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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.
LA
COUR DE LUNÉVILLE
AU XVIIIe SIÈCLE
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
Suède et la Norvège.
DU MÊME AUTEUR
=Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs amis
et leur temps._ 7e édition. Un volume in-8º avec des gravures
hors-texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50
=La Disgrâce du Duc et de la Duchesse de Choiseul.= _La vie à
Chanteloup, le retour à Paris, la mort._ 5e édition. Un volume
in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50
=Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV.= 10e édition. Un
vol. in-8º avec un portrait 7 fr. 50
(_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
=Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette.= 7e édition. Un
vol. in-8º 7 fr. 50
(_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
=Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16
avec 2 portraits 3 fr. 50
=L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc de
Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50
=Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol.
=Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol.
=Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol.
=La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol.
=Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol.
=L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec Lucien
Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 2 vol.
=La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien
Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
=Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec
Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
=La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En
collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.
_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_
=La Marquise de Boufflers et ses amis.=
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--7892.
[Illustration: _Marie Françoise Catherine de Beauvau_
_Marquise de Boufflers--1711-1786_]
[Illustration: _Anne Marguerite de Ligniville_
_Princesse de Beauvau-Craon--1686-1772_
Miniatures appartenant à M. le Duc de Mouchy
Heliogr. Chauvet Plon Nourrit & Cie. Edit. Imp. Maire]
LA
COUR DE LUNÉVILLE
AU XVIIIe SIÈCLE
LES MARQUISES DE BOUFFLERS ET DU CHATELET
VOLTAIRE, DEVAU, SAINT-LAMBERT, ETC.
PAR
GASTON MAUGRAS
_Avec une héliogravure_
Treizième Édition
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
1906
Il y a quelques années, le comte de Ludres, ce remarquable érudit, cet
esprit charmant, dont tous les lettrés déplorent la perte, nous
signalait l'intérêt qu'il y aurait à écrire une histoire intime de la
cour de Lorraine pendant le règne du roi Stanislas.
C'est cet ouvrage que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du public.
Nous avons décrit de notre mieux les mœurs de cette petite cour simple
et bon enfant, en même temps si gaie et si galante; mais au dernier
moment il nous vient un scrupule: certaines de nos lectrices ne
vont-elles pas s'alarmer de quelques récits un peu vifs, de quelques
passages un peu scabreux? Nous les prions instamment de vouloir bien se
rappeler que nous sommes en plein dix-huitième siècle, et que les
incartades morales qui aujourd'hui blessent nos mœurs plus réservées
n'avaient rien qui fût de nature à effaroucher nos ancêtres. Autres
temps, autres mœurs.
Du reste, si nous sommes resté fidèle à notre principe de dépeindre en
toute sincérité la société dont nous nous occupions sans plus en
dissimuler les vilains côtés que les beaux, nous nous sommes efforcé de
traiter les sujets délicats dans une langue prudente et chaste, et nous
espérons bien ne choquer personne.
* * * * *
Les délicieuses miniatures qui sont en tête de ce volume appartiennent à
M. le duc de Mouchy qui, avec une bonne grâce dont nous ne saurions lui
témoigner trop de gratitude, a bien voulu nous autoriser à les
reproduire.
En dehors des innombrables documents publiés au dix-huitième et au
dix-neuvième siècle sur la cour de Lorraine, nous avons eu à notre
disposition de très nombreuses pièces inédites. D'abord une volumineuse
correspondance de Mme de Boufflers, qui fait partie de notre collection
d'autographes; puis les riches documents de la bibliothèque de Nancy,
des Archives nationales, des archives du ministère des affaires
étrangères et de plusieurs collections particulières. Enfin Mme
Morrisson a bien voulu nous communiquer toute la correspondance de Mme
du Châtelet et de Saint-Lambert, et nous la prions d'accepter nos plus
vifs remerciements.
Mme la comtesse de Beaulaincourt, MM. le prince de Beauvau, le comte de
Croze-Lemercier, le comte de Ludres, de Conigliano, nous ont
gracieusement ouvert leurs archives. Nous leurs offrons l'expression de
nos sentiments très reconnaissants.
Il nous reste encore un devoir non moins agréable à remplir, c'est de
remercier bien sincèrement M. Le Brethon, de la Bibliothèque nationale;
M. Legrand, des Archives nationales; M. Favier, conservateur de la
bibliothèque de Nancy, qui, avec une inépuisable obligeance, nous ont
guidé dans nos recherches et ne nous ont pas ménagé leurs précieux
conseils.
Les principales sources auxquelles nous avons eu recours, en dehors
des différents dépôts publics et de nombreuses archives
particulières, sont[1]:
_Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par le comte
D'HAUSSONVILLE, 4 vol., Michel Lévy, 1860.
_Voltaire et la Société au dix-huitième siècle_, par
DESNOIRETERRES. 8 vol., Paris, Didier, 1871.
_La Mère du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME. Paris,
Techener, 1885.
_Mémoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Béthune et Plon,
1838.
_Voltaire et Madame du Châtelet_, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris,
1820.
_Œuvres complètes de Voltaire._ Edition Garnier.
_Lettres de Madame du Châtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier,
1878.
_Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte
DE LUDRES. Paris, Champion, 1894.
_Souvenirs de la maréchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris,
Techener, 1872.
_Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES.
Paris, Lahure, 1855.
_Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de
Boufflers._ Paris, Plon, 1855.
_Mémoires de la Société d'archéologie lorraine._
_Mémoires de la Société royale de Nancy._
_Mémoires de l'Académie de Stanislas._
_Annales de la Société d'émulation des Vosges._
_Journal de la Société archéologique du Musée lorrain._
(Dans ces innombrables brochures, nous signalons en particulier les
savants articles de MM. Louis Lallement, Meaume, A. Joly, Guerrier de
Dumast, Guibal, Saucerotte, Pierrot, Renaud, de Guerle, Druon, etc.)
_Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy,
1774.
_Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne_, par Pierre
BOYÉ. Paris, Berger-Levrault, 1898.
