut demandée en mariage par Louis-François de Boufflers, marquis de
Remiencourt, «capitaine pour le service de France au régiment
d'Harcourt-dragons», moins âgé qu'elle de trois ans[25].
[25] Il était fils de Charles-François, marquis de Boufflers,
lieutenant-général, chevalier de Saint-Louis, seigneur de
Remiencourt, Dommartin, Gaullancourt, la Valle, la Bucaille et
autres lieux, et de Louise-Antoinette-Charlotte de Boufflers.
Les Boufflers étaient originaires de la Picardie. Un partage de
terre fait entre trois frères le 6 juillet 1585 avait divisé la
famille en trois branches: l'aînée, qui reçut de Louis XIV en 1695
le titre ducal; la branche des Rouverel, et enfin celle des
Remiencourt; cette dernière se fixa en Lorraine.
La descendance directe du maréchal de Boufflers s'éteignit
bientôt; mais la branche des Remiencourt, celle de Nancy, s'étant
alliée à la dernière descendante du maréchal, les Remiencourt, par
les femmes, se trouvèrent, à un moment, descendre du maréchal.
C'était une alliance flatteuse, M. de Boufflers étant le petit-fils de
l'illustre maréchal de ce nom. Aussi la famille de Craon, sans même
consulter la jeune fille, s'empressa-t-elle de donner son consentement à
une union qui lui paraissait fort séduisante, bien que la fortune du
fiancé fût des plus modestes.
Catherine, en fille bien dressée, s'empressa de s'incliner devant le
choix de ses parents et dès le 8 avril «par devant le conseiller de S.
A. R., tabellion général au duché de Lorraine, maître François
Mauljean», et «sous l'autorité et agrément» de la Régente, du prince et
des princesses, les deux familles établissent «les points, articles et
conditions du futur mariage espéré à faire si Dieu et notre saincte mère
l'Église s'y accordent».
Le «futur époux», dont les parents n'avaient pu quitter Paris, était
assisté de Mme Élisabeth de Grammont, sa cousine; de Joseph du Puget,
major du régiment d'Harcourt; du chevalier de la Beraye, capitaine au
même régiment, «ses bons amis».
La future épouse avait auprès d'elle ses parents; son frère Just de
Beauvau; ses sœurs, la princesse de Lixin et la marquise de
Bassompierre; ses tantes, la maréchale de Bassompierre et la comtesse de
Rouargue; sa grand'mère de Ligniville, etc.
Les principales stipulations du contrat étaient les suivantes:
«1º Les futurs conjoints ont promis et promettent de s'épouser en face
de l'Église le plus tôt que faire se pourra;
«2º Ils seront unis et communs en tous biens, meubles, acquêts et
conquests;
«3º En faveur et contemplation dudit mariage, les père et mère de la
future épouse donnent à leur fille la somme de 40,000 livres en argent
«au cours et valeur de France», qui serviront en partie à rembourser
33,000 livres de dettes foncières sur les terres données au futur
époux... promettent en outre lesdits père et mère de la future épouse de
l'habiller suivant son état et qualité;
«4º Réciproquement, les père et mère du futur époux s'obligent à lui
céder et abandonner dès à présent la propriété et jouissance des terres
et seigneuries de Remiencourt, Dommartin et Gaullancourt; mais ils se
réservent leur habitation pour toute la vie de chacun d'eux dans le
château de Remiencourt, dans tels appartements qu'il leur plaira
choisir. S'ils veulent demeurer ailleurs, il leur sera payé annuellement
par les futurs époux la somme de 300 livres.»
Enfin, il était stipulé qu'en cas de prédécès du mari la future épouse
reprendrait par préciput ses habits, linge, bagues et joyaux, deux
chambres garnies et son carrosse attelé de six chevaux.
Si, au contraire, le mari survivait, il reprenait ses armes, chevaux,
habits, linge, avec un carrosse attelé de six chevaux, ainsi que les
chaises et autres équipages à son usage.
Toutes les questions d'intérêt réglées à la satisfaction des parties,
lecture fut faite du contrat et tous les assistants y apposèrent leur
signature.
La cérémonie officielle fut célébrée avec de grandes réjouissances le 19
avril 1735.
Les jeunes époux s'installèrent dans leur terre de Lorraine et ils y
vécurent paisiblement pendant les premières années de leur mariage, ne
faisant à Nancy et à Lunéville que d'assez courtes visites.
Un événement politique fort inattendu allait décider de l'avenir de Mme
de Boufflers.
Elle vivait calme et heureuse avec son mari, lorsqu'elle apprit que par
la plus étrange aventure la Lorraine venait de changer de maître et
qu'elle devenait la sujette du roi Stanislas[26], le père de la reine
Marie Leczinska.