_La Cour de Lunéville en 1748 et 1749_, par Pierre BOYÉ. Nancy,
1891.
_Les Derniers Moments du roi Stanislas_, par Pierre BOYÉ. Nancy,
1898.
_Le Royaume de la rue Saint-Honoré_, par le marquis Pierre DE
SÉGUR. Paris, Calmann Lévy, 1896.
_Le Château de Lunéville_, par A. JOLY. Paris, 1859.
_Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_,
par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lévy, 1877.
_La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901.
_Mémoires du duc de Richelieu._
_Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU.
_Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, de COLLÉ, de D'ARGENSON.
_Mémoires de Bachaumont._
_Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE.
_Œuvres complètes_ de SAINT-LAMBERT;
-- de BOUFFLERS;
-- de PALISSOT;
-- de TRESSAN;
-- de MONCRIF;
-- de MARMONTEL;
-- de VOISENON;
-- de CHAMFORT.
Etc., etc.
[1] Nous avons fait à ces différentes sources des emprunts si
fréquents qu'il nous a été impossible, à notre grand regret, d'en
indiquer l'origine au cours du volume; il aurait fallu surcharger
le texte de renvois et de notes, et nous avons dû y renoncer.
LA COUR DE LUNÉVILLE
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729
Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la
Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession
d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de
Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de
Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à
la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu
et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son
fils François lui succède.
Le 14 mai 1698, la petite cité de Lunéville était en liesse. Au centre
des principales places s'élevaient des arcs de triomphe; toutes les
maisons étaient ornées de lauriers et de drapeaux; le long des rues, des
guirlandes de feuillage et des rangées de sapins, plantés pour la
circonstance, donnaient à la ville un air de fête. De toutes parts
accouraient les bourgeois organisés en compagnies d'honneur; les
habitants de la campagne, revêtus de leurs plus beaux habits, arrivaient
des points les plus éloignés et remplissaient les rues du bruit de leur
gaieté exubérante. Sur tous les visages se lisaient la satisfaction et
le bonheur.
La joie devint du délire lorsqu'on vit s'approcher un somptueux cortège
de cavaliers et de carrosses. En tête s'avançait, sur un cheval
fringant, le jeune duc de Lorraine, Léopold[2], qui reprenait enfin
possession de ses États héréditaires, dont sa famille avait été chassée
depuis plus de trente ans[3].
[2] Né dans le Tyrol, Léopold avait été élevé à Vienne, sous les
yeux de l'Empereur. Son père, Charles V, d'illustre mémoire,
avait battu les Turcs et sauvé Vienne de la destruction et de
l'esclavage. Sa mère, Marie-Éléonore, reine douairière de
Pologne, venait de mourir, le 17 décembre 1697.
[3] Les conférences ouvertes au château de Ryswick, le 9 mai
1697, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et les états
généraux, avaient amené la conclusion de la paix qui fut signée
le 20 septembre. Le 30 octobre de la même année, l'Empire et la
France firent la paix à leur tour: Louis XIV restituait au duc
Léopold, fils de Charles V, le duché de Lorraine qu'il occupait
depuis trente ans.
Le prince, à peine âgé de dix-huit ans, était un élégant cavalier; il
possédait le double et incomparable charme de la jeunesse et de la
beauté; son regard franc, sympathique, accueillant, séduisait tous les
cœurs. De longues acclamations s'élevaient sur son passage; on se
pressait autour de lui, on embrassait ses mains; tous les yeux étaient
pleins de larmes, mais de larmes de joie et d'espoir.
La noblesse lorraine, accourue en grand nombre, faisait escorte à son
souverain, et la vue de tous ces brillants seigneurs surexcitait encore
l'enthousiasme populaire.
Léopold n'avait rien négligé de ce qui pouvait frapper l'imagination de
ses sujets et le grandir à leurs yeux. Outre des carrosses magnifiques,
un nombreux domestique, des meubles somptueux, il s'était fait suivre
des trophées que, malgré son jeune âge, il avait déjà conquis sur les
Turcs[4]. L'admiration fut générale quand on vit défiler ces délicieux
petits chevaux arabes si vifs et si légers, tenus en main par des
heiduques. Mais l'émerveillement n'eut plus de bornes quand parut une
longue suite d'animaux bizarres et complètement inconnus en Lorraine; on
les montrait du doigt, on chuchotait leur nom; on ne se lassait pas
d'admirer ces étranges et somptueux «chameaux», tous brillamment
caparaçonnés et conduits par des prisonniers arabes[5].
[4] En 1696, à la bataille de Temesvar, Léopold avait montré un
courage héroïque et chargé plusieurs fois les Turcs à la tête de
la cavalerie allemande. Il n'avait pas montré moins de bravoure
en 1697 sur le Rhin, au siège d'Ebersbourg.
[5] Les chameaux furent ensuite logés sous les voûtes de
l'ancienne porte de Saint-Nicolas à Nancy, qui depuis prirent le
nom de «voûtes des chameaux».
La satisfaction des Lorrains, en retrouvant un prince de la famille qui
régnait sur eux depuis tant d'années, fut sans bornes, et ils la
manifestèrent par des témoignages irrécusables[6].
[6] Pendant des siècles la souveraineté de la Lorraine avait
appartenu à l'illustre maison de ce nom. Longtemps elle avait
cherché à renverser les Bourbons pour prendre leur place; mais si
le trône de France lui avait échappé, elle avait par un mariage
obtenu celui de Habsbourg.
On comprendra mieux les acclamations enthousiastes qui accueillirent
Léopold lorsqu'on saura à quel degré de misère et de détresse était
tombé ce malheureux pays.
Depuis soixante-dix ans la Lorraine était pour ainsi dire le champ clos
que se disputaient et s'arrachaient successivement les Allemands, les
Français, les Suédois.
Opprimée, pillée, rançonnée par les uns et par les autres, suivant les
hasards de la guerre, cette province, jadis riche et prospère, offrait
le tableau le plus lamentable. Ce n'était partout que viols,
assassinats, incendies, destruction, ruine; livrées à une soldatesque
effrénée, les villes avaient été saccagées, les campagnes dévastées. Les
infortunés habitants avaient fini par chercher un refuge dans les forêts
qui couvraient le pays; ils y vivaient relativement à l'abri, mais
réduits à l'état de véritables bêtes sauvages et dans une misère que
l'on peut deviner.
La famine, la peste étaient venues s'ajouter aux douleurs de
l'occupation étrangère et achever cette œuvre de désolation[7].
[7] L'occupation française pesait sur la Lorraine avec la plus
extrême rigueur, car l'armée vivait aux dépens du pays.
Ce peuple infortuné était menacé d'un anéantissement complet[8]. On
peut aisément supposer la joie que lui fit éprouver la conclusion de la
paix.
[8] D'un million d'habitants que comptaient trente et une villes
de la Lorraine au début de la guerre, on n'en trouvait plus que
cinquante mille.
Le retour de la Lorraine à un prince de la vieille famille ducale
donnait à tous l'espoir de jours meilleurs. On se réjouissait d'échapper
enfin à une longue oppression et à une odieuse tyrannie. Comme au sortir
d'un affreux cauchemar, les Lorrains oubliaient presque l'horreur des
maux qui les avaient frappés pour ne songer qu'à l'avenir, et ils
manifestaient leur bonheur et leur confiance par une gaieté délirante.
Léopold ne démentit pas les espérances que ses sujets avaient fondées
sur lui. Malgré sa jeunesse, il s'occupa activement de rendre le
bien-être et la prospérité à la Lorraine; il rebâtit les villes et les
villages, rappela les habitants, fit venir des étrangers, repeupla les
campagnes, encouragea l'agriculture, l'industrie, le commerce, et il
mérita bientôt le nom glorieux de restaurateur de la patrie.
Neveu de l'Empereur, Léopold voulut l'être également du roi de France.
L'année qui suivit son retour, le 12 octobre 1698, le jeune duc épousait
la nièce de Louis XIV, Élisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur
et de sa seconde femme, la Princesse palatine de Bavière. C'était une
princesse douce, aimante, honnête, mais laide, avec une figure longue et
de gros yeux à fleur de tête. La jeune duchesse fut reçue par ses
nouveaux sujets avec le plus vif empressement. Cette fois, ce fut à
Nancy, délivrée enfin des troupes françaises, que Léopold et son épouse
firent leur entrée triomphale[9].
[9] Léopold n'avait pas voulu entrer à Nancy tant que les troupes
françaises y avaient séjourné; elles avaient occupé la ville
longtemps encore après la conclusion de la paix pour en démolir
les fortifications.
Le duc de Lorraine possédait non seulement toutes les qualités
d'intelligence nécessaires pour rendre la prospérité à ses États, mais
il avait aussi tout ce qu'il fallait pour se faire adorer. Son commerce
était des plus agréables et des plus sûrs; il n'avait aucune morgue, et
sa douceur, sa bonne grâce, sa générosité étaient extrêmes; il traitait
ses sujets comme des amis. Bien loin d'imiter la rigide étiquette de
Versailles ou celle de Vienne, où il avait passé tant d'années, il
s'efforça de faire de la cour de Lorraine une cour familiale, et d'y
admettre ses sujets pour leur en faire partager les plaisirs. Il
conviait aux bals et aux spectacles de la cour, voire même aux dîners,
les bourgeois de Nancy ou de Lunéville, et il poussait la gracieuseté
jusqu'à envoyer à ses invités ses propres carrosses.
La duchesse n'était pas moins populaire que son mari; elle était d'une
grande affabilité envers tous, elle visitait les simples bourgeois et
causait volontiers en patois avec les paysans.
Malheureusement, la tranquillité du jeune duc ne devait pas être de
longue durée.
En 1700, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies se mirent
d'accord pour partager à l'amiable la succession éventuelle du roi
d'Espagne, Charles II. Entre autres territoires, le dauphin, fils aîné
de Louis XIV, recevait dans sa part le duché de Milan; mais il était
convenu qu'il l'échangerait contre le duché de Lorraine, si Léopold y
consentait.
M. de Callières fut chargé par Louis XIV d'obtenir l'adhésion du prince;
on lui donnait vingt-quatre heures pour se décider.
Le duc, poussé par la nécessité, séduit aussi peut-être par l'idée de
gouverner un jour une province plus considérable et moins exposée que la
Lorraine, se résigna, et il signa, le 16 juin 1700, le traité qui le
dépossédait de ses États et lui attribuait le duché de Milan à la mort
de Charles II. A partir de ce moment, un résident français séjourna à la
cour de Lorraine: ce fut M. d'Audiffret.
Un événement inattendu vint bouleverser toutes ces combinaisons si
savamment élaborées.
Charles II mourut, mais après avoir fait un testament en faveur du duc
d'Anjou. Louis XIV accepta, et le duc d'Anjou fut proclamé roi d'Espagne
sous le nom de Philippe V.
Le roi d'Angleterre et l'Empereur, furieux d'avoir été joués, du moins
ils le croyaient, préparèrent une formidable coalition contre la
France. Léopold et ses sujets virent avec terreur que la Lorraine allait
de nouveau servir de champ clos aux luttes acharnées de la France et de
l'Empire.
Donc la guerre de la succession d'Espagne s'ouvre; la Lorraine se trouve
cernée par les armées françaises et impériales. C'est en vain que
Léopold proclame la neutralité du pays et demande qu'on la respecte:
l'Empereur refuse de s'y engager.
Louis XIV de son côté prétend que la neutralité a été violée et il
ordonne à une armée française d'occuper Nancy. A cette nouvelle, Léopold
déclara qu'il ne ferait pas de résistance, mais qu'il cédait uniquement
à la force. Il se déroba aux adieux de ses sujets consternés et il
partit au milieu de la nuit, ainsi que la duchesse: tous deux gagnèrent
Lunéville par des sentiers de montagne.
Le 1er décembre 1702, les troupes françaises entraient à Nancy.