[26] Stanislas Leczinski (1682-1766), simple palatin de Posnanie,
avait été élu roi de Pologne en 1704, grâce à l'amitié de Charles
XII; il fut renversé, en 1714, par Auguste, électeur de Saxe. En
attendant qu'il pût l'aider à reconquérir son royaume, Charles
XII donna à Stanislas le gouvernement de la principauté de
Deux-Ponts qui appartenait à la Suède. Mais le roi de Suède
mourut en 1718 et Stanislas fut expulsé des Deux-Ponts. Il dut se
réfugier à Landau, puis à Wissembourg, où la France lui offrit un
asile. Il y vivait avec sa femme et sa fille Marie dans un état
voisin de la misère lorsqu'en 1725, à la suite de l'intrigue la
plus invraisemblable, Louis XV demanda la main de la jeune Marie
Leczinska.
Après le mariage de sa fille, Stanislas habita le château de
Chambord.
Voici ce qui s'était passé:
En 1733, Auguste de Pologne étant mort, Stanislas revendiqua son
héritage. La guerre de la succession de Pologne dura deux ans. Après
différentes péripéties on signa enfin à Vienne, le 3 octobre 1735, les
préliminaires de paix qui proclamaient la renonciation de Stanislas à la
couronne de Pologne et lui attribuaient en échange la possession des
duchés de Lorraine et de Bar[27].
[27] En 1733 l'on apprit que le roi Auguste de Pologne était mort
et que les Polonais, mécontents de la maison de Saxe, offraient
de nouveau la couronne au roi Stanislas. Ce dernier partit pour
la Pologne où il fut élu à l'unanimité. Des mécontents
proclamèrent le fils d'Auguste, électeur de Saxe. Poursuivi par
les Russes et abandonné par les nobles de son parti, Stanislas se
réfugia à Dantzig, puis à Kœnigsberg.
Pendant ce temps Charles VI avait voulu à tout prix faire
reconnaître par les puissances étrangères sa _pragmatique
sanction_ de 1713 et assurer à l'aînée de ses filles l'entière
succession de tous ses États. La France s'y était refusée et était
entrée en guerre avec l'Empire.
En 1735, la France proposa à Charles VI de reconnaître sa
_pragmatique sanction_, à condition que les duchés de Lorraine et
de Bar seraient cédés à Stanislas, qui renoncerait à la couronne
de Pologne. A la mort de Stanislas les duchés devaient revenir à
la France.
En mai 1736, Stanislas rentra en France et vint attendre au château de
Meudon, mis à sa disposition par son gendre, qu'il pût entrer en
possession de ses nouveaux États.
Recherché et courtisé par tout ce qu'il y avait de plus élevé à
Versailles, Stanislas passa à Meudon une année délicieuse, bien faite
pour le dédommager de ses tribulations précédentes.
Il faut avouer cependant que, durant son séjour, Stanislas, au lieu de
se renseigner sur ses devoirs et de se mettre à même de gouverner la
Lorraine, ne s'occupait guère que de misérables questions d'étiquette.
Quel nom porterait-il? Serait-il seulement duc de Lorraine? C'était bien
peu; il sollicita le titre de roi de Pologne et d'Austrasie. Il demanda
que son duché fût érigé en royaume. Il fit prévenir par l'évêque de Toul
tous les curés qu'ils eussent à chanter désormais le _Domine salvum fac
regem_. Ces graves questions l'absorbaient presque exclusivement[28].
[28] Pierre BOYÉ, _Stanislas et le troisième traité de Vienne_.
La petit cour de Meudon attirait naturellement tous les Lorrains qui
résidaient à Paris; Stanislas, désireux de se faire accepter, se
montrait charmant pour ses futurs sujets et les comblait de politesses.
C'est ainsi que Mme du Châtelet, qui devait jouer un grand rôle dans la
vie du roi, fut invitée à venir faire sa cour. Le roi l'apprécia à sa
juste valeur et il conserva de la jeune femme et des agréments de son
esprit un souvenir très vif.
Stanislas était un prince éclairé, instruit; de plus il était doué de la
souplesse inhérente à la race polonaise. Il s'efforça de dépouiller la
rude écorce de l'homme du Nord et d'adopter les mœurs raffinées et
polies de la cour de Versailles. On raconte qu'à un souper, ayant
entendu chanter Mlle Lemaure, il lui fit présent d'un gros diamant qu'il
avait au doigt. Cette galanterie fit merveille parmi les courtisans et
valut aussitôt à Stanislas la réputation d'un prince fort civilisé. Il
sut également profiter des loisirs que lui imposait la politique pour
s'adonner à l'étude de la littérature française, et il se lia pendant
son séjour à Meudon avec les auteurs célèbres qui vivaient à Paris.
Le traité qui attribuait les duchés de Bar et de Lorraine au roi
Stanislas et les réunissait définitivement à la France fut signé le 15
février 1737[29].