Cependant, la fuite forcée du duc et de son épouse avait soulevé une
véritable indignation en Europe: les généraux des deux armées
belligérantes reçurent l'ordre de respecter à l'avenir la neutralité de
la Lorraine.
Louis XIV néanmoins refusa, malgré les plus pressantes sollicitations,
de retirer ses troupes de Nancy. Le duc de Lorraine répondit alors
fièrement qu'il ne rentrerait jamais dans sa capitale tant qu'un soldat
français en foulerait le sol.
A Lunéville, il n'y avait pas de château. Léopold et la duchesse avaient
dû s'installer dans une vieille maison, triste, froide et délabrée, et
s'y accommoder de leur mieux.
Toutes les grandes familles lorraines, les ministres étrangers, les
avaient suivis. Chacun s'était établi comme il pouvait; on avait campé
d'abord; puis, peu à peu, l'on avait organisé des installations plus
confortables et plus pratiques.
Quand le duc vit que son exil menaçait de se prolonger fort longtemps,
il se décida à faire élever une demeure digne de son rang. Il fit donc
bâtir, sur l'emplacement de l'ancien château de Henri II, un vaste et
beau palais où il put, non seulement se loger convenablement avec les
siens, mais encore recevoir sa cour et donner des fêtes. De superbes
jardins entouraient la demeure princière.
Peu à peu on s'habitua à l'exil, au malheur des temps, et la vie reprit
son cours.
Désormais à l'abri des maux de la guerre, Léopold voulut faire profiter
ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la
conflagration universelle. Il s'efforça de développer le commerce,
l'industrie, les arts, les belles-lettres, et il y réussit à merveille.
En même temps, l'intimité de la petite cour avait grandi; on se voyait
sans cesse et non sans charme. Pendant qu'à Versailles tout
s'assombrissait, à Lunéville, au contraire, la vie devenait chaque jour
plus agréable; on n'avait plus que des sujets de joie et de gaieté. Le
prince était jeune, beau, chevaleresque; il était galant et empressé
auprès des femmes; il aimait le plaisir; son frère, l'évêque
d'Osnabrück, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en
séjour à Lunéville, n'était pas moins ardent: la cour se mit à
l'unisson. Ce ne furent bientôt plus que jeux, soupers, bals,
mascarades, représentations théâtrales, etc. Les fêtes succédaient aux
fêtes sans interruption.
Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frère:
Léopold était devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon,
et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente passion
pour la marquise de Lunati-Visconti.
De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appelée à
jouer aucun rôle dans notre récit. La première, au contraire, fut la
mère de notre héroïne, et, à ce titre, nous lui devons une courte
biographie.
Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon,
originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon[10]. M. de
Beauvau-Craon, le père, remplissait la charge de capitaine des gardes de
Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[11], occupait les fonctions de
chambellan; il avait épousé, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de
Ligniville[12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de
Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait
à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse
du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame
d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison.
[10] Un lien étroit de parenté existait entre la maison de
Bourbon et celle de Beauvau. Les Beauvau avaient pour aïeule
Isabelle de Beauvau, femme de Jean II de Bourbon, comte de
Vendôme.
[11] Il était né le 29 avril 1679. Il était fils du second lit de
Louis marquis de Beauvau et de Anne-Henriette de Ligny.
[12] Elle était née en 1686. La famille de Ligniville est l'une
des quatre de la grande chevalerie de Lorraine.
M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, était l'un des
hommes les plus aimables et les plus spirituels de son époque.
Magnifique, noble avec aisance, l'esprit élevé, le cœur grand, de
rapports faciles, excellent administrateur, il possédait encore beaucoup
de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté
naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientôt sur
l'esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son
intime ami.
Mais Mme de Craon était délicieuse, séduisante au possible, belle à
ravir; le duc ne put rester insensible à tant de charmes et, à mesure
que son intimité augmentait avec le mari, elle augmentait également avec
la femme. Bientôt, à la petite cour de Lunéville, personne ne put se
faire d'illusion: le duc, épris au dernier point, ne dissimulait plus
rien de ses sentiments intimes.
Quant au mari, soit qu'il fût aveugle, soit qu'il se piquât de
philosophie, soit qu'il fût simplement de son temps et attachât peu
d'importance à ce qu'on considérait en général comme pure peccadille, il
acceptait tout et voulait tout ignorer; il poussait même la discrétion
jusqu'à se retirer dès que le prince se faisait annoncer chez sa femme,
ce qui avait lieu tous les jours. Il arrivait souvent à Léopold de
passer la journée entière chez Mme de Craon et d'y faire toute sa
correspondance, de façon qu'elle était informée de ses intentions les
plus secrètes.
Le jardin de l'hôtel de Craon était situé en façade sur le parc même du
château; une porte de communication reliait le parc au jardin de
l'hôtel, de telle sorte qu'il n'était pas nécessaire de passer par la
ville et que rien n'était plus facile que de se rendre de fréquentes
visites sans éveiller l'attention.
L'on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que cet incident
avait amené la plus légère altération dans l'intimité de M. et de Mme de
Craon. Ils avaient été passionnément épris l'un de l'autre à l'époque de
leur mariage; l'attachement ouvertement manifesté de Léopold pour Mme de
Craon ne put pas les désunir. Rien ne vint troubler la sérénité de leurs
rapports et leur mutuelle affection; ils continuèrent à vivre dans la
plus étroite amitié et avec les plus grands égards, et cette douce
intimité dura un demi-siècle.
Nous n'ignorons pas que notre assertion paraîtra bizarre à plus d'un
lecteur et fortement invraisemblable. Il en fut ainsi cependant. Nous
sommes trop respectueux de la vérité pour ne pas dire ce qui fut,
quelque surprenant que cela puisse paraître, étant données nos idées
actuelles.
Mme de Craon, du reste, n'était pas une femme ordinaire, et le charme de
son esprit aussi bien que sa rare beauté expliquent la passion violente
qu'elle avait inspirée à Léopold.
Sans être régulièrement belle, elle passait cependant pour la plus jolie
femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fraîcheur de teint
incomparable, la peau très blanche, une bouche et des dents admirables;
elle séduisait au plus haut point. Ni l'âge ni les maternités fréquentes
ne purent avoir raison de ses attraits; à cinquante ans, elle était
presque aussi fraîche, aussi jolie, aussi désirable que dans sa toute
jeunesse.
Son esprit vif, prime-sautier, accueillant, charmait dès le premier
abord; mais on découvrait bientôt chez elle une volonté très ferme et de
rares qualités d'intelligence. Son humeur cependant ne passait pas pour
être des plus égales, et l'on prétend que ceux qui l'entouraient avaient
quelquefois à souffrir d'injustes boutades. «On appelle cette dame, qui
n'est point aimée, _le battant l'œil_, écrit M. d'Audiffret, parce
qu'elle est souvent de mauvaise humeur.»
Telle est la femme que pendant près de vingt-cinq ans le duc Léopold
adora à peu près uniquement.
La passion de Mme de Craon pour le prince n'était pas moins vive que
celle qu'il éprouvait pour elle; elle l'aimait passionnément. En 1718,
il eut une fluxion de poitrine des plus graves, et on le crut perdu. Mme
de Craon en fut si bouleversée et dans un tel désespoir qu'elle eut un
transport au cerveau dont elle faillit mourir.
A cette époque, comme de nos jours, une passion réciproque si profonde,
si longue, si immuable, passait peut-être pour regrettable; mais on ne
pouvait s'empêcher de la trouver touchante, et elle inspirait toujours
le respect, souvent l'admiration, quelquefois l'envie.
Parmi les contemporains, personne ne s'avisa de blâmer Mme de Craon, et
elle vécut toute sa vie entourée d'hommages et de la considération de
tous.
Cependant, le jeune prince amoureux ne savait qu'imaginer pour charmer
sa belle maîtresse; la cour en profitait, les réjouissances étaient
incessantes. La joie n'était troublée que par les querelles et les
jalousies de Mme de Craon et de Mme de Lunati.
Ces deux dames naturellement se détestaient cordialement; les scènes
entre elles étaient journalières et il en résultait souvent entre les
deux frères les plus pénibles discussions. Léopold se faisait l'écho du
chapitre d'Osnabrück qui réclamait son évêque, se plaignait qu'il
mangeât son revenu hors du pays, qu'il se compromît par une galanterie
publique et «dont toute l'Allemagne était informée»; mais le prince
Charles restait sourd à toutes les remontrances, il s'entêtait à rester
en Lorraine et à se ruiner pour Mme de Lunati.
Enfin, il finit par céder aux objurgations de son chapitre et il quitta
la Lorraine. Les deux frères se séparèrent le cœur plein d'aigreur,
Léopold ne pouvant pardonner au prince Charles ses procédés pour la
favorite et les plaisanteries qu'il s'était permises sur son compte.
Après le départ de l'évêque la cour retrouva un peu de calme et de
tranquillité.
Le traité d'Utrecht, en 1712, termina la guerre de la succession
d'Espagne et amena la cessation des hostilités.
Les troupes françaises quittèrent Nancy et Léopold put enfin rentrer
dans sa capitale. Mais il n'y eut rien de changé dans son existence; il
continua à Nancy les habitudes contractées à Lunéville; les fêtes et les
galanteries reprirent de plus belle.
Le duc, épris plus que jamais, ne craignait pas de taquiner la muse en
l'honneur de la maîtresse bien-aimée; il lui a adressé de nombreuses
pièces de vers qui nous ont été conservées[13]. Elles sont, il faut
l'avouer, plus médiocres les unes que les autres, et la forme en est
aussi pitoyable que le fond; le pauvre prince avait plus de bonne
volonté que de talent. Nous ne citerons qu'une seule de ces pénibles
élucubrations, celle où il manifeste sans ambages les sentiments
éternels qu'il a voués à Mme de Craon.
[13] Ces pièces sont reproduites par M. Meaume dans sa brochure
_la Mère du chevalier de Boufflers_, Paris, Techener, 1885.
L'HOROSCOPE
Je n'avais garde, Iris, de ne vous aimer pas;
Je ne m'étonne plus de mon amour extrême.
Le ciel, dès ma naissance même,
Promit mon cœur à vos appas.
Un astrologue expert dans les choses futures
Voulut en ce moment prévoir mes aventures.
Des planètes alors les aspects étaient dous,
Et les conjonctions heureuses.
Mon berceau fut le rendez-vous
Des influences amoureuses.
Vénus et Jupiter y versaient tour à tour
Tant de quintescence d'amour
Que même un œil mortel eût pu la voir descendre.
De leur trop de vertu qui pouvait me défendre?
Hélas! je ne faisais que de venir au jour;
Qu'ils prenaient bien leur temps pour nous faire un cœur tendre!
Quand de mon amour fatal
L'astrologue d'abord fit le plan général;
Il le trouva des moins considérables.
Je ne devais ni forcer bastions,
Ni décider procès, ni gagner millions,
Mais aimer des objets aimables;
Offrir des vœux quelquefois bien reçus,
Éprouver les amours coquets ou véritables,
Donner mon cœur, le reprendre et rien de plus.
Alors l'astrologue s'écrie:
Le joli garçon que voilà!
La charmante petite vie
Que le ciel lui destine là!
Mais quand dans le détail il entra davantage,
Il vit qu'encore enfant je scavais de ma foi
A deux beaux yeux faire un si prompt hommage
Que mon premier amour et moi
Nous étions presque du même âge.
D'autres amours après s'emparaient de mon cœur;
La force et la durée en était inégale,
Et l'on ne distinguait, par aucun intervalle,
Un amour et son successeur.
Ce n'étaient jusque-là que des préliminaires;
Le ciel avait paru d'abord,
Par un essai des passions légères,
Jouer seulement sur mon sort.
Mais quel amour, o dieus, quel amour prend la place
De ceux qui l'avaient précédé!
Fuyez et dans mon cœur ne laissez point de trace.
Celui qui se rendait maître de mon destin
Du reste de ma vie occupait l'étendue.
L'astrologue avait beau porter au loin sa vue,
Il n'en découvrait point la fin.
Quoi! disait-il, presqu'en versant des larmes,
Ce pauvre enfant que je croyais heureux,
Des volages amours va-t-il perdre les charmes!
Quoi, pour toujours va-t-il être amoureus!
Non, non, il faut que je m'applique
A voir encor l'affaire de plus près.
Alors il met sur nouveaux frais
Toutes ses règles en pratique;
D'un œil plus attentif il observe le cours
Et des fixes et des planètes.
Dans tous les coins du ciel promène ses lunettes,
Retrace des calculs qui n'étaient pas trop courts.
Et puis quand il eut fait cent choses déjà faites,
Il vit que j'aimais pour toujours.
Malgré sa passion et ses serments, Léopold manifestait de temps à autre
des velléités d'indépendance. Mais la favorite n'entendait pas raillerie
sur ce chapitre.
La jeune duchesse de Mantoue étant venue à Lunéville, le prince lui
témoigna beaucoup d'égards; Mme de Craon fut aussitôt d'une humeur
exécrable; elle bouda pendant trois jours avec «des airs de hauteur
étonnante». Le duc affolé faisait retomber sur son entourage son
inquiétude et son chagrin. «Le bon prince, écrit M. d'Audiffret, est
dans un embarras qui lui est ordinaire lorsque la dame est de mauvaise
humeur. Il ne fait pas bon auprès de lui dans ces temps d'orage. Le
caractère allemand se montre tout au naturel et personne n'en est
exempt.» Pour rentrer en grâce auprès de l'altière maîtresse, il dut
faire amende honorable, et promettre que Mme de Mantoue ne reviendrait
plus à la cour.
Une autre fois, la crise fut plus sérieuse encore. Léopold avait
remarqué une demoiselle d'Agencourt; des relations s'étaient secrètement
établies entre eux, si bien qu'au bout de peu de temps il fut urgent
d'en cacher les suites. On chercha, comme de juste, à marier la jeune
imprudente, et un certain marquis de Spada fut choisi pour masquer la
faute. L'heureux époux ne fut pas sans se douter de son malheur, car il
trouva un jour sur le lit de sa femme un bouton qu'il reconnut être de
la veste du prince.
L'aventure cependant fut ébruitée; Mme de Craon, indignée, ferma sa
porte au duc, et c'est en vain qu'il lui adressa des lettres remplies de
supplications et de remords. Léopold désespéré exila Mme de Spada et son
mari, et il leur accorda comme dédommagement une terre de 2,000 livres
de rente près de Saint-Mihiel. Il finit par obtenir son pardon; mais, à
la suite de cette infidélité, Mme de Craon eut plusieurs accès de fièvre
des plus violents. Le prince très alarmé ne quitta pas un seul instant
son chevet, et la porte fut fermée pour tout le monde. «C'est pitié,
Monseigneur, que tout ce qu'on voit et tout ce qu'on fait en cette cour,
écrit M. d'Audiffret. Le duc de Lorraine n'est occupé que de son amour;
Mme de Craon lui fait faire tout ce qu'elle veut et le mène bon train.»
La liaison publique du duc avec Mme de Craon ne laissait pas la duchesse
de Lorraine indifférente; mais elle supportait son malheur avec beaucoup
de dignité. Par douceur de caractère et aussi par égard pour son mari,
elle feignait d'ignorer sa conduite; elle en souffrait beaucoup
cependant, car elle aimait Léopold tendrement. Quand la mesure était
comble et le chagrin trop vif, c'était son confesseur qui était chargé
de la calmer et comme elle avait une nature douce et aimante, quelques
bonnes paroles de son mari la consolaient et l'apaisaient. On cite
d'elle, cependant, ce mot sur la favorite: «Ah! la coquine! son cotillon
l'a bien servie!»
Sa mère, la Princesse palatine, était tenue fort exactement au courant
de ce qui se passait à la cour de Lunéville: «C'est une malédiction que
ces affreuses maîtresses, écrit-elle; partout elles causent du malheur;
elles sont possédées du démon. Mme de Craon et son mari rongent le
prince jusqu'à la chemise!»
Dès qu'il est question de M. de Craon, elle se laisse entraîner aux plus
violentes injures: «C'est le plus grand coquin qu'on puisse trouver, un
misérable et faux personnage, un vilain c...! etc.» Telles sont les
moindres aménités dont elle use à son égard.
Avec sa rude franchise de langage, la princesse ne cache rien de ses
impressions et de sa colère. Elle écrit le 7 septembre 1717: «Je crois
que la guenipe qui est maîtresse du duc de Lorraine lui a donné un
philtre, comme a fait la Neidschin à l'électeur de Saxe; car, lorsqu'il
ne la voit pas, il est trempé d'une sueur froide, et, pour que le c...
de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut[14].»
[14] Allusion à un procès fait à Madeleine Sibile de Neitzschütz,
maîtresse de l'électeur Jean-George IV, procès dans lequel furent
révélées une foule de pratiques superstitieuses employées par les
femmes de l'époque.
En femme pratique, la Palatine trouve que sa fille pourrait encore
prendre son parti quant à l'affection de son mari; mais ce qui la
révolte, ce qui la met hors d'elle, ce sont les dépenses folles du
prince pour Mme de Craon et ses enfants, dépenses qui ruinent les
enfants légitimes.
Le prince, en effet, ne se contentait pas d'offrir à sa maîtresse des
fêtes coûteuses et de riches présents; il comblait encore ses enfants
d'honneurs et de bénéfices, il dotait richement ses filles. En agissant
ainsi et en leur témoignant une affection presque paternelle, il savait
probablement ce qu'il faisait; mais la duchesse de Lorraine ressentait
douloureusement cette préférence. Malgré sa douceur elle écrit
amèrement: «Il n'y a point de rois qui aient fait à leurs favoris une
plus belle fortune... L'on songe à établir cette race sans songer à la
sienne propre!»
Il n'est pas douteux que le prince de Craon n'ait été l'objet des plus
grandes libéralités du duc de Lorraine; outre les titres et les
honneurs, il recevait sans cesse des bénéfices, des donations de terre,
tant et si bien qu'il jouit bientôt de revenus considérables.
Naturellement, ces faveurs excitaient la jalousie des autres courtisans
et l'on attribuait aux motifs les moins nobles les générosités du
prince. Leur cause était cependant des plus simples. M. de Craon
remplissait en réalité auprès de Léopold les fonctions de premier
ministre, et il s'en acquittait à son entière satisfaction. Quoi
d'étonnant à ce que Léopold récompensât par des titres et des donations
les éminents services de son ministre? Il n'est pas besoin de chercher
une autre explication, celle-là suffit et amplement[15].
[15] En 1712, M. de Craon reçut le titre de marquis; en 1721,
Léopold lui facilita l'achat d'une grande terre en Allemagne, et
il obtint pour lui ainsi que pour l'aîné de ses descendants, sous
le nom de prince de Beauvau, la dignité du Saint-Empire; il lui
fit obtenir la Grandesse, la Toison d'Or, etc.
S'il est vrai, comme on le répète volontiers, que les ménages
particulièrement bien vus de la Providence ont beaucoup d'enfants, il
était impossible d'être plus favorisé sous ce rapport que M. et Mme de
Craon.
De 1704 à 1730, la princesse eut vingt enfants, sans que ces maternités
répétées nuisissent en rien à la passion qu'elle avait inspirée à
Léopold[16].
[16] Le ménage du duc de Lorraine était l'objet à un degré
presque égal des bénédictions du ciel, car pendant que Mme de
Craon avait vingt enfants, la duchesse de Lorraine de son côté en
avait seize, si bien que la pauvre femme se plaignait d'être
«toujours ou malade ou enceinte».
En 1718, le duc et la duchesse de Lorraine firent un voyage à Paris; ils
logèrent chez le duc d'Orléans au Palais-Royal. Le prince s'était
naturellement fait accompagner de l'inséparable ménage, et la duchesse
d'Orléans put voir enfin cette femme qui lui causait tant de soucis.
Elle fut obligée de rendre hommage à sa beauté et à sa bonne tenue:
«Elle a fort bonne mine, dit-elle, et un air modeste qui plaît... Elle
rit d'une façon charmante et elle se conduit vis-à-vis de ma fille avec
beaucoup de politesse et d'égards. Si sa conduite était sous les autres
rapports aussi exempte de blâme, il n'y aurait rien à dire contre elle.»
En même temps, elle est obligée d'avouer que sa fille a beaucoup
enlaidi: «Elle a un vilain nez camus, dit-elle; ses yeux se sont cernés,
sa peau est devenue affreuse.» Devant ce portrait, on ne s'explique que
trop bien les préférences de Léopold.
La duchesse d'Orléans, qui ne cesse de surveiller les deux amants,
reste stupéfaite de la passion du prince, de sa violence, qui lui fait
perdre tout sentiment, qui l'absorbe au point de lui faire tout oublier.
Il veut cacher son amour, et, plus il veut qu'il soit ignoré, plus on le
remarque. Quand Mme de Craon n'est pas là, le duc est inquiet, regarde
toujours du côté de la porte; quand elle entre dans la chambre, sa
figure change, il rit, il est tranquille. Puis au bout d'un instant,
lorsqu'on croit qu'il va regarder devant lui, sa tête se tourne sur ses
épaules, et ses yeux restent fixés sur Mme de Craon. «C'est un drôle de
spectacle», dit-elle; mais elle avoue qu'on ne peut être plus épris
d'une femme que le prince ne l'est de «la Craon» et qu'il a pour elle la
plus grande passion qui soit possible.
La favorite, du reste, était loin de manifester pour le prince la même
admiration et la même déférence: «Elle traite le duc de haut en bas,
écrit Mme d'Orléans, comme si c'était elle qui fût duchesse de Lorraine
et lui M. de Ligniville.»
Les Pères jésuites qui résidaient à la cour de Lorraine et qui étaient
les confesseurs du souverain s'efforçaient de faire croire à l'innocence
des rapports du prince et de Mme de Craon. A les entendre, il n'existait
entre eux qu'une pure amitié et il fallait avoir l'esprit bien mal fait
pour soupçonner un autre sentiment. Le Père de Lignères, confesseur de
la duchesse d'Orléans, fut chargé par ses confrères de Nancy de
persuader à sa pénitente cette bienveillante interprétation. Mais la
duchesse le reçut de main de maître. Il faut l'entendre raconter
elle-même l'incident:
«Mon confesseur s'est donné toutes les peines du monde pour me faire
croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et
Mme de Craon. Je lui ai répondu: «Mon Père, tenez ces discours dans
votre couvent, à vos moines qui ne voient le monde que par le trou d'une
bouteille; mais ne dites jamais ces choses-là aux gens de la cour. Nous
savons trop que quand un jeune prince très amoureux est dans une cour où
il est le maître, quand il est avec une femme jeune et belle
vingt-quatre heures, qu'il n'y est pas pour enfiler des perles, surtout
quand le mari se lève et s'en va sitôt que le prince arrive... Ainsi, si
vous croyez sauver vos Pères jésuites qui sont les confesseurs, vous
vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu'ils tolèrent le double
adultère...»
Le Père de Lignères, abasourdi par cette sortie, baissa la tête et se le
tint pour dit.
Quant à la duchesse, elle ajoute:
«Tous les jésuites veulent que l'on tienne leur ordre _pour parfait et
sans tache_; voilà pourquoi ils cherchent à excuser tout ce qui se passe
aux cours où l'un des leurs est confesseur. Aussi j'ai dit au mien, sans
ménagement: «Ce qui se passe à Lunéville est inexcusable... C'est là un
adultère public, et plus souvent ils feront approcher de la sainte table
le duc et sa maîtresse, plus grand sera le scandale.» (26 mars 1719.)
Léopold avait de nombreux sujets de dépenses: d'abord il était joueur
enragé, et cette malheureuse passion lui coûtait beaucoup d'argent; il
lui arriva en deux fois de perdre plus de deux millions. Il est vrai
que, quand il était par trop malheureux au jeu, il avait trouvé un moyen
fort ingénieux de se libérer: il ne payait pas. C'est en vain que ses
adversaires lui faisaient observer respectueusement qu'eux avaient payé
lorsqu'ils avaient perdu; Léopold faisait la sourde oreille et
continuait à jouer sur parole jusqu'à ce que la chance eût tourné en sa
faveur. Ce jeu effréné dura toute sa vie.
Le prince avait encore une autre passion très coûteuse, la politique. Il
avait de grandes ambitions et prétendait un jour ou l'autre jouer un
rôle en Europe. Pour y parvenir, il entretenait un peu partout des
émissaires, négociait sous le manteau de la cheminée, achetait des
consciences, intriguaillait à Vienne, en Hollande, un peu partout. Tout
ce commerce lui coûtait fort cher, sans qu'il soit arrivé jamais à un
bien brillant résultat.
Mais s'il n'obtint rien pour lui, il fut plus heureux pour son fils
François. Son rêve était de le marier à la fille aînée de l'Empereur,
l'archiduchesse Marie-Thérèse. Dans ce but, en 1723, il envoya le jeune
prince, alors âgé de quatorze ans, faire un séjour à la cour de Vienne;
il le fit accompagner par M. de Craon pour le surveiller et surtout
pour le diriger de façon à lui faciliter le mariage si ardemment
souhaité.
François reçut à Vienne un accueil enthousiaste; grâce aux habiles
manœuvres de M. de Craon, il y fut bientôt considéré comme l'héritier
de l'Empire, Charles VI n'ayant pas d'enfant mâle, et il s'y établit
définitivement.
Le jeu et la politique absorbaient donc des sommes considérables. Le duc
avait beau créer des impôts et pressurer son peuple pour subvenir à ses
prodigalités, il devenait chaque jour plus besogneux; il en était arrivé
à être criblé de dettes et à emprunter à tout le monde. Les pensions
n'étaient plus payées; on devait trois quartiers aux officiers du
prince, deux années aux domestiques. C'était lamentable; c'était la
ruine prochaine et inévitable.
Léopold ne paraissait pas s'en soucier et il continuait gaiement sa vie,
lorsqu'une catastrophe imprévue vint en interrompre brusquement le
cours.
En mars 1729, le prince se rendit au Mesnil avec M. de Craon pour
visiter un château que ce dernier faisait construire. En voulant
franchir un ruisseau, Léopold, qui était assez gros, glissa, et il tomba
à l'eau; non seulement il prit froid, mais il se blessa très
sérieusement au ventre. Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de
poitrine et, de plus, sa blessure s'envenimait. Au bout de peu de jours,
le délire le prit et on ne put garder d'illusions sur la gravité de la
situation. Le malade était poursuivi par l'idée fixe de se rendre chez
Mme de Craon, et il demandait sans cesse ses porteurs pour l'y conduire.
A son lit de mort, il eut encore une pensée touchante pour celle qui
avait tant contribué à l'agrément de sa vie; il employa le peu de forces
qui lui restaient à écrire à la duchesse de Lorraine pour lui
recommander M. et Mme de Craon.
Le malheureux prince succomba le 27 mars 1729, à cinq heures et demie du
soir, après cinq jours de maladie: «Je suis extrêmement touché de la
mort du prince, écrit pompeusement d'Audiffret, et j'ose assurer que
c'est une perte irréparable pour ses sujets. L'on a eu la consolation
qu'il est mort en héros chrétien.»
Mme de Craon éprouva le plus violent désespoir de la mort de l'homme
qu'elle aimait si passionnément; elle voulut dominer sa douleur et la
dissimuler, mais elle n'y put parvenir et tomba à son tour
dangereusement malade.
Par son testament, Léopold avait composé avec MM. de Craon, de Lixin et
le président Lefèvre, un conseil de régence dont la duchesse était
exclue. Le testament fut cassé, la duchesse douairière nommée régente et
libre de désigner à sa guise les membres du conseil.
Tout le monde s'attendait pour les Craon à une véritable persécution; on
était convaincu que la duchesse allait enfin se venger de ses longues
années de souffrance et de patience. Il n'en fut rien. Soit générosité
naturelle, soit qu'elle eût égard à la lettre de son mari mourant, la
duchesse ne prit aucune mesure contre les favoris du duc; elle se
contenta de suspendre M. de Craon de ses fonctions de grand écuyer.
Léopold avait laissé le trésor dans un état déplorable; non seulement
les caisses étaient vides, mais les dettes s'élevaient à plus de 14
millions. «Les revenus sont dissipés deux ans d'avance, écrit
d'Audiffret; c'est le chaos.»
Le conseil de régence dut prendre des mesures pour atténuer les
dilapidations du duc. Il ordonna que toutes les portions aliénées du
domaine feraient retour à l'État; que les terres achetées par l'État et
données à des particuliers seraient restituées en nature ou en argent,
etc. Ces mesures étaient surtout dirigées contre le prince de Craon.
Ce dernier non seulement les accepta avec bonne grâce; mais il avait été
au-devant en déclarant que tenant tous ses biens du prince seul, il ne
les garderait que s'il plaisait à son souverain. Il se soumit si
complaisamment à toutes les restitutions qu'on exigeait de lui que ses
ennemis eux-mêmes en furent surpris et désarmés. Cette attitude si
noble, et qui était la meilleure des réponses à ceux qui l'accusaient de
bas calculs, lui valut l'estime et l'affection de tous, et il conserva
en Lorraine et à la nouvelle cour une situation considérable.
En apprenant la mort de son père, le duc François avait quitté Vienne
aussitôt, et il était accouru à Nancy où il fut proclamé sous le nom de
François III.